Total........................... fr. 3,315,818 31 c.
En 1842, on a réparé des lacunes sur 72 routes, sur 29, on a corrigé des
rampes rapides, 108 ont pris part aux répartitions extraordinaires; et
enfin, dans le cours de cette même année, on a livré à la circulation
environ 500 kilomètres de route neuve, et substitué plus de 100
kilométrés de nouvelles portions de route d'un parcours facile à
d'anciennes voies, dont l'inclinaison opposait de graves obstacles au
roulage.
Nous ne parlerons pas des routes pavées, parce qu'elles tendent chaque
jour à disparaître, et ne se conservent plus qu'aux environs de la
capitale, ou dans d'autres localités, qui peuvent, par le voisinage des
carrières, s'approvisionner facilement en matériaux. Nous nous
occuperons spécialement des routes empierrées.
Ces routes se construisent par le procédé suivant: on fait sur la
largeur désignée, qui varie de 5 à 6 mètres, un lit de 0 m. 25 c. de
profondeur, que l'on remplit de pierres, ou mieux encore, de silex
concassés. On a soin de mettre les plus grosses au fond, les plus
petites et le gros gravier par-dessus. En règle générale, aucune pierre
ne doit entrer dans la construction d'une bonne route, si elle ne peut
passer dans un anneau de 0 m. 06 c. de diamètre, dont chaque cantonnier
est pourvu à cet effet. Quand le lit de pierres est suffisamment nivelé,
on fait passer dessus un rouleau dit compresseur.
Le rouleau compresseur est un cylindre creux en fonte que l'on promène
sur la chaussée jusqu'à ce que toutes ses parties soient enchevêtrées,
liées et mastiquées ensemble à une profondeur égale à celle du lit de la
chaussée. Les meilleurs rouleaux sont ceux qui, d'un poids de 6,000
kilog. environ, n'ont besoin que de six à huit chevaux pour les traîner.
Ce sont des cylindres creux en fonte de 1 m. 30 c. de diamètre et
disposés de manière à porter la charge dessus. Un poids supérieur à
celui que nous indiquons et un plus grand nombre de chevaux, loin de
comprimer la route et de réunir pour ainsi dire toutes ses parties en
une seule surface adhérente, l'écrase, tandis que le passage et les
efforts d'un trop grand nombre de chevaux dispersent les pierres que le
rouleau compresseur a pour mission d'enchevêtrer et de transformer en
une chaussée parfaitement unie.
Cette opération doit se renouveler environ six fois de suite. C'est le
nombre à peu près nécessaire pour que la route ait le tassement voulu
pour une bonne viabilité. Quelques ingénieurs, pour faciliter et
solidifier en même temps l' agrégation des matériaux, jettent ensuite
dessus un lait de chaux ou d'argile, ou du gros sable mêlé d'eau:
d'autres croient pouvoir se passer cette précaution.
La route une fois en bon état de construction, il s'agit de la conserver
en bon état d'entretien, et c'est la le plus difficile. C'est l'oeuvre
spéciale des cantonniers sous la surveillance des piqueurs, conducteurs
et ingénieurs. Le bagage d'un cantonnier se compose d'une pioche, d'une
pelle, d'un racloir à enlever la boue et qui doit généralement être en
bois, afin de n'enlever de dessus la chaussé que les parties tendres;
d'un balai, autant que faire se peut en genêt ou en d'autres végétaux
qui aient le moins possible de parties dures et ligneuses, d'une chaîne
à métrer, d'un anneau de 0 m. 6 c. de diamètre et d'un piquet indiquant
son numéro et celui de la route sur laquelle il est occupé; il a sur son
chapeau une bande semi-circulaire ou une plaque en cuivre sur laquelle
est écrit le mot cantonnier, et quelquefois aussi son numéro. Il est, en
outre, porteur d'un livret qui doit être représenté aux ingénieurs et
conducteurs des ponts et chaussées à toute réquisition.
