V. Technologie et mécanique appliquée.

Machines à vapeur.--La théorie de la machine à vapeur a été le sujet de

communications nombreuses et d'une polémique où les adversaires ont su

rester dans les bornes d'une parfaite convenance, entre MM. Poncelet,

Morin, de Pambour, etc.

Il y a déjà quelques années que M. Combes, ingénieur en chef des mines,

a rapporté et décrit l'indicateur dynamométrique de Macnaught,

instrument destiné à accuser la tension de la vapeur et le degré de vide

en chaque point de la course du piston d'une machine à vapeur. Des

recherches entreprises sur l'influence des enveloppes dans ces machines,

ont conduit M. Combes à apporter quelques modifications à l'indicateur

dont nous donnons ici les dessins d'après cet ingénieur.

La figure 1 représente la disposition générale de l'indicateur

fonctionnant. Cet appareil D est vissé à la partie supérieure du

cylindre C de la machine, et communique avec la tige du piston par le

levier coudé Q P, dont la branche P est une corde.

[Illustration.]

La figure 2 donne le détail du mécanisme de l'indicateur. La partie

inférieure F est la tubulure que l'on visse sur le cylindre. A est un

petit corps de pompe dans lequel se meut un piston dont la tige B sort à

la partie supérieure. Un crayon Z est fixé à un certain point de la

tige. Entre l'embase à laquelle est fixé le porte-crayon et le couvercle

B du petit corps de pompe, est un ressort à boudin qui est comprimé

lorsque la tige s'élève au-dessus du zéro de l'échelle; et allongé

lorsqu'elle s'abaisse au-dessous. Le zéro de cette échelle, que l'un

voit sur la gauche de la figure, correspond à une tension nulle du

ressort.

Le manchon N sert à maintenir le support L d'un autre cylindre K, en un

point fixe du corps de pompe. A ce support est aussi fixée une poulie

verticale O; c'est autour de cette poulie que s'enroule le cordon P, qui

est attaché à la tige du piston de la machine; après cet enroulement la

corde vient s'attacher à un barillet à ressort en spirale, fixé sur un

axe placé dans l'intérieur du cylindre K. Ce ressort tend à faire tourer

le cylindre K autour de son axe en sens inverse de la rotation que tend

à lui imprimer le mouvement de va-et-vient du piston, communiqué par la

corde P à l'aide de la poulie de renvoi O. Si donc on vient à ouvrir le

robinet S, qui établit communication entre le cylindre de la machine à

vapeur et le cylindre de l'indicateur, le crayon Z sera animé d'un

mouvement de va-et-vient vertical, et comme le cylindre K est enveloppé

extérieurement d'un papier, qui prend avec ce cylindre un mouvement de

rotation alternatif, le crayon Z laissera sur le papier une trace qui

indiquera les variations que la tension de la vapeur a subies pendant la

durée du la course du piston.

Lorsque l'on fait usage de cet instrument, on commence par laisser

donner à la machine quelques coups de piston sans ouvrir le robinet de

l'indicateur, pour que le crayon trace la ligne qui correspond au zéro

de l'échelle. On relève le crayon et on ouvre le robinet. Le piston suit

alors les tensions de la vapeur. Au bout de quelque temps, sans rien

déranger d'ailleurs à l'instrument, on amène le crayon au contact de la

feuille de papier, et le crayon trace une figure représentant exactement

la tension de la vapeur et le degré de vide pour chaque position du

piston.

L'échelle de l'instrument est graduée de telle sorte que chaque division

correspond à un effort d'un kilogramme par centimètre carré exercé par

la vapeur.

[Illustration.]

La figure 3 représente une des courbes tracées par le crayon pendant les

expériences faites par M. Combes sur une machine établie au Pecq.

C'est à l'aide de relevés de ce genre que cet ingénieur a pu évaluer

numériquement l'influence avantageuse d'une enveloppe extérieure au

cylindre d'une machine. Sans cette enveloppe, il se produit une

liquéfaction considérable de vapeur au moment de l'introduction dans le

cylindre.

