LE PRINCIPE DE LA DIVISION GÉOGRAPHIQUE DES PLACEMENTS, QUI S'EST MONTRÉ
INSUFFISANT, DOIT ÊTRE COMPLÉTÉ PAR UN AUTRE PRINCIPE
La division des risques est une précaution élémentaire.--L'écueil c'est
qu'elle tourne parfois à la multiplication des risques.--Exemples
malheureux de dissémination des capitaux.--Nécessité de précautions
supplémentaires.--Valeurs solides et réelles sur lesquelles doit reposer
une fortune.--Les biens-fonds réhabilités.--Gages à exiger des valeurs
mobilières.--Le remboursement prochain du capital est la clause
essentielle de tout prêt d'argent.--Application de ce principe aux
placements mobiliers et avantages qu'il comporte.--Règles pratiques à en
tirer.
On a toujours su qu'il n'était pas bon de mettre tous ses oeufs dans le
même panier. Mais le principe de la division des risques a pu être
appliqué avec une facilité inconnue au temps jadis dès que la diffusion
des valeurs mobilières eut permis de placer de l'argent dans les quatre
parties du monde, par un simple ordre d'achat donné à la Bourse.
Diversifiez, internationalisez vos placements: tel est le conseil qui a
été prodigué avant la guerre, et, en lui-même, il était bon.
Seulement, il ne fallait pas courir au-devant des risques sous prétexte
de les diviser. Un rentier qui aurait eu en portefeuille, il y a une
douzaine d'années, des valeurs russes, austro-hongroises et mexicaines,
se serait cru garanti par cette variété contre les accidents qui
pouvaient l'atteindre d'autre part. En réalité, il fût allé lui-même
chercher sa perte. Au temps où le Mexique était bien gouverné, où les
Empires de Russie et d'Autriche se présentaient comme des édifices
solides, des économistes expérimentés n'hésitaient pas à recommander
comme sûres et avantageuses les valeurs de ces pays. On voit pourtant ce
qu'il en est advenu.
Avant la guerre, un autre attrait de la diversité des placements, aux
yeux des rentiers, c'était aussi, et peut-être surtout qu'on y voyait un
moyen de relever le rendement d'un portefeuille, l'intérêt de l'argent
étant, d'une façon courante, moins élevé en France que dans beaucoup de
pays étrangers. Cette considération a perdu aujourd'hui sa raison
d'être.
En outre, on s'imaginait volontiers que l'expatriation des capitaux
était une garantie contre les mesures fiscales de caractère socialiste,
et notamment contre l'impôt sur le revenu, qui était, à ce moment-là, un
grand épouvantail et dont le mécanisme était d'ailleurs mal compris. On
ne se représentait pas qu'on s'exposait tout simplement, dans la plupart
des cas, à subir les impôts du pays de refuge, plus les impôts français.
Car les gouvernements et les administrations de tous les pays ont
tendance à se copier, et cette tendance est encore plus forte quand les
besoins sont à peu près les mêmes partout. Si le fisc a la main lourde
en France, il n'est pas plus indulgent en maints autres endroits. Et le
socialisme d'État, après avoir semé la terreur lorsqu'il est apparu chez
nous, semble modéré et conservateur quand on compare ses mesures
fiscales à celles des nouvelles Républiques socialistes qui sont nées de
la défaite des Empires centraux, sans parler des Républiques de Soviets
et de la dictature du prolétariat.
Avec le socialisme, le nationalisme est l'autre tendance des États
modernes. Ces deux tendances se conjuguent souvent. Pas plus que les
individus, les peuples n'aiment leurs créanciers. Les pays qui ont une
grosse dette extérieure, qui sont les débiteurs de l'étranger, sont très
portés à renier leurs engagements. Ce sentiment xénophobe explique pour
une bonne part ce qui s'est passé en Russie depuis la révolution.