On a reconnu, par l'expérience, que rien n'était à la fois profitable et
plus efficace, pour maintenir une route en bon état, que la réparation
immédiate et instantanée des moindres dégels. C'est ici que les
ingénieurs se sont divisés: les uns, et à leur tête M. Berthaut-Ducreux,
ont prétendu que l'emploi du racloir était le meilleur moyen pour
maintenir les routes en bon état d'entretien; les autres, qui
reconnaissaient pour chef M. Dumas, soutenaient au contraire que
l'emploi du racloir, en désagrégeant les molécules qui composaient la
chaussée, empêchait l'adhérence complète entre les parties qui doivent
la former, et était par cela même une cause d'avaries et de destruction
progressive; ils ajoutaient que la poussière étant le principe de la
boue, et la boue elle-même, à cause de l'humidité quelle renferme, étant
pour les voies publiques un des agents les plus destructifs, il
suffisait d'enlever la poussière et les détritus formés par l'usure au
fur et à mesure qu'ils se formeraient, pour avoir une route
continuellement en bon état, et où les charrois les plus lourds ne
laisseraient pas seulement la trace d'un simple _frayé_: qu'enfin le
balai, surtout le balai doux, le genêt, par exemple, était
merveilleusement propre à cet usage, et qu'au moyen d'un balayage
constant et intelligent, la route débarrassée à chaque instant de tous
les corps qui par leur action peuvent amener son usure ou sa destruction
progressive, ne devait jamais s'user que parallèlement à sa surface et
se maintenir continuellement en bon état d'entretien. Des ce moment la
guerre fut déclarée entre les partisans des deux systèmes. On se battit
vaillamment à coups de brochures; les unes portaient pour épigraphe: _le
balai, le balai_; les autres, _le racloir, le racloir_: les départements
étaient obligés de subir les doctrines des ingénieurs qui y résidaient.
Les uns étaient raclés d'autorité, les autres balayés.
Enfin une circulaire émanée de M. Legrand, circulaire portant le nº 5 et
la date du 25 avril 1839, sembla donner gain de cause au balai, qui
cependant, malgré cette haute protection, compte encore des ennemis
acharnés et nombreux.
Toutefois, si l'expérience sert à quelque chose, comme cela est
probable, tout le monde peut se convaincre que les routes bien balayées
sont les meilleures, celles qui, en offrant la viabilité la plus
complète et la plus régulière, consomment le moins de matériaux. Nous
n'en voulons pour exemple que le département de la Sarthe, qui, sous
l'administration de M. Dumas, est devenu un département modèle.
«Si le roulage dégrade les routes, dit cet ingénieur, c'est que les
routes sont ou mal construites ou mal entretenues.» Retournons sa
proportion et disons: «Qu'on ait des routes bien faites et bien
entretenues, et toute espèce de roulage peut impunément circuler sur la
chaussée sans la dégrader.»
Si cette proposition est vraie, et c'est l'opinion de M. Dumas, nous le
demandons à tous les hommes de bonne foi: _A quoi sert une loi sur la
police du roulage?_ Le gouvernement n'a-t-il pas rempli tous ses devoirs
quand il a pourvu, par certaines mesures, à la sécurité des voyageurs,
et ne se crée-t-il pas quelquefois des devoirs imaginaires?
Quoi qu'il en soit, M. Dumas, tenace comme tous les inventeurs, a voulu
absolument prouver à tout le monde la bonté de son système. Une énorme
voiture à deux roues fut chargée de pavés, de pierres, de granit,
jusqu'à concurrence de 16,000 kilog. et attelée de vingt chevaux. On la
fit rouler dans cet état sur la première route venue; M Dumas, aidé dans
cette expérience de M. Dupuit, constata qu'une masse aussi pesante
non-seulement n'avait point fait d'ornières, mais même n'avait pas
laissé derrière elle en roulant plus de trace défrayé que toute autre
voiture chargée d'un poids ordinaire. Ces deux ingénieurs constatèrent
en outre un autre résultat. Au bout d'un certain nombre de mètres de
parcours, il y eut avarie dans la voilure, un peu plus loin l'avarie
devint plus considérable, et enfin l'essieu se rompit sous la charge.
