Le lendemain matin, comme huit heures sonnaient, la foule était compacte
en la pauvre église, Saint-Gilles.
Les fidèles étaient pauvrement vêtus, pour la plupart, et quelques-uns
étaient nu-pieds.
Femmes, enfants, hommes et vieillards agenouillés sur les dalles
froides, avaient les yeux tournés vers le maître autel dont l'officiant
n'avait pas encore monté les degrés.
En dépit de la sainte majesté du lieu, il y avait de sourds
frémissements et de vagues murmures parmi cette foule.
Anxieuse, elle semblait attendre quelque grand événement.
C'est qu'un bruit s'était répandu depuis trois jours dans le quartier
irlandais, un bruit qui avait mis l'inquiétude et fait naître le doute
dans tous les coeurs.
On avait dit que ce jeune prêtre au front mystérieux, et qui semblait
porter en lui les destinées futures de la pauvre Irlande, avait été
arrêté et jeté en prison.
Tout à coup un frémissement parcourut l'église, tous les fronts se
courbèrent, tous les coeurs battirent.
La porte de la sacristie venait de s'ouvrir.
Le bedeau marchait le premier, faisant retentir les dalles de sa longue
canne.
Puis venaient les enfants de choeur vêtus de rouge.
Enfin apparut le prêtre officiant revêtu de ses habits sacerdotaux.
Et le frémissement redoubla, et tous les coeurs battirent de joie.
Les fidèles avaient reconnu l'abbé Samuel.
Le jeune prêtre monta à l'autel, célébra le service divin au milieu d'un
pieux recueillement; puis, quand il eut dit l'Évangile, il se dépouilla
de son étole et monta en chaire.
On eût entendu, sous les voûtes du temple, le vol d'une hirondelle.
--Mes frères, dit alors le jeune prêtre, c'était, il y a quatre jours,
le 26 octobre.
A cette heure même, ce jour-là, je devais célébrer la messe, et des
frères que nous attendons de pays lointains, qui ne se connaissent pas
entre eux, mais qui ont au coeur le même amour de Dieu et de la patrie
absente, ces frères, dis-je, devaient se trouver réunis ici.
Sont-ils venus? Je l'ignore.
S'ils sont parmi vous, je les adjure de se présenter, à l'issue de la
messe, à la sacristie.
Et l'abbé Samuel ayant fait cet appel mystérieux, commença son sermon.
Il parla du peuple de Dieu réduit en esclavage et qu'un enfant exposé
sur les eaux dans un berceau d'osier avait rendu à la liberté.
Il raconta ce long voyage d'Israël à travers le désert, disant que
ceux-là seuls qui avaient toujours eu confiance eu Dieu et dont la foi
n'avait point été ébranlée avaient vu enfin la terre promise.
Et les fidèles écoutaient cette parole inspirée, et ceux qui songeaient
à l'Irlande comprenaient que l'histoire du passé était comme une
révélation de l'avenir et que le Moïse de ce nouveau peuple de Dieu
venait de naître.
Au pied de la chaire, courbée et sanglotante, il y avait une femme
jeune et belle, vêtue de noir, qui écoutait la grave parole du prêtre et
attirait tous les regards par sa douloureuse attitude.
C'était, on le devine, la pauvre Irlandaise, la mère de ce malheureux
enfant dont nous racontions naguère les poignantes aventures.
Auprès d'elle, il y avait un autre homme que l'on voyait à Saint-Gilles
pour la première fois.
Il était vêtu comme tous les autres; rien, en lui, ne trahissait une
condition différente, et cependant tous les regards qui rencontraient
le sien se baissèrent, et ceux qui le virent devinèrent en lui,
sur-le-champ, un des chefs mystérieux à qui l'Irlande obéissait.
Quand le sermon fut fini, lorsque le prêtre fut remonté à l'autel, cet
homme traversa la foule, qui s'ouvrit respectueusement devant lui.
