XXVII

Le _Times_, le plus grand et le plus important des journaux de Londres,

contenait le lendemain le récit suivant:

«Il vient de se passer à Cold Bath field une série d'événements bizarres

et mystérieux qui appelleront, nous n'en doutons pas, l'attention de

l'autorité sur ses agents subalternes.

Un prisonnier s'est évadé. Un gardien a été tué. Deux autres se sont

trouvés un moment compromis.

Parmi ces deux derniers, il en est un, M. Bardel, qui a vingt ans de

bons et loyaux services, et qui n'a dû son salut et sa réhabilitation,

comme on va voir, qu'à l'extrême habileté d'un agent de police, M.

Simouns.»

Puis le _Times_ racontait tout au long ce que nous savons déjà,

c'est-à-dire la version de John Colden sur l'évasion de Ralph; puis il

continuait:

«Il n'y avait pas plus de raison d'ajouter foi au récit de l'ouvrier

irlandais qu'à celui du gardien Jonathan qui le contredisait de point en

point.

M. Simouns, ce précieux détective qui nous est venu de Liverpool, a

débrouillé cette énigme.

Il a d'abord découvert la maison qui avait servi à préparer l'évasion,

la corde dont on avait fait usage, et enfin, une jeune fille, locataire

de ladite maison, qui a pu donner plusieurs détails fort importants, un,

entre autres, sur l'agent qui a succombé et qu'elle a vu venir dans la

maison, une heure auparavant, et s'entretenir à voix basse avec la fille

Suzannah.

Cependant M. Simouns, que le gouverneur accompagnait dans ses

investigations, ne s'est point contenté de ces preuves de l'innocence du

gardien-chef, M. Bardel.

Il a voulu plus encore, l'argent qui avait dû payer la trahison du

gardien Whip.

Cet argent, il l'a trouvé.

Après avoir vainement sondé tous les murs et le plancher, mais dominé

par la conviction que si l'argent existait, il était dans cette maison,

M. Simouns a fini par découvrir qu'une des solives du plafond sonnait le

creux.

La solive a été forcée par un outil de menuisier et une liasse de

bank-notes s'en est échappée.

Il y avait mille livres rondes, et l'un des billets étaient jaspé de

quelques gouttes de sang qui attestaient le dernier haut-fait de

Bulton, ce bandit redoutable dont nous parlions dernièrement et qui est

maintenant à Newgate, d'où il ne sortira, espérons-le, que pour monter

sur la plate-forme qui chavire, pour nous servir de l'expression

populaire si terriblement pittoresque.

M. Simouns tenait enfin la preuve matérielle qu'il avait cherchée avec

tant de persévérance.

Le dénoûment est facile à prévoir.

M. Bardel a été réintégré dans ses fonctions, et le gouverneur lui a

remis une gratification.

Jonathan a été congédié; les charges qui s'élèvent contre lui n'étant

pas assez fortes pour qu'on puisse le déférer à la justice.

John Colden, coupable d'assassinat, demeurera à Cold Bath field jusqu'à

ce que sa blessure soit cicatrisée.

Alors, il sera transféré à Newgate, et passera probablement aux

prochaines assises.

Nous tiendrons nos lecteurs au courant de son procès, qui sera,

très-certainement, fort curieux.»

Or, la lecture de cet article venait d'être faite à haute voix dans la

sacristie de l'église Saint-George par l'homme gris lui-même à l'abbé

Samuel.

--Eh bien! dit-il, en posant le journal sur une table, et regardant le

jeune prêtre en souriant, comprenez-vous maintenant?

--Pas encore, dit l'abbé Samuel.

--C'est pourtant facile.

--Comment?

--M. Simouns, c'est moi.

--Bon.

--La jeune fille, c'est moi qui l'ait apostée.

--Ensuite?

--L'argent trouvé dans la poutre, c'est moi qui l'avait caché.

--Je commence à comprendre.

--Enfin, la tache de sang est tout simplement une tache de vin

additionnée d'un peu d'ocre rouge. Grâce à tout cela, ce pauvre Bardel

est innocenté, et nous avons en lui un ami qui aura les plus grands

égards pour John Colden.

--Oui, mais celui-ci sera transporté à Newgate.

--Certainement.

--Il sera jugé.

--Sans doute.

--Condamné à mort.

--Très-certainement.

--Eh bien.

Un sourire passa sur les lèvres de l'homme gris:

--N'ai-je pas tiré l'enfant de prison.

--Oui.

--Eh bien! j'arracherai John Colden à l'échafaud.

--Mais, dit encore l'abbé Samuel, l'enfant est toujours en danger.

--Non, tant qu'il demeurera caché avec sa mère dans le logis du

sacristain de Saint-George.

--Ils ne peuvent pas y rester toujours.

--Aussi vais-je à présent, m'occuper de les en faire sortir. J'ai trouvé

un lieu d'asile inviolable pour l'enfant.

--Lequel?

--Christ's hospital.

--Le collège fondé par Edward VI?

--Justement. Vous n'ignorez pas, continua l'homme gris, que les enfants

placés dans ce collège sont sous la protection du lord maire?

--Je le sais.

--Qu'ils jouissent de certains privilèges d'origine moyen âge, et

portent un uniforme qui les fait respecter en tout lieux.

--Oh! sans doute.

--Supposez ceci, continua l'homme gris, que Ralph, une fois sous cet

habit, soit rencontré par un des policemen de Kilburn, ou par M. Booth

lui-même, ou encore par un gardien de Bath square qui le reconnaisse.

--Bien.

--Les uns ou les autres auront beau faire. Protégé par son habit,

l'enfant n'aura plus rien à craindre d'eux.

--Oui, certes dit l'abbé Samuel, mais vous n'ignorez pas non plus que

l'admission à Christ's hospital est des plus difficiles.

--J'ai trouvé le moyen d'y faire entrer Ralph.

--Comment cela?

--Vous vous souvenez qu'à son arrivée à Londres l'enfant a été volé par

mistress Fanoche.

--Sans doute.

--Qu'en voulait faire cette femme?

--Je l'ignore.

--Mais je le sais, moi, elle voulait le substituer à un enfant mort

qu'on lui réclamait.

--Eh bien?

--Cet enfant, s'il vivait, aurait le droit d'entrer à Christ's hospital.

Je vais donc rendre Ralph à mistress Fanoche.

--Ah! par exemple!

L'homme gris eut un nouveau sourire.

--Fiez-vous à moi, dit-il. Ne vous ai-je pas déjà prouvé que j'arrivais

à mon but?

--Quel homme êtes-vous donc? fit l'abbé Samuel qui regardait l'homme

gris avec une sorte d'admiration.

Il baissa la tête.

--Je suis, je vous l'ai dit, expliqua-t-il, un grand coupable que le

repentir a touché.

Et il se leva.

--Où allez-vous? demanda le prêtre.

--Chez mistress Fanoche, répondit l'homme gris.

Puis il baisa le bas de la soutane de l'abbé Samuel et sortit.

Il traversa l'église et trouva Shoking à la porte.

Shoking lui dit:

Mistress Fanoche n'est pas revenue dans Dudley street.

--Où est-elle donc?

--Elle est toujours dans Heath-mount, à Hampsteadt.

--Eh bien, dit l'homme gris, va chercher un cab et filons, car c'est

demain qu'arrive le père de l'enfant mort.

Les misères de Londres, 2. L'enfant perdu · 第 109 / 115 题