Il ne régnait pas une gaieté folle dans le cottage de Heath-mount, à
Hampsteadt,--lequel cottage, on s'en souvient, appartenait à mistress
Fanoche.
La nourrisseuse d'enfants s'y était enfermée de plus belle avec Mary
l'Écossaise, depuis la disparition de Ralph.
Nous avons su vaguement, par le récit que lord Palmure bouleversé avait
fait à sa fille, ce qui s'était passé après le départ de l'homme gris
courant à la recherche de l'enfant.
Mais il est un personnage important de cette histoire que nous avons
perdu de vue un moment.
Nous voulons parler de la vieille dame osseuse qui portait des bésicles
sur le nez, et qui, durant le trajet de Londres à Hampsteadt, s'était
vue, en rêve, propriétaire d'une jolie maison à Brighton et à la tête de
cent cinquante livres de revenu.
Elle était demeurée dans le fiacre, tandis que lord Palmure et les
prétendus agents de police entraient dans le jardin.
Puis elle avait entendu des cris, des exclamations d'étonnement et de
colère, elle avait vu courir des flambeaux à travers le jardin, et elle
en avait conclu qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire.
La peur l'avait prise, d'autant mieux que lord Palmure avait gardé le
portefeuille qui contenait sa fortune à venir.
Puis, comme le bruit augmentait et que la voix perçante de mistress
Fanoche se faisait entendre plus aigre encore que de coutume, elle
s'était dit: je suis perdue!
Cette femme, qui battait les enfants de si bon coeur, avait une grande
terreur de mistress Fanoche.
Elle la haïssait violemment, mais elle avait toujours tremblé sous son
regard.
La vieille dame avait donc fini par s'évanouir.
Lorsqu'elle revint à elle, horreur! elle était dans le cottage, couché
sur un lit, et deux femmes était auprès d'elle, mistress Fanoche et Mary
l'Écossaise.
La servante prenait sa revanche, et mistress Fanoche ne doutait plus de
la trahison de son associée.
Mary brandissait le martinet qui avait meurtri déjà les épaules de
Ralph, et elle disait, en regardant mistress Fanoche:
--Madame, laissez-moi faire, je vais la faire périr sous sous le fouet.
Mistress Fanoche avait fait un signe affirmatif.
Alors la géante était tombée sur la vieille dame et l'avait rossée
d'importance.
Comme le quartier était désert personne n'avait entendu les hurlements
de la victime.
Enfin, mistress Fanoche avait jugé la correction suffisante.
D'un geste, elle avait arrêté Mary qui cessa de frapper en soupirant.
Mistress Fanoche dit alors à la vieille dame:
--Vous le voyez, misérable, vos abominables machinations ont tourné
contre vous. Plus que jamais vous êtes en mon pouvoir, et s'il vous
prenait fantaisie d'aller me dénoncer à la police pour nos peccadilles
passées, vous seriez aussi punie que moi, puisque vous avez été ma
complice.
Le visage lamentable et baigné de larmes de la vieille dame, qui s'était
jetée à genoux pour demander grâce, attestait qu'elle partageait cette
conviction.
--Dès aujourd'hui, avait poursuivi mistress Fanoche, nous n'avons plus
rien de commun ensemble, et je vous chasse!
La vieille dame avait pleuré, prié, supplié.
--Et si vous me chassez, disait-elle en sanglottant, que voulez-vous
donc que je devienne?
Il entrait probablement dans les vues de mistress Fanoche de ne pas se
brouiller avec son ancienne associée, car elle avait fini par se laisser
toucher et consenti à la voir retourner à Londres dans la maison de
Dudley street.
Le jour même, la vieille dame avait repris ses fonctions, et replacé les
malheureuses petites filles sous son fouet.
Mais mistress Fanoche était demeurée à Hampsteadt.
Elle envoyait Mary à Londres chaque jour pour lui rapporter ses
provisions et ses lettres.
Mais elle n'osait franchir la grille de son jardin.
