Dès le début du XIVe siècle, un souffle venu de Provence, un

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Musiciens d'autrefois

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Musiciens

d'autrefois

L'OPÉRA AVANT L'OPÉRA

L' «ORFEO» DE LUIGI ROSSI--LULLY--GLUCK

GRÉTHY--MOZART

DEUXIÈME ÉDITION REVUE

PARIS LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

1908 Droits de traduction et de reproduction réservés.

MUSICIENS D'AUTREFOIS

INTRODUCTION

DE LA PLACE DE LA MUSIQUE DANS L'HISTOIRE GÉNÉRALE

La musique commence seulement à prendre dans l'histoire générale la

place qui lui est due. Chose étrange qu'on ait pu prétendre à donner un

aperçu de l'évolution de l'esprit humain, en négligeant une de ses plus

profondes expressions. Mais ne savons-nous pas combien les autres arts,

mieux favorisés pourtant, plus accessibles à l'intelligence française,

ont eu de peine à acquérir droit de cité dans l'histoire générale? Et y

a-t-il si longtemps que celle-ci s'est ouverte à l'histoire de la

littérature, des sciences, de la philosophie, de toute la pensée

humaine? Cependant la vie politique d'une nation n'est que l'aspect le

plus superficiel de son être. Pour connaître sa vie intérieure, source

de son action, il faut pénétrer jusqu'à l'âme par la littérature, la

philosophie, les arts, où se sont reflétés les idées, les passions, les

raves de tout un peuple.

On sait quelles ressources la littérature offre à l'histoire, de quelle

aide, par exemple, la poésie cornélienne et la philosophie cartésienne

peuvent être pour comprendre les générations françaises des traités de

Westphalie, ou combien la Révolution de 89 resterait lettre morte si

l'on n'était familiarisé avec la pensée des Encyclopédistes et des

salons du XVIIIe siècle.

On s'est rendu compte aussi des précieux renseignements que fournissent

les arts plastiques pour la connaissance d'une époque: c'est sa

physionomie même, ce sont les types, les gestes, les costumes, les

modes, tout le visage de la vie journalière qui ressuscite. Et que

d'indications pour l'histoire! Tout se tient: toute révolution politique

a son contre-coup dans une révolution artistique, et la vie d'une nation

est un organisme où tout est lié, les phénomènes économiques et les

phénomènes artistiques. Des ressemblances et des différences de

monuments gothiques ont permis à un Viollet-le-Duc de retrouver les

grandes voies de commerce du XIIe siècle. L'étude d'une partie

d'architecture, du clocher, par exemple, a pu montrer les progrès de la

royauté de France, la pensée de l'Île-de-France imposant aux écoles

provinciales, depuis Philippe Auguste, son type de construction. Mais le

grand service historique des arts, c'est de nous mettre en contact avec

le coeur d'une époque, de nous faire toucher le fond de sa sensibilité.

En apparence, littérature et philosophie renseignent avec plus de

clarté, réduisant en formules nettes et précises les caractères d'un

temps. Mais elles y introduisent une simplification factice, elles en

donnent une idée raidie et appauvrie. L'art se modèle sur la vie; Et ce

qui ajoute à son prix, c'est que son domaine est infiniment plus étendu

que celui de la littérature. Nous avons dix siècles d'art en France, et

nous nous contentons le plus souvent, pour juger de l'esprit français,

de quatre siècles de littérature. De plus, notre art du moyen âge, par

exemple, nous introduit dans la vie des provinces, sur laquelle notre

littérature classique ne nous dit presque rien. Peu de pays sont faits

d'éléments plus disparates que le nôtre. Races, traditions, milieux sont

différents, et parfois opposés: Italiens, Espagnols, Allemands, Suisses,

Anglais, Flamands, etc. Une forte unité politique a fondu tous ces

éléments, a établi une moyenne, un équilibre entré les civilisations qui

se heurtaient chez nous. Mais si cette unité est marquée dans notre

littérature, les nuances multiples qui composent notre personnalité y

sont bien atténuées. L'art nous donne une image beaucoup plus riche du

génie français. C'est une sorte non de grisaille monochrome, mais de

verrière de cathédrale, où toutes les couleurs du ciel et de la terre

s'harmonisent. Ce n'est pas là une simple image. Je songe aux rosaces

gothiques, produit de l'art français, de l'art purement français de

Champagne et d'Île-de-France, et je pense: voici le peuple dont on dit

que la caractéristique est la raison et non l'imagination, le bon sens

et non la fantaisie, le dessin et non le coloris! Et ce peuple a créé

ces roses d'Orient mystiques!

Ainsi la connaissance des arts élargit et anime l'idée que l'on se fait

d'un peuple, d'après sa seule littérature.

* * * * *

Combien cette idée sera encore enrichie, si, pour la compléter, nous

recourons à la musique!

La musique déroute ceux qui ne la sentent point; sa matière semble

insaisissable: elle échappe au raisonnement, elle paraît sans contact

avec la réalité. Quels secours l'histoire pourrait-elle donc tirer de ce

qui paraît hors de l'espace, hors de l'histoire?

Mais d'abord il n'est pas exact que la musique ait un caractère aussi

abstrait; elle a des rapports constants avec la littérature, avec le

théâtre, avec la vie d'un temps. Ainsi, il n'échappera à personne que

l'histoire de l'Opéra éclaire l'histoire des moeurs et de la vie

mondaine. Toute forme de musique est liée à une forme de la société, et

la fait mieux comprendre.--D'autre part, en beaucoup de cas, l'histoire

de la musique est en relations étroites avec celle des autres arts[1].

Il arrive sans cesse que les arts influent les uns sur les autres, qu'il

se pénètrent mutuellement, ou que, par un effet de leur évolution

naturelle, ils en arrivent, pour ainsi dire, à se prolonger hors de

leurs limites, dans celles de l'art voisin. Tantôt c'est la musique qui

se fait peinture. Tantôt c'est la peinture qui se fait musique. «La

bonne peinture est une musique, une mélodie[2],» dit Michel-Ange, à un

moment où la peinture cède en effet le pas à la musique, où la musique

italienne se dégage, pourrait-on dire, de la décadence même des autres

arts. Les barrières entre les arts ne sont pas à beaucoup près aussi

hermétiquement closes que le prétendent les théoriciens; constamment ils

débordent l'un sur l'autre. Un art se continue et s'achève dans un autre

art: c'est le même besoin de l'esprit qui, après avoir rempli jusqu'à la

faire éclater la forme d'un art, cherche et trouve dans un autre son

expression complète. Ainsi la connaissance de l'histoire de la musique

est souvent nécessaire à l'histoire des arts plastiques.

