SOMMAIRE,

Berton._Portrait_.--Histoire de la Semaine. Procédé Roulliet (2e

article)._Gravure_.--Police de Roulage._Rouleau compresseur pour

l'empierrement des routes._--Salon de 1844. (6e article). Sculpture et

architecture. _Velléda, statue par M. Maindron; Adélaïde Kemble, statue

par M. Dantan jeune; Petite Paysanne bretonne, statue par M. Grass; le

Christ, statue par M. Husson, Maître-Autel, Dais et Bannière pour

Notre-Dame, par M. A. Couder_.--Le dernier des Commis-voyageurs, roman

par M. XXX. Chapitre VI. Le capitaine Poussepain.--Courrier de Paris.

_Concert des Tuileries le 1er mai; le jeune Ducrow au Cirque-Olympique;

Pas styrien dansé par M. Cinezelli et mademoiselle Adélaïde. Vue

intérieure d'une Galerie de l'Exposition_.--Académie des Sciences.

Compte rendu des travaux pendant le dernier trimestre de 1843 et le

premier trimestre de 1844. _Trois Gravures._--Lettre d'un Voyageur

allemand sur la mer Noire.--Une Soirée orientale à Paris. _Une scène de

l'Ours et le Pacha; Pas de l'Ours; la Polka, Pas des

Homards_.--Publications Illustrées. La Nouvelle Héloïse. _Cinq

Gravures_.--Bulletin bibliographique.--Les Hannetons. _Deux Caricatures_

par Grandville.--Correspondances. Rébus.

Berton.

Cet artiste éminent qui vient de s'éteindre était, depuis la mort de

Chérubini, le doyen des compositeurs français. Né en 1767, il se fit

connaître et remarquer, des 1786, par des travaux d'une grande

importance, qu'il serait difficile d'apprécier aujourd'hui (nous

ignorons si la partition en a été publiée), mais qui dans le temps

établirent très-rapidement sa réputation. C'étaient des oratorios, ou

poèmes musicaux dont le sujet était emprunté à l'histoire sainte. Il y

en a cinq dont on connaît les titres: _Absalon, Jephté, David dans le

Temple, les Bergers de Bethléem_ et _la Gloire de Sion_. Tous furent

exécutés, de 1786 à 1790, aux concerts spirituels, dont l'usage était

déjà établi à cette époque. Berton ne trouva donc pas devant lui les

obstacles sans nombre qui, en France, arrêtent si longtemps les

compositeurs à l'entrée de la carrière, et qui font perdre à presque

tous les plus belles années de leur vie. Cette heureuse exception est

facile à expliquer: le père le Berton était musicien lui-même et

compositeur de mérite, il avait été directeur de l'Académie royale de

musique pendant plusieurs années, puis il était devenu chef d'orchestre

à ce théâtre; et cette position influente le mit à même d'aplanir toutes

les difficultés qui, autrement, eussent infailliblement embarrassé les

premiers pas de son fils.

Dès l'âge de quinze ans. Berton faisait partie de l'orchestre de

l'Académie royale de musique en qualité de violon. Tout en s'acquittant

de ses devoirs d'exécutant, il se livrait avec ardeur à l'étude de la

composition musicale. Son premier maître fut Rey, successeur ou

coadjuteur de son père à l'orchestre de l'Opéra. Rey ne tarda pas à

déclarer sans ménagement à Berton le père que son fils ne ferait jamais

rien qui vaille, et qu'il fallait lui chercher un autre état. Le jeune

homme s'obstina, ainsi que font toujours les génies méconnus. Rebuté par

Rey, il s'adressa à Sacchini, qui depuis que Gluck et Puccini avaient

cessé d'écrire, tenait en France le sceptre de l'art musical. Sacchini,

plus clairvoyant que M. Rey, vit d'abord à quel homme il avait affaire.

Il l'aida de ses encouragements et de ses conseils, et ce fut sous la

direction de ce grand homme que Berton composa les oratorios dont nous

avons parlé au début de cet article.

Ses succès au concert spirituel lui facilitèrent l'accès du théâtre. De

1787 à 1798, il fit représenter une douzaine d'opéras, complètement

oubliés aujourd'hui, ou dont on ne connaît guère que les titres. On se

soutient seulement de _Ponce de Léon_, parce qu'il en avait fait à la

fois les paroles et la musique. Tous ont si complètement disparu, qu'il

nous est même impossible de savoir aujourd'hui s'ils avaient mérité leur

sort.

