[Note 15: Cette pièce, très rare, a été analysée dans
une relation du siége de la Rochelle reproduite, d'après
l'édition du temps, par les _Archives curieuses_, 2e série,
t. 3, p. 111-113.--Un autre _Mémoire_ sur le même sujet
parut alors sous le titre de _Mémoire très particulier
de la despence qui a esté faicte dans la ville de la
Rochelle, avec le prix et qualité des viandes qui ont
esté excessivement vendues en ladite ville, depuis le
commencement du mois d'octobre jusqu'à sa réduction_. _A
Paris, chez Charles Hulpeau, sur le pont Sainct-Michel,
à l'Ancre double, et à sa boutique dans la grand salle
du Palais, 1638, avec permission_; in-8. Il existe entre
les deux pièces, pour quelques détails de l'étrange tarif
qu'elles donnent l'une et l'autre, des différences que nous
signalerons au passage.]
Depuis qu'une fois les hommes se retirent du sentier de la raison,
non seulement ils se rangent au nombre des brutes, mais s'abaissent
encore en un degré beaucoup plus bas: car, si les animaux
iraisonnables souffrent quelquefois, ce n'est que par quelque
accident, pour lequel eviter la nature leur a desnié la prevoyance;
et les humains, qui prevoyent leur malheur et cognoissent bien le
goufre dans lequel leurs violentes passions les vont precipiter, ne
laissent pas de les suivre avec le mesme visage que si elles alloient
les faire participant des honneurs d'un celèbre triomphe.
L'obstination des Rochelois donne assez de lumière à ceste verité,
qui, soubs pretexte de mettre tous ceux de sa suitte en liberté, en a
privez un bon nombre de la vie et fait abismer leurs ames aux creux
des enfers, où elles sont reduictes en une horrible et perpetuelle
servitude.
Elle a changé en un neant leur souveraineté pretendue, et, cependant
qu'ils s'amusoient à forger de la monnoye[16], ils ne consideroient
pas que ceste furie marquoit leurs ames à son coing pour les rendre
là-bas de meilleur alloy et en faire un payement aux diables,
desquels elle avoit emprunté les artificieuses inventions avec
lesquelles elle avoit tant pris de peine pour les perdre.
[Note 16: Ceci prouveroit que les Rochellois fabriquèrent
une monnoie ayant cours dans leur ville pendant le siége,
comme cela s'est très souvent pratiqué. Les pièces en sont,
à ce qu'il paroît, devenues très rares, car Tobiesen Duby
et M. Cartier ne les mentionnent pas dans leurs curieux
travaux sur les _Monnoies obsidionales et de nécessité_.]
Ainsi ceux qui mettoient l'esperance de leur conservation au ciel,
à la mer et à la terre, ont trouvé que la terre, la mer et les cieux
ont esté les propres ministres de sa ruyne, et que, lors qu'ils
presumoient de faire estimer leurs courages affamez de gloire, leurs
corps furent tellement affamez de vivres que le plus grand nombre a
esté contrainct de succomber soubs les efforts de la necessité, et
l'autre reduict à les achepter au prix dont le memoire suivant faict
mention:
Un biscuit de demy-livre, 25 livres.
La livre de boeuf, ou vache, 12 livres.
La livre de cheval, 6 livres.
La livre de chien, 20 sols.
La teste de chien, 10 livres.
Un oeuf, 8 livres.
La pinte de vin, mesure de la ville[17], 7 livres.
La livre de peau de boeuf apprestée, 3 livres[18].
Une poulle, 24 livres.
Un mouton, 300 livres.
Une vache, 2,000 livres.
La livre de sucre, 24 livres.
La livre de castonnade[19], 16 livres.
Une mourue, 10 livres.
Une seiche, 6 livres.
La livre de confiture commune, 16 livres.
La livre de peau de boeuf seiche, 20 sols.
Une racine de poirée, 8 sols.
Deux feuilles de choux, 5 sols[20].
Un oignon, 10 sols.
Une trippe de boeuf, 3 livres.
Une trippe de cheval, 20 sols.
Une pomme, 32 sols[21].
La pinte de lait, 3 livres[22].
Le boisseau de bled, mesure de la Rochelle, 800 livres.
La huictiesme partie du boisseau de bled, avec le sang de pigeon,
90 livres.
Le boisseau de vaisse, 100 livres.
La livre de viande d'asne, 32 sols.
Un pasté d'une ruelle de boeuf, 100 livres.
Un collet de mouton, 27 livres.
La livre de lart, 12 livres.
L'once de pain ordinaire, 32 sols.
L'once de pain de paille fait avec sucre, 22 sols.
Un reffort, 5 sols[23].
La livre de raisins frais, 18 livres.
La livre de beurre, 18 livres.
La livre d'huille, 18 livres.
L'once de pain d'iris, avec sucre, 24 sols.[24]
[Note 17: Dans le _Mémoire très particulier_ la pinte de
vin n'est portée qu'à 3 livres, mais sans doute d'après la
mesure de Paris, qui alors eût été moindre que celle de la
Rochelle.]
[Note 18: Dans le _Mémoire très particulier_ la livre de
peau de boeuf est portée à 7 livres, encore ne dit-on pas,
comme ici, qu'elle fût _apprêtée_.]
[Note 19: On disoit alors indifféremment _cassonnade_
ou _castonnade_, et les deux mots passoient pour aussi
françois l'un que l'autre. Ménage même préféroit
le dernier, mais il manquoit en cela à ses devoirs
d'étymologiste, puisqu'en effet, le mot venant des _casses_
ou _caisses_, dans lesquelles ce sucre brut venoit du
Brésil, c'est bien certainement _cassonnade_ qu'il
faut dire. L'auteur des _Bagolins_, comédie imprimée à
Amsterdam, en avoit déjà décidé ainsi en 1703. Bagolin,
l'amant ridicule, faisant une déclaration à sa maîtresse,
lui adresse ces vers:
Beau miel très savoureux, que doit lescher mon ame,
Doux beure qui se va tout foudre par ma flamme,
Luisant sucre candy, _cassonnade_ d'amour,
Cresme de la beauté, tarte sortant du four,
Regardez un amant qui devient confiture.]
[Note 20: Article porté à 10 sols dans le _Mémoire très
particulier_.]
[Note 21: 30 sols seulement d'après l'autre _Mémoire_.]
[Note 22: _Var._: 4 livres.]
[Note 23: On ne trouve pas dans le _Mémoire très
particulier_ le prix du raifort, mais, en échange, celui
d'une rave, 8 sols.]
[Note 24: On ne trouve pas ici le détail de tout ce qu'on
mangeoit à la Rochelle pendant le siége: les chats et
les rats entroient dans le menu, et les puissants parmi
les assiégés, voire M. de Rohan et sa mère, devoient se
contenter de ce régal. On le sait par les _Mémoires_
de Feuquières. Ceux de Pontis donnent d'autres détails
plus navrants. Ils parlent, entre autres, d'un hôtelier
qui «pendant huit jours s'étoit tiré du sang et l'avoit
fricassé pour en nourrir son pauvre enfant».]
_La grande proprieté des bottes sans cheval en tout temps,
nouvellement descouverte, avec leurs appartenances, dans le grand
magasin des esprits curieux._
* * * * *