Mais à la prendre dans son essence même, son plus grand intérêt n'est-il

pas de nous livrer l'expression toute pure de l'âme, les secrets de la

vie intérieure, tout un monde de passions, qui longuement s'amassent et

fermentent dans le coeur, avant de surgir au grand jour? Souvent, grâce à

sa profondeur et à sa spontanéité, la musique est le premier indice de

tendances qui plus tard se traduisent en paroles, puis en faits. La

_Symphonie héroïque_ devance de plus de dix ans le réveil de la nation

germanique. Les _Meistersinger_ et _Siegfried_ chantent, dix ans avant,

le triomphe impérial de l'Allemagne.

Il y a même certains cas où la musique est le seul témoin de toute une

vie intérieure, dont rien ne se traduit au dehors.--Que nous apprend

l'histoire politique sur l'Italie et l'Allemagne au XVIIe

siècle?--Une suite d'intrigues de cour, de défaites militaires, de

ruines accumulées, de mariages princiers, de fêtes et de misères. Et

alors, comment nous expliquer la miraculeuse résurrection de ces deux

peuples, au XVIIIe et au XIXe siècles?--L'oeuvre de leurs musiciens

nous le fait entrevoir; elle montre, en Allemagne, les trésors de foi et

d'énergie qui s'accumulent en silence, des caractères simples et

héroïques, l'admirable Heinrich Schütz, qui pendant la guerre de Trente

Ans, au milieu des pires désastres qui aient jamais dévasté une patrie,

continue paisiblement à chanter sa foi robuste, grandiose, inébranlable;

autour de lui, Jean-Christophe Bach, Jean-Michaël Bach, ancêtres du

grand Bach, qui semblent porter en eux le tranquille pressentiment du

génie qui sortira d'eux; Pachelbel, Kuhnau, Buxtehude, Zachow,

Erlebach,--grandes âmes enfermées toute leur vie dans le cercle étroit

d'une petite ville de province, connues d'une poignée d'hommes, sans

ambition, sans espoir de se survivre, chantant pour elles seules et pour

leur Dieu, et qui, parmi toutes les tristesses domestiques et publiques,

amassent lentement, opiniâtrement, des réserves de force et de santé

morale, bâtissent pierre à pierre la grandeur future de l'Allemagne.--En

Italie, c'est, à la même époque, un bouillonnement de musique; elle

ruisselle sur l'Europe entière; elle asservit la France, l'Allemagne,

l'Autriche, l'Angleterre, montrant quelle était encore au XVIIe

siècle la suprématie du génie italien; et, sous cette exubérance

fastueuse et déréglée de création musicale, une suite de génies profonds

et concentrés, comme Monteverde à Mantoue, Carissimi à Rome, Provenzale

à Naples, attestent l'austère grandeur d'âme et la pureté de coeur qui

pouvaient se conserver parmi la frivolité et le dévergondage des cours

italiennes.

Voici un exemple plus frappant encore:--Il est peu probable que

l'humanité passe jamais par une époque plus terrible que la fin du vieux

monde: la décomposition de l'Empire Romain et les grandes Invasions.

Cependant, sous cet amas de décombres fumants, la pure flamme de l'art

continuait à brûler. La passion de la musique rapprocha les vainqueurs

barbares et les vaincus gallo-romains. Les abominables Césars de la

décadence et les rois visigoths de Toulouse étaient également fous de

concerts. Les maisons romaines et les camps à demi sauvages résonnaient

du son des instruments[3]. Clovis faisait venir des musiciens de

Constantinople.--Ce ne serait rien encore d'aimer l'art; ce qui est bien

plus remarquable, c'est que cette époque a créé un art nouveau. De ce

bouleversement de l'humanité est sorti un art aussi parfait, aussi pur,

que les créations les plus accomplies des âges heureux: c'est le chant

grégorien, qui, d'après M. Gevaert, débuta au IVe siècle par le chant

de l'_Alleluia_, «cri de victoire du christianisme après deux siècles et

demi de persécutions», et dont les chefs-d'oeuvre semblent de l'a fin du

VIe siècle, entre 540 et 600, c'est-à-dire entre les invasions des

Goths et les invasions des Lombards, «à une époque que notre imagination

se représente comme une suite ininterrompue de guerres, de massacres, de

destructions, pestes, famines, cataclysmes tels que saint Grégoire y

voit les symptômes de la décrépitude du monde et les signes

avant-coureurs du Jugement dernier.» Cependant, tout respire, dans ces

chants, la paix et l'espoir en l'avenir. Une simplicité pastorale, une

sérénité grave et lumineuse des lignes, comme dans un bas-relief grec;

une poésie libre, pénétrée de nature; une suavité de coeur infiniment

touchante: voilà cet art sorti de la barbarie, et où rien n'est barbare:

«témoin parlant de l'état d'âme de ceux qui vécurent au milieu de tant

de formidables événements»,--Et l'on ne peut dire que ce soit là un art

de cloître et de couvent, enfermé dans un monde restreint. C'était un

art populaire, qui régna dans tout l'ancien monde romain. De Rome, il

passa en Angleterre, en Allemagne, en France. Jamais art ne fut plus

représentatif d'un temps. Sous le règne des Carolingiens qui fut son âge

d'or, les princes se passionnaient pour lui; Charlemagne et Louis le

Pieux passaient des journées à chanter ou à entendre ces chants, à

s'absorber en eux. Charles le Chauve, malgré les troubles de son règne,

entretenait une correspondance musicale et composait de la musique en

collaboration avec les moines du couvent de Saint-Gall, centre musical

du monde au IXe siècle. Rien d'émouvant comme ce recueillement d'art,

cette floraison souriante de musique, malgré tout, en dépit de tout, au

travers des convulsions sociales.