L'année 1798 vit éclore le premier des ouvrages de Berton qui fût

destiné à lui survivre, et celui de tous, peut-être, qui a élevé le plus

haut sa réputation. Nous parlons de _Montano et Stéphanie_. Un air

délicieux, plein de grâce, de fraîcheur et de charme, un trio fort

habilement fait, un duo remarquable et deux finales d'un effet

très-puissant, placeront Berton au rang des premiers compositeurs

d'alors, au niveau de Dalayrac, de Méhul, de Lesueur et de Chérubini.

Après _Montano et Stéphanie_, tous ses bons ouvrages se succédèrent, à

des intervalles rapprochés, dans l'espace de dix années. _Le Délire_

parut en 1799; _le Concert interrompu_, en 1802; _Aline, reine de

Golconde_, en 1803; _la Romance_, en 1804; _les Maris Garçons_, en 1806;

Françoise de Foix, en 1809. Depuis cette époque, il alla toujours en

déclinant jusqu'en 1827, où le mauvais succès des _Petits Appartements_

l'obligea de renoncer définitivement au théâtre.

Lors de l'organisation du Conservatoire en 1793, Berton y avait été

appelé comme professeur d'harmonie. En 1815, il fut nommé professeur de

composition, en même temps qu'il fut admis à l'Institut. Il a rempli ces

utiles fonctions avec zèle, avec amour, et a formé un grand nombre

d'élèves, parmi lesquels on compte des musiciens très-distingués. Tous

étaient restés ses amis, fait bien honorable pour le maître!

[Illustration: Berton, compositeur français.]

Berton était un homme de moeurs douces, d'un caractère simple et

bienveillant. Le sort l'avait cruellement frappé dans les dernières

années de sa vie: le choléra lui avait enlevé coup sur coup son fils

aîné, F. Berton, professeur de chant et compositeur de mérite, et une

fille à laquelle il portait une vive affection. Quelques années

auparavant, il avait perdu le plus jeune de ses enfants, Pierre Berton,

élève de l'école de peinture, et qui donnait les plus belles espérances.

Ce malheureux jeune homme avait péri victime d'un excès de travail.

Berton fut nommé chevalier de la Légion d'honneur en 1815 et officier en

1830. Il est étrange que Napoléon n'ait pas songé à récompenser un homme

de ce mérite, et qui avait obtenu ses plus grands succès sous le

consulat et sous l'empire. Berton n'avait pourtant pas les mêmes titres

que Chérubini à la défaveur du monarque. Sa musique était facile et

chantante, et affectait les formes italiennes. Paësiello était un de ses

modèles de prédilection.

C'est dans la mélodie qu'il cherchait de préférence ses moyens d'effets.

Ses partitions abondent en idées spirituelles, en motifs piquants, en

phrases gracieuses et expressives: son style est très-élégant et son

goût d'une pureté irréprochable. Il n'avait pas la science de Chérubini;

la nature ne lui avait pas donné ce sentiment profond de l'effet

harmonique qui faisait la supériorité de Méhul. Cependant il y avait une

certaine originalité dans son harmonie; son instrumentation était

habituellement très-claire et avait quelquefois beaucoup d'éclat. Berton

est incontestablement l'un des maîtres qui ont le plus honoré l'école

française, et sa mort a laissé un vide qui sera difficilement rempli.

Histoire de la semaine.

Vendredi de la semaine dernière on a entendu à la chambre des députés M.

de Tocqueville, rapporteur, résumer avec autant d'autorité que de talent

la longue discussion générale qui avait ouvert le débat sur le projet de

réforme des prisons. L'orateur a décliné pour le système cellulaire,

surtout pour celui qu'on demande aujourd'hui à appliquer dans nos

maisons de détention, et qui est bien loin du confinement solitaire du

système pensylvanien, la responsabilité des désordres déplorables

survenus dans la santé et dans la raison d'un trop grand nombre de

prisonniers du Mont-Saint-Michel. Il a été amené à déclarer, dans cette

séance, comme on l'a répété de nouveau dans la séance du mardi suivant,

que ces malheurs avaient été causés par des mises prolongées en cachots

souterrains, humides et complètement obscurs, ou en loges sous des

plombs brûlants, par la privation de nourriture, enfin par de prétendues

punitions qui n'étaient autre chose que d'atroces tortures. Loin de

pouvoir être opposés à rétablissement du système nouveau, ces bien

tristes exemples sont une preuve de la nécessité de changer le régime

sous lequel ils se sont produits; de chercher à rendre les punitions

inutiles, et de faire surtout qu'elles n'aient jamais besoin d'être

exemplaires; car alors elles sont souvent bien près d'être cruelles. M.

