On aura donc enfin une histoire qu'on pourra appeller veritable, dont
l'autheur ne pourra pas être soupçonné de flatterie non plus que de
haine, puisque les morts, ne craignant ni n'esperant rien de la part
des vivans, ne peuvent être rien moins que flatteurs et passionnez.
_L'abbé_ FURETIÈRE.
On aura de plus une histoire curieuse de tous les Evêques, qu'on
pourra appeler l'histoire _cochonnée_, de même qu'on dit l'_histoire
auguste_ en parlant de celle des Empereurs.
_Stances sur le retranchement des festes en_ 1666[311].
[Note 311: Nous trouvons cette pièce dans le _Chansonnier
Maurepas_ (t. 3, p. 45), où elle a pour titre: _La
difformité de la réforme des saints._ Elle existe avec
celui qu'elle porte ici dans le recueil intitulé: _Le
tableau de la vie et du gouvernement de messieurs les
cardinaux Richelieu et Mazarin et de Monsieur Colbert,
représenté en diverses satyres et poésies ingenieuses_....
(Cologne, P. Marteau, 1694, in-12, p. 214-218). La pièce
qui précède celle-là, dans le même recueil, traite aussi
de ce sujet. Elle a pour titre: _Lettre en vers libres à
un amy, en 1666, sur le retranchement des festes par M.
Perefixe, archevêque de Paris._ Il y est dit à la fin:
«L'auteur de ce poème n'est pas M. Le Petit, car il estoit
dejà brûlé en ce temps-là.» Et on lit en note, à la page
203: «C'estoit M. Colbert qui pressoit cette affaire pour
faire travailler les gens.» Pareille mesure ne nous étonne
pas de la part du laborieux ministre. Louis XIV, pourtant,
s'attribue tout l'honneur de celle-ci dans ses _Memoires_
(Paris, 1806, in-8, 1re partie, p. 277-278): «J'observai,
dit-il, que le grand nombre des festes, qui s'etoient
de temps en temps augmentées dans l'Eglise, faisoit un
prejudice considérable aux ouvriers, non seulement en ce
qu'ils ne gagnoient rien ces jours-là, mais en ce qu'ils
y despensoient souvent plus qu'ils ne gagnoient dans
tous les autres. Car enfin c'étoit une chose manifeste
que ces jours, lesquels, suivant l'intention de ceux qui
les ont établis, auroient dû être employés en prières et
en actions pieuses, ne servoient plus aux gens de cette
qualité que d'une occasion de debauche, dans laquelle ils
consumoient incessamment tout le fruit de leur travail.
C'est pourquoi je crus qu'il etoit ensemble et du bien des
particuliers, et de l'avantage du public, et du service
de Dieu même, d'en diminuer le nombre autant qu'il se
pourroit; et, faisant entendre ma pensée à l'archevêque
de Paris, je l'excitai, comme pasteur de la capitale de
mon royaume, à donner en cela l'exemple à ses confrères de
ce qu'il croiroit pouvoir être fait, ce qui fut par lui
bientôt après executé de la manière que je l'avois jugé
raisonnable.»]
Adieu, mon cher amy, je pars de cette ville
Qu'on me rompe les os si je revois Paris.
Quoy! je demeurerois en ce maudit pays,
Où la vertu n'a point d'asile,
Et qui ne se trouve fertile
Qu'en putins, qu'en bigots et qu'en malins esprits!
Le sejour m'en seroit funeste,
Je m'en vais chercher d'autres gens,
De peur qu'avec ces habitans,
Le peu de vertu qui me reste
Ne m'abandonne en peu de temps.
Mais enfin où faut-il que j'aille?
Les jesuites sont en tous lieux;
Il n'est plus d'endroits sous les cieux
Exemts d'une telle canaille;
Cette hypocrite nation,
Sous ombre de devotion,
A toujours de secrettes trames,
Et ces maîtres archibigots,
Feignant de convertir les ames,
Attrapent quantité de sots.
Auroient-ils esté dans la Chine,
Dans le Perou, dans le Japon,
S'ils n'avoient pas connu que ce pays est bon
Pour faire rouler leur cuisine?
Ces illustres marchands de bled
N'ont pas l'esprit assez troublé
Pour demeurer en mauvais giste;
Et, si ces lieux ne payoient pas
Leurs sermons et leur eau benite,
Ils changeroient bien de climats.