D'autres pays, qui ont été heureux de trouver des capitaux étrangers
pour les mettre en valeur, ne songent plus qu'à exproprier les sociétés
concessionnaires une fois que les entreprises sont entrées dans la
période des bénéfices. Dans l'ère de nationalisme intense où le monde
est entré, les peuples les plus primitifs ou, comme le peuple chinois,
les plus endormis, prennent conscience d'eux-mêmes, selon l'expression
consacrée, et le font souvent sentir à leurs bailleurs de fonds.
Il ne suffisait pas naguère, il ne suffira pas encore demain d'envoyer
sa fortune au delà de la frontière pour la mettre en sûreté. Il faut
encore connaître le fort et le faible des nations auxquelles on la
confie. Il faut être renseigné sur leur situation politique, leurs
finances, leur législation. Et puis, s'il est difficile, quand il s'agit
d'autre chose que de fonds d'État, de distinguer les bonnes valeurs des
mauvaises dans son propre pays, la difficulté est encore plus grande
quand il s'agit d'entreprises situées dans des pays avec lesquels on
n'est pas familier et qu'on ne connaît que par ouï-dire.
A l'épreuve de la guerre et des bouleversements qu'elle a produits, il
est apparu que la division des placements et leur distribution
géographique ne rendaient pas tous les services qui en étaient attendus.
Les personnes qui, par ce procédé, ont réussi à sortir de la crise avec
leur fortune intacte doivent reconnaître qu'il y a dans leur cas plus de
chance que de science. Au fond, un homme d'affaires vraiment génial, qui
eût compris dès 1911, au moment du coup d'Agadir, ou dès 1912 et 1913, à
la lumière des conflits balkaniques, que l'Europe allait enfin à la
guerre générale si souvent annoncée, eût tout simplement réalisé son
portefeuille. Alors, se trouvant à la tête d'un capital liquide, au
moment où les valeurs du monde entier s'effondraient, cet homme
audacieux et pénétrant eût réalisé des bénéfices considérables.
En effet, sauf un très petit nombre de pays neutres qui ont été
favorisés par les événements, sauf quelques valeurs dites «de guerre»
qui, grâce à la longue durée des hostilités, ont travaillé pour
l'armement avec de très gros profits, on a vu la généralité des
meilleures valeurs descendre à des cours inconnus. Tel a été le cas,
notamment, des valeurs à revenu fixe comme les obligations des chemins
de fer américains de premier ordre, qui ont automatiquement baissé
jusqu'à ce qu'elles fussent arrivées à se mettre au niveau demandé par
le relèvement général du loyer de l'argent. Des titres rapportant 3 1/2
ou 4 p. 100, se tenaient au pair, lorsque l'intérêt courant était à ce
taux. Ils sont tombés à 70, lorsque les emprunts à 5 et 5 1/2 p. 100 et
même davantage se sont multipliés.
Puisqu'il est extrêmement probable que nous ne sommes pas au bout de la
série des grandes crises financières, _la préoccupation essentielle doit
donc encore maintenant s'adresser au capital plus qu'au revenu_. Le
revenu se trouvera toujours. Sauvegarder d'abord le capital, c'est la
tâche première et la plus difficile.
La division géographique des placements peut y aider, mais elle ne
suffit pas. Des temps sont venus où l'édifice du crédit est fragile. Les
garanties d'une créance doivent être examinées avec plus de soin qu'au
moment où la solvabilité générale créait un état d'équilibre et de
confiance. Les valeurs mobilières ressemblent étroitement, à cet égard,
aux billets de banque. En période de prospérité, personne ne regarde de
très près à leurs garanties réelles parce que l'on sait que le papier
trouve à s'échanger sans peine. Les cours de Bourse ont beau n'être
qu'une estimation, ils offrent des promesses de stabilité et même de
plus-value. La force de l'ensemble maintient les parties en équilibre.
Mais, en temps de crise, et quand le crédit est ébranlé, la réalité
reprend ses droits. Toutes les valeurs fictives se déprécient. Celles
qui ne reposent pas sur quelque chose de solide tombent à zéro. C'est
cette solidité qui doit être requise et recherchée avant tout.
