SECTION I.

MÉMOIRES POUR SERVIR A L'HISTOIRE DE MON TEMPS (I)

PARIS--IMPRIMÉ CHEZ BONAVENTURE ET DECESSOIS.

55, QUAI DES AUGUSTINS.

PARIS

MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS

RUE VIVIENNE, 2 BIS.

MÉMOIRES

POUR SERVIR A

L'HISTOIRE DE MON TEMPS

PAR

M. GUIZOT

TOME PREMIER

1858

CHAPITRE I.

LA FRANCE AVANT LA RESTAURATION.

Mes raisons pour publier ces _Mémoires_ de mon vivant--Mon entrée dans

le monde--Mes premières relations avec M. de Chateaubriand, M. Suard,

Mme de Staël, M. de Fontanes M. Royer-Collard.--On veut me faire

nommer auditeur au Conseil d'État impérial.--Pourquoi cela n'eut pas

lieu--J'entre dans l'Université--J'ouvre mon cours d'histoire

moderne--Salons libéraux et comité royaliste--Caractère des diverses

oppositions vers la fin de l'Empire.--Tentative de résistance du

Corps législatif.--MM. Laîné, Gallois, Maine-Biran, Raynouard et

Flaugergues--Je pars pour Nîmes--État et aspect de Paris et de la France

en mars 1814--La Restauration s'accomplit.--Je reviens à Paris et je

suis nommé secrétaire général au ministère de l'intérieur.

(1807-1814.)

J'agis autrement que n'ont fait naguère plusieurs de mes contemporains;

je publie mes Mémoires pendant que je suis encore là pour en répondre.

Ce n'est point par lassitude du repos, ni pour rouvrir à d'anciennes

luttes une petite arène, à défaut de la grande, maintenant fermée. J'ai

beaucoup lutté dans ma vie, et avec ardeur. L'âge et la retraite ont

répandu, pour moi, leur paix sur le passé. C'est d'un ciel profondément

serein que je reporte aujourd'hui mes regards vers cet horizon chargé de

tant d'orages. Je sonde attentivement mon âme, et je n'y découvre aucun

sentiment qui envenime mes souvenirs. Point de fiel permet beaucoup de

franchise. C'est la personnalité qui altère ou décrie la vérité. Voulant

parler de mon temps et de ma propre vie j'aime mieux le faire du bord

que du fond de la tombe. Pour moi-même, j'y trouve plus de dignité, et

pour les autres j'en apporterai, dans mes jugements et dans mes paroles,

plus de scrupule. Si des plaintes s'élèvent, ce que je ne me flatte

guère d'éviter, on ne dira pas du moins que je n'ai pas voulu les

entendre, et que je me suis soustrait au fardeau de mes oeuvres.

D'autres raisons encore me décident. La plupart des. Mémoires sont

publiés ou trop tôt ou trop tard. Trop tôt, ils sont indiscrets ou

insignifiants; on dit ce qu'il conviendrait encore de taire, ou bien on

tait ce qui serait curieux et utile à dire. Trop tard, les Mémoires ont

perdu beaucoup de leur opportunité et de leur intérêt; les contemporains

ne sont plus là pour mettre à profit les vérités qui s'y révèlent et

pour prendre à leurs récits un plaisir presque personnel. Ils n'ont plus

qu'une valeur morale ou littéraire, et n'excitent plus qu'une curiosité

oisive. Quoique je sache combien l'expérience s'évanouit en passant

d'une génération à l'autre, je ne crois pas qu'il n'en reste absolument

rien, ni que la connaissance précise des fautes des pères et des raisons

de leurs échecs demeure tout à fait sans fruit pour les enfants. Je

voudrais transmettre à ceux qui viendront après moi, et qui auront

aussi leurs épreuves, un peu de la lumière qui s'est faite, pour moi,

à travers les miennes. J'ai défendu tour à tour la liberté contre le

pouvoir absolu et l'ordre contre l'esprit révolutionnaire; deux grandes

causes qui, à bien dire, n'en font qu'une, car c'est leur séparation qui

les perd tour à tour l'une et l'autre. Tant que la liberté n'aura pas

hautement rompu avec l'esprit révolutionnaire et l'ordre avec le pouvoir

absolu, la France sera ballottée de crise en crise et de mécompte en

mécompte. C'est ici vraiment la cause nationale. Je suis attristé, mais

point troublé de ses revers; je ne renonce ni à son service ni à son

triomphe. Dans les épreuves suprêmes, c'est mon naturel, et j'en

remercie Dieu comme d'une faveur, de conserver les grands désirs,

quelque incertaines ou lointaines que soient les espérances.

Dans les temps anciens et modernes, de grands historiens, les plus

grands, Thucydide, Xénophon, Salluste, César, Tacite, Machiavel,

Clarendon, ont écrit et quelques-uns ont eux-mêmes publié l'histoire

de leur temps et des événements auxquels ils avaient pris part Je

n'entreprends point une telle oeuvre; le jour de l'histoire n'est pas

venu pour nous, de l'histoire complète et libre, sans réticence ni sur

les faits ni sur les hommes. Mais mon histoire propre et intime, ce que

j'ai pensé, senti et voulu dans mon concours aux affaires de mon pays,

ce qu'ont pensé, senti et voulu avec moi les amis politiques auxquels

j'ai été associé, la vie de nos âmes dans nos actions, je puis dire cela

librement, et c'est là surtout ce que j'ai à coeur de dire, pour être,

sinon toujours approuvé, du moins toujours connu et compris. A cette

condition, d'autres marqueront un jour avec justice notre place dans

l'histoire de notre temps.

Je ne suis entré qu'en 1814 dans la vie publique; je n'avais servi ni la

Révolution ni l'Empire. Étranger par mon âge à la Révolution, je suis

resté étranger à l'Empire par mes idées. Depuis que j'ai pris quelque

part au gouvernement des hommes, j'ai appris à être juste envers

l'empereur Napoléon: génie incomparablement actif et puissant, admirable

par son horreur du désordre, par ses profonds instincts de gouvernement,

et par son énergique et efficace rapidité dans la reconstruction de la

charpente sociale. Mais génie sans mesure et sans frein, qui n'acceptait

ni de Dieu, ni des hommes, aucune limite à ses désirs ni à ses volontés,

et qui par là demeurait révolutionnaire en combattant la révolution;

supérieur dans l'intelligence des conditions générales de la société,

mais ne comprenant qu'imparfaitement, dirai-je grossièrement, les

besoins moraux de la nature humaine, et tantôt leur donnant satisfaction

avec un bon sens sublime, tantôt les méconnaissant et les offensant avec

un orgueil impie. Qui eût pu croire que le même homme qui avait fait le

Concordat et rouvert en France les églises enlèverait le pape de Rome

et le retiendrait prisonnier à Fontainebleau? C'est trop de maltraiter

également les philosophes et les chrétiens, la raison et la foi. Entre

les grands hommes ses pareils, Napoléon a été le plus nécessaire à son

temps, car nul n'a fait si promptement ni avec tant d'éclat succéder

l'ordre à l'anarchie, mais aussi le plus chimérique en vue de l'avenir,

car après avoir possédé la France et l'Europe, il a vu l'Europe le

chasser, même de la France, et son nom demeurera plus grand que ses

oeuvres, dont les plus brillantes, ses conquêtes, ont tout à coup et

entièrement disparu avec lui. En rendant hommage à sa grandeur, je ne

regrette pas de ne l'avoir appréciée que tard et quand il n'était plus;

il y avait pour moi, sous l'Empire, trop d'arrogance dans la force et

trop de dédain du droit, trop de révolution et trop peu de liberté.

Ce n'est pas que je fusse, à cette époque, très-préoccupé de la

politique, ni très-impatient que la liberté m'en ouvrît l'accès. Je

vivais dans la société de l'opposition, mais d'une opposition qui ne

ressemblait guère à celle que nous avons vue et faite pendant trente

ans. C'étaient les débris du monde philosophique et de l'aristocratie

libérale du XVIIIe siècle, les derniers représentants de ces salons qui

avaient librement pensé à tout, parlé de tout, mis tout en question,

tout espéré et tout promis, par mouvement et plaisir d'esprit plutôt

que par aucun dessein d'intérêt et d'ambition. Les mécomptes et les

désastres de la Révolution n'avaient point fait abjurer aux survivants

de cette brillante génération leurs idées et leurs désirs; ils restaient

sincèrement libéraux, mais sans prétentions pressantes, et avec la

réserve de gens qui ont peu réussi et beaucoup souffert dans leurs

tentatives de réforme et de gouvernement. Ils tenaient à la liberté de

la pensée et de la parole, mais n'aspiraient point à la puissance; ils

détestaient et critiquaient vivement le despotisme, mais sans rien faire

pour le réprimer ou le renverser. C'était une opposition de spectateurs

éclairés et indépendants qui n'avaient aucune chance ni aucune envie

d'intervenir comme acteurs.

Société charmante, dont, après une longue vie de rudes combats, je me

plais à retrouver les souvenirs. M. de Talleyrand me disait un jour:

«Qui n'a pas vécu dans les années voisines de 1789 ne sait pas ce que

c'est que le plaisir de vivre.» Quel puissant plaisir en effet que celui

d'un grand mouvement intellectuel et social qui, loin de suspendre et de

troubler à cette époque la vie mondaine, l'animait et l'ennoblissait

en mêlant de sérieuses préoccupations à ses frivoles passe-temps, qui

n'imposait encore aux hommes aucune souffrance, aucun sacrifice, et leur

ouvrait pourtant les plus brillantes perspectives! Le XVIIIe siècle a

été certainement le plus tentateur et le plus séducteur des siècles, car

il a promis à la fois satisfaction à toutes les grandeurs et à toutes

les faiblesses de l'humanité; il l'a en même temps élevée et énervée,

flattant tour à tour ses plus nobles sentiments et ses plus terrestres

penchants, l'enivrant d'espérances sublimes et la berçant de molles

complaisances. Aussi a-t-il fait pêle-mêle des utopistes et des

égoïstes, des fanatiques et des sceptiques, des enthousiastes et des

incrédules moqueurs, enfants très-divers du même temps, mais tous

charmés de leur temps et d'eux-mêmes, et jouissant ensemble de leur

commune ivresse à la veille du chaos. Quand j'entrai dans le monde en

1807, le chaos avait depuis longtemps éclaté; l'enivrement de 1789 avait

bien complètement disparu; la société, tout occupée de se rasseoir,

ne songeait plus à s'élever en s'amusant; les spectacles de la force

avaient remplacé pour elle les élans vers la liberté. La sécheresse, la

froideur, l'isolement des sentiments et des intérêts personnels, c'est

le train et l'ennui ordinaires du monde; la France, lasse d'erreurs et

d'excès étranges, avide d'ordre et de bon sens commun, retombait dans

cette ornière. Au milieu de la réaction générale, les fidèles héritiers

des salons lettrés du XVIIIe siècle y demeuraient seuls étrangers; seuls

ils conservaient deux des plus nobles et plus aimables dispositions

de leur temps, le goût désintéressé des plaisirs de l'esprit et cette

promptitude à la sympathie, cette curiosité bienveillante et empressée,

ce besoin de mouvement moral et de libre entretien, qui répandent sur

les relations sociales tant de fécondité et de douceur.