MM. Dumas et Dupuit en conclurent que si la cupidité des rouliers, des
commissionnaires de transports ou des messageries, les porte à charger
outre mesure, il peut leur arriver de briser ou d'user leur matériel,
mais non de dégrader la route, si toutefois elle est en bon état, ce qui
est une condition indispensable.
En présence de cette expérience, nous nous demanderons _A quoi sert une
loi sur la police du roulage?_
[Illustration: Rouleau compresseur pour l'empierrement des routes.]
Tout le monde sait qu'en France les lois sur la police du roulage ont
pour élément de vérification des machines dites _bascules_ et qui
servent à peser les chargements; c'est du moins leur but ostensible.
Quelques personnes prétendent que ces bascules n'ont d'autre but que de
donner des places à des individus décorés du nom de préposés, et qui,
avec l,000 à 1,500 fr. d'appointements annuels, trouvent le moyen
d'amasser en quelques années dix molle livres de rente, mais quand nous
l'aurions vu, nous ne voudrions pas le croire. Quant à nous, nous avons
toujours été convaincu que les bascules servaient à peser les voitures;
c'est pour cela que nous sommes l'ennemi des bascules, qui ne peuvent
servir à constater exactement un poids, surtout s'il s'agit de voitures
servant au transport des voyageurs. Ainsi une diligence se fait peser à
une bascule avec un certain nombre de voyageurs; quelques minutes après
elle en prend deux ou trois pour se compléter, son poids est changé, il
est quelquefois même d'une assez grande différence avec un égal nombre
de voyageurs. Aujourd'hui il fait beau temps, vous passez sur une
bascule, et vous êtes en règle. Le lendemain, la route est mauvaise,
boueuse, vous avez un chargement moins fort, et cependant vous êtes en
contravention; on vous compte comme poids et comme surcharge le nombre
de kilogrammes de terre, de boue, d'eau que vous portez avec vous, et
malgré vous, dans vos roues, autour du train, sur le coffre de la
voiture. On se demande alors si une semblable manière de procéder n'est
pas une véritable iniquité, bien plus, c'est une iniquité gratuite et
inutile, s'il est vrai qu'une route en bon état ne peut souffrir du
poids des chargements. Qu'on s'occupe donc de terminer les routes,
d'augmenter s'il le faut le nombre des cantonniers, et on aura plus fait
pour la viabilité du territoire que par ce luxe de lois tracassières et
fiscales qui étouffent sous les amendes et les procès-verbaux le
développement d'une foule d'industries. Que les routes de France soient
toutes, et sur tous les points, en bon état de construction et
d'entretien, et les partisans les plus acharnés des lois sur la police
du roulage, ces hommes qui ont la funeste manie de tout réglementer, ne
tarderont pas à être convaincus que le roulage ne dégrade que les
mauvaises routes, et peut-être dans un moment de bonne foi finiront-ils
par dire aussi: _A quoi sert une loi sur la police du roulage?_
Salon de 1844.--Sculpture et Architecture,
(6e article.--Voir t. III, p. 35, 71, 84, 103 et 131.)
On ne nous accusera pas de reléguer le compte rendu de la sculpture et
de l'architecture dans les dernières colonnes de notre revue, comme s'il
s'agissait de remplir strictement un devoir. Nous faisons trêve, pour un
moment, à la critique sur la peinture, et nous parcourons les salles
basses du Musée.
[Illustration: Velléda, statue en marbre par M. Maindron.]
Cette année, disons-le tout d'abord, l'exposition de la sculpture est
très-remarquable. MM. Bartholini de Florence, Bonnassieux, Bosio, Régis
Breisse, Dantan aîné et jeune, Antoine Etex, Feuchère, Foyatier,
Gayrard, Husson, Jouffroy, Maindron, etc., ont leurs noms consignés sur
le livret.