Ainsi, la musique nous montre ici la continuité de la vie sous la mort

apparente, l'éternel renouveau sous la ruine du monde. Comment donc

pourrait-on écrire l'histoire de ces époques, si l'on négligeait

quelques-uns de leurs caractères essentiels? Comment les

comprendra-t-on, si l'on méconnaît leur vraie force intime?--Et qui sait

si cette erreur initiale ne conduit pas à fausser non seulement l'aspect

d'un moment de l'histoire, mais de l'histoire tout entière? Qui sait si

ces mots de Renaissance et de Décadence, que nous appliquons à certaines

périodes du monde, ne proviennent pas, comme dans l'exemple précédent,

de ce que nous bornons notre vue à un seul aspect des choses? Un art

peut décliner; mais l'Art meurt-il jamais? Il se métamorphose, il

s'adapte aux circonstances. Il est bien évident que dans un peuple

ruiné, déchiré par la guerre ou par les révolutions, la force créatrice

pourra difficilement s'exprimer par l'architecture: l'architecture veut

de l'argent; et elle veut le besoin de nouvelles constructions, le

bien-être, la confiance dans l'avenir. On peut même dire que les arts

plastiques en général ont besoin, pour se développer pleinement, du luxe

et des loisirs, d'une classe raffinée, d'un certain équilibre de

civilisation. Mais quand les conditions matérielles se font plus dures,

quand la vie devient âpre, pauvre, harcelée de soucis, quand il lui est

interdit de s'épanouir au dehors, elle se replie sur elle-même, et son

besoin éternel de bonheur lui fait trouver d'autres voies artistiques;

la beauté se transforme, elle prend un caractère plus intérieur, elle se

réfugie dans les arts profonds: la poésie, la musique. Elle ne meurt

pas. Je crois bien sincèrement qu'elle ne meurt jamais. Il n'y a ni

mort, ni renaissance de l'humanité. La lumière ne cesse pas de brûler;

seulement elle se déplace, elle va d'un art à l'autre, comme d'un peuple

à l'autre. Si vous n'en étudiez qu'un, vous serez naturellement amené à

trouver, dans l'histoire, des interruptions, des syncopes où le coeur

cesse de battre. Au lieu que si vous avez une vue d'ensemble de tous les

arts, vous sentirez couler l'éternité de la vie.--Voilà pourquoi je

crois qu'à la base de toute histoire générale, il faut une sorte

d'histoire comparée de toutes les formes d'art; l'oubli d'une seule

d'entre elles risque de rendre erroné tout le reste du tableau.

L'histoire doit avoir pour objet l'unité vivante de l'esprit humain.

Elle doit donc maintenir la cohésion de toutes ses pensées.

* * * * *

Essayons d'esquisser la place de la musique dans la suite de

l'histoire.--Cette place est infiniment plus considérable qu'on ne le

dit d'ordinaire. La musique remonte aux lointains de la civilisation. A

ceux qui la font dater d'hier, il faut rappeler Aristoxène de Tarente,

faisant commencer la décadence de la musique à Sophocle, et Platon, qui,

d'un goût plus pur, trouvait que depuis le VIIe siècle et les

mélodies d'Olympe, on n'avait plus rien fait de bon. De siècle en

siècle, on a répété que la musique avait atteint son apogée, et qu'il ne

lui restait plus qu'à décliner. Il n'y a pas d'époques qui n'aient été

musicales. Il n'y a pas de peuples civilisés qui n'aient été musiciens,

à quelque moment de leur histoire, même ceux que nous sommes habitués à

considérer comme le moins doués pour la musique: l'Angleterre, par

exemple, qui fut un grand peuple musicien jusqu'à la révolution de 1688.

Y a-t-il des circonstances historiques plus favorables que d'autres au

développement de la musique?--Il semblerait naturel, à certains égards,

que la floraison musicale coïncidât avec la décadence des autres arts,

voire avec les malheurs d'un pays. Les exemples que nous avons cités de

l'époque des Invasions, et du XVIIe siècle italien ou allemand,

tendraient à le faire croire. Et il paraîtrait assez logique, à première

vue, qu'il en fût ainsi, puisque la musique est une méditation

individuelle, qui ne demande, pour exister, rien de plus qu'une âme et

qu'une voix. Un malheureux, entouré de misères et de ruines, en prison,

séparé du reste du monde, peut créer un chef-d'oeuvre musical ou

poétique.

Mais ce n'est pourtant là qu'une des formes de la musique. La musique,

qui est un art intime, peut être aussi un art social; elle peut être

fille du recueillement et de la douleur; mais elle peut l'être aussi de

la joie et de la frivolité même. Elle se plie aux caractères de tous les

peuples et de tous les temps; et quand on connaît son histoire et les

formes diverses qu'elle a prises à travers les siècles, on ne s'étonne

plus de la contradiction qui règne dans les définitions qu'ont données

d'elle les esthéticiens. Celui-ci l'appelle une architecture en

mouvement, celui-là une psychologie poétique. L'un y voit un art tout

plastique et formel; l'autre, un art de pure expression morale. Pour tel

théoricien, la mélodie est l'essence de la musique; pour tel autre,

c'est l'harmonie.--Et, en vérité, tout cela est vrai, et ils ont tous

raison. L'histoire conduit en somme, non pas à douter de tout,--il s'en

faut de beaucoup,--mais à croire partiellement à tout, à ramener les

théories générales à des jugements qui sont vrais pour un groupe de

faits et une heure de l'histoire, à des fragments de la vérité. Et il

est parfaitement vrai, il est également vrai de nommer la musique de

tous ces noms qu'on lui prête; elle est architecture de sons en certains

siècles d'architecture et chez les peuples architectes, si je puis dire,

comme les Franco-Flamands du XVe et du XVIe siècles. Elle est

dessin, ligne, mélodie, beauté plastique, chez les peuples qui ont le

sens et le culte de la forme, chez les peuples peintres et sculpteurs,

comme les Italiens. Elle est poésie intime, effusions lyriques,

méditation philosophique, chez les peuples poètes et philosophes, comme

les Allemands. Elle s'adapte à toutes les conditions de la société. Elle

est un art de cour galante et poétique, sous François I{er} et Charles

IX;--un art de foi et de combat, avec la Réforme;--un art d'apparat et

d'orgueil princier, sous Louis XIV;--un art de salon, pendant le

XIIIe siècle;--elle devient, aux approches de la Révolution,

l'expression lyrique de personnalités révolutionnaires;--elle sera la

voix des sociétés démocratiques de l'avenir, comme elle fut celle des

sociétés aristocratiques du passé. Nulle formule ne l'enferme, C'est le

chant des siècles et la fleur de l'histoire; elle pousse sur la douleur

comme sur la joie de l'humanité.