J'en fis, pour mon propre compte, une heureuse épreuve. Amené dans cette

société par un incident de ma vie privée, j'y arrivais très-jeune,

parfaitement obscur, sans autre titre qu'un peu d'esprit présumé,

quelque instruction et un goût très-vif pour les plaisirs nobles,

les lettres et la bonne compagnie. Je n'y apportais pas des idées en

harmonie avec celles que j'y trouvais; j'avais été élevé à Genève, dans

des sentiments très-libéraux, mais dans des habitudes austères et des

croyances pieuses, en réaction contre la philosophie du XVIIIe siècle

plutôt qu'en admiration de ses oeuvres et de son influence. Depuis que

je vivais à Paris, la philosophie et la littérature allemandes étaient

mon étude favorite; je lisais Kant et Klopstock, Herder et Schiller,

beaucoup plus que Condillac et Voltaire. M. Suard, l'abbé Morellet, le

marquis de Boufflers, les habitués des salons de Mme d'Houdetot et de

Mme de Rumford, qui m'accueillaient avec une extrême bonté, souriaient

et s'impatientaient quelquefois de mes traditions chrétiennes et de mon

enthousiasme germanique; mais au fond cette diversité de nos idées et de

nos habitudes était pour moi, dans leur société, une cause d'intérêt et

de faveur plutôt que de mauvais vouloir ou seulement d'indifférence. Ils

me savaient aussi sincèrement attaché qu'eux-mêmes à la liberté et à

l'honneur de l'intelligence humaine, et j'avais pour eux quelque chose

de nouveau et d'indépendant qui leur inspirait de l'estime et de

l'attrait. Ils m'ont, à cette époque, constamment soutenu de leur

amitié et de leur influence, sans jamais prétendre à me gêner dans nos

dissentiments. J'ai appris d'eux plus que de personne à porter dans

la pratique de la vie cette large équité et ce respect de la liberté

d'autrui qui sont le devoir et le caractère de l'esprit vraiment

libéral.

En toute occasion, cette généreuse disposition se déployait. En 1809, M.

de Chateaubriand publia _les Martyrs_. Le succès en fut d'abord pénible

et très-contesté. Parmi les disciples du XVIIIe siècle et de Voltaire,

la plupart traitaient M. de Chateaubriand en ennemi, et les plus modérés

lui portaient peu de faveur. Ils ne goûtaient pas ses idées, même quand

ils ne croyaient pas devoir les combattre, et sa façon d'écrire choquait

leur goût dénué d'imagination et plus fin que grand. Ma disposition

était toute contraire; j'admirais passionnément M. de Chateaubriand,

idées et langage; ce beau mélange de sentiment religieux et d'esprit

romanesque, de poésie et de polémique morale, m'avait si puissamment

ému et conquis que, peu après mon arrivée à Paris, en 1806, une de

mes premières fantaisies littéraires avait été d'adresser à M. de

Chateaubriand une très-médiocre épître en vers dont il s'empressa de me

remercier en prose artistement modeste et polie. Sa lettre flatta

ma jeunesse, et _les Martyrs_ redoublèrent mon zèle. Les voyant si

violemment attaqués, je résolus de les défendre dans _le Publiciste_, où

j'écrivais quelquefois; et quoique fort éloigné d'approuver tout ce

que j'en pensais, M. Suard, qui dirigeait ce journal, se prêta

complaisamment à mon désir. J'ai connu très-peu d'hommes d'un naturel

aussi libéral et aussi doux, quoique d'un esprit minutieusement délicat

et difficile. Il trouvait dans le talent de M. de Chateaubriand plus à

critiquer qu'à louer; mais c'était du talent, un grand talent, et à ce

titre il restait pour lui bienveillant, quoique toujours et finement

moqueur. C'était de plus un talent plein d'indépendance, engagé dans

l'opposition et en butte à la redoutable humeur du pouvoir impérial:

autres mérites auxquels M. Suard portait beaucoup d'estime. Il me laissa

donc, dans le _le Publiciste_, libre carrière, et j'y pris parti pour

_les Martyrs_ contre leurs détracteurs.

M. de Chateaubriand en fut très-touché et s'empressa de me le témoigner.

Mes articles devinrent entre nous l'objet d'une correspondance

qu'aujourd'hui encore je ne relis pas sans plaisir[1]. Il m'expliquait

ses intentions et ses raisons dans la composition de son poëme,

discutait avec quelque susceptibilité, et même avec un peu d'humeur

cachée sous sa reconnaissance, les critiques mêlées à mes éloges, et

finissait par me dire: «Au reste, monsieur, vous connaissez les tempêtes

élevées contre mon ouvrage et d'où elles partent. Il y a une autre plaie

qu'on ne montre pas et qui, au fond, est la source de la colère; c'est

ce _Hiéroclès_ qui égorge les chrétiens au nom de la _philosophie_ et de

la _liberté_. Le temps fera justice si mon livre en vaut la peine,

et vous hâterez beaucoup cette justice en publiant vos articles,

dussiez-vous les changer et les mutiler jusqu'à un certain point.

Montrez-moi mes fautes, monsieur; je les corrigerai. Je ne méprise que

les critiques aussi bas dans leur langage que dans les raisons secrètes

qui les font parler. Je ne puis trouver la raison et l'honneur dans la

bouche de ces saltimbanques littéraires aux gages de la police, qui

dansent dans le ruisseau pour amuser les laquais...

[Note 1: J'insère dans les _Pièces historiques_, placées à la fin de

ce volume, trois des lettres que M. de Chateaubriand m'écrivit à cette

époque et à ce sujet. (_Pièces historiques_, n° I.)]

Je ne renonce point à l'espoir d'aller vous chercher, ni à vous recevoir

dans mon ermitage: les honnêtes gens doivent, surtout à présent, se

réunir pour se consoler; les idées généreuses et les sentiments élevés

deviennent tous les jours si rares qu'on est trop heureux quand on les

retrouve... Agréez de nouveau, je vous en prie, l'assurance de ma haute

considération, de mon dévouement sincère, et, si vous le permettez,

d'une amitié que nous commençons sous les auspices de la franchise et de

l'honneur.»

Entre M. de Chateaubriand et moi, la franchise et l'honneur ont

persisté, à coup sûr, à travers nos luttes politiques; mais l'amitié n'y

a pas survécu. Lien trop beau pour ne pas être rare, et dont il ne faut

pas prononcer si vite le nom.

Quand on a vécu sous un régime de vraie et sérieuse liberté, on a

quelque envie et quelque droit de sourire en voyant ce qui, dans

d'autres temps, a pu passer pour des actes d'opposition factieuse selon

les uns, courageuse selon les autres. En août 1807, dix-huit mois avant

la publication des _Martyrs_, je m'arrêtai quelques jours en Suisse en

allant voir ma mère à Nîmes, et dans le confiant empressement de

ma jeunesse, aussi curieux des grandes renommées qu'encore inconnu

moi-même, j'écrivis à madame de Staël pour lui demander l'honneur de

la voir. Elle m'invita à dîner à Ouchy, près de Lausanne, où elle se

trouvait alors. J'étais assis à côté d'elle; je venais de Paris; elle me

questionna sur ce qui s'y passait, ce qu'on y disait, ce qui occupait le

public et les salons. Je parlai d'un article de M. de Chateaubriand dans

le _Mercure_ qui faisait du bruit au moment de mon départ. Une phrase

surtout m'avait frappé, et je la citai textuellement, car elle s'était

gravée dans ma mémoire: «Lorsque, dans le silence de l'abjection,

l'on n'entend plus retentir que la chaîne de l'esclave et la voix du

délateur, lorsque tout tremble devant le tyran et qu'il est aussi

dangereux d'encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, l'historien

paraît chargé de la vengeance des peuples. C'est en vain que Néron

prospère; Tacite est déjà né dans l'Empire; il croît inconnu auprès des

cendres de Germanicus, et déjà l'intègre Providence a livré à un enfant

obscur la gloire du maître du monde.» Mon accent était sans doute ému et

saisissant, comme j'étais ému et saisi moi-même; madame de Staël me

prit vivement par le bras en me disant: «Je suis sûre que vous

joueriez très-bien la tragédie; restez avec nous et prenez place dans

_Andromaque_.» C'était là, chez elle, le goût et l'amusement du moment.

Je me défendis de sa bienveillante conjecture, et la conversation revint

à M. de Chateaubriand et à son article, qu'on admira beaucoup en s'en

inquiétant un peu. On avait raison d'admirer, car la phrase était

vraiment éloquente, et aussi de s'inquiéter, car le _Mercure_ fut

supprimé précisément à cause de cette phrase. Ainsi l'empereur Napoléon,

vainqueur de l'Europe et maître absolu de la France, ne croyait pas

pouvoir souffrir qu'on dît que son historien futur naîtrait peut-être

sous son règne, et se tenait pour obligé de prendre l'honneur de Néron

sous sa garde. C'était bien la peine d'être un si grand homme pour avoir

de telles craintes à témoigner et de tels clients à protéger!

Les esprits élevés et un peu susceptibles pour le compte de la dignité

humaine avaient bien raison de ne pas goûter ce régime, et de prévoir

qu'il ne fonderait ni le bonheur, ni la grandeur durable de la France;

mais il paraissait, à cette époque, si bien établi dans le sentiment

général du pays, on était si convaincu de sa force, on pensait si peu

à toute autre chance d'avenir, que, même dans cette région haute et

étroite où l'esprit d'opposition dominait, on trouvait parfaitement

simple que les jeunes gens entrassent à son service, seule carrière

publique qui leur fût ouverte. Une femme d'un esprit très-distingué et

d'un noble coeur, qui me portait quelque amitié, madame de Rémusat se

prit du désir de me faire nommer auditeur au Conseil d'État; son cousin,

M. Pasquier, alors préfet de police et que je rencontrais quelquefois

chez elle, s'y employa de très-bonne grâce; et, de l'avis de mes plus

intimes amis, je ne repoussai point cette proposition, quoique, au fond

de l'âme, elle me causât quelque trouble. C'était au ministère des

affaires étrangères qu'on avait le projet de me faire attacher.