M. Lamé a lu un rapport favorable sur un mémoire de M. Clapeyron,

relatif au règlement des tiroirs dans les machines locomotives et à

l'emploi de la détente.

_Hydraulique_.M. Bayer, colonel d'état-major au service de Prusse, est

l'auteur d'un aperçu général d'une théorie de la contraction de la veine

fluide pour l'écoulement par des orifices en mince paroi.

M. Fourneyron a fait connaître le résultat de ses expériences pour

déterminer la pression exercée par l'eau en mouvement contre différentes

surfaces perpendiculaires et obliques, immobiles et entièrement plongées

dans un courant considéré comme indéfini.

On doit au même auteur une nouvelle table très-commode pour la

résolution numérique des questions qui se présentent lorsqu'il s'agit de

calculer le mouvement de l'eau dans les tuyaux de conduite.

M. Lefort, ingénieur des ponts et chaussées attaché aux eaux de Paris, a

fait connaître des circonstances curieuses relativement au volume des

eaux fournies par le puits artésien de Grenelle.

_Arts mécaniques_.--Le mémoire de MM. de Saint-Venant et Yantzel sur

l'écoulement de l'air, est la suite de nouvelles expériences faites par

ces ingénieurs, en complément de celles dont ils avaient publié les

résultats dans le _Journal de l'École Polytechnique_ en 1840.

Sur le rapport de M. Séguier, l'Académie a donné son approbation à des

voitures articulées, que M. Dufour destine à la circulation sur les

routes ordinaires.

L'industrie française s'est acquis le privilège exclusif de la

fabrication des appareils catadioptriques imaginés par l'illustre

Fresnel pour son système de phares. M. François jeune vient d'exécuter

pour le phare écossais de Sherivore la partie dioptrique d'un phare de

premier ordre, en remplacement du tambour catoptrique qui était adopté

pour les appareils de grande dimension. Il a aussi résolu, avec une

habileté remarquable, un problème qui présentait de graves difficultés.

C'est un pas de plus dans un art où la France l'emporte, sans conteste,

sur tous les peuples rivaux.

_Arts chimiques_.--M. de Muolz, l'auteur d'un procédé remarquable pour

la dorure électro-chimique des métaux, a communiqué des recherches du

plus haut intérêt sur les moyens d'obtenir une substance ne contenant

pas de plomb, et remplaçant la céruse dans ses usages industriels. M.

Mousseau a complété les résultats auxquels M. de Muolz était parvenu, en

indiquant pour l'oxyde blanc d'antimoine, auquel celui-ci s'est arrêté,

un mode de préparation simple et économique. On comprendra le service

rendu à l'humanité par cette simple substitution d'une substance à une

autre, quand on saura que le nombre des individus atteints de maladies

saturnines admis pendant huit années à l'hospice de la Charité a été de

1163.

La verrerie de Choisy a fait de nouveaux progrès dans l'art de la

fabrication des verres destinés à la construction des instruments

d'optique et d'astronomie. Son directeur, M. Bontemps, a mis sous les

yeux de l'Académie des disques de flint de 38.11 et 50 centimètres de

diamètre, et trois disques de crown de 38 centimètres.

VI.--Économie sociale.

L'étendue de cet article nous empêche d'entrer dans aucun développement;

nous devons donc nous borner à citer: 1° les intéressantes recherches de

M. Moreau de Jonnès, sur la population de la France, comparée à celle

des autres États de l'Europe, et sur la statistique des crimes commis en

Angleterre en 1842; 2º un mémoire de M. Charles Dupin sur le

développement progressif des caisses d'épargne.

Lettre d'un voyageur allemand sur la mer Noire.

Le 26 juin 1843, le bateau à vapeur russe s'élançait de Constantinople

vers la mer Noire, suivi d'une joyeuse troupe de dauphins. Je commençais

mes voyages de circumnavigation autour du Pont-Euxin, en jetant un long

regard d'adieu sur le Bosphore et sur Constantinople, la ville

impériale, placée comme un diamant entre deux saphirs et deux émeraudes

au confluent de deux mers et de deux continents, et formant ainsi le

sceau d'une bague, image de l'empire turc, qui entoure l'ancien monde.

