Le moment n'est pas encore venu, je l'ai dit en commençant, d'apprécier
l'œuvre et les idées d'Ernest Renan. Il est cependant impossible, après
avoir dit ce que fut sa vie, de ne pas chercher à indiquer quelles ont
été les causes de son immense renommée, quelle place il tient dans notre
siècle, et en quoi il a mérité les honneurs exceptionnels que la France
lui a rendus au moment de ses funérailles.
Il est un mérite que personne ne songe à lui contester, c'est d'avoir
été le plus grand écrivain de son temps et un des plus admirables
écrivains de la France de tous les temps. Nourri de la Bible, de
l'antiquité grecque et latine et des classiques français, il avait su se
faire une langue simple et pourtant originale, expressive sans
étrangeté, souple sans mollesse, une langue qui, avec le vocabulaire un
peu restreint du XVIIe et du XVIIIe siècles, savait rendre toutes les
subtilités de la pensée moderne, une langue d'une ampleur, d'une suavité
et d'un éclat sans pareils. Il y a chez Renan des narrations, des
descriptions de paysages, des portraits qui resteront des modèles
achevés de notre langue, et, dans ses morceaux philosophiques ou
religieux, il est arrivé à rendre les nuances les plus délicates de la
pensée, du sentiment ou du rêve. Chez lui la familiarité n'est jamais
triviale ni la gravité jamais guindée. Si quelquefois, dans ses derniers
écrits, le désir de se montrer moderne, l'effort pour faire comprendre
le passé par des comparaisons avec les choses actuelles lui a fait
commettre quelques fautes de goût, ces fausses notes sont rares, et la
justesse du ton égale chez lui la délicate correction du style et l'art
consommé de la composition. Renan durera comme écrivain plus qu'aucun
des auteurs de notre siècle, parce qu'il a égalé les plus illustres par
la puissance pittoresque de l'expression avec une simplicité plus grande
de style et un sens artistique plus délicat.
Ce qui fait du reste la beauté et la richesse du style de Renan, c'est
qu'il n'a jamais été ce qu'on appelle un styliste; il n'a jamais
considéré la forme littéraire comme ayant sa fin en elle-même. Il avait
horreur de la rhétorique et ne voyait dans la perfection du style que le
moyen de donner à la pensée toute sa force, de la vêtir d'une manière
digne d'elle. Tout était naturel chez lui. C'était la simplicité de sa
nature qui se reflétait dans la simplicité de son style; la richesse et
l'éclat de son style venaient de la plénitude de sa science, de la
puissance de son imagination et de l'abondance de ses idées.
Renan n'a pas été un créateur dans les études d'érudition; il n'a, ni en
linguistique, ni en archéologie, ni en exégèse fait une de ces
découvertes, créé un de ces systèmes qui renouvellent une science; mais
il n'est pas d'homme qui ait eu une érudition à la fois aussi
universelle et aussi précise que la sienne: linguistique, littérature,
théologie, philosophie archéologie, histoire naturelle même, rien de ce
qui touche à la science de l'homme ne lui est étranger. Ses travaux
d'épigraphie et d'histoire littéraire sont admirables de méthode et de
précision critique. Sa connaissance profonde du passé unie au don de le
faire revivre par la magie de son talent littéraire a fait de lui un
incomparable historien. C'est là sa gloire par excellence. Dans un
siècle qui est avant tout le siècle de l'histoire, où les littératures,
les arts, les philosophies, les religions nous intéressent surtout comme
les manifestations successives de l'évolution humaine, Ernest Renan a eu
au plus haut degré les dons et l'art de l'historien. Il est en cela un
représentant éminent de son temps. On peut dire qu'il a élargi le
domaine de l'histoire, car il y a fait entrer l'histoire des religions.
Avant lui c'était un domaine réservé aux théologiens, qu'ils fussent du
reste rationalistes ou croyants. Il a le premier traité cette histoire
dans un esprit vraiment laïque et l'a rendue accessible au grand public.