M. Pasquier parla de moi au duc de Bassano, alors ministre de ce

département, et au comte d'Hauterive, directeur des Archives. Le duc

de Bassano me fit appeler. Je vis aussi M. d'Hauterive, esprit fécond,

ingénieux et bienveillant pour les jeunes gens disposés aux fortes

études. Pour m'essayer, ils me chargèrent de rédiger un mémoire sur une

question dont l'Empereur était ou voulait paraître préoccupé, l'échange

des prisonniers français détenus en Angleterre contre les prisonniers

anglais retenus en France. De nombreux documents me furent remis à ce

sujet. Je fis le mémoire, et ne doutant pas que l'Empereur ne voulût

sérieusement l'échange, je mis soigneusement en lumière les principes

du droit des gens qui le commandaient et les concessions mutuelles qui

devaient le faire réussir. Je portai mon travail au duc de Bassano. J'ai

lieu de présumer que je m'étais mépris sur son véritable objet, et que

l'empereur Napoléon, regardant les prisonniers anglais qu'il avait en

France comme plus considérables que les Français détenus en Angleterre,

et croyant que le nombre de ces derniers était pour le gouvernement

anglais une charge incommode, n'avait au fond nulle intention

d'accomplir l'échange. Quoi qu'il en soit, je n'entendis plus parler de

mon mémoire ni de ma nomination. Je me permets de dire que j'en eus peu

de regret.

Une autre carrière s'ouvrit bientôt pour moi qui me convenait mieux, car

elle était plus étrangère au gouvernement. Mes premiers travaux, surtout

mes _Notes critiques_ sur l'_Histoire de la décadence et de la chute de

l'Empire romain_, de Gibbon, et les _Annales de l'éducation_, recueil

périodique où j'avais abordé quelques-unes des grandes questions

d'éducation publique et privée, avaient obtenu, de la part des hommes

sérieux, quelque attention[2]. Avec une bienveillance toute spontanée,

M. de Fontanes, alors grand maître de l'Université, me nomma professeur

adjoint à la chaire d'histoire qu'occupait M. de Lacretelle dans la

Faculté des lettres de l'académie de Paris; et peu après, avant que

j'eusse commencé mon enseignement, et comme s'il eût cru n'avoir pas

assez fait pour m'attacher fortement à l'Université, il divisa la chaire

en deux et me nomma professeur titulaire d'histoire moderne, avec

dispense d'âge, car je n'avais pas encore vingt-cinq ans. J'ouvris mon

cours au collége du Plessis, en présence des élèves de l'École

normale et d'un public peu nombreux, mais avide d'étude, de mouvement

intellectuel, et pour qui l'histoire moderne, même remontant à ses

plus lointaines sources, aux Barbares conquérants de l'empire romain,

semblait avoir un intérêt pressant et presque Contemporain.

[Note 2: Je publie, dans les _Pièces historiques_ placées à la fin de ce

volume, une lettre que le comte de Lally-Tolendal m'écrivit de Bruxelles

à propos des _Annales de l'éducation_, et dans laquelle le caractère

et de l'homme et du temps se montre avec un aimable abandon. (_Pièces

historiques_, n° II.)]

Ce n'était point là, de la part de M. de Fontanes, simplement un acte

de bienveillance attirée sur moi par quelques pages de moi qu'il avait

lues, ou quelques propos favorables qu'il avait entendus à mon sujet.

Ce lettré épicurien, devenu puissant et le favori intellectuel du

plus puissant souverain de l'Europe, aimait toujours les lettres pour

elles-mêmes et d'un sentiment aussi désintéressé que sincère; le beau le

touchait comme aux jours de sa jeunesse et de ses poétiques travaux.

Et ce qui est plus rare encore, ce courtisan raffiné_ d'un despote

glorieux, cet orateur officiel qui se tenait pour satisfait quand il

avait prêté à la flatterie un noble langage, honorait, quand il la

rencontrait, une indépendance plus sérieuse et prenait plaisir à le lui

témoigner. Peu après m'avoir nommé, il m'invita à dîner à sa maison de

campagne, à Courbevoie; assis près de lui à table, nous causâmes des

études, des méthodes d'enseignement, des lettres classiques et modernes,

vivement, librement, comme d'anciennes connaissances et presque comme

des compagnons de travail. La conversation tomba sur les poëtes latins

et leurs commentateurs; je parlai avec éloge de la grande édition de

Virgile par Heyne, le célèbre professeur de l'Université de Goettingue,

et du mérite de ses dissertations. M. de Fontanes attaqua brusquement

les savants allemands; selon lui, ils n'avaient rien découvert, rien

ajouté aux anciens commentaires, et Heyne n'en savait pas plus, sur

Virgile et sur l'antiquité, que le père La Rue. Il était plein d'humeur

contre la littérature allemande en général, philosophes, poëtes,

historiens ou philologues, et décidé à ne pas les croire dignes de son

attention. Je les défendis avec la confiance de ma conviction et de ma

jeunesse, et M. de Fontanes, se tournant vers son autre voisin, lui dit

en souriant: «Ces protestants, on ne les fait jamais céder.» Mais

loin de m'en vouloir de mon obstination, il se plaisait évidemment au

contraire dans la franchise de ce petit débat. Sa tolérance pour mon

indépendance fut mise un peu plus tard à une plus délicate épreuve.

Quand j'eus à commencer mon cours, en décembre 1812, il me parla de mon

discours d'ouverture et m'insinua que j'y devrais mettre une ou deux

phrases à l'éloge de l'Empereur; c'était l'usage, me dit-il, surtout à

la création d'une chaire nouvelle, et l'Empereur se faisait quelquefois

rendre compte par lui de ces séances. Je m'en défendis; je ne voyais

à cela, lui dis-je, point de convenance générale; j'avais à faire

uniquement de la science devant un public d'étudiants; je ne pouvais

être obligé d'y mêler de la politique, et de la politique contre mon

opinion: «Faites comme vous voudrez, me dit M. de Fontanes, avec un

mélange visible d'estime et d'embarras; si on se plaint de vous, on s'en

prendra à moi; je nous défendrai, vous et moi, comme je pourrai[3].»

[Note 3: Malgré ses imperfections, que personne ne sentira plus que moi,

on ne lira peut-être pas sans quelque intérêt ce discours, ma première

leçon d'histoire et ma première parole publique, et qui est resté enfoui

dans les archives de la Faculté des lettres, depuis le jour où il y fut

prononcé, il y a quarante-cinq ans. Je le joins aux _Pièces historiques_

(n° III).]

Il faisait acte de clairvoyance et de bon sens autant que d'esprit

généreux en renonçant si vite et de si bonne grâce à l'exigence qu'il

m'avait témoignée. Pour le maître qu'il servait, l'opposition de la

société où je vivais n'avait point d'importance pratique ni prochaine;

c'était une pure opposition de pensée et de conversation, sans dessein

précis, sans passion efficace, grave pour la longue vue du philosophe,

mais indifférente à l'action du politique, et disposée à se contenter

longtemps de l'indépendance des idées et des paroles dans l'inaction de

la vie.

En entrant dans l'Université, je me trouvai en contact avec une autre

opposition, moins apparente, mais plus sérieuse sans être, pour le

moment, plus active. M. Royer-Collard, alors professeur d'histoire de la

philosophie et doyen de la Faculté des lettres, me prit en prompte et

vive amitié. Nous ne nous connaissions pas auparavant; j'étais beaucoup

plus jeune que lui; il vivait loin du monde, n'entretenant qu'un petit

nombre de relations intimes; nous fûmes nouveaux et attrayants l'un pour

l'autre. C'était un homme, non pas de l'ancien régime, mais de l'ancien

temps, que la Révolution avait développé sans le dominer, et qui la

jugeait avec une sévère indépendance, principes, actes et personnes,

sans déserter sa cause primitive et nationale. Esprit admirablement

libre et élevé avec un ferme bon sens, plus original qu'inventif, plus

profond qu'étendu, plus capable de mener loin une idée que d'en combiner

plusieurs, trop préoccupé de lui-même, mais singulièrement puissant sur

les autres par la gravité impérieuse de sa raison et par son habileté

à répandre, sur des formes un peu solennelles, l'éclat imprévu d'une

imagination forte excitée par des impressions très-vives. Avant d'être

appelé à enseigner la philosophie, il n'en avait pas fait une étude

spéciale, ni le but principal de ses travaux, et dans nos vicissitudes

politiques de 1789 à 1814, il n'avait jamais joué un rôle important, ni

hautement épousé aucun parti. Mais il avait reçu dans sa jeunesse, sous

l'influence des traditions de Port-Royal, une forte éducation classique

et chrétienne; et après la _Terreur_, sous le régime du Directoire, il

était entré dans le petit comité royaliste qui correspondait avec Louis

XVIII, non pour conspirer, mais pour éclairer ce prince sur le véritable

état du pays, et lui donner des conseils aussi bons pour la France que

pour la maison de Bourbon, si la maison de Bourbon et la France devaient

se retrouver un jour. Il était donc décidément spiritualiste en

philosophie et royaliste en politique; restaurer l'âme dans l'homme et

le droit dans le gouvernement, telle était, dans sa modeste vie, sa

grande pensée: «Vous ne pouvez pas croire, m'écrivait-il en 1823, que

j'aie jamais pris le mot _Restauration_ dans le sens étroit et borné

d'un fait particulier; mais j'ai regardé et je regarde encore ce fait

comme l'expression d'un certain système de société et de gouvernement,

et comme la condition, dans les circonstances de la France, de l'ordre,

de la justice et de la liberté; tandis que, sans cette condition, le

désordre, la violence, et un despotisme irrémédiable, né des choses

et non des hommes, sont la conséquence nécessaire de l'esprit et des

doctrines politiques de la révolution.» Passionnément pénétré de cette

idée, philosophe agressif et politique expectant, il luttait avec

succès, dans sa chaire, contre l'école matérialiste du XVIIIe siècle, et

suivait du fond de son cabinet, avec anxiété mais non sans espoir, les

chances du jeu terrible où Napoléon jouait tous les jours son empire.

Par ses grands instincts, Napoléon était spiritualiste; les hommes de

son ordre ont des éclairs de lumière et des élans de pensée qui leur

entr'ouvrent la sphère des hautes vérités. Dans ses bons moments, le

spiritualisme renaissant sous son règne, et sapant le matérialisme du

dernier siècle, lui était sympathique et agréable. Mais le despote avait

de prompts retours qui l'avertissaient qu'on n'élève pas les âmes sans

les affranchir, et la philosophie spiritualiste de M. Royer-Collard

l'offusquait alors autant que l'idéologie sensualiste de M. de Tracy.

C'était de plus un des traits de génie de Napoléon qu'il se souvenait

constamment de ces Bourbons si oubliés, et savait bien que là étaient

ses seuls concurrents au trône de France. Au plus fort de ses grandeurs,

il avait plus d'une fois exprimé cette idée, et elle lui revenait plus

claire et plus pressante quand il sentait approcher le péril. A ce titre

encore, M. Royer-Collard et ses amis, dont il connaissait bien les

sentiments et les relations, lui étaient profondément suspects et

importuns. Non que leur opposition, Napoléon le savait bien aussi, fût

active ni puissante; les événements ne se décidaient pas dans ce petit

cercle; mais là étaient les plus justes pressentiments de l'avenir et

les plus sensés amis du gouvernement futur.