Mistress Fanoche avait peur de trois choses:
La première, c'est que lord Palmure ne fît faire une enquête.
La seconde, c'est que ces hommes qui étaient venus lui réclamer Ralph ne
revinssent.
La troisième, c'est que miss Émily et son époux n'arrivassent redemander
leur enfant.
Dix jours s'étaient écoulés cependant, et les hommes n'étaient pas
revenus, et elle n'avait pas entendu parler de lord Palmure.
Mary, la veille encore, était revenue de Londres sans la moindre lettre
et affirmait que le _petit pensionnat_ marchait à merveille sous le
fouet de la vieille dame. Mais mistress Fanoche était toujours en proie
à une anxiété terrible.
Il était, ce jour là, quatre heures de l'après-midi, et Mary, partie
depuis longtemps, n'était pas revenue encore.
D'horribles pressentiments assaillaient mistress Fanoche.
Assise auprès de la fenêtre du parloir, qu'elle avait laissée
entr'ouverte, elle écoutait, le coeur palpitant, le bruit des omnibus
qui passaient.
Enfin, l'un d'eux s'arrêta à la grille et une femme en descendit.
C'était Mary, la servante écossaise.
Mary avait une lettre à la main.
Mistress Fanoche sentit tout son sang affluer à son coeur.
Ce fut d'une main tremblante qu'elle prit la lettre, et, lorsqu'elle eut
jeté les yeux sur la suscription, elle pâlit en reconnaissant l'écriture
du major Waterley.
Le major n'écrivait que deux lignes:
«Demain, ma femme et moi, disait-il, nous serons chez vous. Nous avons
hâte d'embrasser notre enfant.»
Mistress Fanoche cacha sa tête dans ses mains et se prit à trembler de
tous ses membres.
--Que faire? que devenir? mon Dieu murmurait-elle.
--Madame, répondit Mary, c'est bien simple. La vieille dame dira que
vous êtes en voyage.
--Avec l'enfant?
--Sans doute.
--Oh! dit mistress Fanoche, si on lui met dix guinées dans la main, elle
dira où je suis. Ne nous a-t-elle pas trahies une fois déjà.
--Ça, c'est vrai, dit la vindicative Écossaise. Eh bien! si nous
partions réellement d'ici?
--Mais où aller?
--Je ne sais pas, dit Mary; dans mon pays, si vous voulez.
--Le major portera une plainte à la police, et la police arrive toujours
à tout savoir.
--C'est vrai tout de même, soupira l'Écossaise.
--On découvrira Wilton; le misérable avouera tout... et nous serons
condamnées.
--A mort, dit l'Écossaise. Nous serons pendues, madame. Heureusement que
la vieille dame y passera comme nous.
Et Mary parut se consoler du triste sort qui l'attendait, en songeant
que ce sort serait partagé par son ennemie.
Mais comme mistress Fanoche se désolait de plus belle, un nouveau bruit
se fit dans le jardin.
A Londres, en hiver, la nuit arrive de bonne heure, grâce à ce
brouillard rouge qui monte éternellement de la Tamise et se répand sur
la ville.
Les deux femmes se levèrent épouvantées.
Elles ne voyaient rien, mais elles entendaient des pas dans le jardin.
Pourtant Mary était bien certaine d'avoir refermé la grille.
Les pas approchaient.
Bientôt deux silhouettes apparurent dans le brouillard, puis un homme
enjamba la croisée.
Alors mistress Fanoche jeta un cri.
Elle avait reconnue cet homme: c'était le mendiant Shoking.
Et derrière lui, un autre homme apparut, et mistress Fanoche le reconnut
pareillement.
C'était celui qui lui avait réclamé Ralph dix jours auparavant, avec un
accent d'autorité.
Cependant l'homme gris n'avait plus son costume traditionnel.
Il avait revêtu l'habit de policeman de M. Simouns et mistress Fanoche,
défaillante, murmura d'une voix brisée:
--Ah! on vient nous arrêter!