Cette brillante métaphore orientale est rapportée par M. de Hammer dans

son histoire des Ottomans. C'est la vision qui apparut en rêve au

fondateur de la dynastie des sultans, et il est difficile de ne point se

la rappeler, quand on contemple la ville orientale aux sept collines,

avec ses minarets dorés qui s'élèvent dans le ciel. Tous les voyageurs

ont parlé du revers de la médaille; je l'ai aperçu comme eux. Lorsque,

du haut d'une mosquée, je considérais Constantinople, mon oeil était

ravi; mais, bientôt après, engagé dans une rue puante, je trébuchais sur

un tas d'ordures ou le cadavre d'un chien, et je m'écriais, avec un

voyageur français. Nous habitons sur des ruines, nous nous promenons au

milieu des tombeaux, et nous vivons avec la peste.

Depuis que les bateaux à vapeur circulent entre Odessa et

Constantinople, le nombre des voyageurs qui viennent du Nord a

singulièrement augmenté. Maintenant le trajet entre ces deux villes se

fait trois fois par mois, entre Odessa et la Crimée il y a aussi une

ligne de pyroscaphes qui transportent les voyageurs à Sébastopol,

Koslof, Yalta et Kertsch (Kerson). Tous les mois, un bateau à vapeur de

l'État part de cette dernière ville et touche à tous les postes

militaires russes de la Circassie, de l'Abasie et de la Mingrelie. Les

voyageurs sont transportés gratuitement à bord de ce navire et traités

avec beaucoup d'égards; malheureusement Redut-Kalch est le point le plus

méridional de cette ligne de bateaux à vapeur; car si elle se

prolongeait jusqu'il Trebisonde, on pourrait faire le tour de la mer

Noire avec autant d'agrément que de vitesse. Actuellement on est obligé

de s'embarquer à bord de petit-bâtiments turcs, ce qui est un mode de

navigation des plus désagréables et des plus dangereux. Est-on surpris

par une tempête avant que le bateau ait pu s'abriter dans un port, alors

on est ordinairement perdu sans ressources, car la côte offre peu de

points de relâche. A Trebisonde on trouve de nouveau de bons bateaux à

vapeur autrichiens et turcs qui vont deux fois par jour à Sinope et à

Constantinople. Dès que la lacune entre la Mangrélie et Trebisonde sera

comblée, on pourra faire le tour de la mer Noire en un mois, en visitant

tous les points intéressants. La dépense totale pour une personne ne

s'élèvera pas au-dessus de douze cents francs.

La société que l'on trouve à bord des bateaux à vapeur russes se compose

de négociants qui se rendent à Odessa ou dans les autres ports de la

Russie méridionale. Ordinairement il y a aussi quelques touristes russes

qui reviennent de Constantinople ou d'Italie. Les voyageurs qui n'ont

d'autre mobile que le besoin de voir, le désir de s'instruire ou la

démangeaison d'écrire, vont rarement à Odessa. L'armée de touristes que

les bateaux à vapeur débarquent tous les ans à Constantinople, s'arrête

au Bosphore ou se dirige vers l'ouest pour visiter Balhek, le

Saint-Sépulcre, les pyramides et le temple de Minerve. Les rives du

Pont-Euxin exercent une médiocre attraction sur ces imaginations usées

et fatiguées qui viennent se retremper dans l'atmosphère poétique de

l'Orient, pour inonder de nouveau la presse du torrent de leurs

impressions de voyage. Il ne faut donc pas s'étonner si les steppes de

la Russie méridionale, les fortifications et la flotte de Sébastopol,

les débris de la magnificence des chefs tartares à Hakschisarai, les

antiquités de Kertsch, les volcans de boue de Tainan, et enfin les prés

étincelants de neige de la chaîne du Caucase, ont si peu d'admirateurs.