Ils n'avaient entre eux que des conversations bien vagues et à voix

bien basse quand l'Empereur vint donner lui-même à leurs idées une

consistance et une publicité qu'ils étaient loin de prétendre. Lorsqu'il

fit remettre au Sénat et au Corps législatif, réunis le 19 décembre

1813, quelques-unes des pièces de ses négociations avec les puissances

coalisées, en provoquant la manifestation de leurs sentiments à ce

sujet, s'il avait eu le sincère dessein de faire la paix, ou de

convaincre sérieusement la France que, si la paix ne se faisait pas,

ce n'était point par l'obstination de sa volonté conquérante, il eût

trouvé, à coup sûr, dans ces deux corps, quelque énervés qu'ils fussent,

un énergique et populaire appui. Je voyais souvent, et assez intimement,

trois des cinq membres de la commission du Corps législatif, MM.

Maine-Biran, Gallois et Raynouard, et par eux je connaissais bien les

dispositions des deux autres, MM. Laîné et Flaugergues. M. Maine-Biran,

qui faisait partie, avec M. Royer-Collard et moi, d'une petite réunion

philosophique où nous causions librement de toutes choses, nous tenait

au courant de ce qui se passait dans la commission et dans le Corps

législatif lui-même. Quoique royaliste d'origine (il avait été dans sa

jeunesse garde du corps de Louis XVI), il était étranger à tout parti et

à toute intrigue, consciencieux jusqu'au scrupule, timide même quand sa

conscience ne lui commandait pas absolument le courage, peu politique

par goût, et en tout cas fort éloigné de prendre jamais une résolution

extrême, ni aucune initiative d'action. M. Gallois, homme du monde et

d'étude, libéral modéré de l'école philosophique du XVIIIe siècle,

s'occupait plus de soigner sa bibliothèque que de rechercher une

importance publique, et voulait s'acquitter dignement envers son pays

sans troubler les sereines habitudes de sa vie. Plus vif de manières

et de langage, comme Provençal et comme poëte, M. Raynouard n'était

cependant pas d'humeur aventureuse, et ses plaintes rudes disait-on,

contre les abus tyranniques de l'administration impériale, n'auraient

pas empêché qu'il ne se contentât de ces satisfactions tempérées qui,

dans le présent, sauvent l'honneur et donnent l'espoir pour l'avenir. M.

Flaugergues, honnête républicain qui avait pris le deuil à la mort de

Louis XVI, roide d'esprit et de caractère, était capable de résolutions

énergiques, mais solitaires, et influait peu sur ses collègues,

quoiqu'il parlât beaucoup. M. Laîné, au contraire, avait le coeur chaud

et sympathique sous des formes tristes, et l'esprit élevé sans beaucoup

d'originalité ni de force; sa parole était pénétrante et saisissante

quand il était lui-même vivement ému; républicain jadis, mais resté

simplement partisan généreux des idées et des sentiments de liberté,

il fut promptement adopté comme le premier homme de la commission et

accepta sans hésiter d'être son organe. Mais il n'avait, comme ses

collègues, point d'hostilité préméditée, ni d'engagement secret contre

l'Empereur; ils ne voulaient tous que lui porter l'expression sérieuse

du voeu de la France, au dehors pour une politique sincèrement

pacifique, au dedans pour le respect des droits publics et l'exercice

légal du pouvoir. Leur rapport ne fut que l'expression modérée de ces

modestes sentiments. Avec de tels hommes, animés de telles vues, il

était aisé de s'entendre; Napoléon ne voulut pas même écouter. On sait

comment il fit tout à coup supprimer le rapport, ajourna le Corps

législatif, et avec quel emportement à la fois calculé et brutal il

traita, en les recevant le 1er janvier 1814, les députés et leurs

commissaires: «Qui êtes-vous pour m'attaquer? C'est moi qui suis le

représentant de la nation. S'en prendre à moi, c'est s'en prendre à

elle. J'ai un titre et vous n'en avez pas... M. Laîné, votre rapporteur,

est un méchant homme, qui correspond avec l'Angleterre par l'entremise

de l'avocat Desèze. Je le suivrai de l'oeil. M. Raynouard est un

menteur.» En faisant communiquer à la commission les pièces de la

négociation, Napoléon avait interdit à son ministre des affaires

étrangères, le duc de Vicence, d'y placer celle qui faisait connaître à

quelles conditions les puissances alliées étaient prêtes à traiter,

ne voulant, lui, s'engager à aucune base de paix. Son ministre de

la police, le duc de Rovigo, se chargea de pousser jusqu'au bout

l'indiscrétion de sa colère: «Vos paroles sont bien imprudentes, dit-il

aux membres de la commission, quand il y a un Bourbon à cheval.» Ainsi,

dans la situation la plus extrême, sous le coup des plus éclatants

avertissements de Dieu et des hommes, le despote aux abois faisait

parade de pouvoir absolu; le conquérant vaincu laissait voir que les

négociations n'étaient pour lui qu'un moyen d'attendre les retours

des chances de la guerre; et le chef ébranlé de la dynastie nouvelle

proclamait lui-même que l'ancienne dynastie était là, prête à lui

succéder.

Le jour était venu où la gloire même ne répare plus les fautes qu'elle

couvre encore. La campagne de 1814, ce chef-d'oeuvre continu d'habileté

et d'héroïsme du chef comme des soldats, n'en porta pas moins

l'empreinte de la fausse pensée et de la fausse situation de l'Empereur.

Il flotta constamment entre la nécessité de couvrir Paris et sa passion

de reconquérir l'Europe, voulant sauver à la fois son trône et son

ambition, et changeant à chaque instant de tactique, selon que le péril

fatal ou la chance favorable lui semblait l'emporter. Dieu vengeait la

justice et le bon sens en condamnant le génie qui les avait tant bravés

à succomber dans l'hésitation et le tâtonnement, sous le poids de ses

inconciliables désirs et de ses impossibles volontés.

Pendant que Napoléon usait dans cette lutte suprême les restes de sa

fortune et de sa puissance, il ne lui vint d'aucun point de la France,

ni de Paris, ni des départements, et pas plus de l'opposition que

du public, aucune traverse, aucun obstacle. Il n'y avait point

d'enthousiasme pour sa défense et peu de confiance dans son succès; mais

personne ne tentait rien contre lui; des conversations malveillantes,

quelques avertissements préparatoires, quelques allées et venues à

raison de l'issue qu'on entrevoyait, c'était là tout. L'Empereur

agissait en pleine liberté et avec toute la force que comportaient son

isolement et l'épuisement moral et matériel du pays. On n'a jamais vu

une telle inertie publique au milieu de tant d'anxiété nationale, ni

des mécontents s'abstenant à ce point de toute action, ni des agents si

empressés à désavouer leur maître en restant si dociles à le servir.

C'était une nation de spectateurs harassés, qui avaient perdu toute

habitude d'intervenir eux-mêmes dans leur propre sort, et qui ne

savaient quel dénoûment ils devaient désirer ou craindre à ce drame

terrible dont ils étaient l'enjeu.

Je me lassai de rester immobile à ma place devant ce spectacle, et ne

prévoyant pas quand ni comment il finirait, je résolus, vers le milieu

de mars, d'aller à Nîmes passer quelques semaines auprès de ma mère

que je n'avais pas vue depuis longtemps. J'ai encore devant les yeux

l'aspect de Paris, entre autres de la rue de Rivoli que l'on commençait

alors à construire, quand je la traversai le matin de mon départ: point

d'ouvriers, point de mouvement, des matériaux entassés sans emploi, des

échafaudages déserts, des constructions abandonnées faute d'argent, de

bras et de confiance, des ruines neuves. Partout, dans la population,

un air de malaise et d'oisiveté inquiète, comme de gens à qui manquent

également le travail et le repos. Pendant mon voyage, sur les routes,

dans les villes et dans les campagnes, même apparence d'inaction et

d'agitation, même appauvrissement visible du pays; beaucoup plus de

femmes et d'enfants que d'hommes; de jeunes conscrits tristement

en marche pour leur corps; des malades et des blessés refluant à

l'intérieur; une nation mutilée et exténuée. Et à côté de cette détresse

matérielle, une grande perplexité morale, le trouble de sentiments

contraires, le désir ardent de la paix et la haine violente de

l'étranger; des alternatives, envers Napoléon, d'irritation et de

sympathie, tantôt maudit comme l'auteur de tant de souffrances, tantôt

célébré comme le défenseur de la patrie et le vengeur de ses injures. Et

ce qui me frappait comme un mal bien grave, quoique je fusse loin d'en

mesurer dès lors toute la portée, c'était la profonde inégalité de ces

sentiments divers dans les diverses classes de la population. Au sein

des classes aisées et éclairées, le désir de la paix, le dégoût des

exigences et des aventures du despotisme impérial, la prévoyance

raisonnée de sa chute et les perspectives d'un autre régime politique

dominaient évidemment. Le peuple, au contraire, ne sortait par moments

de sa lassitude que pour se livrer à ses colères patriotiques et à ses

souvenirs révolutionnaires; le régime impérial l'avait discipliné sans

le réformer; les apparences étaient calmes, mais au fond on eût pu dire

des masses populaires, comme des émigrés, qu'elles n'avaient rien oublié

ni rien appris. Point d'unité morale dans le pays; point de pensée ni de

passion commune, malgré l'expérience et le malheur communs. La nation

était presque aussi aveuglément et aussi profondément divisée dans sa

langueur qu'elle l'avait été naguère dans ses emportements.

J'entrevoyais ces mauvais symptômes; mais j'étais jeune et bien plus

préoccupé des espérances de l'avenir que de ses périls. J'appris bientôt

à Nîmes les événements accomplis à Paris; M. Royer-Collard m'écrivit

pour me presser de revenir; je partis sur-le-champ, et peu de jours

après mon arrivée, je fus nommé secrétaire général du ministère de

l'intérieur, que le Roi venait de confier à l'abbé de Montesquiou.

CHAPITRE II.

LA RESTAURATION.

Mes sentiments en entrant dans la vie publique.--Vraie cause et vrai

caractère de la Restauration.--Faute capitale du Sénat impérial.--La

Charte s'en ressent.--Objections diverses à la Charte.--Pourquoi elles

furent vaines.--Ministère du roi Louis XVIII.--Inaptitude des principaux

ministres au gouvernement constitutionnel.--M. de Talleyrand.--L'abbé

de Montesquiou.--M. de Blacas.--Louis XVIII.--Principales affaires

auxquelles j'ai pris part à cette époque.--Présentation aux Chambres de

l'exposé de la situation du royaume.--Loi sur la presse.--Ordonnance

pour la réforme de l'instruction publique.--État du gouvernement et

du pays.--Leur inexpérience commune.--Effets du régime de

liberté.--Appréciation du mécontentement public et des complots.--Mot de

Napoléon sur la facilité de son retour.