Valent-ils mieux dans la Sorbonne?
Non: car on m'a dit qu'en ce lieu
Le pape, vicaire de Dieu,
N'y peut faire sa cause bonne.
Pas un ne veut signer l'infaillibilité,
De peur de se faire une affaire;
Et l'on estime mieux souscrire au formulaire[312]
Que les docteurs ont arresté
Que courir risque de deplaire
A messieurs de la Faculté.
Dedans ce lieu ce n'est que brigue;
Les docteurs sont toujours de differents avis,
Et ceux qui sont les plus suivis
Sont ceux qui font le plus d'intrigue.
Le seul caprice y règle tout;
L'un blâme ce que l'autre absout;
Chacun, suivant son sens, règle le Paradis,
Et fait des loix en nôtre Eglise,
Comme le roi fait des edits.
Dans ce maudit tems on retranche
La fête de beaucoup de saints,
Et c'est justement que je crains
Qu'on ne reforme le dimanche.
Pourquoy jadis festions-nous saint Thomas[313],
Ou pourquoy maintenant ne le festons-nous pas?
D'où vient ce changement etrange?
En voicy la raison: aujourd'huy le clergé
Pretend qu'un apôtre et qu'un ange
Ne peuvent rien sans son congé.
Les saints, jaloux les uns des autres,
Vont avoir un procès bien grand:
Un evangeliste pretend
Valoir autant que les apôtres[314];
Saint Marc ne peut souffrir ces abus inouïs,
Il veut estre festé comme on feste saint Louis;
Le bon saint Joseph paroît triste
Du tort qu'on luy fait aujourd'hui,
Et soutient que saint Jean-Baptiste,
Dont on feste le jour, ne vaut pas mieux que luy.
Eh quoy! disent les Innocens[315],
Quoy! souffrirons-nous que l'eglise,
Qui nous chôma toujours, aujourd'huy nous meprise?
Ne valons-nous pas bien autant que saint Laurent?
S'il repandit son sang, nous versâmes le nôtre,
Nous avons tous souffert autant que pas un autre;
Pourquoy n'aurons-nous plus d'encens?
Ne seroit-ce point que la France,
Qui ne vit plus dans l'innocence,
Ne peut souffrir les Innocens?
Tous les patrons de confrerie
Ont fait un bon serment entr'eux
De n'exaucer jamais nos voeux,
Puisque leur feste est abolie.
Si saint Roch une fois nous oste son secours[316],
Que de maux croîtront tous les jours!
Et, si sainte Reine se pique,
Je prevois que Martot, Gayan et d'Alencé[317]
Auront cent fois plus de pratique
Qu'ils n'en avoient au temps passé.
Que de galeux, que de teigneux,
Que de verole et que de peste!
La reforme des saints nous sera trop funeste
Si nous ne faisons pas notre paix avec eux.
Si l'on veut retrancher les festes de l'année,
Qu'on oste celles-là dont la veille est jeunée,
Je consens volontiers à leur retranchement:
Qu'on oste saint André, mais non pas sainte Reyne,
Car nous avons trop frequemment
Besoin de l'eau de sa fontaine[318].
Pour moy, qui crains trop la colère
Des saints irritez contre nous,
Je vais chercher une autre terre
Pour m'exemter de leur courroux,
Adieu, je sors de cette ville.
Qu'on me rompe les os si je revois Paris!
Quoy! je demeurerois en ce maudit pays,
Où la vertu n'a point d'asile,
Et qui ne se trouve fertile
Qu'en putains, qu'en bigots et qu'en malins esprits!
Le sejour m'en seroit funeste;
Je m'en vais chercher d'autres gens,
De peur qu'avec ces habitans
Le peu de vertu qui me reste
Ne m'abandonne en peu de temps[319].
[Note 312: Il datoit de l'année précédente. Voy. t. 5, p.
84.]
[Note 313: Des stances sur le même sujet, qui se trouvent
dans le _Recueil de Maurepas_ (t. 3, p. 17-20), parlent
aussi de la suppression de la fête de saint Thomas. Ce
patron, dont le nom étoit écrit en rouge sur les almanachs,
comme celui de tous les saints dont on chômoit la fête, ne
fut plus à l'avenir écrit qu'en noir; ce qui fait dire:
Dans cette commune disgrace
Tout le monde plaint saint Thomas,
Et nous le verrons, quoi qu'il fasse,
En changer de couleur sur tous les almanachs.]