de Tocqueville a aussi rétabli un certain nombre de faits altérés ou

méconnus qui prouvent également la nécessité de sortir de l'état de

choses actuel et l'utilité de l'adoption du principe de la loi nouvelle:

l'accroissement continu des crimes dans une proportion supérieure à

l'accroissement de la population; le progrès effrayant des récidives; la

formation dans les prisons d'une classe spéciale de malfaiteurs,

endurcis au mal et aguerris à tous les crimes; le péril qui naît pour la

société de cette source perpétuelle de corruption qui jaillit chaque

année des bagnes et des maisons centrales, et rejette au milieu des

honnêtes gens des millions de criminels, cent fois plus dépravés en

sortant de la prison qu'ils n'étaient en y entrant. Il a fait ressortir

par cette démonstration la nécessité évidente, pour combattre un pareil

mal, de séparer entre eux les condamnés, que leur contact mutuel rend

chaque jour plus vicieux et plus redoutables, et la nécessité non moins

manifeste, pour opérer cette séparation, de recourir à des moyens

matériels, que ne saurait remplacer la loi du silence, impossible à

établir, et dont la transgression continuelle maintient, quoi qu'on

fasse, la communauté de rapports et d'indocilité dont on reconnaît les

dangers, et donne lieu à des punitions aussi sévères que vaines.--La

Chambre, après ce rapport, constamment écouté avec une religieuse

attention, et que des murmures d'approbation ont seuls, mais

fréquemment, interrompu, a déclaré, à une grande majorité, passer à la

discussion des articles. Dès ce moment, le principe de la loi a été

adopté par elle, et sa tâche est maintenant d'améliorer dans ses détails

le plan dont elle a adopté l'idée principale. Plusieurs articles ont

déjà été votés.