(1814-1815.)

Je n'hésitai point à entrer, sous de tels auspices, dans les affaires.

Aucun engagement antérieur, aucun motif personnel ne me portaient vers

la Restauration. Je suis de ceux que l'élan de 1789 a élevés et qui ne

consentiront point à descendre. Mais si je ne tiens à l'ancien régime

par aucun intérêt, je n'ai jamais ressenti contre l'ancienne France

aucune amertume. Né bourgeois et protestant, je suis profondément dévoué

à la liberté de conscience, à l'égalité devant la loi, à toutes les

grandes conquêtes de notre ordre social. Mais ma confiance dans ces

conquêtes est pleine et tranquille, et je ne me crois point obligé,

pour servir leur cause, de considérer la maison de Bourbon, la noblesse

française et le clergé catholique comme des ennemis. Il n'y a plus

maintenant que des forcenés qui crient: «A bas les nobles! à bas les

prêtres!» Pourtant bien des gens honnêtes et sensés, et qui désirent

ardemment que les révolutions finissent, ont encore au fond du coeur

quelques restes des sentiments auxquels ce cri répond. Qu'ils y

prennent garde: ces sentiments sont essentiellement révolutionnaires et

antisociaux; l'ordre ne se rétablira point tant que les honnêtes gens

les laisseront passer avec une secrète complaisance. J'entends cet ordre

vrai et durable dont, pour durer elle-même et prospérer, toute grande

société a besoin. Les intérêts et les droits conquis de nos jours ont

pris rang dans la France, dont ils font désormais la vie et la force;

mais parce qu'elle est pleine d'éléments nouveaux, la société française

n'est pas nouvelle; elle ne peut pas plus renier ce qu'elle a été jadis

que renoncer à ce qu'elle est aujourd'hui; elle établirait dans son sein

le trouble et l'abaissement continus si elle demeurait hostile à sa

propre histoire. L'histoire, c'est la nation, c'est la patrie à travers

les siècles. Pour moi, j'ai toujours porté, aux faits et aux noms qui

ont tenu une grande place dans notre destinée, un respect affectueux; et

tout homme nouveau que je suis, quand le roi Louis XVIII est rentré la

Charte à la main, je ne me suis point senti irrité ni humilié d'avoir à

jouir de nos libertés, ou à les défendre, sous l'ancienne race des rois

de France, et en commun avec tous les Français, nobles ou bourgeois,

dussent leurs anciennes rivalités être encore quelque temps une source

de méfiance et d'agitation.

Les étrangers! leur souvenir a été la plaie de la Restauration et le

cauchemar de la France sous son empire. Sentiment bien légitime en soi!

La passion jalouse de l'indépendance et de la gloire nationales double

la force des peuples dans les jours prospères et sauve leur dignité dans

les revers. S'il avait plu à Dieu de me jeter dans les rangs des soldats

de Napoléon, peut-être cette passion aurait, seule aussi, dominé mon

âme. Placé dans la vie civile, d'autres idées, d'autres instincts m'ont

fait chercher ailleurs que dans la prépotence par la guerre la grandeur

et la force de mon pays. J'ai aimé et j'aime surtout la politique juste

et la liberté sous la loi. J'en désespérais avec l'Empire; je les

espérai de la Restauration. On m'a quelquefois reproché de ne pas

m'associer assez vivement aux impressions publiques. Partout où je

les rencontre sincères et fortes, je les respecte et j'en tiens grand

compte; mais je ne me crois point tenu d'abdiquer ma raison pour les

partager, ni de déserter, pour leur plaire, l'intérêt réel et permanent

du pays. C'était vraiment une absurde injustice de s'en prendre à la

Restauration de la présence de ces étrangers que l'ambition insensée de

Napoléon avait seule amenés sur notre sol et que les Bourbons pouvaient

seuls en éloigner par une prompte et sûre paix. Les ennemis de la

Restauration se sont jetés, pour la condamner dès son premier jour, dans

des contradictions étranges: à les en croire, tantôt elle a été imposée

à la France par les baïonnettes ennemies; tantôt personne, en 1814, ne

se souciait d'elle, pas plus l'Europe que la France; quelques vieilles

fidélités, quelques défections soudaines, quelques intrigues égoïstes la

firent seules prévaloir. Puéril aveuglement de l'esprit de parti! Plus

on prouvera qu'aucune volonté générale, aucune grande force, intérieure

ou extérieure, n'appelait et n'a fait la Restauration, plus on mettra

en lumière sa force propre et intime et cette nécessité supérieure qui

détermina l'événement. Je m'étonne toujours que des esprits libres et

distingués s'emprisonnent ainsi dans les subtilités ou les crédulités de

la passion, et n'éprouvent pas le besoin de regarder les choses en face

et de les voir telles qu'elles sont réellement. Dans la redoutable

crise de 1814, le rétablissement de la maison de Bourbon était la

seule solution naturelle et sérieuse, la seule qui se rattachât à des

principes indépendants des coups de la force comme des caprices de la

volonté humaine. On pouvait en concevoir des alarmes pour les intérêts

nouveaux de la société française; mais, sous l'égide d'institutions

mutuellement acceptées, on pouvait aussi en attendre les deux biens dont

la France avait le plus pressant besoin et qui lui manquaient le plus

depuis vingt-cinq ans, la paix et la liberté. Grâce à ce double espoir,

non-seulement la Restauration s'accomplit sans effort; mais, en dépit

des souvenirs révolutionnaires, elle fut promptement et facilement

accueillie de la France. Et la France eut raison, car la Restauration

lui donna en effet la paix et la liberté.

Jamais on n'avait plus parlé de paix en France que depuis vingt-cinq

ans; l'Assemblée constituante avait proclamé: «Plus de conquêtes;» la

Convention nationale célébrait l'union des peuples; l'empereur Napoléon

avait conclu, en quinze ans, plus de traités de paix qu'aucun autre roi.

Jamais la guerre n'avait si souvent éclaté et recommencé; jamais la paix

n'avait été un mensonge si court; les traités n'étaient que des trêves

pendant lesquelles on préparait de nouveaux combats.

Il en était de la liberté comme de la paix: célébrée et promise d'abord

avec enthousiasme, elle avait promptement disparu devant la discorde

civile, sans qu'on cessât de la célébrer et de la promettre; puis, pour

mettre fin à la discorde, on avait mis fin aussi à la liberté. Tantôt

on s'était enivré du mot sans se soucier de la réalité du fait; tantôt,

pour échapper à une fatale ivresse, le fait et le mot avaient été

presque également proscrits et oubliés.

La paix et la liberté réelles revenaient avec la Restauration. La guerre

n'était, pour les Bourbons, ni une nécessité, ni une passion; ils

pouvaient régner sans recourir chaque jour à quelque nouveau déploiement

de forces, à quelque nouvel ébranlement de l'imagination des peuples.

Avec eux, les gouvernements étrangers pouvaient croire et croyaient en

effet à la paix sincère et durable. De même la liberté que la France

recouvrait en 1814 n'était le triomphe ni d'une école philosophique,

ni d'un parti politique; les passions turbulentes, les entêtements

théoriques, les imaginations à la fois ardentes et oisives n'y

trouvaient point la satisfaction de leurs appétits sans règle et sans

frein; c'était vraiment la liberté sociale, c'est-à-dire la jouissance

pratique et légale des droits essentiels à la vie active des citoyens

comme à la dignité morale de la nation.

Quelles seraient les garanties de la liberté et par conséquent de tous

les intérêts que la liberté devait elle-même garantir? Par quelles

institutions s'exerceraient le contrôle et l'influence du pays dans son

gouvernement? C'était là le problème souverain que, le 6 avril 1814,

le Sénat impérial tenta, sans succès, de résoudre par son projet

de constitution, et que, le 4 juin, le roi Louis XVIII résolut

effectivement par la Charte.

On a beaucoup et justement reproché aux sénateurs de 1814 l'égoïsme

avec lequel, en renversant l'Empire, ils s'attribuèrent à eux-mêmes

non-seulement l'intégrité, mais la perpétuité des avantages matériels

dont l'Empire les avait fait jouir. Faute cynique en effet, et de celles

qui décrient le plus les pouvoirs dans l'esprit des peuples, car elles

blessent à la fois les sentiments honnêtes et les passions envieuses. Le

Sénat en commit une autre, moins palpable et plus conforme aux préjugés

du pays, mais encore plus grave à mon sens, et comme méprise politique,

et par ses conséquences. Au même moment où il proclamait le retour

de l'ancienne maison royale, il étala la prétention d'élire le Roi,

méconnaissant ainsi le droit monarchique dont il acceptait l'empire,

et pratiquant le droit républicain en rétablissant la monarchie.

Contradiction choquante entre les principes et les actes, puérile

bravade envers le grand fait auquel on rendait hommage, et déplorable

confusion des droits comme des idées. Évidemment c'était par nécessité,

non par choix, et à raison de son titre héréditaire, non comme l'élu du

jour, qu'on rappelait Louis XVIII au trône de France. Il n'y avait

de vérité, de dignité et de prudence que dans une seule conduite:

reconnaître hautement le droit monarchique dans la maison de Bourbon, et

lui demander de reconnaître hautement à son tour les droits nationaux,

tels que les proclamaient l'état du pays et l'esprit du temps. Cet

aveu et ce respect mutuels des droits mutuels sont l'essence même du

gouvernement libre; c'est en s'y attachant fermement qu'ailleurs la

monarchie et la liberté se sont développées ensemble, et c'est en y

revenant franchement que les rois et les peuples out mis fin à ces

guerres intérieures qu'on appelle des révolutions. Au lieu de cela, le

Sénat, à la fois obstiné et timide, en voulant placer sous le drapeau

de l'élection républicaine la monarchie restaurée, ne fit qu'évoquer le

principe despotique en face du principe révolutionnaire, et susciter

pour rival au droit absolu du peuple le droit absolu du Roi.

La Charte se ressentit de cette impolitique conduite; obstinée et timide

à son tour, et voulant couvrir la retraite de la royauté comme la

révolution avait voulu couvrir la sienne, elle répondit aux prétentions

du régime révolutionnaire par les prétentions de l'ancien régime, et se

présenta comme une pure concession royale, au lieu de se proclamer ce

qu'elle était réellement, un traité de paix après une longue guerre,

une série d'articles nouveaux ajoutés, d'un commun accord, au pacte

d'ancienne union entre la nation et le roi.

Ce fut là contre la Charte, dès qu'elle parut, le grief des libéraux de

la Révolution: leurs adversaires, les hommes de l'ancien régime, lui

adressaient d'autres reproches; les plus fougueux, comme les disciples

de M. de Maistre, ne lui pardonnaient pas son existence même; selon eux,

le pouvoir absolu, seul légitime en soi, convenait seul à la France; les

modérés, comme M. de Villèle dans l'écrit qu'il publia à Toulouse contre

la déclaration de Saint-Ouen, accusaient ce plan de constitution, qui

devint la Charte, d'être une machine d'importation anglaise, étrangère à

l'histoire, aux idées, aux moeurs de la France, «et qui coûterait plus

à établir, disaient-ils, que notre ancienne organisation ne coûterait à

réparer.»

