UNE PÉRIODE D'INSTABILITÉ ET D'INSÉCURITÉ POUR LES FORTUNES

L'instabilité des fortunes est un phénomène de tous les temps.--La

guerre a considérablement aggravé ce phénomène.--Longue période de

sécurité et d'enrichissement de 1815 à 1914--Le danger d'autrefois était

la baisse de l'intérêt et les conversions.--Fausses croyances nourries à

cet égard: l'argent ne devait plus rien rapporter.--L'intérêt s'est

relevé, mais des capitaux ont été détruits.--Ébranlement de toutes les

fortunes.--Autres menaces qui pèsent sur elles.--Probabilité de grandes

crises financières, sinon de catastrophes.--De nouvelles méthodes de

gestion des patrimoines sont nécessaires.--En quoi l'esprit et les

habitudes des capitalistes doivent changer.

Nos pères, qui en savaient bien autant que nous, avaient coutume de dire

qu'une fortune est plus difficile à conserver qu'à acquérir. Ils

disaient aussi qu'une fortune ne passe pas trois générations. C'est ce

qu'exprimait le proverbe de la vieille France: «Cent ans bannière, cent

ans civière», c'est-à-dire cent ans de prospérité et cent ans de

pauvreté. Une famille réussit rarement, en effet, à garder son rang

pendant plus d'un siècle. De tout temps, les patrimoines qui n'ont pas

été entretenus et renouvelés ont disparu. Même sans catastrophe brutale

et sans dilapidation, les capitaux s'usent lentement et s'évaporent par

l'effet des années.

De 1815 à 1914, les fortunes ont joui d'une sécurité et d'une stabilité

remarquables. En France, les classes moyennes, plus douées de l'esprit

d'économie que de l'esprit d'entreprise, étaient portées naturellement

par le flot montant de la richesse publique. Nos révolutions du XIXe

siècle, purement politiques, avaient laissé la propriété intacte. Les

blessures financières de la guerre de 1870 avaient été rapidement

pansées. Sans autre effort que celui de l'épargne, la bourgeoisie

française, dont les rangs grossissaient tous les jours, était en progrès

constant. Les cas de régression tenaient presque toujours à des fautes

individuelles et non à des causes générales.

Pendant les dernières années du XIXe siècle et les premières du XXe, les

rentiers avaient pourtant une inquiétude. Par l'effet de l'accumulation

et de l'abondance des capitaux, l'intérêt de l'argent ne cessait de

décroître et les conversions successives de la rente sanctionnaient

cette baisse. De 5 p. 100, qui était autrefois le taux ordinaire,

l'intérêt était tombé à 4, puis à 3 et plus bas encore. Le taux de 2 1/2

était couramment accepté. L'esprit humain étant enclin à croire que tout

mouvement une fois commencé doit se poursuivre indéfiniment, on

prévoyait que bientôt l'argent ne pourrait plus s'employer qu'à 2 p.

100, sinon à moins. Ainsi le rentier voyait son revenu condamné à une

chute lente et tendant vers zéro. Nous avons connu un financier aussi

célèbre qu'opulent, qui était en même temps un économiste, et qui,

presque quotidiennement, à la table de famille, enseignait à ses enfants

qu'ils ne devaient pas se fier à son héritage, qu'un jour viendrait où

il faudrait une fortune si fantastique pour vivre de ses seules rentes

que les riches eux-mêmes seraient contraints de travailler.

Les événements ont pris une autre tournure. On s'alarmait pour le

revenu, en se croyant sûr du capital. Ç'aurait dû être le contraire.