* * * * *

On sait la place immense de la musique dans les civilisations antiques.

Elle est attestée par les philosophes grecs, par le rôle qu'on lui

assignait dans l'éducation, par ses rapports étroits avec les autres

arts, les sciences, la littérature, surtout avec le drame. Hymnes

chantés et dansés par tout un peuple, dithyrambes dionysiaques,

tragédies et comédies toutes baignées de musique,--la musique enveloppe

toutes les formes littéraires, elle est partout, elle s'étend du

commencement à la fin de l'histoire grecque. C'est un monde qui n'a

cessé d'évoluer, et dont le développement n'offre pas moins de variétés

de formes et de styles que notre musique moderne. Peu à peu, la musique

pure, la musique instrumentale, prit une place presque démesurée dans la

vie sociale de tout le monde hellénique. Elle eut tout son éclat à la

cour des empereurs romains. Nombre d'entre eux: Néron, Titus, Hadrien,

Caracalla, Helagabal, Alexandre Sévère, Gordien III, Carin, Numérien,

étaient des musiciens passionnés, voire compositeurs et virtuoses

remarquables.

Le christianisme naissant employa à son service cette puissance de la

musique; il s'en servit pour conquérir les coeurs. Saint Ambroise

«fascina, dit-il, le peuple par le charme mélodique de ses hymnes»; et

l'on a vu que, de tout l'héritage artistique du monde romain, la musique

est le seul art qui non seulement se conserva intact, à l'époque des

Invasions, mais qui refleurit plus vigoureux.--Dans les siècles qui

suivirent, à l'époque romane et gothique, la musique garda sa place

éminente. Saint Thomas d'Aquin disait «qu'elle occupait le premier rang

parmi les sept arts libéraux, et qu'elle était la plus noble des

sciences humaines». Partout on l'enseignait. A Chartres, du XIe au

XIVe siècle, fleurit une grande école de musique, théorique et

pratique. A l'université de Toulouse, il y avait une chaire de musique,

au XIIIe siècle. A Paris, centre du monde musical, au XIIIe et au

XIVe siècles, on relève, sur la liste des professeurs de

l'Université, les noms des plus fameux théoriciens de la musique

d'alors. La musique faisait partie du _quadrivium_, avec l'arithmétique,

la géométrie et l'astronomie. Car elle était alors oeuvre de science et

de raison, ou elle prétendait l'être. Un mot de Jérôme de Moravie, à la

fin du XIIIe siècle, montre assez en quoi l'esthétique de ce temps

différait de la nôtre. «Le principal empêchement pour faire de belles

notes est la tristesse du coeur.» Qu'en eût pensé notre Beethoven? Et

qu'est-ce à dire, sinon que pour les artistes d'alors le sentiment

individuel semblait un empêchement plutôt qu'un stimulant pour l'art?

Car la musique était, pour eux, un art impersonnel, demandant avant

tout le calme d'une raison bien ordonnée. Jamais elle ne fut plus

puissante qu'en ce temps où elle fut le plus scolastique. En dehors de

la tyrannique autorité de Pythagore transmise au moyen âge par Boèce, il

y avait bien des causes à cet intellectualisme musical: des causes

morales, tenant à l'esprit d'un temps qui fut en réalité beaucoup plus

rationaliste que mystique et plus raisonneur que lyrique;--des causes

sociales, tenant à l'association habituelle des pensées et des forces,

qui maintenait la pensée de chacun, si originale fût-elle, dans la gaine

de la pensée de tous, comme dans ces _Motets_, où des chants différents,

sur des paroles différentes, étaient tant bien que mal liés ensemble en

un même faisceau;--des causes techniques enfin, tenant au grand travail

matériel qu'il fallait accomplir pour débrouiller la masse informe de la

polyphonie moderne que l'on façonnait alors, pour modeler la statue,

avant d'y faire entrer la vie et la pensée.--A cet art scolastique

s'oppose, de bonne heure, l'art exquis de la poésie chevaleresque, avec

son lyrisme amoureux, sa vie ardente et raffinée, son clair sentiment

populaire.

Dès le début du XIVe siècle, un souffle venu de Provence, un premier

souffle avant-coureur de la Renaissance se fait sentir en Italie. Déjà

l'aurore point chez les compositeurs Florentins de Madrigaux, de

_Cascie_ (Chasses), et de _Ballate_, du temps de Dante, de Pétrarque et

de Giotto. De Florence et de Paris, l'art nouveau, _ars nova_, se

propage en Europe, et produit, au commencement du XVe siècle, cette

moisson de riche musique vocale accompagnée, que l'on redécouvre à peine

de nos jours. L'esprit de liberté, venu de la musique profane, pénètre

l'art d'église. Et c'est, à la fin du XVe siècle, une splendeur de

musique, égale à celle des autres arts de cet âge bienheureux. La

littérature musicale de la Renaissance est d'une richesse sans analogue,

peut-être, dans l'histoire. La suprématie flamande, si marquée en

peinture, s'affirma plus encore en musique. Les contrepointistes

flamands débordèrent sur l'Europe; ils furent les maîtres de musique de

tous les autres peuples. Français et Flamands dominèrent en Allemagne,

en Italie, à Rome. Leurs oeuvres sont de magnifiques architectures de

sons, aux lignes et aux rythmes touffus, d'une abondante beauté, d'abord

plus formelle qu'expressive. Mais, depuis la seconde moitié du XVe

siècle, l'individualisme, qui s'était fait sentir dans les autres arts,

se réveille partout en musique; le sentiment personnel s'affranchit; on

revient à la nature. Glarean écrit de Josquin: «Personne n'a mieux rendu

en musique les passions de l'âme» (_affectas animi in cantu_). Et

Vincenzo Galilei appelle Palestrina «ce grand imitateur de la nature»

(_quel grand imitatore della natura_[4]).