Il résulte de là que l'assurance contre les risques ne doit plus
seulement consister à disséminer une fortune sur les divers points du
globe, mais surtout à en éliminer autant que possible les éléments
fictifs. A cet effet, il importe de modifier les méthodes de placement
naguère en honneur et de revenir aux principes de méfiance et de
sécurité qui dirigeaient les capitalistes d'autrefois.
La terre, les maisons, les prêts couverts par une hypothèque large et
précise: voilà les premières valeurs réelles sans lesquelles une fortune
est construite sur des sables mouvants. Aujourd'hui le porteur de
maintes valeurs mobilières peut regarder avec envie le propriétaire
d'immeubles, qui a, sans doute, ses tracas, mais qui peut voir et
toucher son bien, alors que, d'un jour à l'autre, rentes d'État,
actions, obligations sont exposées à devenir une insaisissable fumée.
Pendant la Révolution, les possesseurs d'assignats ont été ruinés. Les
acheteurs de biens nationaux se sont enrichis. Les anciens propriétaires
maintenus en possession n'ont rien perdu. Il y a là une leçon.
La guerre a réhabilité les immeubles comme elle a réhabilité
l'agriculture, mère de toute richesse. On a acheté à de hauts prix les
terres et les maisons. Pour les valeurs mobilières elles-mêmes, les
bailleurs de fonds se sont montrés plus exigeants quant aux gages. Cela
est si vrai que les sociétés qui s'adressent au crédit public offrent de
plus en plus aux obligataires des garanties hypothécaires sur leurs
constructions et leurs installations industrielles.
Sans doute, des placements en bonnes valeurs françaises ou étrangères se
recommandent aux propriétaires fonciers, même dans un pays où la
propriété semble aussi bien garantie par l'état social qu'elle l'est en
France. Il est utile et même indispensable, pour le propriétaire
d'immeubles, de posséder un capital liquide ou d'une réalisation facile,
pour les raisons que nous exposons au chapitre suivant. Mais c'est à la
condition que les valeurs choisies soient elles-mêmes sérieusement
gagées. Et l'examen de ces gages, surtout quand il s'agit de valeurs
étrangères, ne se fait pas toujours aisément à distance et dans des pays
dont l'organisation financière et les lois sont souvent très différentes
des nôtres.
L'insécurité universelle demande encore une autre précaution: c'est que
les capitaux, autant que possible, ne soient prêtés qu'à la condition
d'être rendus dans un délai suffisamment rapproché. Prenons le prêt
d'argent type qui est le prêt hypothécaire. Non seulement un gage
immobilier lui est affecté, mais encore le débiteur s'oblige à
rembourser le capital à date fixe. La simple créance chirographaire,
autrement dit le «billet», ne jouit pas de gages particuliers, mais sa
clause principale, c'est celle qui fixe l'échéance du remboursement. Une
reconnaissance de dette souscrite par un particulier constitue déjà un
titre bien fragile. Si le «billet» ne stipule pas un remboursement
rapide, c'est un titre encore plus incertain. Un emprunt à long terme,
et à plus forte raison un emprunt perpétuel, quelle que soit la qualité
du débiteur, État ou société industrielle, ne vaut pas mieux.
Qu'avons-nous vu pendant la guerre et depuis? C'est que, à valeur égale,
à rendement égal, les titres à remboursement éloigné tombaient, tandis
que les titres à remboursement prochain se maintenaient au pair ou aux
environs du pair. Prenons un exemple. On négociait à la Bourse de
New-York, il y a quelques années, deux obligations de chemins de fer du
même type, de la même valeur nominale, pareillement recommandables et
d'un revenu identique, la _Pennsylvania 3 1/2_ et la _New York Central 3
1/2_. En 1906 ces deux titres se tenaient au pair, à quelques points
près. Mais le premier était remboursable en 1915 et le second en 1919
seulement. Peu à peu, les circonstances générales devenant moins
favorables, des crises s'étant produites aux États-Unis, la _New York
Central_ baissa, tandis que la _Pennsylvania_, soutenue par la proximité
du remboursement, bougeait à peine. En 1915, alors que cette obligation
était remboursée intégralement à 1000 dollars, l'autre n'en valait plus
que 800, à la Bourse de New-York. Elle n'en valait plus que 700 en 1919.