S'il est vrai qu'aujourd'hui bien peu de personnes peuvent se dispenser

de travailler, ce n'est pas parce que l'argent ne rapporte plus rien:

l'État lui-même emprunte à 5,70 p. 100 et les placements à 6 p. 100 sont

devenus communs. Mais, à la sécurité d'autrefois, qui avait engendré la

diminution de l'intérêt, a succédé une insécurité profonde. Il n'y a

plus pléthore mais destruction de capitaux. La guerre européenne en a

consommé et anéanti une quantité prodigieuse. Les États se sont endettés

par centaines de milliards. Les grandes entreprises d'intérêt public,

telles que les Compagnies de chemins de fer, ont elles-mêmes subi des

pertes immenses. Il y a eu des ruines de toute sorte, une diminution

formidable de la richesse universelle. Sans doute on a vu des fortunes

se faire. De grandes quantités de billets de banque, de titres des

rentes nouvelles circulent de main en main. Ce n'est pas un

enrichissement véritable. Le papier émis ne tient pas lieu des choses

consommées et détruites, de celles que la diminution du travail a

empêché de produire. C'est ainsi que, chez les belligérants les plus

gravement atteints, le papier-monnaie a pris un développement inouï,

alarmant, qui a eu pour première conséquence d'entraîner l'avilissement

de sa faculté d'achat et la hausse de tous les prix. C'est au milieu

d'une immense révolution économique que nous vivons. Et une révolution

économique entraîne fatalement une révolution sociale, à forme

silencieuse ou explosive: peu importe. L'effet est le même pour les

individus.

La richesse, pendant la guerre et depuis, s'est déplacée. Elle a changé

de mains. Il y a de «nouveaux riches» et de «nouveaux pauvres». Bien

rares sont les patrimoines anciennement constitués qui ont pu se

maintenir tels qu'ils étaient. L'avilissement de l'argent, la chute

profonde des valeurs mobilières, dont quelques-unes ne se relèveront

sans doute jamais, ont retenti sur toutes les fortunes, des plus grandes

aux plus petites. Une portion considérable des portefeuilles, composée

de valeurs russes, autrichiennes, hongroises, turques, etc... est

gravement compromise. On n'oserait jurer que cette liste nécrologique ne

s'allongera pas.

D'autre part, la grande secousse de la guerre a eu pour effet de

précipiter une évolution déjà commencée. Le régime capitaliste s'était

développé au XIXe siècle avec les progrès rapides de l'industrie et sous

la protection des lois qui étaient alors en vigueur. D'une part, le

droit de propriété individuelle était sacré, intangible et regardé comme

faisant partie des Droits de l'homme. Garanti par l'État, la société et

le Code, il donnait, à quiconque possédait, une sécurité inconnue à

toutes les autres époques. D'autre part, la conception individualiste de

la Révolution française, contraire à tout ce qui était corporations ou

syndicats, paralysait les revendications ouvrières.

Peu à peu, ces conditions ont changé. Et puis, avec le temps, beaucoup

d'éléments des fortunes françaises ont vieilli. On a oublié les services

rendus par le capital lorsqu'il s'était agi de mettre les mines en

valeur et de construire les voies ferrées. Il paraît moins naturel

qu'autrefois que le fait de posséder une action de chemins de fer ou de

charbonnage donne le droit de toucher des dividendes copieux à une

personne qui ne connaît les locomotives que pour avoir voyagé et le

charbon que pour se chauffer au coin de son poêle. L'expérience ayant

prouvé que le travail lui-même avait besoin du capital, celui-ci n'est

pas déchu de son droit à l'intérêt, mais sa part est restreinte et, si

restreinte soit-elle, encore contestée.

Il résulte de ces divers phénomènes que les patrimoines français sont

largement entamés, gravement ébranlés et exposés à des diminutions

nouvelles par le fait des circonstances. La situation financière de

notre pays elle-même, après les formidables dépenses de la guerre, n'est

pas sans inspirer des inquiétudes. Sa dette colossale, ajoutée à un

passif déjà lourd, oblige à se demander si la France pourra toujours

faire face à ses engagements. Ainsi, d'une part, les revenus sont

réduits par les pertes éprouvées ou menacent de l'être par des pertes

nouvelles. De l'autre, les impôts s'aggravent, se multiplient, et la vie

est devenue plus coûteuse. Jamais l'administration d'une fortune n'a été

plus difficile.