L'imitation de la nature, l'expression des passions, voilà ce qui

caractérisait, aux yeux des contemporains, la Renaissance musicale du

XVIe siècle; tel leur paraissait être le trait distinctif de cet art.

Il ne nous frappe plus autant: car, depuis lors, cette tendance de la

musique à la vérité morale n'a cessé de se poursuivre et de se

perfectionner. Mais ce qui nous saisit d'admiration dans l'art de cette

époque, c'est la beauté de la forme, qui jamais n'a été surpassée, ni

peut-être même égalée, qu'en certaines pages de Haendel ou de Mozart.

Age de pure beauté: partout elle fleurissait, mêlée à toutes les formes

de la vie sociale, unie à tous les arts; jamais la poésie et la musique

ne furent plus intimement mariées qu'au temps de Charles IX; alors

Dorat, Jodelle et Belleau la chantaient; Ronsard, qui l'appelait la

«soeur puisnée de la poésie», disait que «sans la musique la poésie était

presque sans grâce, comme la musique sans la mélodie des vers inanimée

et sans vie»; Baïf fondait une Académie de poésie et musique, et,

travaillant à créer en France une langue faite pour être chantée, en

donnait les modèles dans ses vers mesurés à la manière des Grecs et des

Latins: trésor dont les poètes et les musiciens d'aujourd'hui ne

soupçonnent pas encore la hardiesse féconde. Jamais la France ne fut

aussi profondément musicienne: la musique n'était pas l'apanage d'une

classe, mais de toute la nation: noblesse, élite intellectuelle,

bourgeoisie, peuple, église catholique, églises protestantes. La même

surabondance de sève musicale se fit sentir dans l'Angleterre d'Henry

VIII et d'Élisabeth, dans l'Allemagne de Luther, dans la Genève de

Calvin, dans la Rome de Léon X. La musique fut le dernier rameau de la

Renaissance, le plus large peut-être; il couvrit toute l'Europe.

L'expression de plus en plus exacte des sentiments, en musique, après

s'être essayée pendant tout le XVIe siècle dans une suite de

madrigaux pittoresques et descriptifs, aboutit, en Italie, à la création

de la tragédie musicale. L'influence de l'antiquité intervint dans la

naissance de l'opéra, comme dans la formation et le développement des

autres arts italiens. L'opéra, dans la pensée de ses fondateurs, était

une résurrection de la tragédie antique: c'était donc un genre

littéraire, autant que musical; et, en fait, même après que furent

tombés dans l'oubli les principes dramatiques des premiers maîtres

Florentins, même après que la musique eut brisé à son profit les liens

qui l'attachaient à la poésie, l'opéra continua d'exercer une influence,

qu'on n'a peut-être pas encore assez mise en lumière, sur l'esprit du

théâtre, surtout à partir de la fin du XVIIe siècle. On aurait tort

de négliger, comme un phénomène insignifiant, le triomphe de l'opéra

dans toute l'Europe, et les enthousiasmes morbides qu'il suscita. On

peut dire que sans lui on ne connaîtrait pas la moitié de l'esprit

artistique du siècle; on n'en verrait que l'aspect rationnel. Nulle part

on ne touche mieux qu'en lui le fond de sensualité du temps, son

imagination voluptueuse, son matérialisme sentimental, et, somme toute,

si j'ose le dire, les assises branlantes sur lesquelles reposaient la

raison, la volonté, le sérieux de la société française du grand siècle.

Pendant ce temps, au contraire, dans la musique allemande, l'esprit de

la Réforme poussait des racines solides et profondes. La musique

anglaise brille et s'éteint, après l'expulsion des Stuarts et la

victoire de l'esprit puritain. La pensée de l'Italie s'endort, à la fin

du siècle, dans le culte de la forme admirable et vide.

Au XVIIIe siècle, la musique Italienne continue de refléter la

facilité et la douceur et le néant de vivre. En Allemagne, les sources

d'harmonies intérieures, accumulées depuis un siècle, commencent à se

répandre en ces fleuves puissants: Haendel et J. S. Bach. La France

travaille à fonder le théâtre musical, ébauché par les Florentins et par

Lully, le grand art tragique, à l'image du drame grec. Paris est le

laboratoire où s'associent et rivalisent les efforts des plus grands

musiciens dramatiques de l'Europe, Français, Italiens, Allemands et

Belges, afin de créer le style de la tragédie et de la comédie lyrique.

Toute la société française prend part avec passion à ces luttes

fécondes, qui frayèrent la voie aux révolutionnaires musicaux du XIXe

siècle. Le meilleur du génie de l'Allemagne et de l'Italie au XVIIIe

siècle est peut-être dans leurs musiciens. La France, plus abondante

dans les autres arts qu'en musique, atteint pourtant, je crois, plus

haut, en celle-ci: car je ne vois pas, parmi les beaux peintres et les

sculpteurs du règne de Louis XV, un génie comparable à celui de Rameau.

Rameau fut bien plus qu'un successeur de Lully: il fonda l'art musical

et dramatique français, à la fois sur la science harmonique qu'il créa,

et sur l'observation de la nature. Enfin, tout le théâtre français du

XVIIIe siècle, tout le théâtre de toute l'Europe, s'effacent devant

les oeuvres de Gluck, qui ne sont pas seulement des chefs-d'oeuvre de la

musique, mais, à mon sens, les chefs-d'oeuvre de la tragédie française au

XVIIIe siècle.

A la fin du siècle, la musique exprime le réveil de l'individualisme

révolutionnaire qui a remué le monde. Le prodigieux accroissement de son

pouvoir d'expression, grâce aux recherches des maîtres français et

allemands et au développement soudain de la musique symphonique[5],

mettait à sa disposition un instrument d'une richesse sans égale, et qui

de plus était encore presque neuf. En trente ans, la symphonie

d'orchestre et la musique de chambre produisirent leurs chefs-d'oeuvre.