Je ne songe pas à entrer ici, avec les apôtres du pouvoir absolu, dans

une discussion de principes; en ce qui touche la France et notre temps,

l'expérience, une expérience foudroyante leur a répondu. Le pouvoir

absolu ne peut appartenir, parmi nous, qu'à la révolution et à ses

descendants, car eux seuls peuvent, je ne sais pour combien d'années,

rassurer les masses sur leurs intérêts en leur refusant les garanties

de la liberté. Pour la maison de Bourbon et ses partisans, le pouvoir

absolu est impossible; avec eux, la France a besoin d'être libre; elle

n'accepte leur gouvernement qu'en y portant elle-même l'oeil et la main.

Les objections des modérés étaient plus spécieuses. Le gouvernement

établi par la Charte avait, dans ses formes du moins, une physionomie un

peu étrangère. Peut-être aussi pouvait-on dire qu'il supposait dans le

pays un élément aristocratique plus fort et un esprit politique plus

exercé qu'on n'en devait présumer en France. Une autre difficulté plus

cachée, mais réelle, l'attendait; la Charte n'était pas seulement le

triomphe de 1789 sur l'ancien régime; c'était la victoire de l'un

des partis libéraux de 1789 sur ses rivaux comme sur ses ennemis, la

victoire des partisans d'une constitution analogue à la Constitution

anglaise sur les auteurs de la Constitution de 1791 et sur les

républicains aussi bien que sur les défenseurs de l'ancienne monarchie.

Source féconde en hostilités d'amour-propre; base un peu étroite pour un

établissement nouveau dans un grand et vieil État.

Mais toutes ces objections étaient en 1814 de nul poids; la situation

était impérieuse et urgente; il s'agissait de réformer l'ancienne

monarchie en la rétablissant. De tous les systèmes de réforme proposés

ou tentés depuis 1789, celui que la Charte fit prévaloir était le plus

généralement accrédité dans le public comme parmi les politiques de

profession. La controverse n'est pas de mise en de tels moments; les

résolutions qu'adoptent les hommes d'action sont le résumé des idées

communes à la plupart des hommes de sens. La république, c'était la

révolution; la Constitution de 1791, c'était l'impuissance dans le

gouvernement; l'ancienne Constitution française, si on pouvait lui

donner ce nom, avait été trouvée vaine en 1789, également hors d'état de

se maintenir et de se réformer; ce qu'elle avait eu jadis de grand, les

Parlements, les Ordres, les diverses institutions locales étaient si

évidemment impossibles à rétablir, que nul homme sérieux ne songea à le

proposer. La Charte était écrite d'avance dans l'expérience et la pensée

du pays; elle sortit naturellement de l'esprit de Louis XVIII revenant

d'Angleterre comme des délibérations du Sénat secouant le joug de

l'Empire; elle fut l'oeuvre de la nécessité et de la raison du temps.

Prise en elle-même, et en dépit de ses imperfections propres comme des

objections de ses adversaires, la Charte était une machine politique

très-praticable; le pouvoir et la liberté y trouvaient de quoi s'exercer

ou se défendre efficacement, et les ouvriers ont bien plus manqué à

l'instrument que l'instrument aux ouvriers.

Très-divers de caractère et très-inégaux d'esprit et de mérite, les

trois principaux ministres de Louis XVIII à cette époque, M. de

Talleyrand, l'abbé de Montesquiou et M. de Blacas, étaient tous trois

presque également impropres au gouvernement qu'ils étaient chargés de

fonder.

Je ne dis que ce que je pense; mais je ne me tiens point pour obligé de

dire, sur les hommes que je rencontre en passant, tout ce que je pense.

Je ne dois rien à M. de Talleyrand; dans ma vie publique, il m'a même

plutôt desservi que secondé; mais quand on a beaucoup connu un homme

considérable et accepté longtemps avec lui de bons rapports, on se doit

à soi-même, sur son compte, quelque réserve. M. de Talleyrand venait

de déployer dans la crise de la Restauration une sagacité hardie et de

sang-froid, un grand art de prépondérance, et il devait bientôt déployer

à Vienne, dans les affaires de la maison de Bourbon et de la France en

Europe, les mêmes qualités et d'autres encore aussi peu communes et

aussi efficaces. Mais hors d'une crise ou d'un congrès, il n'était

ni habile, ni puissant. Homme de cour et de diplomatie, non de

gouvernement, et moins de gouvernement libre que de tout autre, il

excellait à traiter par la conversation, par l'agrément et l'habile

emploi des relations sociales, avec les individus isolés; mais

l'autorité du caractère, la fécondité de l'esprit, la promptitude de

résolution, la puissance de la parole, l'intelligence sympathique des

idées générales et des passions publiques, tous ces grands moyens

d'action sur les hommes réunis lui manquaient absolument. Il n'avait pas

davantage le goût ni l'habitude du travail régulier et soutenu, autre

condition du gouvernement intérieur. Ambitieux et indolent, flatteur et

dédaigneux, c'était un courtisan consommé dans l'art de plaire et de

servir sans servilité, prêt à tout et capable de toutes les souplesses

utiles à sa fortune en conservant toujours des airs et reprenant au

besoin des allures d'indépendance; politique sans scrupules, indifférent

aux moyens et presque aussi au but pourvu qu'il y trouvât son succès

personnel, plus hardi que profond dans ses vues, froidement courageux

dans le péril, propre aux grandes affaires du gouvernement absolu, mais

à qui le grand air et le grand jour de la liberté ne convenaient point;

il s'y sentait dépaysé et n'y savait pas agir. Il se hâta de sortir des

Chambres et de France pour aller retrouver à Vienne sa société et sa

sphère.

Homme de cour autant que M. de Talleyrand et d'ancien régime bien plus

purement que lui, l'abbé de Montesquiou était plus capable de tenir sa

place dans le régime constitutionnel. Pour le pratiquer à cette époque

d'incertitude, il était en meilleure position. Auprès du Roi et des

royalistes, il se sentait fort; il avait été inébranlablement fidèle à

sa cause, à sa classe, à ses amis, à son maître; il ne craignait pas

qu'on le taxât de révolutionnaire, ni qu'on lui jetât à la tête de

fâcheux souvenirs. Par son désintéressement bien connu et la simplicité

de sa vie, il avait la confiance des honnêtes gens. Il était d'un

caractère ouvert, d'un esprit agréable et abondant, prompt à la

conversation, sans se montrer difficile en interlocuteurs. Il savait

traiter avec les hommes de condition moyenne, quoiqu'un fond de hauteur

et quelquefois même d'impertinence aristocratique perçât dans ses

manières et dans ses paroles; mais les esprits fins s'en apercevaient

seuls; la plupart le trouvaient bon homme et sans prétentions.

Dans les Chambres, il parlait sinon éloquemment, du moins facilement,

spirituellement, et souvent avec une verve agréable. Il aurait pu bien

servir le gouvernement constitutionnel s'il y avait cru et s'il l'avait

aimé; mais il l'acceptait sans foi et sans goût, comme une nécessité

qu'il fallait éluder et amoindrir de son mieux en la subissant. Par

habitude, par déférence pour son parti, ou plutôt pour sa propre

coterie, il revenait sans cesse aux traditions et aux tendances de

l'ancien régime, et il essayait d'y ramener ses auditeurs par des

habiletés superficielles ou par d'assez mauvaises raisons dont il se

payait quelquefois lui-même. Un peu en plaisantant, un peu sérieusement,

il offrit un jour à M. Royer-Collard de lui faire donner par le Roi le

titre de comte: «Comte? lui répondit sur le même ton M. Royer-Collard,

comte vous-même.» L'abbé de Montesquiou sourit un peu tristement à cette

boutade de fierté bourgeoise. Il croyait l'ancien régime vaincu; mais il

eût voulu le faire rajeunir et ressusciter par la société nouvelle. Il

s'y prenait mal en se figurant qu'on pouvait impunément choquer ses

instincts pourvu qu'on ménageât ses intérêts, et qu'elle se laisserait

gagner par des caresses sans sympathie. Homme parfaitement honorable,

d'un coeur plus libéral que ses idées, d'un esprit distingué, éclairé,

naturel avec élégance, mais léger, inconséquent, distrait, peu propre

aux luttes âpres et longues, fait pour plaire, non pour dominer, hors

d'état de conduire son parti et de se conduire lui-même dans les voies

où sa raison lui disait de marcher.

M. de Blacas n'avait point de perplexité semblable. Non que ce fût

un homme violent, ni un partisan décidé de la réaction

contre-révolutionnaire; il était modéré par froideur d'esprit et par

crainte de compromettre le Roi, auquel il était sincèrement dévoué,

plutôt que par clairvoyance; mais ni sa modération ni son dévouement ne

lui donnaient aucune intelligence du véritable état du pays, ni presque

aucun désir de s'en préoccuper. Il resta aux Tuileries ce qu'il était

à Hartwell, un gentilhomme de province, un émigré, un courtisan et un

favori, fidèle, courageux, ne manquant point de dignité personnelle ni

de savoir-faire domestique, mais sans esprit politique, sans ambition

ni activité d'homme d'État, à peu près aussi étranger à la France qu'il

l'était avant d'y rentrer. Il faisait obstacle au gouvernement plus

qu'il ne prétendait à gouverner lui-même, prenait plus de part aux

querelles ou aux intrigues du palais qu'aux délibérations du Conseil, et

nuisait bien plus aux affaires publiques en n'en tenant nul compte qu'en

s'en mêlant.

Je ne crois pas qu'il eût été impossible à un roi actif et ferme dans

ses desseins d'employer utilement et à la fois ces trois hommes, quelque

divers et incohérents qu'ils fussent entre eux: aucun d'eux n'aspirait à

gouverner l'État, et, chacun dans sa sphère, ils pouvaient bien servir.

M. de Talleyrand ne demandait pas mieux que de ne traiter qu'avec

l'Europe; l'abbé de Montesquiou n'avait nulle envie de dominer à la

cour; et M. de Blacas, froid, prudent et fidèle, pouvait être, contre

les prétentions et les menées des princes et des courtisans, un utile

favori. Mais Louis XVIII n'était nullement propre à gouverner ses

ministres; il avait, comme roi, de grandes qualités négatives ou

expectantes, peu de qualités actives et efficaces; imposant d'apparence,

judicieux, fin, mesuré, il savait contenir, arrêter, déjouer; il était

hors d'état d'inspirer, de diriger, de donner l'impulsion en tenant les

rênes. Il avait peu d'idées et point de passion; la forte application

au travail ne lui convenait guère mieux que le mouvement. Il maintenait

bien son rang, son droit, son pouvoir, et se défendait assez bien des

fautes; mais sa dignité et sa prudence une fois rassurées, il laissait

aller et faire, trop peu énergique d'âme et de corps pour dominer les

hommes et les faire concourir à l'accomplissement de ses volontés.