Tout le monde a été d'accord sur l'exposition de sculpture, tout le
monde a compris les progrès immenses faits par nos artistes dans cette
branche de l'art.
Que nos lecteurs se rappellent, avant de regarder _la Velléda_ de M.
Maindron, ces phrases extraites des Martyrs: «Cette femme était
extraordinaire. Elle avait, ainsi que toutes les Gauloises, quelque
chose de capricieux et d'attirant. Son regard était prompt, sa bouche un
peu dédaigneuse et son sourire singulièrement doux et spirituel. Ses
manières étaient tantôt hautaines, tantôt voluptueuses; il y avait dans
toute sa personne de l'abandon et de la dignité, de l'innocence et de
l'art. La dernière fois, elle resta longtemps appuyée contre un arbre à
regarder les murs de la forteresse.»
Tel est le portrait de Velléda, tracé par M. de Chateaubriand. En le
traduisant avec le ciseau, M. Maindron courait de grands risques.
Chacun s'est créé une Velléda par l'imagination: autant de visiteurs,
autant de goûts différents, et parmi eux, l'un sera satisfait, l'autre
prétendra que le caractère gaulois n'est pas assez indiqué; un autre
dira que les formes de cette femme n'appartiennent point à la vraie
plastique. «Cette femme était extraordinaire,» dit M. de Chateaubriand.
Le sculpteur a commenté la phrase du poète.
_Velléda_ ornera le jardin du Luxembourg.
Ne lui donnera-t-on pas quelque pendant?
_David_, de M. Bonnassieux, est une statue remarquable par l'énergie de
la figure et par le naturel de la pose. Le _Buste de madame la comtesse
de C..._ est admirable, et la tête d'étude en marbre de M. Bonnassieux a
droit à des éloges.
Le modelé est le principal mérite de M. le baron Bosio, qui a taillé
dans le marbre, pour la maison du roi, _l'Histoire et les Arts
consacrant les gloires de la France_. Pour nous, la composition de ce
groupe nous semble un peu surannée, mais l'exécution est remarquable, et
l'Histoire, principalement, est sculptée de main de maître.
[Illustration: Adélaïde Kemble, tragédienne anglaise, statue par M.
Dantan jeune.]
[Illustration: Petite paysanne bretonne, statue par M. Grass.]
Comme toujours, les travaux de M. Dantan aîné accusent chez cet artiste
une grande habileté. _Louis de France_, dauphin, fils de Louis XVI, est
convenablement terminé pour une statue en plâtre; le _Buste de
Marie-Joseph de Saxe_, dauphin de France, nous plaît moins, parce qu'il
a moins d'animation.--Quant à M. Dantan jeune, il faut le féliciter de
sa statue d'_Adélaïde Kemble_, lorsque, pour compléter son exposition,
il nous a donné le buste de _M. Thalberg_, si originalement sculpté.
Adélaïde Kemble est taillée avec le costume qu'elle revêt dans le rôle
de Norma, un de ses plus magnifiques rôles. La figure a de l'expression,
les vêtements sont compréhensibles; ce qui est beaucoup dire. Le _Buste
à M. Bentik_, par le même, possède des qualité de premier ordre. Un
jeune sculpteur, M. Grass, a trouvé dans les _Dernier Bretons_ de M.
Émile Souvestre, le sujet d'une délicieuse statue en marbre, pleine de
sentiment et d'expression, et qu'il nomme _Petite paysanne bretonne_.
Nous procéderons ici comme nous l'avons fait en parlant de _la Velléda_
de M. Maindron. «Ses cheveux noirs, dit M. Souvestre, retombaient par
mèches onduleuses jusque sur son cou; une simple chemise serrait sa
taille frêle, et sa courte jupe laissait voir tout entières ses jambes
brunes. Elle nous retardait, la tête élégamment penchée, comme un oiseau
qui écoute, et, ses deux petites mains posées sur une baguette blanche;
un de ses pieds était replié sous elle, et l'autre pendant, dans une
gracieuse nonchalance, jouait avec des débris humains.