Samedi et lundi, la Chambre a interrompu la discussion de cet important

projet pour s'occuper, dans la première séance, de pétitions, et, dans

la seconde, de la vérification des pouvoirs de M. Charles Laffitte.--Une

pétition d'un ex-capitaine de hussards, le sieur de Vernon, a donné lieu

à des observations fort justes sur l'incertitude que jette sur la

position des officiers l'espèce d'omnipotence que la loi de 1834, et

surtout une ordonnance royale de 1836, ont donnée aux conseils

d'enquête. Formés sans garantie pour l'inculpé, composés même en grande

partie sur la désignation du colonel avec lequel l'officier s'est trouvé

en conflit, ces conseils, qui n'admettent pas de défenseurs pour

celui-ci, sont exposés, on le voit, à admettre, au contraire, facilement

contre lui les préventions particulières. La Chambre a passé à l'ordre

du jour sur cette pétition; mais il est probable qu'une proposition

viendra plus directement la saisir de cette grave question.--La

vérification des pouvoirs de M. Charles Laffitte a fait naître un

troisième débat plus vif encore que les deux premiers. M. Gustave de

Beaumont et M. Léon de Malleville ont soutenu que la Chambre n'avait en

aucune manière cherché le conflit que l'on voulait faire naître entre,

elle et le collège de Louviers; qu'elle avait déclaré à la presque

unanimité voir un contrat, un marché dans la soumission par M. Charles

Laffitte de l'embranchement de Louviers et dans son élection par le

collège électoral de cet arrondissement; qu'il était également facile à

l'élu renvoyé et au ministère de changer l'état des choses en retirant

ou en rejetant la soumission que la Chambre et le cabinet lui-même

avaient considérée comme un moyen de corruption collective; que cela

n'avait pas été fait, et que tant que cela ne le serait pas, la

responsabilité de cette situation fâcheuse devait porter uniquement sur

ceux qui la prolongeaient et non sur la Chambre, qui ne pouvait se

déjuger et venir aujourd'hui sanctionner comme licite ce qu'elle a par

deux fois repoussé comme immoral. Deux épreuves ont été déclarées

douteuses par M. le président, et le scrutin secret a donné 185 boules

contre l'admission de M. Charles Laffitte; 167 seulement ont appuyé les

conclusions du bureau.--Il s'est produit dans ce vote un incident qui

démontre de nouveau combien il est nécessaire et urgent de recourir à un

moyen de prévenir toutes les chances d'erreur dans les appréciations des

secrétaires. Deux d'entre eux avaient déclaré positivement le vote par

assis et levé favorable à M. Charles Laffitte; un troisième exprimait

des doutes; le quatrième croyait la majorité contraire à l'admission. Si

le président, M. Debelleyme, qui remplaçait M. Sauzet, se fût joint aux

deux secrétaires qui se trouvaient d'accord, l'erreur était consommée,

et l'admission de M. Charles Laffitte était sanctionnée par l'autorité

du bureau présumé infaillible. Mais M. de Belleyme a partagé les doutes

de l'un des secrétaires, et le résultat du scrutin est venu démontrer

combien ils étaient fondés. Cet incident est grave après les reproches

d'erreur qui avaient précédemment été adressés au bureau dans des

circonstances importantes, dans des questions de cabinet; il est grave

surtout après le parti qu'on a pris de repousser la proposition du vote

par division de M. Combarel de Leyval, à une majorité, on se le

rappelle, déclarée elle-même deux fois douteuse, et qui, en effet, n'a

été que de 181 voix contre 174.

La chambre des pairs a laissé épuiser la liste fort longue des orateurs

inscrits pour la discussion générale de la loi sur la liberté de

l'enseignement. On comprend combien il eût été difficile aux derniers

venus de trouver encore des idées nouvelles à émettre, il leur a donc

fallu du courage pour user de leur droit d'inscription, et à la Chambre

une résignation courtoise pour ne pas prononcer la clôture. Quant à M.

le duc de Broglie, il ne s'est pas cru forcé, par sa qualité de

rapporteur, de résumer toutes ces redites, et s'est réservé sans doute

de s'expliquer, quand viendrait l'article 17, sur le maintien proposé

par la commission d'un paragraphe qui a été l'objet de critiques qu'il

peut ne pas admettre, mais avec lesquelles il lui sera du moins

impossible de ne pas compter. Au ton, du reste, que prend cette

discussion, dans cette enceinte d'ordinaire si tranquille et si calme du

Luxembourg, nous comprenons qu'on ne recherche pas les occasions de

prendre la parole. M. de Ségur-Lamoignon a très-durement traité M. de

Montalembert pour s'être donné comme l'organe des catholiques, quand il

n'était que celui des ultramontains; puis, après cette mercuriale lancée

à droite, et qui avait déjà causé un très-grand émoi dans la Chambre, M.

de Ségur-Lamoignon, se retournant vers la gauche, a pris personnellement

à partie M. Cousin, et lui a reproché d'avoir, par l'enseignement

philosophique qu'il a fait adopter, causé un mal de longtemps

irréparable, selon lui. Ces reproches ont été si personnels, que le

président, que la Chambre elle-même en ont été tout décontenancés.

Toutefois, M. Cousin y a répondu avec dignité et fermeté, et M. le

ministre de l'instruction publique lui-même a retrouvé dans cette

circonstance un peu de cette présence d'esprit qui lui avait fait défaut

dans quelques occasions récentes. S'il en est des bonnes lois comme de

la lumière, si c'est du choc quelles doivent jaillir, la Chambre des

pairs fait tout ce quelle peut pour que son oeuvre soit irréprochable.

Toutefois, nous l'invitons à ne pas y travailler avec tant d'ardeur; les

généraux qu'elle compte dans son sein n'avaient pas, depuis longtemps,

vu porter de semblables coups, assisté à une bataille aussi furieuse,

aussi acharnée.

Le Moniteur, qui d'ordinaire n'a à enregistrer, à pareille époque, que

des harangues de félicitations stéréotypées et des réponses royales dont

la forme bienveillante est nécessairement toujours un peu la même, vient

de nous apprendre que l'ardeur de la chambre des pairs a fait irruption

aux Tuileries, et que le discours de M. l'archevêque de Paris avait

nécessité de la part du roi une réponse très-ferme et très-digne. La

lutte que l'on disait d'abord n'être qu'une querelle de cuistres et de

bedeaux s'est donc singulièrement et déplorablement élargie et élevée.

Nous y avons toujours vu une question de liberté, sans doute, mais aussi

une question de gouvernement, et nous faisons des voeux pour qu'une

solution prompte et nette vienne bientôt mettre un frein aux passions

qui s'agitent des deux parts, et un terme à un débat que l'ajournement

aigrirait à coup sûr, et pourrait rendre compromettant.