Dans mon inexpérience et à mon poste secondaire dans un département

spécial, j'étais loin de sentir tout le vice de cette absence d'unité et

de direction efficace dans le gouvernement. L'abbé de Montesquiou m'en

parlait quelquefois avec impatience et chagrin; il était de ceux qui ont

assez d'esprit et de probité pour ne pas se faire illusion sur leurs

propres fautes. Il avait pris grande confiance en moi: non qu'il ne se

fût fait autour de lui, et jusque dans sa coterie intime, des efforts

pour l'en empêcher; mais avec une ironie libérale, il répondait à ceux

qui lui reprochaient ma qualité de protestant: «Croyez-vous que je veux

le faire pape?» Expansif et causeur, il me racontait ses ennuis à la

cour, son humeur contre M. de Blacas, son impuissance tantôt à faire

faire ce qu'il jugeait bon, tantôt à empêcher ce qui devait nuire.

Il allait bien au delà de ce laisser-aller de conversation; il me

chargeait, dans son département, de beaucoup d'affaires étrangères à mes

attributions naturelles, et m'eût volontiers laissé prendre une bonne

part de son pouvoir[4]. J'intervins ainsi, durant son ministère, dans

trois circonstances importantes, les seules auxquelles je veuille

m'arrêter, car je n'écris point l'histoire de ce temps; je ne retrace

que ce que j'ai moi-même fait, vu ou pensé dans le cours général des

Événements.

[Note 4: Je joins aux _Pièces historiques_, deux lettres que l'abbé de

Montesquiou m'écrivit en 1815 et 1816, et qui donnent une idée de mes

rapports avec lui et du tour naturel et aimable de son esprit. (_Pièces

historiques_, n° IV.)]

La Charte promulguée et le gouvernement établi, je demandai à l'abbé de

Montesquiou s'il ne serait pas bon que le Roi fît mettre sous les yeux

des Chambres un exposé de la situation dans laquelle, à l'intérieur, il

avait trouvé la France, constatant ainsi les résultats du régime qui

l'avait précédé, et faisant pressentir l'esprit de celui qu'il voulait

fonder. L'idée plut au ministre; le Roi l'agréa; je me mis aussitôt à

l'oeuvre; l'abbé de Montesquiou travailla de son côté, car il écrivait

bien et y prenait plaisir; et le 12 juillet, l'Exposé fut présenté aux

deux Chambres qui en remercièrent le roi par des adresses. C'était, sans

violence comme sans ménagement, le tableau des souffrances que la

guerre illimitée et continue avait infligées à la France, et des plaies

matérielles et morales qu'elle laissait à guérir. Étrange tableau à

mettre en regard de ceux que Napoléon, sous le Consulat et l'Empire

naissant, avait fait publier aussi, et qui célébraient, à bon droit

alors, l'ordre rétabli, l'administration créée, la prospérité ranimée,

tous les excellents effets d'un pouvoir fort, capable et encore sensé.

Les deux tableaux étaient parfaitement vrais l'un et l'autre quoique

immensément contraires, et c'était précisément dans leur contraste

que résidait l'éclatante moralité à laquelle l'histoire du despotisme

impérial venait d'aboutir. L'abbé de Montesquiou aurait dû placer les

glorieuses constructions du Consulat à côté des ruines méritées de

l'Empire; loin d'y rien perdre, l'impression que son travail était

destiné à produire y aurait gagné; mais les hommes ne se décident guère

à louer leurs ennemis, même pour leur nuire: en ne retraçant que les

désastres de Napoléon, l'Exposé de l'état du royaume en 1814 manquait de

grandeur et semblait manquer d'équité. Par où cet Exposé faisait honneur

au pouvoir qui le présentait, c'était par le sentiment moral, l'esprit

libéral et l'absence de toute charlatanerie qui s'y faisaient remarquer:

mérites dont les gens de bien et de sens étaient touchés, mais qui ne

frappaient guère un public accoutumé au fracas éblouissant du pouvoir

qui venait de tomber.

Un autre Exposé, plus spécial mais d'un intérêt plus pressant, fut

présenté, peu de jours après, par le ministre des finances à la Chambre

des députés: c'était l'état des dettes que l'Empire léguait à la

Restauration, et le plan du ministre pour faire face soit à cet

arriéré, soit au service des années 1814 et 1815. De tous les hommes

de gouvernement de mon temps, je n'en ai connu aucun qui fût plus

véritablement que le baron Louis un homme public, passionné pour

l'intérêt public, ferme à écarter toute autre considération et à

s'imposer à lui-même tous les risques comme tous les efforts pour faire

réussir ce que l'intérêt public commandait. Et ce n'était pas seulement

le succès de ses mesures financières qu'il poursuivait avec ardeur;

c'était celui de la politique générale dont elles faisaient partie et

à laquelle il savait les subordonner. En 1830, au milieu de la

perturbation qu'avait causée la Révolution de juillet, je vins un jour,

comme ministre de l'intérieur, demander au Conseil, où le baron Louis

siégeait aussi comme ministre des finances, de fortes allocations;

quelques-uns de nos collègues faisaient des objections à cause des

embarras du trésor: «Gouvernez bien, me dit le baron Louis, vous ne

dépenserez jamais autant d'argent que je pourrai vous en donner.»

Judicieuse parole, digne d'un caractère franc et rude, au service d'un

esprit ferme et conséquent. Le plan de finances du baron Louis reposait

sur deux bases, l'ordre constitutionnel dans l'État et la probité dans

le gouvernement: à ces deux conditions, il comptait sur la prospérité

publique et sur le crédit public, et ne s'effrayait ni des dettes à

payer, ni des dépenses à faire. Quelques-unes de ses assertions sur le

dernier état des finances de l'Empire suscitèrent, de la part du dernier

ministre du trésor de l'Empereur, le comte Mollien, administrateur

aussi intègre qu'habile, quelques réclamations fondées, et ses mesures

rencontrèrent dans les Chambres de vives résistances; elles avaient

pour adversaires les traditions malhonnêtes en matière de finances, les

passions de l'ancien régime et les courtes vues des petits esprits. Le

baron Louis soutint la lutte avec autant de verve que de persévérance;

il avait cette bonne fortune que M. de Talleyrand et l'abbé de

Montesquiou avaient été, dans l'Église, ses compagnons de jeunesse et

étaient restés avec lui en relation intime. Très-éclairés tous deux en

économie politique, ils l'appuyèrent fortement dans le Conseil et dans

les Chambres. Le prince de Talleyrand se chargea même de présenter son

projet de loi à la Chambre des pairs, en en acceptant hautement la

responsabilité comme les principes. Ce fut de la bonne politique bien

conduite par le cabinet tout entier, et qui, malgré les résistances

passionnées ou ignorantes, obtint justement un plein succès.

Il n'en fut pas de même d'une autre mesure à laquelle je pris une part

plus active, le projet de loi sur la presse présenté le 5 juillet 1814 à

la Chambre des députés par l'abbé de Montesquiou, et converti en loi le

21 octobre suivant, après avoir subi, dans l'une et l'autre Chambres, de

vifs débats et d'importants amendements.

Dans sa pensée première et fondamentale, ce projet était sensé et

sincère; il avait pour but de consacrer législativement la liberté de la

presse comme droit général et permanent du pays, et en même temps de lui

imposer, au lendemain d'une grande révolution et d'un long despotisme

et au début du gouvernement libre, quelques restrictions limitées et

temporaires. Les deux personnes qui avaient pris le plus de part à la

rédaction du projet, M. Royer-Collard et moi, nous avions ce double but,

rien de moins, rien de plus. On peut se reporter à un court écrit que je

publiai alors[5], peu avant la présentation du projet; c'est là l'esprit

et le dessein qu'on y trouvera hautement Proclamés.

[Note 5: _Quelques Idées sur la liberté de la presse_, 52 pages

in-8. Paris, 18l4.--J'insère, dans les _Pièces historiques_ placées à la

fin de ce volume quelques passages de cette brochure, qui en marquent

clairement l'intention et le caractère. _(Pièces historiques_, n° V.)]

Que le Roi et les deux Chambres eussent le droit d'ordonner de concert,

temporairement et à raison des circonstances, de telles limitations à

l'une des libertés reconnues par la Charte, cela est évident; on ne

saurait le nier sans nier le gouvernement constitutionnel lui-même et

ses fréquentes pratiques dans les pays où il s'est déployé avec le plus

de vigueur. Des lois transitoires out plusieurs fois modifié ou suspendu

en Angleterre les principales libertés constitutionnelles, et quant à la

liberté de la presse, ce fut cinq ans seulement après la révolution de

1688, que, sous le règne de Guillaume III, en 1693, elle fut affranchie

de la censure.

Je ne connais, pour les institutions libres, point de plus grand danger

que la tyrannie aveugle que prétend exercer, au nom des idées libérales,

le fanatisme routinier de l'esprit de secte, ou de coterie, ou de

faction. Vous êtes ami décidé du régime constitutionnel et des garanties

politiques; vous voulez vivre et agir de concert avec le parti qui porte

leur drapeau: renoncez à votre jugement et à votre indépendance; il y

a dans le parti, sur toutes les questions et quelles que soient les

circonstances, des opinions toutes faites, des résolutions arrêtées

d'avance, qui se croyent en droit de vous gouverner absolument. Des

faits évidents sont en désaccord avec ces opinions; il vous est interdit

de les voir: des obstacles puissants s'opposent à ces résolutions;

vous n'en devez tenir nul compte; des ménagements sont conseillés par

l'équité ou la prudence; on ne souffrira pas que vous les gardiez. Vous

êtes en présence d'un _Credo_ superstitieux et de la passion populaire;

ne discutez pas, vous ne seriez plus un libéral; ne résistez pas, vous

seriez un révolté: obéissez, marchez, n'importe à quel pas on vous

pousse et par quel chemin; si vous cessez d'être un esclave, à l'instant

vous devenez un déserteur.