Quoique nous eussions sur le bateau des représentants de toutes les

nations européennes, personne, excepté moi, ne s'inquiétait des beautés

naturelles du Pont-Euxin. Toutefois le Russe, le Français, l'Anglais et

l'Allemand causaient fraternellement ensemble. On partait de tout, même

de politique, sans aigreur, et, pendant le dîner, il eût été difficile

de décerner le prix de l'appétit à nos estomacs rivaux Ces contacts et

ces rapports entre diverses nations n'enlèvent rien au patriotisme, et

engendrent une tolérance et une estime mutuelles. On s'aperçoit bientôt

qu'il y a des hommes de sens et de coeur chez tous ces peuples, et nos

liaisons, quoique passagères, tendent à détruire les vieilles

antipathies qui ont si longtemps divisé les peuples et servi les rois.

C'est ce qui était évident dans notre petite réunion, où les événements

récents de la Chine, Napoléon, l'union douanière de l'Allemagne, et le

comte de Woronzow, firent successivement les frais de la conversation.

Ces bonnes dispositions étaient entretenues par un excellent vin de

l'Olympe, dont j'avais recueilli quelques bouteilles dans les caves de h

maison Falkeisen, à Brussa. Pendant cet entretien cosmopolite, je me

souvins involontairement de ce vers d'un poète allemand, et je m'écriai:

«Emplissons nos verres et buvons au pays, car s'il en est parmi nous qui

n'aient point de maîtresse, tous au moins ont une patrie.»

Le Pont-Euxin parut vouloir s'associer à notre joie et nous donner un

bal pour le dessert. Depuis une demi-heure l'air et la mer semblaient

s'entendre pour nous faire danser; les assiettes et les verres

commencèrent une valse à laquelle nous fûmes bientôt forcés de prendre

part nous-mêmes. C'était un coup de vent sans nuages; le ciel était pur

et cependant, quoique nous fussions au coeur de l'été, les vagues de la

mer Noire s'enflèrent tout à coup et tourmentèrent le malheureux navire

en le ballottant dans tous les sens. Les représentants des quatre

grandes nations éprouvèrent bientôt les effets habituels de la mer

agitée. Ils devinrent d'abord pâles, puis muets et totalement

indifférents à la gloire et à l'intérêt national, enfin (juste retour

des choses d'ici-bas) ils mêlèrent à l'onde amère le doux vin de

l'Olympe dont leur âme avait été, peu d'instants auparavant, si

doucement émue.

Pour nous rassurer, le mécanicien nous racontait qu'il s'était trouvé un

jour dans une position bien autrement critique. Arrêtés dans leur marche

par une tempête furieuse, ils avaient épuisé leur provision de charbon

de terre et le navire était devenu le jouet des vagues irritées. Jeté

vers les côtes orientales, faisant eau de toutes parts, on travaillait

jour et nuit aux pompes; la disette de vivres vint bientôt se joindre à

tous ces maux, et le navire arriva dans le port de Varna coulant bas et

complètement désemparé.

Cependant le vent diminua peu à peu de violence, la mer s'apaisa, et

nous nous trouvâmes par le travers, de l'îlot des Serpents, la seule île

qui existe dans la mer Noire. Autrefois des prêtres habitaient cette

île, et les anciens font une description poétique de ce temple solitaire

debout au milieu des tempêtes du Pont-Euxin et autour duquel la mouette

rieuse (_Larus cachinnans_) décrivait de longs cercles en effleurant

les colonnes de son aile humide. Le gouvernement russe a envoyé

récemment deux savants pour explorer cet îlot. L'un est le professeur

Nordmunn, zoologiste distingué; l'autre, un antiquaire, M. Koehler.

D'après leur rapport, l'îlot des Serpents a trois kilomètres environ de

pourtour; il se compose d'un conglomérat de cailloux sur lequel

croissent quinze plantes phanérogames Son nom vient des nombreuses

couleuvres (_Colaber hydrus_) qui, dans les beaux jours, se chauffent

sur la plage aux rayons du soleil. M. Koehler découvrit des restes du

temple et quelques médailles. Le gouvernement russe a décidé l'érection

d'un phare sur cet îlot inhabité. Au nord de l'île une longue bande

jaunâtre, qui contraste avec le bleu-foncé de la mer, indique l'entrée

du Danube dans le Pont-Euxin.