Il est donc bien certain que les idées qui avaient cours avant la guerre

doivent être révisées. Un capitaliste qui s'entêterait à suivre les

pratiques recommandables autrefois irait directement à la ruine. A temps

nouveaux, besoins nouveaux.

Assurément, la propriété sera éternelle. Depuis que les hommes vivent en

société, elle a survécu à tous les bouleversements et elle survivra

encore à celui-ci. Le capital lui-même se reconstituera toujours. La

difficulté, dans une période de transition, consiste à sauver le capital

existant et à le garder entre ses mains.

Nous assistons en ce moment à une lutte de la société capitaliste, telle

qu'elle s'était constituée au XIXe siècle, pour durer et s'adapter à

travers les transformations du XXe siècle. Cette adaptation ne se fera

pas sans peine et il est probable qu'il y aura, chemin faisant, bien des

victimes.

Existe-t-il une recette infaillible pour abriter les capitaux et les

soustraire aux conséquences des métamorphoses économiques et sociales?

Nous ne le croyons pas. Nous nous proposons seulement de donner dans ce

livre des indications pratiques et utiles, de mettre en garde contre des

écueils, de dissiper de dangereuses illusions, d'exposer des principes

fondés sur l'observation et sur l'expérience et dont l'application

permettra aux capitalistes et aux rentiers d'échapper au moins à une

partie des risques auxquels ils sont exposés pour longtemps. Selon

toutes les apparences, les agitations ne sont pas près de prendre fin en

Europe. L'ordre nouveau établi par la paix n'est pas lui-même très sûr.

Le fût-il, que la liquidation serait encore pénible et douloureuse. Sans

doute, personne ne peut se vanter de tout prévoir. Mais celui qui ne

prévoit rien et qui s'en remet au hasard, comme celui qui ne veut rien

changer à ses habitudes, est le jouet des événements.

Nous sommes convaincu que les classes moyennes, durement éprouvées par

les conséquences de la guerre, résisteront à la tourmente. Formées par

le travail et l'économie, elles savent que là sont les seules sources de

la richesse. Si elles ont été frappées, ce n'est pas leur esprit de

cupidité ou leur goût du risque qui en est cause. Leur prudence et leur

modération sont proverbiales. Elles ont toujours eu pour principe de

rechercher moins de gros intérêts ou des bénéfices que la sécurité du

capital, ou ce qu'on croyait être autrefois la sécurité. Si elles ont

péché, c'est par excès de confiance. Le nom illustre de Ferdinand de

Lesseps avait suffi jadis à engager dans le Panama les plus timides,

alors que le canal de Suez, dans sa nouveauté, avait effrayé le public.

Pour les fonds russes, l'appel de l'État français, la propagande des

établissements de crédit, le prestige d'un Empire immense et dont les

faiblesses étaient inconnues: voilà ce qui a séduit les souscripteurs

bien plus que l'attrait d'un intérêt élevé. C'est par la même confiance,

le même respect des institutions anciennes et célèbres, que la

bourgeoisie française s'est attardée aux actions de nos compagnies de

chemins de fer, alors que ces titres ne promettaient plus que des

déboires à leurs porteurs.

On a dit bien des fois que l'éducation financière du public français

était à faire. Ce sont malheureusement des aigrefins, souvent patentés,

qui s'en chargent et qui exploitent la crédulité et l'esprit de routine.

Les capitalistes, pour se défendre, vont avoir, encore plus qu'hier,

besoin d'esprit critique. Plus qu'hier ils devront être renseignés, ils

devront être prudents, mais prudents à bon escient, et non pas sur la

foi de charlatans ou d'intermédiaires malhonnêtes par profession. Ils

devront se garder aussi d'une aveugle fidélité à des traditions

périmées.

L'illusion de la Bourse est une de celles qui auront été le plus

funestes. Combien de personnes s'imaginaient que les prix inscrits dans

les colonnes de la cote correspondaient à des valeurs réelles et

durables! Il a fallu la tourmente de la guerre pour montrer la fragilité

de ce château de cartes. A l'avenir, les capitalistes devront savoir

qu'une fortune constituée tout entière en papier et qui dépend d'une

estimation éphémère, qui est soumise à tous les hasards des événements

intérieurs et extérieurs, ne repose pas sur des bases solides. De

nouvelles méthodes de placement et de gestion se recommandent

aujourd'hui d'une façon impérieuse et le capitaliste doit se faire, à

tous les égards, un nouvel esprit.

