M. Bardel ne comprenait guère pourquoi le chef fenian l'avait amené là.

--Voyons, reprit l'homme gris, écoutez-moi bien.

--Parlez, dit M. Bardel.

--Nous sommes à soixante pieds de hauteur... n'est-ce pas?

--Environ.

--Supposez que vous ou John Golden, tenant l'enfant par la main, vous

arriviez dans le préau de la nouvelle prison.

--Bon?

--Et que moi, d'ici, je vous lance une corde à noeuds dont je fixerai

l'extrémité à cette fenêtre. Cette corde passe par-dessus le mur et

l'autre Bout vient tomber à vos pieds. Alors John Colden prend l'enfant

sur son dos et grimpe après la corde à noeuds.

--Avez-vous donc cette corde?

--La voilà.

Et l'homme gris poussa du pied un cordage enroulé qui gisait dans un

coin du galetas et qui était de l'épaisseur d'un câble de navire, avec

des noeuds qui se succédaient à la distance d'un pied et demi.

--C'est bien simple, dit M. Bardel en souriant, et pourtant cette idée

ne me serait jamais venue.

--Pas plus que celle de la tabatière?

--Non plus.

--Mais, dit M. Bardel, comme nous n'avons pas de temps à perdre, autant

vaut-il tout régler tout de suite.

--C'est mon avis.

--L'effet du tabac sera-t-il long à se produire?

--Quelques minutes à peine.

--Et M. Whip s'endormira?

--Sur-le-champ.

--Le reste, quant à l'évasion, est facile: poursuivit M. Bardel, puisque

j'ai éloigné les sentinelles du préau neuf. Il faudrait un hasard comme

je n'en puis prévoir pour nous empêcher d'y arriver.

--Quel serait ce hasard? demanda l'homme gris.

--Je ne sais pas... un gardien attardé... le directeur faisant une ronde

extraordinaire...

--Après?

--Donc, poursuivit M. Bardel, nous arriverons dans le préau.

--Eh bien?

--Seulement, je crois que je ferai bien de suivre John Colden et

l'enfant jusqu'ici.

Pourquoi donc?

--Mais parce que demain on s'apercevra de l'évasion.

--Naturellement.

--Que seul j'ai une clé du premier préau, la nuit.

--Soit.

--Et que ma complicité sera évidente.

--Ah! vous croyez? fit l'homme gris en souriant.

--D'autant plus évidente, ajouta M. Bardel, que M. Whip, mon collègue,

ne manquera pas de m'accuser et de dire que je l'ai endormi avec une

prise de tabac.

Or, dit encore M. Bardel, vous commandez, j'obéis; tout pour l'Irlande

et par l'Irlande, mais il est probable que je puis servir notre cause

plus longtemps, et autant vaut que je prenne la fuite, au lieu de me

laisser envoyer à Mil-Bank et passer ensuite en cour d'assises.

--Tout ce que vous dites-là, mon cher M. Bardel, dit froidement l'homme

gris, est plein de sens, mais parfaitement inutile.

--Inutile!

Et M. Bardel fit un pas en arrière.

--Sans doute.

--L'Irlande n'aura plus besoin de moi?

--Au contraire.

--Alors comment pourrai-je la servir quand on m'aura envoyé à

Botany-Bay?

--Vous n'irez pas.

--Ah!

--Et vous resterez à Cold Bath field, où vous nous serez bien plus

utile.

--Comme prisonnier, alors?

--Non, comme gardien-chef.

Les misères de Londres, 2. L'enfant perdu · 第 55 / 115 题