Tout Allemand qui s'intéresse à l'honneur, à la gloire, et à la

puissance de son pays ne saurait s'empêcher de faire de tristes

réflexions, en contemplant l'embouchure du grand fleuve de sa patrie. Il

n'est point de peuple au monde qui soit plus riche en discours et en

chants patriotiques que le peuple allemand, et il n'en est point où ils

soient plus stériles en résultats. En Russie point de déclamations

patriotiques ni dans la chaire ni dans le conseil, car il n'en est point

besoin pour exciter l'ardeur juvénile de cet empire, qui grandit sans

bruit. Il y a cent quarante ans, le pavillon russe était inconnu sur la

mer Noire; aujourd'hui une flotte imposante règne en souveraine sur ses

flots. Il y a quatre-vingts ans, les Russes n'avaient pas encore un seul

point sur le Pont-Euxin, maintenant ils possèdent une étendue de côtes

de 500 kilomètres, sans compter la mer d'Azow. Grâce à l'apathie et à

l'indifférence des autres nations, ils auront bientôt conquis tout le

pourtour d'une mer qu'ils regardent comme leur propriété. Tout voyageur

impartial qui a visité l'Orient avouera que la double croix grecque est

partout un signe révéré; que nos rivaux du Nord ont toujours le pas sur

nous, et que le nom allemand n'est pas l'objet de la haine, mais, ce qui

est pis. du mépris et du ridicule. Partout la Russie nous a devancés, et

son nom est l'espoir d'un grand nombre de nations et la terreur des

autres.

(_Traduit de l'allemand._)

Une soirée orientale à Paris.

Ma chère soeur, si vous ne dormez pas, contez-nous, je vous prie, un de

ces contes que vous contez si bien. Ceci commence, vous le voyez, comme

_les Mille et Une Nuits_, mais ce n'est point un conte.

L'autre soir, une circonstance extraordinaire avait réuni une société

d'élite; depuis plusieurs jours quelques initiés préparaient une

surprise au maître de la maison, homme politique qui, absorbé par les

occupations peu récréatives d'une autre chambre, n'avait pas voulu voir

qu'on enlevait les portes et les fenêtres de la sienne; il avait fermé

les yeux aux mouvements inusités des meubles; les planchers, les

décorations, le théâtre monté à grands coups de marteau, il n'avait rien

vu, rien entendu; il ne devait faire éclater sa surprise que le jour de

sa fête à dix heures du soir; mais aussi, ce moment arrive, elle ne

devait plus connaître de bornes.

Les conviés en savaient encore moins que l'amphitryon, tant les aimables

conspirateurs s'étaient montrés réservés. En apprenant leurs rôles, en

les répétant, ceux-ci s'étaient si bien pénétrés de leur situation,

qu'en quelques jours ils étaient tous, hommes et même femmes, devenus

discrets comme de véritables comédiens.

Longtemps avant l'heure de la surprise, le théâtre était prêt, la salle

éclairée _à giorno_, et les femmes les plus charmantes, assises autour

de l'heureux fêté, dessinaient leurs gracieuses et vaporeuses

silhouettes sur un fond d'hommes dont chacun avait un nom dans la

politique, dans les lettres, dans les sciences ou dans les arts.

On lisait sur une affiche:

L'OURS ET LE PACHA,

VAUDEVILLE EN UN ACTE

DE M. SCRIBE,

DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE,

DÉCOR NOUVEAU DE M. SÉCHAN,

SUIVI D'UN DIVERTISSEMENT,

ON COMMENCERA A DIX HEURES.

Conformément au programme, ce qui ne contribua pas peu à rendre ce

spectacle extraordinaire, les trois coups furent frappés à dix heures

précises.

M. le directeur, orné d'une superbe perruque blanche frisée et poudrée,

s'avança, fit les trois saluts d'usage et lut un charmant discours en

vers qui fut trouvé trop court, mérite bien rare aujourd'hui, et valut à

son autour d'unanimes applaudissements.