Il conduisait l'Irlandaise par la main et il la mena au seuil du
sanctuaire, où elle s'agenouilla de nouveau et continua à pleurer.
Quelle était cette femme?
Nul ne le savait.
Mais au moment de la communion, on vit l'abbé Samuel descendre du
tabernacle, tenant dans ses mains l'ostensoir et s'approcher de cette
femme.
Alors elle cessa de pleurer, communia, demeura un moment courbée et
recueillie au bord de la sainte table; puis, se levant, elle reprit la
main de son guide inconnu et retourna s'agenouiller au bas de l'église.
Quand l'office fut fini, l'abbé Samuel se retourna et dit:
--Mes frères, avant de nous séparer, prions Dieu pour ceux qui vont
mourir.
Et il récita les prières des agonisants.
Qui donc allait mourir?
L'abbé Samuel ne le dit point.
Seulement, quand la foule commença à sortir de l'église, on vit deux
hommes se diriger vers le choeur de deux points opposés.
Ces deux hommes s'inclinèrent ensemble devant l'autel, et entrèrent
ensuite dans la sacristie.
Sur quatre, deux seulement avaient entendu l'appel mystérieux, et les
deux autres manquaient au rendez-vous.
L'église se vida peu à peu; puis les portes se fermèrent.
Alors, l'homme gris, car on a deviné que c'était lui, reprit la main
de l'Irlandaise et la conduisit à la sacristie, laquelle, dès lors, ne
renferma plus que cinq personnes: les deux hommes qui y étaient entrés
ensemble, l'Irlandaise et son guide, et l'abbé Samuel, demeuré couvert
de son surplis.
Celui-ci regarda l'homme gris et dit avec tristesse:
--Il n'y en a que deux.
--Nous retrouverons les deux autres.
Alors l'abbé Samuel s'adressa au premier des deux hommes et lui dit:
--D'où venez-vous?
--Du comté de Galles, répondit-il.
--Et vous? demanda-t-il à l'autre.
--D'Ecosse.
--De combien d'hommes disposez-vous? demanda encore le prêtre.
--De vingt mille, dit le premier.
--De trente mille, dit le second.
Le prêtre regarda l'homme gris.
Celui-ci baissa la tête et dit:
--Ce n'est point encore assez, les temps ne sont pas venus.
--Ils viendront, dit le représentant du comté de Galles, avec un accent
de robuste confiance.
L'autre regarda le prêtre:
--Où est l'enfant que nous attendons? dit-il.
L'abbé Samuel posa sa main sur l'épaule de Jenny l'Irlandaise:
--Voilà sa mère, dit-il.
Cet homme pâlit.
--Puisqu'elle pleure, dit-il, c'est donc qu'il est arrivé malheur à
l'enfant?
--Oui, dit le prêtre, il est aux mains de nos persécuteurs.
--Mais nous le leur arracherons, dit l'homme gris.
Les deux nouveaux venus tressaillirent sous ce regard.
--Qui donc êtes-vous? fit l'un d'eux.
--Comme vous, répondit-il, je suis chef dans la grande cause que nous
servons.
--Votre nom?
--Je n'en ai pas.
Et comme, à cette étrange réponse, ils se regardaient étonnés, l'homme
gris poursuivit:
--Je représente un homme qui est mort pour l'Irlande. J'ai reçu ses
instructions et son dernier soupir, car j'étais au pied de son échafaud.
--Et... cet homme?
--Il s'appelait Falten, dit l'homme gris.
Les deux hommes s'inclinèrent.
Alors l'homme gris se tourna vers l'abbé Samuel et lui dit:
--Mon frère, vous avez bien fait de recommander à nos frères de prier
pour ceux qui mourront, car il y aura du sang versé...
Ils tressaillirent tous et la pauvre Irlandaise leva vers le ciel ses
yeux pleins de larmes.
--Ne faut-il pas arracher à nos ennemis le Moïse que l'Irlande attend?
dit l'homme gris.
--Le sang des martyrs est fécond, répondit gravement le prêtre, et il
régénérera le monde.