[Illustration: Maître-Autel pour Notre-Dame, projet par M. A. Couder.]
M. Grass a réussi à rendre l'expression de _la petite paysanne
bretonne_; c'est assez dire que sa statue est intéressante.
[Illustration: Dais pour Notre-Dame, projet par M. A. Couder.]
[Illustration: Le Christ, statue par M. Husson.]
[Illustration: Bannière pour Notre-Dame, projet par M. A. Couder.]
M. Aristide Husson, dans son _Christ_, statue en plâtre, s'est attaché à
imiter la simplicité antique, pour la forme, et à reproduire le
sentiment chrétien, la pensée profonde du catholicisme. Il ne faut pas
parler ici des difficultés que M. Aristide Husson avait à vaincre,
puisque ces difficultés ont été vaincues par lui, mais nous le
félicitons sur la manière dont il a exécuté sa statue. Les muscles n'ont
que peu de saillie, parce que celui dont les bourreaux se moquaient en
disant: «Salut au roi des Juifs!» demeurait impassible au milieu île
tous les outrages dont on l'abreuvait. La figure a la dignité
convenable, et les accessoires sont scrupuleusement rendus. Le _Christ_
de M. Husson gagnera à être taillé en marbre.
_La Madeleine méditant sur les saintes Écritures_, par M. Gechter, ne
brille pas par l'expression, ainsi que l'oeuvre de M. Grass. Modelé
parfait, travail excellent de la forme s'y rencontrent; mais on se
demande, en contemplant la Madeleine, si c'est là une grande pécheresse
repentante, ou une femme mélancolique ayant tout simplement un livre
ouvert sous les yeux; les accessoires seuls expliquent le sujet. Aussi,
tout en reconnaissant le talent de M. Gechter, nous lui conseillons de
ne plus retomber dans le défaut que nous venons de lui reprocher, car
l'art de la sculpture consiste avant tout à rendre l'expression d'un
sentiment ou d'une passion.
Combien nous préférons, sous ce rapport, la _Geneviève de Brabant_, de
M. Géefs! Il est difficile qu'une statue ait plus de charme; la pose de
_Geneviève de Brabant_ est d'un naturel parfait, et toutes les chairs
vivent et semblent avoir du mouvement. Le _Buste de Sa Majesté le roi
des Belges_ a des formes un peu trop accusées; le _Buste de Sa Majesté
la reine des Belges_ est ressemblant.
Que M. Antoine Etex se contente de sa réputation de statuaire: ses
tableaux sont remarquables, mais ses bustes sont tout à fait hors ligne;
ceux de _M. le duc d'Orléans_ et de _M. Odilon Barrot_ sont taillés avec
cette énergie que nous avons toujours retrouvée chez M. Etex; ceux de
_Madame Ad. B..._ et de _M. Sapey_ nous plaisent moins. L'auteur de Caïn
nous doit quelque groupe comme il sait les faire. A voir ce qu'il a
exposé comme peintre, et ce qu'il a exposé comme sculpteur, on dirait
qu'il a remplacé le ciseau par le pinceau.
L'auteur de _Spartacus_, M. Foyatier, était mal à l'aise pour faire la
statue d'_Étienne Pasquier_, au moins pouvons-nous le croire. Étienne
Pasquier, avocat, général de la cour des comptes sous Henri III, avait
une figure pleine de bonhomie, de noblesse et de caractère à la fois. Il
est difficile de retrouver tout cela dans la statue de M. Foyatier, à
laquelle il ne manque rien, d'ailleurs, sous le rapport du faire.