L'Église n'a pas eu tort de voir en lui le plus redoutable des
adversaires. Malgré son respect, sa sympathie même pour les choses
religieuses, il portait les coups les plus graves à l'idée de surnaturel
et de révélation en faisant rentrer l'histoire des religions dans
l'histoire générale de l'esprit humain. D'un autre côté, il répandait
partout la curiosité des questions religieuses, et si les croyants ont
pu l'accuser de profaner la religion, on peut à plus juste titre lui
accorder le mérite d'avoir fait comprendre à tous l'importance de la
science des religions pour l'intelligence de l'histoire et d'avoir
éveillé dans beaucoup d'âmes le goût des choses religieuses.
De même qu'il n'a pas été un créateur dans le domaine de l'érudition,
Renan n'a pas été non plus un novateur en philosophie. Ses études
théologiques ont développé en lui les qualités du critique et du savant
et l'ont dégoûté des systèmes métaphysiques. Il était trop historien
pour voir dans ces systèmes autre chose que les rêves évoqués dans
l'imagination des hommes par leur ignorance de l'ensemble des choses,
les mirages successifs suscités dans leur esprit par le spectacle
changeant du monde. Mais, s'il n'est pas un philosophe, il est un grand
penseur. Il a répandu à pleines mains, dans tous ses écrits, sur tous
les sujets, sur l'art comme sur la politique, sur la religion comme sur
la science, les idées les plus originales et les plus profondes. C'est
autant comme penseur que comme historien que Renan a été le fidèle
interprète du temps où il a vécu. Notre époque a perdu la foi et n'admet
d'autre source de certitude que la science, mais en même temps elle n'a
pu se résoudre, comme le voudrait le positivisme, à ne pas réfléchir et
à se taire sur ce qu'elle ignore. Elle aime à jeter la sonde dans
l'océan sans fond de l'inconnaissable, à prolonger dans l'infini les
hypothèses que lui suggère la science, à s'élever sur les ailes du rêve
dans le monde du mystère. Elle a le sentiment que, sans la foi ou
l'espérance en des réalités invisibles, la vie perd sa noblesse et elle
éprouve pour les héros de la vie religieuse, pour les âmes mystiques du
passé, un attrait et une tendresse faits de regrets impuissants et de
vagues aspirations. Renan a été l'interprète de cet état d'âme et il a
contribué à le créer. Personne, n'a plus nettement, plus sévèrement que
lui affirmé les droits souverains de la science, seule source de
certitude positive, la nécessité d'y chercher une base suffisante pour
la vie sociale et la vie morale; personne n'a plus résolument exclu le
surnaturel de l'histoire. Mais en même temps il a pieusement recueilli
tous les soupirs de l'humanité aspirant à une destinée plus haute que
celle de la terre; il a recréé en lui l'âme des fondateurs de religions,
des saints et des mystiques; il a proposé et s'est proposé à lui-même
toutes les hypothèses que la science peut permettre encore à l'âme
religieuse. Chose curieuse, ce sont trois Bretons, trois fils de cette
race celtique sérieuse, curieuse et mystique, qui ont en France
représenté tout le mouvement religieux du siècle: Chateaubriand, le
réveil du catholicisme par la poésie et l'imagination; Lamennais, la
reconstitution du dogme, puis la révolte de la raison et du cœur contre
une église fermée aux idées de liberté et de démocratie; Renan, le
positivisme scientifique uni au regret de la foi perdue et à la vague
aspiration vers une foi nouvelle.
Ce qu'on a appelé son dilettantisme et son scepticisme n'est que la
conséquence de sa sincérité. Il avait également peur de tromper et
d'être dupe, et il ne craignait pas de proposer des hypothèses
contradictoires sur des questions où il croyait la certitude impossible.
C'est là ce qu'il faut se rappeler pour comprendre ce qui, dans son
œuvre historique, peut au premier abord paraître entaché d'inconsistance
et de fantaisie. On l'a accusé de dédaigner la vérité, de tout sacrifier
à l'art, de mettre toute la critique historique dans le talent «de
solliciter doucement les textes». Il faut l'avoir peu ou mal lu pour le
juger ainsi. Il a eu simplement la sincérité de reconnaître que, dans
des œuvres de synthèse, on ne peut appliquer partout la même méthode.