L'Angleterre aussi a offert dans les séances de son parlement une

certaine animation. Un membre de la chambre des communes, qui s'est plus

fait remarquer par l'exaltation de son torysme et par la violence de son

langage que par le talent qu'il a montré et l'influence qu'il exerce à

la chambre, avait, durant les vacances de Pâques, provoqué un meeting en

faveur du _bill de dix heures_, la proposition de lord Ashley. Dans

cette assemblée, M. Ferrand accusa sir J. Graham d'avoir fait usage à la

chambre de faux documents, et d'avoir tenté de suborner le président du

comité chargé de faire un rapport sur son élection. Sommé à la chambre

de s'expliquer sur cette inculpation, M. Ferrand, maintenant son dire

avec beaucoup de vivacité, s'engagea à fournir le lendemain toutes les

preuves qu'on pourrait désirer pour la justification de son assertion.

Le lendemain venu, il déclara qu'il n'était disposé à rétracter aucune

des expressions dont il s'était servi, et qui d'ailleurs ne blessaient

l'honneur d'aucun membre de la chambre. Un immense éclat de rire ayant

accueilli cette déclaration inattendue, et qui semblait, dans la pensée

de son auteur, devoir tenir lieu de tout éclaircissement, M. Forrand

prit son chapeau et s'esquiva, laissant à ses collègues un geste de

mépris pour adieu. Sir Robert Peel dit gravement: «Jamais on ne vit

désappointement pareil depuis le jour où un escamoteur, qui avait promis

d'entrer dans une bouteille, disparut au moment d'exécuter le tour.» Les

rires recommencèrent de plus belle; mais le ministre ne se contenta pas

pour lui de ce succès, et pour son collègue de cette réparation; il

demanda, en faveur de sir J. Graham, un ordre du jour motivé que la

chambre a adopté.--A la chambre des lords, on s'est vivement préoccupé

d'une mesure prise en dehors du gouvernement, et qui peut lui faire

naître des embarras sérieux. Lord Ellenborough, gouverneur général des

Indes, vient d'être révoqué par la cour des directeurs de la compagnie.

Cette cour a en effet reçu, d'un édit de 1784, des prérogatives qui lui

permettent, dans de certains cas, d'agir en vertu de sa seule volonté,

et de régler les affaires de l'Inde en dehors non-seulement de

l'initiative, mais même du contrôle du gouvernement. Elle est composée

de vingt-quatre membres élus par les porteurs d'actions de la compagnie,

qui sont au nombre de trois mille cinq cents environ. Chaque action est

de 50,000 francs. Lorsque les emplois de gouverneur général, de

gouverneur des présidences, de commandant en chef de l'armée et de

conseillers d'État pour l'Inde, viennent à vaquer, la cour des

directeurs propose, pour les remplir, une liste de trois personnes à la

chambre du contrôle, et celle-ci soumet à la sanction royale les choix

qui lui paraissent les plus convenables: mais les directeurs peuvent

révoquer le gouverneur général sans avoir à solliciter ou à attendre

aucun concours. Il est assez bizarre que cette dispense porte

précisément sur celui de tous les droits qui touche le plus près à

l'ensemble de la politique coloniale. Lord Ellenborough perd, avec son

poste, un pouvoir sans limites et un traitement de 900,000 francs. S'il

était resté sept ans en fonctions, il aurait droit à une pension de

156,000 francs; mais la disgrâce est venue l'atteindre bien avant ce

terme. Cette mesure a vivement irrité lord Wellington, qui portait un

intérêt particulier au lord-gouverneur: elle doit amener prochainement

des explications à la chambre des lords; nous aurons à y revenir.

Les plaidoiries ont recommencé avec une activité nouvelle dans le procès

d'O'Connell, et la cour n'a point encore prononcé d'arrêt.

Le différend entre le bey de Tunis et la cour de Turin vient d'être

concilié par l'Angleterre, dont la médiation avait été sollicitée par la

puissance africaine. Il est assez digne d'attention de notre part que

notre intervention n'ait pas plutôt été réclamée, et que, voisins du

bey, ce ne soit pas à nous qu'il se soit adressé pour une négociation de

ce genre. On remarquera que, pendant que le bey donnait cette prouve de

confiance à l'Angleterre, il fallait toute la fermeté de notre consul

pour défendre auprès de lui les droits des Européens, dont le consul

anglais, dans une circonstance récente et critique, faisait fort bon

marché, par des considérations qui auraient une cause toute personnelle.

