Il a laissé un souvenir ineffaçable à ceux qui l'ont connu. Il n'avait
rien dans son apparence extérieure qui, au premier abord, parût de
nature à charmer. De petite taille, avec une tête énorme enfoncée dans
de larges épaules, affligé de bonne heure d'un embonpoint excessif qui
alourdissait sa marche et a été la cause de la maladie qui l'a emporté,
il paraissait laid à ceux qui ne le voyaient qu'en passant. Mais il
suffisait de causer un instant avec lui pour que cette impression
s'effaçât. On était frappé de la puissance et de la largeur de son
front; ses yeux pétillaient de vie et d'esprit et avaient pourtant une
douceur caressante. Son sourire surtout disait toute sa bonté. Ses
manières, où s'était conservé quelque chose de l'affabilité paternelle
du prêtre, avec les gestes bénisseurs de ses mains potelées et le
mouvement approbateur de sa tête, avaient une urbanité qui ne se
démentait jamais et où l'on sentait la noblesse native de sa nature et
de sa race. Mais ce qui ne saurait se dire c'est le charme de sa parole.
Toujours simple, presque négligée, mais toujours incisive et originale,
elle pénétrait et enveloppait à la fois. Sa prodigieuse mémoire lui
permettait sur tous les sujets d'apporter des faits nouveaux, des idées
originales; et en même temps sa riche imagination mêlait à sa
conversation, avec un tour souvent paradoxal, des élans de poésie, des
rapprochements inattendus, parfois même des vues prophétiques sur
l'avenir. Il était un conteur incomparable. Les légendes bretonnes,
passant par sa bouche, prenaient une saveur exquise. Nul causeur, sauf
Michelet, n'a su allier à ce point la poésie et l'esprit. Il n'aimait
pas la discussion, et on a souvent raillé la facilité avec laquelle il
donnait son assentiment aux assertions les plus contradictoires. Mais
cette complaisance pour les idées d'autrui, qui prenait sa source dans
une politesse parfois un peu dédaigneuse, ne l'empêchait pas, toutes les
fois qu'une cause grave était en jeu, de maintenir très fermement son
opinion. Il savait être ferme pour défendre ce qu'il croyait juste; il
avait fait assez de sacrifices à ses convictions pour avoir le droit de
ne pas se fatiguer dans des discussions inutiles. Il avait horreur de la
polémique. Elle lui paraissait contraire à la politesse, à la modestie,
à la tolérance, à la sincérité, c'est-à-dire aux vertus qu'il estimait
entre toutes. Il savait, du reste, admirablement, par des comparaisons
charmantes, exprimer les nuances les plus rares de ses sentiments. Un
jour, dans un dîner d'amis, un convive, en veine de paradoxe, soutenait
que la pudeur est une convention sociale, un peu factice, qu'une jeune
fille très pudique n'aurait aucune gêne à être nue si personne ne la
voyait. «Je ne sais, dit Renan. L'Église enseigne qu'auprès de chaque
jeune fille se tient un ange gardien. La vraie pudeur consiste à
craindre d'offusquer même l'œil des anges.»