--Mais, mon cher, dit-il, comme on voit bien que vous êtes un mauvais
gardien de nuit.
--Pourquoi donc?
--Parce que le sommeil vous gagne tout de suite au point que vous prenez
le premier tabac venu, du moment où il vous pique un peu le nez, pour du
tabac supérieur.
--Ouais! fit Jonathan.
--C'est du tabac ordinaire, poursuivit M. Bardel, très-ordinaire, à
telle enseigne que c'est le landlord de Queen's-justice qui nous le
vend.
Et M. Bardel ouvrit de nouveau la tabatière qu'il retourna lestement
dans ses doigts et prit une autre prise qu'il aspira avec une lenteur
complaisante.
Puis, regardant Jonathan:
--Allons, tâchez de ne pas vous endormir, je reviendrai entre onze
heures et minuit.
Et M. Bardel s'en alla, au grand étonnement de Jonathan, qui se disait:
--Les choses ne se passent nullement comme l'avait prédit M. Whip.
Au lieu de m'éloigner sous un prétexte quelconque, c'est M. Bardel, au
contraire, qui s'en va.
Et Jonathan se mit à arpenter le corridor d'un pas régulier et monotone,
se disant encore:
--M. Whip va revenir, je suppose, quand il n'entendra point parler de
moi, et je lui rendrai sa place; car je crois bien que notre haine pour
Bardel nous a donné beaucoup d'imagination ce soir.
Là-dessus, M. Jonathan s'avoua qu'il y avait vingt ans passés que
M. Bardel était gardien-chef dans Bath square, et qu'il était bien
difficile d'admettre, sans une excessive bonne volonté, qu'il faisait
métier de faire évader des prisonniers.
Et le gardien murmura:
--Je crois que Whip et moi, nous avions bu un verre de gin de trop, ce
soir.
Tout en rendant peu à peu son estime à M. Bardel, Jonathan continuait
à se promener; mais un singulier phénomène commençait à se produire en
lui.
Il avait froid, et il avait multiplié par deux fois déjà les plis de son
manteau autour de son cou.
Il avait froid au point qu'il se dit:
--Je gage qu'on a laissé éteindre le calorifère!
Car, il faut bien le dire, si l'Angleterre est impitoyable pour
les voleurs, si elle les punit cruellement, elle n'abandonne pas
complétement ses principes de confortable.
Les corridors, les cellules sont chauffés par un calorifère, et les murs
sont peints au vernis.
M. Jonathan avait donc si froid, qu'il crut qu'on avait laissé éteindre
le calorifère.
--Il y a des courants ici, murmura-t-iL
Et il gagna une sorte de guérite qui se trouvait à l'un des bouts du
corridor et dans laquelle le gardien de nuit avait licence de se reposer
et de s'asseoir.
Le narcotique absorbé dans la prise de tabac, agissait, comme on le
pense bien.
Une fois assis, Jonathan eut encore plus froid. Il voulut se relever,
mais il lui sembla que ses jambes étaient engourdies.
En même temps, il éprouva un violent mal à la tête et ses yeux se
fermèrent.
--Ah ça qu'est-ce que j'ai donc? murmura-t-il.
Il essaya de secouer la torpeur, qui l'envahissait par tout le corps et
ne put y parvenir.
Il voulut crier, appeler au secours, et sa voix ne put se faire jour à
travers sa gorge crispée.
Enfin par un dernier et suprême effort, il parvint à ressortir de sa
guérite et il voulut se traîner vers cette porte du corridor derrière
laquelle, il le supposait, se tenait sans doute M. Whip.
Il fit deux ou trois pas, trébucha et tomba de son haut sur le sol.
La léthargie avait triomphé, et quelques secondes après, on n'entendit
plus dans le corridor qu'un ronflement sonore.
Alors la porte du corridor se rouvrit.
Mais ce n'était point M. Whip qui entra.
Ce fut M. Bardel.