Pour M. Gayrard, la critique doit prendre deux tons différents: le louer
pour sa statue de l'_Évêque d'Hermopolis_, le blâmer vertement pour son
_Henri IV combattant à Arques. Ce bas-relief en plâtre est plus que
médiocre: il est ridicule. Le livret nous apprend qu'il sera sculpté en
pierre et placé sur une des portes des ruines du château d'Arques; nous
espérons qu'il sera préalablement revu et corrigé. L'auteur de la statue
de l'évêque d'Hermopolis ne se compromettra pas, avec son bas-relief,
vis à-vis de la postérité.
_Bossuet_, de M. Feuchère, mérite presque les mêmes reproches que
l'_Étienne Pasquier_, de M. Foyatier. Cependant Bossuet ressemble aux
portraits qui nous sont restés de lui. M. Feuchère prend sa revanche
avec l'_Épisode de l'enlèvement des Sabines_, groupe en bronze qui n'est
pas sans défauts, mais dont les principales parties sont traitées avec
supériorité.
Un jeune sculpteur, M. Régis Breisse, dont tous les journaux ont parlé,
à cause de son talent naturel et de sa position sociale, a exposé
l'_Ange Gabriel_, statue en marbre. Les chairs ont du modelé, mais le
corps, dans son entier, manque un peu d'animation. L'_Ange Gabriel_
prouve néanmoins que M. Régis Breisse fait des études sérieuses et des
progrès rapides.
Le _Buste de madame la comtesse d'A..._ est le seul ouvrage que nous ait
envoyé cette année M. Bartolini, de Florence. Il est digne, de la
réputation acquise par le célèbre sculpteur italien, surtout à cause de
la simplicité avec laquelle il est taillé.
Ici ne se termine pas la liste des bons ouvrages exposés dans le salon
de sculpture, mais la place nous manque pour nous occuper de tous en
détail. Aussi mentionnerons-nous rapidement les noms des artistes qui se
sont le plus distingués.
C'est m. Jules Klagmann, qui a envoyé un cadre de _médaillons_ contenant
deux modèles de médailles et quatre cavaliers provenant d'un vase
exécuté pour M. le duc d'Orléans;--c'est M. Louis Brian, qui a taillé un
beau _Buste de M. de Lamartine_;--c'est M. Suc, dont la _Mélancolie_ a
toutes les qualités de forme qui recommandent une oeuvre de
sculpture;--c'est M. Ramus, qui, dans sa _Statue de M. Portalis_, a fait
preuve d'habileté;--c'est M. Molchneth, qui a assez bien réussi la
_Statue du maréchal Bessiéres_, duc d'Istrie;--c'est M. Maurice Borrel,
enfin, dont les _médaillons_ sont très-soigneusement travaillés.
Maintenant, montons le grand escalier qui conduit aux belles galeries
des antiquités, galeries si curieuses, et que si peu de personnes
visitent avec attention; traversons ces salles admirables pour arriver à
celles dont l'architecture tapisse les murailles de toiles.
Occupons-nous des architectes.
L'architecture est la base des arts du dessin; la sculpture et la
peinture forment, pour ainsi dire, ses accessoires. A ce titre,
l'architecture doit avoir toutes nos sympathies. Mais nos élèves de
l'école royale la comprennent d'une façon si particulière, que nous
avouons être presque toujours désillusionné, lorsque nous jetons les
yeux sur tous les projets qu'ils exposent. Jamais ces projets ne
s'élèveront à l'état de réalités. Quelques-uns cependant sont en partie
applicables; ils nous intéressent. D'autres sont des dessins de
monuments antiques; ils nous intéressent plus encore. Un petit nombre,
enfin, doivent être mis à exécution, et préoccupent la masse.
Tels sont les _Études sur la réunion du Louvre aux Tuileries_, par M.
Louis Badenier, et le _Projet d'embellissements partiels pour la
cathédrale de Paris_, par M. Amédée Couder.