L'ancien monde qui mourait y trouva son dernier portrait, le plus

accompli peut-être, avec Haydn et Mozart. Et voici la Révolution, qui,

après s'être essayée chez les musiciens français de la Convention:

Gossec, Méhul, Lesueur et Cherubini, a sa voix la plus héroïque en

Beethoven: Beethoven, le plus grand poète de la Révolution et de

l'Empire, celui qui a le plus passionnément exprimé toutes les tempêtes

des temps napoléoniens, les angoisses, les troubles, les ardeurs

guerrières, les emportements enivrés de l'âme libre.

Enfin ruissellent ces flots de poésie romantique, les chants de Weber,

de Schubert, de Chopin, de Mendelssohn, de Schumann, de Berlioz, ces

grands lyriques de la musique, poètes des rêveries adolescentes d'un âge

nouveau qui semble s'éveiller à la lumière, et qu'agite une fièvre

inconnue. L'ancienne Italie, paresseuse et voluptueuse, fait entendre

son dernier chant avec Rossini et Bellini; la nouvelle Italie, l'âpre et

bruyant Piémont, fait son apparition avec Verdi, chantre des luttes du

_Risorgimento_. L'Allemagne, en gestation d'un empire depuis deux

siècles, trouve avec la victoire le génie qui l'incarne, l'immense

personnalité de Wagner, le héraut retentissant qui célèbre l'empire

militaire et mystique, le maître despotique et dangereux qui conduit le

romantisme indompté de Beethoven et de Berlioz, la tragédie du siècle,

aux pieds de la Croix, au mysticisme de Parsifal. Le courant mystique se

propage après lui par toute l'Europe, avec César Franck et ses

disciples, avec les maîtres italiens et belges de l'oratorio, avec le

retour à l'antique, à l'art palestrinien et à Bach. Et tandis qu'une

partie de la musique contemporaine emploie l'instrument merveilleux,

perfectionné par les génies du XIXe siècle, à peindre l'âme subtile

d'une société affinée jusqu'à la décadence, un mouvement populaire

commence à s'ébaucher, cherchant à rafraîchir l'art à la source des

mélodies populaires, à traduire en musique les sentiments

populaires,--de Bizet à Moussorgsky, pour ne pas nommer les plus

récents. Mouvement timide encore et un peu incertain, mais que nous

verrons grandir, j'espère, avec le monde qu'il exprime.

* * * * *

Que l'on veuille bien excuser cette esquisse un peu grossière. J'ai

essayé seulement de donner l'aspect panoramique de cette vaste histoire,

en montrant combien la musique est toujours intimement mêlée au reste de

la vie sociale.

Le spectacle de cette éternelle floraison de la musique est un bienfait

moral. C'est un repos au milieu de l'agitation universelle. L'histoire

politique et sociale est une lutte sans fin, une poussée de l'humanité

vers un progrès constamment remis en question, arrêté à chaque pas,

reconquis pouce à pouce, avec un acharnement effroyable. Mais de

l'histoire artistique se dégage un caractère de plénitude et de paix. Le

progrès n'existe pas ici. Si loin que nous regardions derrière nous, la

perfection a déjà été atteinte; et bien absurde celui qui croirait que

les efforts des siècles ont pu approcher l'homme d'une ligne plus près

de la beauté, depuis saint Grégoire et Palestrina! Il n'y a là rien de

triste ni d'humiliant pour l'esprit: au contraire. L'art est le rêve de

l'humanité, un rêve de lumière, de liberté, de force sereine. Ce rêve ne

s'interrompt jamais; et nous n'avons nulle crainte pour l'avenir. Notre

inquiétude ou notre orgueil voudraient souvent nous persuader que nous

sommes parvenus au faîte de l'art et à la veille du déclin. C'est ainsi

depuis le commencement des temps. Dans tous les siècles, on a gémi:

«Tout est dit, et l'on vient trop tard.»--Tout est dit, peut-être. Mais

tout est encore à dire. L'art est inépuisable, comme la vie. Rien ne le

fait mieux sentir que cette musique intarissable, cet océan de musique

qui remplit les siècles.

L'OPÉRA AVANT L'OPÉRA

L'invention de l'opéra est généralement attribuée aux Florentins de la

fin du XVIe siècle. Il fut l'oeuvre, dit-on, d'un petit groupe de

musiciens, de poètes, et de gens du monde, réunis à la cour du grand-duc

de Toscane, ou, pour être plus précis, dans le salon d'un grand

seigneur, le comte Bardi, entre 1590 et 1600. Les noms de Vincenzo

Galilei,--le père du grand Galilée,--du poète Ottavio Rinuccini, de

l'érudit Jacopo Corsi, des chanteurs Peri et Caccini, du directeur des

spectacles et des fêtes à Florence, Emilio de' Cavalieri, sont restés

attachés à cette création d'une forme dramatique et musicale, qui devait

avoir une si étonnante fortune dans le monde. Cette histoire a été

maintes fois racontée dans ces dernières années.

Mais le tort de tous les historiens qui ont jusqu'à présent abordé ce

sujet[6], a été de croire ou de laisser croire qu'une forme d'art aussi

caractéristique pût réellement sortir, créée de toutes pièces, de la

tête de quelques inventeurs. Les inventions de toutes pièces sont rares

en histoire. Il est bon de se rappeler la devise sereine, inscrite au

front d'une maison de Vicence:

_Omnia prætereunt, redeunt, nihil interit_[7].

Ce que nous appelons une création n'est souvent qu'une re-création; et,

dans la question présente, il y a lieu de se demander si cet opéra, que

les Florentins croyaient, de bonne foi, inventer, n'existait pas, à

quelques nuances près, bien longtemps avant eux, dès le commencement de

la Renaissance[8].--C'est ce que je voudrais montrer, en m'appuyant sur

les travaux non pas tant des historiens de la musique que des historiens

de la littérature et des arts plastiques: car il est assez curieux que

les musiciens aient presque toujours négligé de recourir à ces derniers.