Les nouvelles du Portugal nous apprennent que la place d'Alméïda tient

toujours; mais les insurgés semblent espérer de l'Espagne un concours

que l'atonie où ce dernier pays est tombé lui fera vainement

attendre.--Quant aux journaux de Madrid, qui méritent une certaine

attention parfois, précisément parce qu'ils n'ont aucune espèce de

liberté, et ne disent que ce que le gouvernement les autorise à dire,

l'affaire du Maroc les occupe toujours particulièrement. En même temps

qu'on y lit que le général Prim, qui s'est refusé, dit-on, à se laisser

éloigner volontairement, sous prétexte d'aller commander l'expédition

contre l'empereur, est _autorisé de voyager pendant huit mois hors du

royaume_, on y voit aussi la note suivante que nous empruntons au

_Corresponsal_ du 24:

«Suivant des lettres de Gibraltar, du 17, une crise extraordinaire et

d'une immense importance, relativement à la question espagnole, a lieu à

Maroc. Abd-el-Kader aspirerait au trône de Maroc et au khalifat qui y

est annexé. Le gouverneur de Fez, la ville la plus importante de

l'empire, ainsi que d'autres personnages puissants approuveraient cette

pensée, et l'on suppose que l'on obtiendrait l'approbation de la France.

L'Espagne devrait profiter de ce grand événement, en agissant avec

promptitude. En traitant avec Abd-el-Kader, nous pourrions venger le nom

espagnol, et nous assurer un rayon autour de nos places fortes pour la

facilité du commerce, en offrant à ce chef arabe leur appui et des

secours en munitions, en armes et en artillerie.» Nous ne pouvons croire

que les ministres de l'Escurial, dont nous venons d'illustrer les

poitrines de nos plus éclatantes décorations, après avoir reçu de nous

l'accolade, aillent, sous prétexte de renverser l'empereur de Maroc,

s'unir avec Abd-el-Kader pour lui constituer une nouvelle souveraineté

plus puissante que celle que nous travaillons si péniblement à détruire.

Il peu probable que la France consente à se prêter à ce nouvelle édition

du traité de la Tafna.

--S. A. R. madame la duchesse de Kent, mère de S. M. reine d'Angleterre,

est arrivée aux Tuileries, dont les augustes hôtes lui font les honneurs

de Paris et de toutes merveilles qui y attirent en ce moment, et en

grand nombre des étrangers de tous les rangs.

Procédé Roulliet.

(3e article.--Voir t. I., p. 90; t. II, p. 265.)

Dans le numéro du 23 décembre 1843, nous avons cherché à exposer les

avantages des procédés de M. Roulliet Nous avons démontré qu'en calquant

ainsi la nature, on obtenait une exactitude de contours que l'art du

dessin le plus perfectionné est incapable d'atteindre; mais il est un

point sur quel nous n'avons pas insisté suffisamment. Nous le faisons

d'autant plus volontiers ici, que cette portion importante l'invention a

de grandes applications à l'art et à l'industrie. Nous voulons parler du

grossissement. Tous les jours un peintre a besoin de grandir une figure

ou un tableau, et préférera nécessairement une méthode géométrique, on

grandit sa figure dans une proportion quelconque, sans altérer le moins

du monde sa forme et les dimensions relatives de ses diverses parties.

Pour l'industrie, l'application est encore plus directe. Les dessins des

châles, des étoffes soie, etc., doivent être d'abord amplifiés avant de

pouvoir être exécutés en petit, car il est nécessaire de compter le

nombre de fils qui doivent être compris entre les différents contours du

dessin. Un conçoit donc que l'on préfère une méthode prompte et

rigoureuse à des tâtonnements longs incertains.

Pour grandir nettement un dessin, il faut le tracer soit correctement,

soit en décalquant de la gaze ou de la tarlatane sur une gaze

particulière dont on se sert quelquefois pour envelopper les pendules et

les flambeaux afin de les préserver des mouches. Cette gaze est connue

sous le nom de gaze gommée Sur cette gaze on tracera les contours et on

marquera les ombres avec de l'encre lithographique, puis on déposera

l'appareil comme on le voit dans la figure ci-jointe. A défaut de la

gaze gommée, on peut employer une vitre.

La lampe est portée sur un pied disposé de manière à pouvoir être élevée

ou abaissée à volonté. Sa flamme doit être très-petite, et se réduire,

autant que possible, à un point lumineux. On emploiera donc, si l'on

veut, une mèche cylindrique très-grêle, ou bien une lampe à mèche plate

préparée de la manière suivante: on coupera à l'extrémité de la mèche

une bande rectangulaire d'environ deux ou trois millimètres de hauteur,

que l'on ôtera en ayant soin de laissera l'un des angles de la mèche un

petit rectangle d'un millimétré de base sur deux ou trois de hauteur;

puis on baissera la mèche jusqu'à ce que le petit rectangle fasse seul

saillie au-dessus du rebord de la monture en cuivre; on allumera

l'extrémité du rectangle, et l'on placera la lampe de manière à ce que

la mèche soit dans un plan perpendiculaire au petit cadre sur lequel se

trouve le dessin.