Quand on doit raconter une période ou la biographie d'un personnage pour
lesquelles les documents positifs font défaut, l'histoire a le droit de
reconstituer par divination «une des manières dont les choses ont pu
être». Renan a toujours averti quand il procédait ainsi, qu'il s'agit
des origines d'Israël, de la vie du Christ[7] ou de celle de Bouddha.
Mais, quand il s'agit de décrire le milieu social et intellectuel où
s'est développé le christianisme, ou d'étudier les œuvres des hommes du
moyen âge, ou d'établir des textes, il a été le plus scrupuleux comme le
plus pénétrant des critiques. Personne n'a mieux parlé que lui des
règles et des devoirs de la philologie; personne ne les a mieux
pratiqués.
On a pu s'étonner que le même homme qui a voulu qu'on mît sur sa tombe:
_Veritatem dilexit_, se soit si souvent demandé, comme Pilate:
«Qu'est-ce que la vérité?» Mais ces interrogations, mêlées d'ironie,
étaient elles-mêmes un hommage rendu à la vérité[8]. Il voyait que, pour
la plupart des hommes, aimer la vérité c'est aimer, jusqu'à
l'intolérance, jusqu'au fanatisme, des opinions particulières, reçues
par tradition ou conçues par l'imagination, toujours dépourvues de
preuves et destructives de toute liberté de penser. Affirmer des
opinions qu'il ne pouvait prouver lui paraissait un orgueil intolérable,
une atteinte à la liberté de l'esprit, un défaut de sincérité envers
soi-même et envers les autres; et il se rendait le témoignage de n'avoir
jamais fait un mensonge consciemment, bien plus, d'avoir eu le courage
dans ses écrits de dire toujours tout ce qu'il pensait. Il voyait du
stoïcisme et non du scepticisme à pratiquer le devoir sans savoir s'il a
une réalité objective, à vivre pour l'idéal sans croire à un Dieu
personnel ni à une vie future, et, dans les ténèbres d'incertitude où
l'homme vit ici-bas, à créer, par la coopération des âmes nobles et
pures, une cité céleste où la vertu est d'autant plus belle qu'elle
n'attend pas de récompense. Quelques-uns des contemporains de Renan se
sont crus ses disciples parce qu'ils ont imité les chatoiements et les
caresses de son style, ses ironies et ses doutes. Ils se sont gardés
d'imiter ses vertus, son colossal labeur et son dévouement à la science.
Ils n'ont pas compris que son scepticisme était fait de tolérance, de
modestie et de sincérité.
Ceux qui liront l'_Avenir de la science_, écrit à vingt-cinq ans, et qui
verront les liens intimes qui rattachent ce livre à l'œuvre tout entière
de Renan, diront, eux aussi, en contemplant cette longue vie si bien
remplie: _Veritatem dilexit_.
Si nous nous demandons maintenant ce qui caractérise Renan parmi les
grands écrivains et les grands penseurs, on trouvera que sa supériorité
réside dans le don particulier qu'il a possédé de comprendre l'histoire
et la nature dans leur variété infinie. On l'a comparé à Voltaire, parce
que Voltaire, comme lui, a été le représentant de son siècle, mais
Voltaire n'avait ni sa science ni son originalité de pensée et de style;
on l'a comparé à Gœthe, mais Gœthe est avant tout un artiste créateur,
et son horizon intellectuel, si vaste qu'il fût, ne pouvait avoir, au
temps où il a vécu, l'étendue de celui de Renan. Aucun cerveau n'a été
plus universel, plus compréhensif que celui de Renan.
La Chine, l'Inde, l'antiquité classique, le moyen âge, les temps
modernes avec leurs perspectives infinies sur l'avenir, toutes les
civilisations, toutes les philosophies, toutes les religions, il a tout
connu, tout compris. Il a recréé l'univers dans sa tête, il l'a repensé,
si l'on peut dire, et même de plusieurs manières différentes. Ce qu'il
avait ainsi conçu et contemplé intérieurement, il avait le don de le
communiquer aux autres sous une forme enchanteresse.
Cette puissance de contemplation créatrice de l'univers, qui est
proprement un privilège de la divinité, a été la principale source de la
joie qui a illuminé sa vie et de la sérénité avec laquelle il a accepté
la mort.
Octobre 1892.