C'est malheureusement une habitude trop commune aux historiens d'un

art, que, pour l'étudier, ils l'isolent de l'histoire des autres arts,

du reste de la vie intellectuelle et sociale. Or, si un tel esprit doit

nécessairement conduire à des constructions factices, sans rapports avec

la réalité vivante, nulle part ce danger n'est plus grand que dans

l'analyse d'une forme, comme l'opéra, qui est faite de l'union de tous

les arts. Je m'efforcerai donc de replacer l'opéra dans l'ensemble de

l'histoire artistique de l'Italie, et d'y faire voir ainsi le terme d'un

mouvement poético-musical très ancien, la conclusion naturelle d'une

évolution dramatique de plusieurs siècles[9].

I

LES «SACRE RAPPRESENTAZIONI» DE FLORENCE, ET LES «MAI» DE LA CAMPAGNE

TOSCANE

On sait que les premiers essais de l'opéra florentin à la fin du XVIe

siècle, repris et consacrés au commencement du XVIIe par le génie de

Monteverde, furent deux pastorales en musique: une _Dafne_, traitée

successivement, de 1594 à 1608, par Corsi, Peri, Caccini et Marco da

Gagliano; et une _Euridice_ (ou un _Orfeo_), traités tour à tour, de

1600 à 1607, par Peri, Caccini, Monteverde, et, un peu plus tard, par

Stefano Landi (1619) et Luigi Rossi (1647).

Or, dès 1474, étaient représentés à Mantoue,--dans cette même Mantoue

où devaient être joués, cent quarante ans plus tard, l'_Orfeo_ de

Monteverde et la _Dafne_ de Gagliano,--un _Orfeo_ du célèbre Politien,

musique de Germi, et (quelques années plus tard, en 1486), une _Dafne_

avec musique de Gian Pietro della Viola.

Ainsi, en 1474, dans la fleur de la Renaissance,--au temps où débutaient

Botticelli et Ghirlandajo, au temps où Verrocchio travaillait à son

David de bronze, où Léonard adolescent étudiait à Florence, l'année qui

précéda la naissance de Michel-Ange,--le poète par excellence du

_Rinascimento_, l'ami de Laurent de Médicis, Ange Politien, essayait sur

la scène lyrique, avec un succès retentissant, le sujet que trois

siècles de chefs-d'oeuvre ne devaient pas épuiser, et que Gluck devait

reprendre, trois siècles, exactement, après[10].

Mais cet _Orfeo_ de Politien n'était lui-même en rien une forme

nouvelle. Politien, pour l'écrire, avait pris pour modèle le théâtre

florentin de son temps, les _Sacre Rappresentazioni_. Il nous faut donc,

pour connaître les origines de l'opéra, nous faire une idée de cet

ancien genre dramatique, qui semble remonter jusqu'au XIVe siècle.

A cette date, en effet, nous trouvons dans les pays italiens deux formes

de spectacles, où la musique était étroitement associée à l'action

dramatique: les _Sacre Rappresentazioni_ (représentations sacrées), et

les _Maggi_ (représentations de Mai), qui nous sont assez bien connues

aujourd'hui, grâce aux recherches de M. Alessandro d'Ancona. Ces deux

formes, dont l'une fut plus spécialement urbaine, et l'autre plutôt

rurale, semblent à peu près contemporaines, et ont le même foyer: c'est,

pour les _Maggi_, le _contado_ (la campagne) de Toscane, le pays de Pisé

et de Lucques;--et, pour les _Sacre Rapprezentazioni_, Florence même.

Comme il est naturel, les _Sacre Rappreseniazioni_, à la perfection

desquelles concourait le peuple entier de la ville la plus artistique du

monde, sont parvenues à un bien autre épanouissement que les

_Maggi_[11]. Mais ceux-ci ont cet intérêt historique, qu'étant plus

populaires, et par suite... plus conservateurs, moins soumis au progrès,

ils ont gardé jusqu'à nos jours--car ils existent encore--certaines des

formes primitives de la _Sacra Rappresentazione_, que celle-ci perdit,

ou modifia très vite.

La _Sacra Rappresentazione_ était, à l'origine, une action scénique,

exposant les mystères de la foi, ou les légendes chrétiennes. Elle avait

quelques rapports avec nos Mystères, dont elle portait souvent le nom.

Elle naquit à Florence, d'après M. d'Ancona, de l'union de la

_Devozione_ du XIVe siècle, qui était une dramatisation de l'office

religieux (en particulier, des offices du jeudi et du vendredi saint),

et des fêtes nationales de Florence, en l'honneur de son patron, saint

Jean. Ces fêtes, qui existaient déjà au XIIIe siècle, et probablement

avant, donnaient lieu à de pompeux cortèges, que les Florentins

préparaient pendant des mois. On y représentait sur des chars des

épisodes religieux: _la Bataille des Anges, la Création d'Adam, la

Tentation, l'Expulsion du Paradis, Moïse_, etc.; et après le défilé,

chaque char donnait un spectacle sur la place de la Seigneurie. Ce

spectacle n'était qu'une pantomime fastueuse, à peu près sans paroles.

Mais déjà la musique y jouait un très grand rôle. Le scénario d'une

représentation de Viterbe, en 1462, que reproduit longuement M.

d'Ancona, en donnera une idée.

Le pape Pie II y assistait. La ville était remplie de théâtres. Il y en

avait sur toutes les places, et dans toutes les rues importantes. Chaque

cardinal avait élevé le sien. On y représentait _la Cène, la Vie de

saint Thomas d'Aquin_, etc. Un des plus beaux spectacles fut celui que

donna le théâtre du cardinal de Teano. «La place, dit le chroniqueur,

était couverte de toile blanche et bleue, ornée de tapis, et décorée

d'arcs revêtus de lierre et de fleurs. Sur chaque colonne, un jeune ange

était debout. Il y en avait dix-huit qui chantaient alternativement de

doux chants. Au milieu de la place était le Saint-Sépulcre. Les soldats

dormaient au pied, et les anges veillaient. A l'arrivée du pape, un ange

descendit du ciel, suspendu par une corde au plafond de la tente; et il

chanta dans les airs un hymne pour annoncer la Résurrection. Alors il se

fit un grand silence, comme si vraiment le miracle allait s'accomplir.

Puis éclata une détonation formidable, une explosion de poudre, comme un

tonnerre. Les soldats se réveillèrent effrayés et le Christ parut.