Restaurer l'église de Notre-Dame est un travail immense, et devant
lequel on recule, si indispensable qu'il paraisse, à cause des frais
qu'il entraînerait. Nos députés, d'ailleurs, et surtout nos ministres,
ne goûtent pas volontiers ces sortes de dépenses, qui contribuent à la
gloire de la nation, mais qui n'avancent en rien les questions
politiques ou celles des portefeuilles.
Une restauration partielle de l'église de Notre-Dame pourrait leur
paraître autre chose qu'une rêverie sans valeur. En un mot, de ce qu'une
amélioration complète est impossible, il ne résulte pas qu'une
amélioration partielle soit impossible aussi.
Sans entrer dans de grands détails sur les travaux que l'on devrait
exécutera Notre-Dame, M. Amédée Couder s'est seulement occupé des
embellissements partiels dont cette église a besoin. Il a fait: 1° un
maître-autel; 2º une chaire; 3° un banc d'oeuvre; 4° un costume pour les
suisses aux solennités nationales; 5° une tenue pour les suisses aux
fêtes de l'Église; 6° une bannière de la Vierge; 7° un dais.
Tous ces accessoires sont inspirés par la pensée catholique, et forment
un assemblage d'ornements qui ne s'écartent jamais du style religieux.
Le maître-autel est gothique pur, avec des candélabres, des panneaux et
des reliquaires, tels qu'on les voyait dans nos églises au moyen âge, à
l'époque de l'édification de Notre-Dame.
Ce maître-autel est remarquablement composé, et M. Amédée Couder, en ne
le surchargeant pas de sculptures en bois, s'est rappelé qu'au moyen âge
les maîtres-autels avaient de la simplicité; le dessus seul était orné
avec profusion.
La chaire à prêcher, de même style, n'a pas cette élégance de nos
chaires modernes, surchargées de détails qui ne s'harmonisent pas avec
l'objet auquel elles sont destinées. Le genre draperie nous semble
cependant trop développé dans la chaire à prêcher de M. Amédée Couder;
cela dit, nous admettons toute la composition.
Le banc d'oeuvre est sans contredit la meilleure innovation que l'on
puisse introduire dans le monument de Notre-Dame. Celui qui s'y trouve à
l'heure qu'il est, fait pitié, littéralement pitié: ce sont des planches
et des bancs de bois disposés sans goût et sans art. Le banc d'oeuvre,
comme on sait, est la place des marguilliers, des principaux, des
soutiens de l'Église. Une série de panneaux sculptés en bois et
représentant des sujets religieux, forme la boiserie, dont le dessin est
sous nos yeux.
Nous n'avons rien à redire sur cet embellissement, tel qu'il est projeté
par M. Amédée Couder: sa grandeur est convenable; un peu plus de hauteur
lui donnerait plus d'importance. Que M. Amédée Couder n'oublie pas que
le banc d'oeuvre est placé devant la chaire, et que l'élévation de
celle-ci nuit à l'apparence du premier.
Quant à la tenue proposée pour les suisses aux solennités nationales, le
lecteur a droit d'exiger de nous une explication que nous allons lui
donner.
Cette tournure de héraut d'armes qui, du premier abord, semble ne se
rapporter en rien aux rites de l'Église, convient tout à fait aux
suisses dans les solennités nationales. L'église de Notre-Dame est la
cathédrale de Paris; c'est là que se font les couronnements, les
mariages, les baptêmes des princes; c'est là que se chantent les _Te
Deum_, que se font les cérémonies funèbres des hauts dignitaires. Le
suisse, dans ces grandes occasions, doit se mettre à l'unisson des
personnages qui sont parties intégrantes de la solennité. Il est
l'introducteur des laïques et des militaires dans l'église; son costume,
pour être complètement emblématique, a des insignes appartenant aux
trois ordres; dans les cérémonies nationales, il est, avant toute chose,
militaire, héraut d'armes; le casque lui sied; la croix est peinte sur
sa poitrine.