Les trois coups résonnèrent de nouveau, et la même perruque, non plus

triomphale mais un peu défrisée, vint annoncer que la charmante personne

qui devait jouer le rôle de Zétulbé étant indisposée, un jeune artiste,

surmontant une timidité bien naturelle à son sexe, avait bien voulu la

remplacer, pour cette fois seulement. Des applaudissements prolongés et

encourageants accueillirent cette communication, et le directeur, en

marin habile, croyait avoir évité Charybde, lorsqu'il faillit échouer en

Scylla: les mêmes trois coups ramenèrent le Palinure dramatique, son air

était infiniment plus consterné et sa perruque, comme celle de Sterne,

semblait avoir été trempée dans la mer, tant elle avait perdu toute

trace de frisure: Marécot était indisposé, et la représentation n'aurait

pas pu avoir lieu si, par un heureux hasard, un amateur ne s'était

offert pour lire le rôle.

[Illustration: Pas de l'Ours.]

Ces annonces surprenaient si prodigieusement les spectateurs, que les

véritables trois coups furent écoutés comme la préface d'une nouvelle

déception. Heureusement il n'en fut rien; lorsque les rideaux

s'ouvrirent majestueusement, les yeux furent éblouis par les prodiges

d'un pinceau célèbre qui dévoilait l'Orient comme l'eût fait une

baguette magique; l'admiration ne connut plus de bornes à l'entrée de

Roxelane appuyée sur Zétulbé: Roxelane, la maîtresse de ce séjour

enchanté, était splendide, étincelante; les plus rares, les plus

admirables fleurs ruisselaient de son front comme une rosée céleste et

descendaient jusqu'aux franges de sa robe où elles s'épanouissaient et

lançaient mille feux: on les avait cueillies

Dans les jardins de Bapst, plus beaux que ceux d'Armide,

Où l'arbre d'émeraude, au feuillage charmant,

A pour fleur le rubis, pour fruit le diamant.

Zétulbé, modestement vêtue, ne laissait apercevoir que ses deux longs

yeux de gazelle et ses sourcils tracés d'un coup de pinceau; mais

pouvait-elle se flatter de garder l'incognito? On reconnut immédiatement

l'auteur de l'inimitable _Histoire du prince Henri_, qui avait le coeur

bardé de trois cordes de fer.

On avait intercalé dans la pièce un personnage fantastique, un ministre

invraisemblable, qui se soumet à tout plutôt que de quitter son

portefeuille; il ne fallait rien moins que l'esprit et la grâce de

l'artiste chargé de ce rôle pour créer un type qui, heureusement, est et

sera toujours sans modèle dans notre heureux pays.

[Illustration: Une scène de l'Ours et le Pacha, décoration de M.

Séchan.]

Mais nous touchons à une surprise gigantesque; l'amateur, le Marécot qui

devait lire son rôle, entre en scène... Ce nez retroussé!... est-ce une

illusion!..., c'est Odry! le grand Odry! Odry lui-même; l'enthousiasme

éclate, et dès ce moment la pièce n'a été qu'un immense éclat de rire.

Lagingcole, Tristapatte, Schahabaham, sont électrisés; Odry, plus jeune,

plus gai, plus amusant que jamais, communique son hilarité; la belle

scène du poisson, suivie de la fameuse démonstration de la vapeur, où le

tuyau intermédiaire est rendu par Odry à sa véritable fonction, tout est

enlevé, comme on dit en style de coulisse, et la pièce est achevée au

milieu de frénétiques applaudissements.

Le ministre de la marine, reconnaissable à son vaste portefeuille, vient

alors annoncer au pacha qu'une baleine, nouveau produit de l'industrie

(peut-être même est-ce la fameuse anti-baleine si impatiemment attendue

par quelques-uns), vient de débarquer une compagnie aussi joyeuse que

variée près de la Sublime Porte; Schahabaham, toujours poli, ordonne

qu'on la fasse entrer.