Le placement de la lampe exige quelques précautions: il faut que la

flamme soit sur une droite horizontale passant par le centre géométrique

du dessin, et à une distance convenable pour avoir le grandissement que

l'on désire et des contours nets et bien tranchés. Si le dessin que l'on

veut grandir est lui-même de grande dimension, alors les contours seront

élargis et mal terminés. Pour obvier à cet inconvénient, on partage

mentalement ou en réalité le cadre du dessin en deux rectangles égaux

par une ligne horizontale menée par le milieu des deux bords verticaux,

on en fait autant sur la toile destinée à recevoir l'image grossie; puis

l'on place d'abord la lampe sur une ligne horizontale passant par le

milieu du rectangle supérieur, de façon à ce que le rectangle du grand

cadre soit complètement rempli par la moitié supérieure de l'image

grossie, et l'on calque sur ce cadre la portion de la figure ainsi

agrandie; ensuite on abaisse la lampe jusqu'à ce qu'elle se trouve sur

la ligne horizontale passant par le milieu du rectangle inférieur, et

l'on calque cette partie à son tour. On conçoit que l'on puisse, si cela

est nécessaire, partager la figure en quatre, en huit, en seize, etc.,

parties égales, et obtenir ainsi un grossissement indéfini. Par cet

artifice, on évite l'élargissement des traits et les pénombres qui les

rendraient incertains.

Le cadre sur lequel on reçoit l'image grossie doit être tendu avec du

papier blanc ou une toile préparée pour peindre, afin que l'ombre noire

fasse contraste avec le fond. Les peintres verront qu'on obtient ainsi

de très-beaux effets d'ombres portées qu'il serait intéressant de fixer

sur le papier. On dirait des dessins grandioses d'un relief

extraordinaire et d'un aspect sculptural.

Comme toute chose nouvelle, les procédés de M. Roulliet ont été l'objet

de quelques critiques. On a dit que ce principe n'était pas nouveau;

cela est vrai. Quiconque a sur une vitre suivi les contours des édifices

qu'il voyait à travers cette vitre, a découvert le même principe. Il y a

plus. Albert Durer a décrit et figuré un appareil tout à fait semblable

à celui de M. Roulliet Voy. _Magasin Pittoresque_, 1844, p. 107, sauf

que la gaze est remplacée par un carreau de verre. M Roulliet ne

connaissait pas l'ouvrage d'Albert Durer, qui est fort rare et écrit en

vieil allemand fort difficile à comprendre; mais l'eût-il connu, cela

n'ôte, selon moi, rien à son mérite. L'appareil du peintre de Nuremberg

est d'une application difficile. Il dessinait sur la vitre avec un

pinceau, puis calquait son dessin sur du papier transparent. Quand avec

le fusain vous avez tracé votre esquisse sur la gaze, vous l'appliquez

sur du papier, du carton, de la toile, du bois, du plâtre, vous soulevez

çà et là la gaze avec une épingle, et le dessin est transporté. Cette

facilité, cette rapidité d'exécution, sont de grands avantages. La

fragilité du carreau de vitre rend son emploi difficile dans un voyage:

qu'il se casse, et le dessinateur est désarmé. Est-il facile ensuite de

se procurer une vitre assez grande pour copier un homme de grandeur

naturelle? Un semblable appareil est-il transportable? ce double but est

au contraire atteint au moyen d'une grande gaze tendue sur un cadre

articulé qui se replie sur lui-même. On sait aussi qu'on peut développer

des dessins faits sur des surfaces courbes en donnant à la gaze une

courbure semblable à celle de la surface dont on veut copier les

figures, et en décalquant ensuite ces lignes sur une surface plane. Avec

la vitre, on ne saurait obtenir ce résultat. Ainsi donc si le principe

n'est pas nouveau, l'application est nouvelle et faire voir comment un

principe peut s'utiliser dans la pratique, c'est le découvrir une

seconde fois. Les principes des applications les plus utiles, les plus

grandioses, n'étaient pas nouveaux, et

Si parva licet componere magnis,

le principe des machines à vapeur est dans la marmite de Papin, ce qui

ne diminue pas, je pense, la gloire de Watt et de ses successeurs. Le

principe du grossissement n'est pas nouveau non plus, c'est celui de la

lanterne magique; mais pourquoi n'a-t-on pas eu plus tôt l'idée de

l'utiliser? Quant à celui de la projection, il est entièrement neuf, et

l'on a droit de s'étonner que les architectes n'aient pas trouvé le

moyen de réaliser l'idée de projection, et d'exécuter un plan géométral

sans mesurer une à une toutes les parties d'un édifice. Mais à peine si

j'ose le dire à une époque où la spécialité est en si grand honneur, c

est un médecin qui a découvert le principe des machines à vapeur, et un

paysagiste nullement géomètre, qui a résolu un des plus beaux problèmes

de la géométrie pratique.