C'était un homme roux, portant l'étendard de la croix, et couronné d'un

diadème. Il montrait ses cicatrices au peuple, et chantait en vers

italiens le salut apporté au monde.»--Sur un théâtre voisin, un autre

cardinal faisait représenter l'_Assomption de la Vierge_. Elle était

jouée par une très belle jeune fille. Les anges l'emportaient au ciel,

où le Père et le Fils la recevaient. Et alors, dit la relation, c'était

«un chant des cohortes célestes, un jeu de magiques instruments, une

joie, une animation, un rire de tout le ciel.» (_Un cantare delle

schiere dei celesti spirti, un toccare di magici strumenti, un

rallegrarsi, un gestire, un riso di tutto il cielo._)

Ainsi, les deux éléments essentiels de cette représentation primitive

étaient _l'action_ (ou le geste) et _la musique_. L'élément qui fait

encore défaut, c'est la parole. La musique, au théâtre, est antérieure à

la parole.

* * * * *

L'originalité des Florentins fut justement, par la fusion de la forme

mimique des fêtes de la Saint-Jean, avec la forme parlée des _Devozioni_

de l'église, d'introduire la parole dans la représentation musicale, et

de créer ainsi la _Sacra Rappresentazione_.

L'étude littéraire de ces _Sacre Rappresentazioni_ sort de notre sujet,

et nous renvoyons, pour les connaître, aux livres de M. d'Ancona. Nous

voulons seulement noter ici, d'après les renseignements qu'ils nous

fournissent, quelle était la place de la musique dans ces

représentations.--Nous arrivons à cette constatation surprenante que ces

pièces étaient _entièrement chantées_.

Vincenzo Borghini rapporte même, à ce sujet, un fait extrêmement

curieux:

«_Le premier_, dit-il, _qui supprima le chant de la Représentation_, fut

l'Araldo, au commencement du XVIesiècle. Non pas pourtant que sa

pièce ne fût encore chantée; mais le début seul fut parlé (_recitato a

parole_), ce qui parut d'abord étrange (_che parve nel principio cosa

strana_), mais fut goûté peu à peu et mis en usage (_però fu gustata a

poco a poco, e messa in uso_). Et c'est chose extraordinaire comme la

façon ancienne de chanter a été laissée tout d'un coup... (_ed è cosa

mirabile quanto quel modo di cantare si lasciasse in un tratto..._)[12].

Ainsi, à en croire ce texte, la première représentation où l'on

commença, non pas même à ne plus chanter, mais à ne plus chanter _toute

la pièce_, ne remonte pas beaucoup au delà du commencement du XVIe

siècle[13]. Singulière ironie des choses, que l'innovation dramatique

ait consisté,--au commencement du XVIesiècle, à supprimer la musique

du drame,--à la fin du même siècle, à l'y faire rentrer. Ainsi le veut

le perpétuel jeu de bascule du progrès artistique, _Corsi e Ricorsi_.

En quoi consistait le chant de ces Représentations?

La musique en a disparu; mais les spectacles populaires, parallèles à

ces représentations bourgeoises et aristocratiques, les _Mai_ de la

campagne toscane, qui se sont conservés depuis le XVe siècle jusqu'à

nos jours, avec peu de changements, nous fournissent encore des

indications précises sur ce que devait être ce chant primitif au

théâtre. Le _Mai_ est en stances de quatre vers de huit syllabes, rimant

le premier avec le quatrième, le second avec le troisième. La musique

est une cantilène perpétuelle avec quelques trilles et ornements vocaux.

Le chant est lent, uniforme, d'ordinaire sans accompagnement

instrumental, parfois pourtant avec violon et contrebasse. Il est dans

la tonalité majeure. Le rythme est marqué par l'accentuation de la

première note de chaque mesure, qui correspond à la troisième et à la

septième syllabe de chaque vers. En voici un exemple, que M. Alessandro

d'Ancona a eu l'obligeance de me communiquer:

[Illustration: notation musicale.

Or che Mag-gio è ri-tor-na-to, Ri-ve-ri-ti miei Si-gno-ri, Di gran rose

e va-ghi fio-ri Ri-ves-tito è il colle e il pra-to]

Or que Mai est de retour, mes révérés seigneurs, de. belles roses

et de fleurs gracieuses sont revêtus la colline et le pré.

Cette cantilène est répétée pour les strophes suivantes; mais les

chanteurs ont coutume d'y introduire des passages de bravoure, qui en

modifient un peu la monotonie. Ce genre d'air se reproduisait de _Mai_

en Mai, d'une façon si traditionnelle qu'on voit souvent marqué sur le

texte de ces pièces campagnardes: _Da cantarsi sull'aria del Maggio_ (A

chanter sur l'air du Mai).

Il ne faut pas oublier qu'il s'agit ici de la forme la moins raffinée du

drame, et que la _Sacra Rappresentazione_ avait un caractère bien

autrement artistique, puisque les meilleurs poètes et musiciens de

Florence y travaillaient. Mais le principe de l'application de la

musique aux paroles devait être le même, au moins au XVesiècle.

Certaines parties de la pièce, d'un caractère traditionnel--Prologues

_(Annunziazioni)_, Épilogues _(Licenze)_, prières, etc.,--étaient sans

doute chantées sur une cantilène spéciale. De plus, on intercalait dans

la _Sacra Rappresentazione_ des morceaux de caractères variés: soit des

pages de liturgie régulière ou populaire (des _Te Deum_ ou des _Laudi_),

soit des chansons profanes et de la musique de danse, comme l'indiquent

certains _libretti_: «Tel morceau doit être chanté comme les _Vaghe

montanine_ de Sacchetti.» Tel autre est marqué: «_bel canto_». Ici,

«Pilate répond en chantant _alla imperiale_[14]». Là, «Abraham tout

joyeux dit une _Stanza a ballo_». Il y avait des chants à deux et à

trois voix. Le spectacle était précédé d'un prélude instrumental, qui

suivait le prologue chanté. On avait donc un petit orchestre; et nous

voyons mentionnés ça et là, des violons, des violes et des luths.

Musiciens d'autrefois · 第 1 / 25 段