[Illustration: Pas des Homards.]

Un trompette de dragons, Ponchard-Montauciel, s'avance en décrivant une

suite de lignes plus ou moins droites et chante, d'une voix de quinze

ans, la ravissante musique de Monsigny.

Un air styrien, sorti des flancs de la baleine, sert d'intermède; et

Richard paraît bientôt, suivi de son fidèle Blondel pour chanter:

Dans une tour obscure, etc.

La voix fraîche de Ponchart fils s'allie délicieusement; celle de son

père, et son excellente méthode prouve qu'il est son élève.

Une marche lugubre se fait entendre: un homard cuit, entouré de persil,

est apporté; il est suivi d'un homard cru qui l'aima, et qui le suit en

gémissant et en déplorant sa solitude. Nouvel Orphée, il parvient à

retirer son Eurydice du royaume de Pluton, et, plus heureux que le

virtuose antique, il peut danser un pas avec sa moitié sans craindre de

la voir retourne nager dans les eaux du Styx. L'ensemble de l'exécution,

l'harmonie, la souplesse des mouvements, la grâce des pose dont nous ne

donnons qu'une bien faible idée dans notre dessin, arrachèrent une

exclamation d'enthousiasme au flegmatique Schahabaham lui-même. Il ne

fallait rien moins que les rébus d'Odry, expliqués par lui-même, pour

tenir la curiosité en haleine après l'admirable danse des homards; mais

aussi après les rébus toute émotion paraissait impossible, la surprise

était épuisée lorsque le ministre de la marine annonça au gracieux

sultan que l'on allai danser la vraie polka! Malheureusement,

ajouta-t-il, le danseurs étaient quatre, mais l'un d'eux étant

subitement tombé malade, trois seulement pourront danser la polka.

Schahabaham, rouge d'indignation qu'on osât lui proposer une polka à

trois, ordonne à son ministre de la marine de faire le quatrième

danseur.

[Illustration: La Polka.]

«Mais, seigneur, je ne sais pas la polka!»

Schahabaham, mieux instruit qu'on ne le croirait de et qui se passe chez

nous, sait parfaitement que beaucoup dansent la polka sans la savoir, et

fait cette foudroyante réponse à son ministre peu zélé:

«Danse, ou je te retire ton portefeuille,»

Le ministre, consterné, court revêtir l'habit hongrois et revient

avec... devinez qui? avec Cellarius! le véritable Cellarius, suivi de

ses deux charmantes soeurs. Il faut rendre justice au ministre, il a

dansé de manière à justifier l'ordre absolu de Schahabaham. Rien de plus

ravissant que cette polka dansée par le grand professeur et l'un de ses

meilleurs élèves; les yeux les suivaient dans les dessins ingénieux dus

à l'invention de Cellarius, et ne se lassaient pas d'admirer cette danse

toute nouvelle pour eux, malgré les essais nombreux tentés par des

amateurs plus zélés qu'habiles; aussi les applaudissements duraient

encore que déjà le théâtre avait disparu et que les quadrilles étaient

formés pour suivre l'exemple donné par Cellarius. La polka précéda! et

suivit la valse; la modeste contredanse fut un peu négligée; le souper,

bien que délicieux, ne fut qu'un entr'acte, un moment de repos entre

deux études, et pourtant Odry raconta la touchante histoire d'un meunier

qui avait trois fils et trois moulins qu'il adorait; histoire dont

chacun se rappellera en souriant la consolante conclusion, la morale du

meunier à ses moulins, à savoir qu'il vaut mieux être honnête que d'être

pauvre, et ses conseils à ses fils, qu'il vaux mieux chômer que mal

moudre.

La dernière surprise nous attendait dans la rue, et celle-là c'était le

soleil lui-même qui s'était chargé de nous la donner, car il était levé

depuis longtemps, que sans nous en douter nous prolongions encore cette

nuit fantastique qui avait passé avec le charme et la rapidité du plus

agréable des songes.

L'Illustration, No. 0062, 4 Mai 1844 · 第 7 / 13 题