Quelques personnes ayant voulu se servir de l'appareil n'ont pas réussi,

et s'en sont prises au procédé. Peut-être avais-je trop répété qu'il

était très-facile de s'en servir. On me pardonnera donc de donner ici

quelques conseils utiles, pour le commençant, la condition première,

_sine qua non_, c'est la parfaite immobilité de l'oeil, du cadre et de

l'objet qu'il veut dessiner; il fera donc bien d'appuyer solidement sa

tête contre un mur ou un autre obstacle immobile, et aura soin de ne pas

remuer la tête pendant qu'il fera son esquisse. Le cadre devra rester

aussi parfaitement immobile: celui-ci sera placé de façon à être peu

éclairé, afin que la gaze soit à peine visible, tandis que l'objet à

calquer est en pleine lumière et présente des contours bien tranchés et

bien visibles. Pour son coup d'essai, il n'essaiera pas de faire un

portrait; mais il s'exercera d'abord à suivre les contours d'une

arabesque, ceux d'un dessin de tapisserie, en ayant soin de le copier à

une petite distance, afin qu'ils ne soient pas trop petits sur la gaze;

mais si l'objet doit être placé près du cadre, l'oeil du dessinateur

doit en être éloigné de cinq décimètres environ. Ensuite on copiera de

gros meubles, un fauteuil, une commode, un lit avec ses rideaux. Après

huit jours de ces exercices, on essaiera un portrait. Le modèle se

placera sur une chaise basse, de façon que sa tête soit solidement

appuyée contre le dossier du modèle. On rapprochera, autant que

possible, le cadre de la figure, et on dessinera d'abord rapidement le

profil sans se préoccuper des détails Les premiers essais ne seront que

des silhouettes. Puis on tâchera de placer l'oeil, l'oreille, les

cheveux; ensuite on abordera des lignes de trois quarts, et enfin des

figures de face. J'ai déjà vu trop de personnes réussir en suivant cette

marche, pour ne pas affirmer qu'avec un peu de patience et de réflexion

tout le monde est capable d'en faire autant. A mesure que l'élève

acquerra de l'habitude, la plupart de ces précautions deviendront

superflues, il calquera rapidement et sûrement les objets sans être

dérouté par le moindre changement dans leur position relative. Pour être

bien jugé, le procédé de M. Roulliet a besoin d'être mieux connu et plus

répandu. Le temps décidera de son utilité, qui me paraît incontestable,

du moment qu'on n'exige pas de lui ce qu'il ne peut donner et ce qu'il

n'a point promis.

Ch. M.

Routes et Police du Roulage.

En 1836, pour achever complètement nos routes, il nous restait une

longueur de 1,463 lieues à construire, et 986 lieues de lacunes à

réparer, Ces travaux exigeaient une dépense de 131 millions, savoir: 52

millions pour les réparations de routes, et 79 millions pour les

lacunes. La loi du 14 mai 1837 a pourvu à cet impérieux besoin en

mettant à la disposition du gouvernement des fonds extraordinaires, qui,

ajoutés aux sommes annuellement portées au budget pour cet objet, et

répartis sur une espace de douze années, permettront, après ce laps de

temps, de voir terminer notre système de viabilité intérieure.

Ce fonds extraordinaire était de 84 millions, dont 60 devaient servir à

l'achèvement des lacunes, et 24 concourir, avec les fonds annuellement

portés au budget aux réparations de parties de roules dégradées. Sur ces

81 millions, il avait été dépensé, d'après le compte rendu de

l'administration des ponts et chaussées, et jusqu'au 31 décembre 1842,

savoir:

Pour les travaux des lacunes... fr. 37,519,412 08 c.

Pour les modifications de fortes rampes

assimilées aux lacunes.... 1,881,510 89

L'Illustration, No. 0062, 4 Mai 1844 · 第 1 / 13 题