Lorsqu'il s'agit simplement des fêtes de l'église, la tenue du suisse ne
doit plus avoir ce caractère chevaleresque dont il a été revêtu pour les
grandes solennités. Son costume est beaucoup plus difficile à composer,
parce que le suisse reste toujours l'intermédiaire entre l'église et les
fidèles, le soutien de la foi, la force armée prêtant son secours à la
religion. Il a aussi la croix peinte sur le coeur; il a le vêtement
violet qui est propre aux évêques; il a l'épée et la hallebarde, comme
gardien du temple. Quant à son chapeau, M. Amédée Couder a été forcé de
le composer entièrement; c'est une fantaisie à laquelle il a voulu
donner le plus de caractère possible. Nous pensons qu'il a réussi.
La bannière de la Vierge est délicatement faite; les attributs en sont
ordonnés avec goût.
Le dais est vaste et d'un style en harmonie avec tous les autres
ornements de l'église. Ce n'est plus ce genre de dais, avec panache, tel
qu'on en voit partout; ce n'est pas non plus cette simple tapisserie en
forme de tente comme on en trouve dans les villes d'Italie; c'est un
monument gothique sous lequel plusieurs prêtres peuvent se tenir et
escorter celui qui porte le saint sacrement. La forme du dais adoptée
par M. Amédée Couder est, à notre avis, la seule convenable dans
l'église de Notre-Dame, où les choses paraissent insuffisantes et
mesquines, toutes les fois qu'elles dérogent au style général du
monument.
En résumé, le projet d'embellissements partiels pour la cathédrale de
Paris mérite qu'on s'y arrête, et tranche la question de restauration de
Notre-Dame. En reproduisant quelques dessins de M. Amédée Couder, nous
avons voulu donner de la publicité à son travail. Ses projets peuvent,
sans beaucoup de frais, être mis à exécution; il faudrait cependant,
avec les ornements proposés, une demi restauration du vaisseau même de
l'église, afin de la nettoyer; qu'on nous pardonne cette expression.
D'autres travaux d'architecture exposés au Salon méritent toutes nos
sympathies. Les _Études d'après les encadrements des loges de Raphaël au
Vatican_, par M. Victor Baltard, accusent une grande conscience dans le
talent de cet architecte.
M. Auguste Magne a conçu deux projets qui nous semblent très-applicables
et très-utiles. Le projet d'un Palais pour l'exposition des produits de
l'industrie, l'exposition annuelle et pour servir de bazar après la
durée de ces expositions vise plus à l'utilité qu'à l'élégance, car la
façade est lourde, mais, avec quelques modifications, on pourrait
l'exécuter. Le projet d'un _Hôpital_ de convalescents à ériger sur
l'emplacement des rues projetées dans la commune de Passy, près de l'arc
de triomphe de l'Étoile, est heureux, et d'une utilité aussi peu
contestable que celle du palais de l'industrie. Les hôpitaux ne seront
un véritable bienfait pour la population indigente de Paris que quand
les malades en sortiront en bon état de santé, et non pas seulement en
convalescence.
Sous ce titre général, _l'Art décoratif en Italie à différentes époques,
M Alexandre Denuelle a exposé des études fort consciencieuses,
principalement en ce qui regarde peinture religieuse aux treizième et
quatorzième siècles, à la renaissance au seizième siècle. Cette dernière
étude comprend trois voûtes, dont deux, peintes par Raphaël vers 1510,
décorent deux des stances du Vatican; la troisième voûte, qui fait
partie des stances Borgia, fut exécutée à même époque par Pinturicchio,
d'après les dessins de Raphaël.--Citons les dessins de M. Clerget, et la
Porte d'Arroux, à Autan, par M. Édouard Delbrouck. Les autres artistes
nous excuseront de ne pas nous être occupé de leurs travaux;
l'architecture étant un art supérieur sans doute mais tout spécial, qui
intéresse beaucoup plus les savants que les hommes du monde,
l'_Illustration_ ne peut lui consacrer plus d'espace.
Le dernier des Commis Voyageurs.
(Voir t. III, p. 70, 86, 106, 118 et 138.)