Pendant des années qui pourront être longues, il devra d'abord avoir

toujours présente à la pensée l'idée que des catastrophes financières

ou, tout au moins, des crises graves sont possibles. Dans l'hypothèse la

plus favorable, il est exagéré de croire que la France, par exemple, se

relèvera aussi promptement et en suivant une marche aussi régulièrement

progressive qu'après 1871. Personne n'a encore pu calculer exactement

les répercussions de la guerre. Personne ne sait au juste comment (pour

ne parler toujours que de la France), trente-cinq milliards de billets

de banque, en face de cinq milliards d'or seulement, plus quelques

dizaines de milliards de Bons de la Défense Nationale qui, eux mêmes, ne

sont qu'une autre forme des billets de banque, pourront être retirés de

la circulation pour que celle-ci revienne à un niveau normal, sans

compter que, pour la première fois, la France a une grosse dette

extérieure. En tout cas, la guérison sera longue. Elle ne se fera pas

sans rechutes contre lesquelles les personnes prudentes doivent, dès

maintenant, se prémunir.

Mais l'esprit du capitaliste devra changer à un autre égard. Il devra

s'élargir aux proportions des nécessités de notre époque. Les impôts

seront multiples et lourds: il faudra s'y résigner et se dire que, s'il

est désagréable de payer l'impôt sur le revenu, il serait encore pire de

n'avoir plus de revenus du tout, ce qui fût arrivé si nous avions été

vaincus. Il faudra encore compter avec de nouveaux rapports entre le

capital et le travail. Il y a des revendications ouvrières dont

l'exagération est absurde et qui, si elles étaient écoutées,

aboutiraient à tuer la poule aux oeufs d'or, comme le bolchevisme l'a

fait en Russie. La résistance à ces folies est un devoir. Mais il n'est

de l'intérêt de personne qu'il y ait des ploutocrates d'une part et, de

l'autre, des prolétaires sans attaches avec l'industrie qui a besoin de

leurs bras. Il s'agit seulement, pour les possédants, de compter avec

les évolutions inévitables, de les comprendre et de ne pas se laisser

surprendre par elles.

Nous avons déjà cité tout à l'heure un proverbe de la vieille France. Un

autre, familier à l'ancienne noblesse, disait: «Nous venons tous de la

charrue.» Que chaque capitaliste songe à ses origines ou à celles de sa

famille. Il sentira combien le plus riche est près de ceux qui ne

possèdent rien. Ce n'est pas notre rôle de moraliser sur les devoirs de

la richesse. Mais il n'est pas mauvais, même pour gérer et conserver sa

fortune, de savoir qu'elle a des collaborateurs obscurs, peu favorisés,

dans les rangs desquels on aurait pu naître et où retourneront peut-être

les descendants de ceux qui possèdent aujourd'hui, comme tant de

familles, riches autrefois, ont elles-mêmes déchu.

C'est un métier, somme toute, d'être capitaliste. Et ce métier exige des

qualités, lui aussi. Une fortune ne se garde que par les moyens qui

l'ont formée: le travail et l'économie. Il y faut encore de la

prévoyance, de la réflexion, de l'étude. Les chapitres qui suivent

constituent un guide méthodique pour la conservation des patrimoines,

qui sont une des forces de la nation. Le devoir de quiconque a créé ou

reçu le sien est de le transmettre intact et même accru à ses

successeurs. Les anciens avaient coutume de dire que ce n'est pas une

honte d'être pauvre mais qu'il est honteux de ne pas aspirer à sortir de

la pauvreté. Il est encore plus honteux, et sans profit pour la

collectivité, de se laisser appauvrir par ignorance, insouciance ou

paresse d'esprit.

Comment placer sa fortune · 第 7 / 51 题