Cet exemple est remarquablement instructif. On pourrait y ajouter que la
même Compagnie Pennsylvania avait introduit à la Bourse de Paris des
obligations 3 3/4 p. 100 remboursables en 1921. Dès l'année 1919, ces
obligations sont au pair de 500 francs.
De même il est de notoriété publique que le cours des obligations des
chemins de fer français est soutenu par l'amortissement régulier de ses
titres, qui se fait par voie de tirage au sort annuel. C'est ce qui
explique que ces obligations se capitalisent plus haut même que les
rentes sur l'État. Si quelque circonstance voulait que l'amortissement,
jusqu'ici régulier, fût suspendu, différé ou seulement ralenti, il est
certain que ces titres baisseraient aussitôt dans des proportions
considérables. Il est également facile de remarquer que le 3 p. 100
amortissable et remboursable selon les mêmes règles que les obligations
de chemins de fer se tient aujourd'hui à dix ou onze points au-dessus du
3 p. 100 perpétuel; toujours pour la même raison qui est la perspective
de récupérer en espèces le capital prêté.
Ainsi, pour protéger ses capitaux, _il ne suffit pas de les distribuer
géographiquement dans l'espace, il faut encore les distribuer dans le
temps_. Une fortune dans laquelle entrent des sommes remboursables à des
dates diverses et successives échappe ainsi pour une partie importante
aux fluctuations de la Bourse. En outre, elle se rafraîchit et se
rajeunit incessamment. Enfin, des remboursements survenant à l'heure
d'une dépression et d'une crise sont une aubaine qu'un homme avisé met à
profit pour des placements fructueux.
A plus forte raison, le commerçant et l'industriel qui ne veulent pas
laisser leur argent improductif mais qui pourront en avoir besoin un
jour pour agrandir leurs affaires, ont intérêt, de même que le père de
famille qui prévoit l'époque où il devra doter sa fille, à stabiliser de
cette manière une notable partie de leurs capitaux. C'est le meilleur
moyen de s'assurer contre les risques de la Bourse. Sans doute, il n'est
pas interdit d'attendre un accroissement de son capital par un placement
à long terme. Si tout se passe normalement et heureusement, comme on
peut l'espérer, les cours des valeurs s'élèveront à mesure que la guerre
s'éloignera. En particulier, les souscripteurs et les acheteurs des
nouvelles rentes françaises seront récompensés d'avoir eu confiance dans
leur pays. Il n'en est pas moins sage, nécessaire et d'une bonne
administration de se garantir contre le risque des bourrasques
financières et contre les destructions inévitables que le temps entraîne
avec lui.
Pour conclure, il est salutaire de ne pas perdre de vue ces trois
principes: 1º que les immeubles sont l'élément permanent de la richesse;
2º que des garanties réelles doivent être attachées dans la plupart des
cas aux valeurs mobilières pour que celles-ci soient autre chose que des
«billets» ou des papiers d'une valeur variable et contestable; 3º que le
capitaliste ne doit prêter au moins une partie de ses capitaux que pour
un temps limité, avec des dates de remboursement échelonnées, de façon à
s'assurer des rentrées d'argent périodiques et à ne jamais être pris de
court par les événements.
Ces principes de légitime défense et de prudence réfléchie auraient
rendu de grands services aux capitalistes qui s'en seraient inspirés
avant la guerre. Ils seront encore bienfaisants au cours des années à
venir. Nous allons en suivre l'application dans l'examen des divers
éléments qui constituent la généralité des fortunes en France ou qu'il
peut être utile d'y faire entrer.