[Note 314: Les fêtes d'évangélistes avoient en effet été
supprimées. On lit dans les _stances_ que je viens de citer:
Saint Luc, fidèle evangeliste,
Saint Marc, faisant même metier,
Ne se verront plus sur la liste.]
[Note 315: La fête des Innocents, qui se célébroit le 28
décembre, avoit aussi été retranchée. Nous lisons dans
les stances déjà citées, où il est fait allusion à la
suppression des auvents de maisons, «qui, avançant trop
dans les rues, obscurcissoient le dedans des boutiques et
empêchoient, la nuit, la clarté des lanternes», suppression
qui fut ordonnée en même temps que le retranchement des
fêtes:
Les festes supprimer, retrancher les auvents
Est une police nouvelle;
Pour moy, je la tiens criminelle,
D'attaquer sans pitié les petits Innocents.]
[Note 316: Nous lisons dans les _stances_ citées tout à
l'heure:
Du bienheureux monsieur saint Roch,
Qui nous preservoit de la peste,
On a pendu la feste au croc,
Et, cet esté dernier, il joua de son reste.]
[Note 317: Célèbres médecins de l'époque. Le dernier eut un
fils qui se ruina en expériences de physique. C'est ce fils
que Boileau nomme dans sa 10e satire, v. 433:
D'un nouveau microscope on doit, en sa présence,
Tantôt, chez d'Alenci, faire l'expérience.
Dans le _Chansonnier Maurepas_, au lieu des deux premiers
qui sont nommés ici, l'on trouve Coladon et Lelarge.]
[Note 318: Cette fontaine se trouve dans l'Auxois, au bourg
d'Alise, qu'on appelle aussi _Sainte-Reine_, à cause de la
sainte qui y fut martyrisée, et aux mérites de laquelle
étoit attribuée la vertu de cette eau minérale, très
efficace contre toute espèce de galle.]
[Note 319: Ce retranchement des fêtes fut une mesure qui
n'eut pas long-temps son exécution, ou qui ne diminua pas
assez le nombre des chômages. En 1678, quand parut le 8e
livre de ses fables, La Fontaine pouvoit encore faire dire
par le savetier au financier:
. . . . . Le mal est que toujours
(Et sans cela nos gains seroient assez honnêtes),
Le mal est que dans l'an s'entremêlent des jours
Qu'il faut chômer; on nous ruine en fêtes;
L'une fait tort à l'autre, et monsieur le curé
De quelque nouveau saint charge toujours son prône.
Voltaire, devenu agriculteur, voulut aussi restituer au
travail ces jours voués à l'oisiveté et à la débauche sous
prétexte de religion. Il en écrivit nettement au pape:
«Ma destinée, lit-on dans sa lettre du 21 juin 1661 à
d'Argental, est de bafouer Rome et de la faire servir à
mes petites volontés ... Je fais donc une belle requête au
Saint-Père, je demande.... une belle bulle pour moi tout
seul, portant permission de cultiver la terre les jours
de fête sans être damné. Mon évêque est un sot qui n'a
pas voulu donner au petit pays de Gex la permission que
je demande, et cette abominable coutume de s'enivrer en
l'honneur des saints au lieu de labourer subsiste encore
dans bien des diocèses. Le roi devroit, je ne dis pas
permettre les travaux champêtres ces jours-là, mais les
ordonner. C'est un reste de notre ancienne barbarie de
laisser cette grande partie de l'économie de l'Etat entre
les mains des prêtres. M. de Courteilles vient de faire une
belle action en fesant rendre un arrêt du conseil pour le
desséchement des marais. Il devrait bien en rendre un qui
ordonnât aux sujets du roi de faire croître du blé le jour
de saint Simon et de saint Jude tout comme un autre jour.
Nous sommes la fable et la risée des nations étrangères,
sur terre et sur mer; les paysans du canton de Berne,
mes voisins, se moquent de moi, qui ne puis labourer mon
champ que trois fois, tandis qu'ils labourent quatre fois
le leur. Je rougis de m'adresser à un évêque de Rome, et
non pas à un ministre de France, pour faire le bien de
l'Etat.»]
_Le Pont-Breton[320] des Procureurs. Dedié aux Clercs du Palais._