peu de latin, et il avait appris le français, l'italien et l'anglais.
Nous le voyons lire _Télémaque_, et faire une allusion à l'_Hamlet_ de
Shakespeare. Il avait dans sa bibliothèque le théâtre de Molière et de
Métastase, les poésies d'Ovide, de Wieland et d'Ewald von Kleist, le
_Phédon_ de Moïse Mendelssohn, et les oeuvres de Frédéric II,--sans
parler des ouvrages de mathématiques et d'algèbre, qui exerçaient sur
lui un attrait spécial. Mais s'il avait une curiosité plus universelle
que Beethoven, et s'il savait plus de choses, il n'avait pas sa géniale
intuition littéraire et son grand goût poétique.
[510] Cf. Mendelssohn: «Les notes ont un sens au moins aussi déterminé
que les mots, bien qu'intraduisible par eux.»
[511] Air nº 3 de _l'Enlèvement au Sérail_.
[512] Toujours parce qu'il est uniquement musicien, et que les derniers
liens qui rattachent la poésie à la musique gênent encore sa liberté,
Mozart pense à briser la forme de l'opéra, et il a l'idée de le
remplacer, comme avait essayé de le faire Rousseau, dès 1773, par une
sorte de mélodrame, qu'il appelle _Duodrama_, où la musique et la
poésie, fraternellement unies, mais sans se donner la main, iraient,
libres l'une et l'autre, par deux chemins parallèles:
«J'ai toujours désiré écrire pour un _duodrama_. Vous savez qu'on n'y
chante pas: on y déclame, et la musique est comme un récitatif obligé.
De temps en temps, on parle aussi avec accompagnement de musique, ce qui
fait toujours la plus magnifique impression.» (12 nov. 1778.)
[513] Il ne faut jamais oublier, quand on juge Mozart, de toujours
dégager sa pure mélodie de la gaine des formules, toujours d'assez bon
goût, mais parfois un peu banales, où elle est enchâssée; leur rôle est
de faire accepter d'un public, seulement épris du clinquant, une beauté
trop fine pour qu'il puisse la goûter. Mozart nous le dit lui-même, dans
ses lettres. Que quelques expressions banales, plaquées à la fin d'un
morceau, ne fassent donc pas méconnaître la sincérité de ce morceau.
Mozart ne fait de concessions que sur des points secondaires; mais, du
fond de son âme et de ce qui lui est cher, il ne cède jamais rien.
[514] Sauf, hélas, quand il lui fallait écrire une sonate pour quelques
florins, ou un adagio pour une horloge à musique. (3 oct. 1790.)
[515] Il lui est presque impossible de composer, sans la présence d'un
être aimé:
«Tu ne peux croire combien le temps m'a duré sans toi. Je ne puis bien
t'expliquer mon impression: c'est une espèce de vide, qui me fait très
mal, une certaine aspiration, qui, n'étant jamais satisfaite, ne cesse
jamais, dure toujours, et croît de jour en jour. Même mon travail ne me
charme plus, parce que je suis habitué à me lever de temps en temps,
pour échanger deux mots avec toi, et que cette satisfaction m'est,
hélas! à présent une impossibilité.--Si je vais au piano et si je chante
quelque chose, il faut tout de suite que je m'arrête: cela me fait trop
d'impression.» (7 juillet 1791--à sa femme.)
[516] _Le Soir des Rois._
[517] Ces titres répondaient chez Mozart à des distinctions réelles.
«Croyez-vous donc que j'écrirai un opéra-comique de la même façon qu'une
_opera seria_. Autant il faut, dans une _opera seria_, d'érudition et de
savoir, avec peu de badinage, autant, dans une _opera buffa_, il faut de
badinage et de gaieté, avec peu d'érudition. Si l'on veut de la musique
légère dans une _opera seria_, je n'y puis rien.» (16 juin 1781.)
[518] Je dis: peut-être, car il faudrait ignorer la _vis comica_ des
musiciens italiens du XVIIIe siècle, pour ne pas réserver son jugement
sur l'immense quantité d'oeuvres qui dorment encore dans les
bibliothèques italiennes, et dont tous les grands classiques allemands,
que nous admirons aujourd'hui: Hændel, Gluck, Mozart et les autres
avaient fait abondamment leur profit.
[519] Carnets de notes de Beethoven.
Goethe eut le sentiment très net de cette mission de Mozart.
Schiller lui écrivait, le 29 décembre 1797: «J'avais toujours espéré que
la tragédie sortirait de l'opéra sous une forme plus noble et plus
belle, comme jadis elle est sortie des choeurs des fêtes de Bacchus. Dans
l'opéra, en effet, on s'abstient de toute imitation servile de la
nature; par la puissance de la musique, par l'excitation de la
sensibilité que ce transport affranchit de ses grossières attaches,
l'opéra prédispose la pensée aux plus nobles sentiments. La passion
elle-même s'y montre comme un libre jeu, parce que la musique
l'accompagne; et le merveilleux, qui y est toléré, doit rendre l'esprit
plus indifférent au sujet même.»
Goethe répondit:
«Si vous aviez pu assister dernièrement à la représentation de _Don
Juan_, vous y auriez vu réalisées toutes vos espérances au sujet de
l'opéra. Mais aussi cette pièce est-elle tout à fait seule de son genre,
et la mort de Mozart a détruit tout espoir de voir jamais quelque chose
de semblable.» (30 décembre 1797.)