Mon bon sens et un peu de fierté naturelle répugnaient invinciblement

à un tel joug. Je n'avais jamais imaginé que le plus excellent système

d'institutions dût être imposé tout à coup et tout entier à un pays,

sans aucun souci ni des événements récents et des faits actuels, ni des

dispositions d'une grande partie du pays lui-même et de ses gouvernants

nécessaires. Je voyais non-seulement le Roi, sa famille et la plupart

des anciens royalistes, mais aussi dans la France nouvelle une foule de

bons citoyens, d'esprits éclairés, probablement la majorité des hommes

de sens et de bien, très-inquiets de l'entière liberté de la presse et

des périls qu'elle pouvait faire courir à la paix publique, à l'ordre

politique, à l'ordre moral. Sans partager au même degré leurs

inquiétudes, j'étais moi-même frappé des excès où tombait déjà la

presse, de ce déluge de récriminations, d'accusations, de suppositions,

de prédictions, d'invectives ardentes ou de sarcasmes frivoles qui

menaçaient de remettre aux prises tous les partis avec toutes leurs

erreurs et tous leurs mensonges, toutes leurs alarmes et toutes leurs

haines. En présence de tels sentiments et de tels faits, je me serais

pris pour un insensé de n'y avoir aucun égard, et je n'hésitai pas à

penser qu'une limitation temporaire de la liberté, pour les journaux

et les pamphlets seulement, n'était pas un trop grand sacrifice pour

écarter de tels dangers ou de telles craintes, pour donner du moins au

pays le temps de les surmonter lui-même en s'y accoutumant.

Mais pour le succès du bon sens une franchise hardie est indispensable;

il fallait que, soit dans le projet, soit dans le débat, le gouvernement

proclamât lui-même d'abord le droit général, puis les limites comme les

motifs de la restriction partielle qu'il y proposait; il ne fallait

éluder ni le principe de la liberté, ni le caractère de la loi

d'exception. Il n'en fut point ainsi: ni le Roi ni ses conseillers ne

formaient, contre la liberté de la presse, aucun dessein arrêté; mais il

leur en coûtait de la reconnaître en droit, bien plus que de la subir en

fait, et ils auraient souhaité que la loi nouvelle, au lieu de donner au

principe écrit dans la Charte une nouvelle sanction, le laissât dans

un état un peu vague qui permît encore le doute et l'hésitation. On ne

marqua point, en présentant le projet, son vrai sens ni sa juste portée.

Faible lui-même et cédant encore plus aux faiblesses d'autrui, l'abbé

de Montesquiou essaya de donner à la discussion un tour plus moral et

littéraire que politique; à l'en croire, c'était de la protection des

lettres et des sciences, du bon goût et des bonnes moeurs, non de

l'exercice et de la garantie d'un droit public qu'il s'agissait. Il

fallut un amendement de la Chambre des pairs pour donner à la mesure

le caractère politique et temporaire qu'elle aurait dû porter dès

l'origine, et qui seul la ramenait à ses motifs sérieux comme dans ses

limites légitimes. Le gouvernement accepta sans hésiter l'amendement;

mais son attitude avait été embarrassée; la méfiance est, de toutes

les passions, la plus crédule; elle se répandit rapidement parmi les

libéraux; ceux-là même qui n'étaient point ennemis de la Restauration

avaient, comme elle, leurs faiblesses; le goût de la popularité leur

venait et ils n'avaient pas encore appris la prévoyance; ils saisirent

volontiers cette occasion de se faire avec quelque éclat les défenseurs

d'un principe constitutionnel et d'un droit public qui, en fait, ne

couraient aucun péril, mais que le pouvoir avait l'air de méconnaître ou

d'éluder. Trois des cinq honorables membres qui avaient, les premiers,

tenté de contenir le despotisme impérial, MM. Raynouard, Gallois et

Flaugergues, furent les adversaires déclarés du projet de loi; et faute

d'avoir été, dès le premier moment, hardiment présentée sous son aspect

sérieux et légitime, la mesure causa au gouvernement plus de discrédit

qu'elle ne lui valut de sécurité.

La liberté de la presse, cette orageuse garantie de la civilisation

moderne, a déjà été, est et sera la plus rude épreuve des gouvernements

libres, et par conséquent des peuples libres eux-mêmes qui sont

grandement compromis dans les épreuves de leur gouvernement,

puisqu'elles ont pour conclusion dernière, s'ils y succombent,

l'anarchie ou la tyrannie. Gouvernements et peuples libres n'ont qu'une

façon honorable et efficace de vivre avec la liberté de la presse; c'est

de l'accepter franchement sans la traiter complaisamment. Qu'ils n'en

fassent ni un martyr, ni une idole; qu'ils lui laissent sa place sans

l'élever au-dessus de son rang. La liberté de la presse n'est ni un

pouvoir dans l'État, ni le représentant de la raison publique, ni le

juge suprême des pouvoirs de l'État; c'est simplement le droit, pour

les citoyens, de dire leur avis sur les affaires de l'État et sur

la conduite du gouvernement: droit puissant et respectable, mais

naturellement arrogant et qui a besoin, pour rester salutaire, que les

pouvoirs publics ne s'abaissent point devant lui, et qu'ils lui imposent

cette sérieuse et constante responsabilité qui doit peser sur tous

les droits pour qu'ils ne deviennent pas d'abord séditieux, puis

tyranniques.

La troisième mesure considérable à laquelle je concourus à cette époque,

la réforme du système général de l'instruction publique par l'ordonnance

du Roi du 17 février 1815, fit beaucoup moins de bruit que la loi de la

presse, et encore moins d'effet que de bruit, car la catastrophe du 20

mars en arrêta complétement l'exécution qui ne fut point reprise après

les Cent-Jours. On eut alors de bien plus pressantes pensées. C'était ce

qu'on appellerait aujourd'hui la décentralisation de l'Université[6].

Dix-sept Universités, établies dans les principales villes du royaume,

devaient être substituées à l'Université unique et générale de l'Empire.

Chacune de ces Universités locales avait son organisation séparée et

complète, soit pour les divers degrés d'enseignement, soit pour les

divers établissements d'instruction situés dans son ressort. Au-dessus

des dix-sept Universités, un Conseil royal et une grande École

normale étaient chargés, l'un de présider à la direction générale de

l'instruction publique, l'autre de former comme professeurs les élèves

d'élite qui se destineraient à cette carrière et que les Universités

locales devaient lui envoyer. Deux idées avaient inspiré cette réforme:

la première, le désir de créer hors de Paris, dans les départements,

de grands foyers d'étude et d'activité intellectuelle; la seconde, le

dessein d'abolir le pouvoir absolu qui, dans l'Université impériale,

disposait seul soit de l'administration des établissements, soit du sort

des maîtres, et de placer les établissements sous une autorité plus

rapprochée et plus contrôlée, en assurant aux maîtres plus de fixité,

d'indépendance et de dignité dans leur situation. Idées justes, dont

l'ordonnance du 17 février 1815 était un essai timide plutôt qu'une

large et puissante application. Le nombre des Universités locales y

était trop considérable; il n'y a pas en France dix-sept foyers naturels

de hautes et complètes études; quatre ou cinq suffiraient et pourraient

seuls devenir grands et féconds. La réforme oubliée que je rappelle ici

avait un autre tort; elle venait trop tôt; c'était le résultat à la fois

systématique et incomplet des méditations de quelques hommes depuis

longtemps préoccupés des défauts du régime universitaire, non pas le

fruit d'une impulsion et d'une opinion vraiment publiques. Une autre

influence y apparaissait aussi, celle du Clergé, qui commençait alors

sans bruit sa lutte contre l'Université, et cherchait habilement sa

propre puissance dans le progrès de la liberté commune. L'ordonnance du

17 février 1815 ouvrit cette arène qui a été depuis si agitée. L'abbé de

Montesquiou s'empressa de donner au clergé une première satisfaction,

celle de voir un de ses membres, justement honoré, M. de Beausset,

ancien évêque d'Alais, à la tête du Conseil royal; les libéraux de

l'Université saisirent volontiers cette occasion d'y introduire plus de

mouvement et d'indépendance; et le roi Louis XVIII se prêta de bonne

grâce à donner sur sa liste civile un million pour abolir immédiatement

la taxe universitaire, en attendant qu'une loi nouvelle, promise dans le

préambule de l'ordonnance, vînt compléter la réforme et pourvoir, sur

les fonds de l'État, à tous les besoins du nouveau système.

[Note 6: Je joins aux _Pièces historiques_ placées à la fin de ce volume

le texte même de cette ordonnance et le Rapport au Roi qui en explique

la pensée et les motifs. (_Pièces historiques_, n° VI.)]

Je me fais un devoir d'exprimer ici un regret né d'une faute que

j'aurais dû, pour ma part, m'appliquer plus vivement à prévenir: on

ne tint pas, dans cette réforme, assez de compte de l'avis et de

la situation de M. de Fontanes. Comme grand maître de l'Université

impériale, il avait rendu à l'instruction publique trop et de trop

éminents services pour que le titre de grand officier de la Légion

d'honneur fût une compensation suffisante à la retraite dont le nouveau

système faisait, pour lui, une convenance et presque une nécessité.

Mais ni la réforme de l'instruction publique, ni aucune autre réforme

n'inspiraient alors grand intérêt à la France; elle était en proie à de

bien autres préoccupations. A peine entrée dans son nouveau régime,

une impression soudaine d'alarme et de méfiance l'avait saisie et

s'aggravait de jour en jour. Ce régime, c'était la liberté avec ses

incertitudes, ses luttes et ses périls. Personne n'était accoutumé à la

liberté, et elle ne contentait personne. De la Restauration, les hommes

de l'ancienne France s'étaient promis la victoire; de la Charte,

la France nouvelle attendait la sécurité; ni les uns ni les autres

n'obtenaient satisfaction; ils se retrouvaient au contraire en présence,

avec leurs prétentions et leurs passions mutuelles. Triste mécompte pour

les royalistes de voir le Roi vainqueur sans l'être eux-mêmes; dure

nécessité pour les hommes de la Révolution d'avoir à se défendre, eux

qui dominaient depuis si longtemps. Les uns et les autres étaient

étonnés et irrités de cette situation, comme d'une offense à leur

dignité et d'une atteinte à leurs droits. Dans leur irritation, les

uns et les autres se livraient, en projet et en paroles, à toutes les

fantaisies, à tous les emportements de leurs désirs ou de leurs alarmes.

Parmi les puissants et les riches de l'ancien régime, beaucoup ne

se refusaient, envers les riches et les puissants nouveaux, ni

impertinences, ni menaces. A la cour, dans les salons de Paris, et

bien plus encore au fond des départements, par les journaux, par les

pamphlets, par les conversations, par les incidents journaliers de la

vie privée, les nobles et les bourgeois, les ecclésiastiques et les

laïques, les émigrés et les acquéreurs de biens nationaux laissaient

percer ou éclater leurs rivalités, leurs humeurs, leurs rêves

d'espérance ou de crainte. Ce n'était là que la conséquence naturelle

et inévitable de l'état très-nouveau que la Charte mise en pratique

inaugurait brusquement en France: pendant la Révolution, on se battait;

sous l'Empire, on se taisait; la Restauration avait jeté la liberté au

sein de la paix. Dans l'inexpérience et la susceptibilité générales, le

mouvement et le bruit de la liberté, c'était la guerre civile près de

recommencer.

Pour suffire à une telle situation, pour maintenir à la fois la paix

et la liberté, pour guérir les blessures sans supprimer les coups, nul

gouvernement n'eût été trop fort ni trop habile. Louis XVIII et ses

conseillers n'y réussissaient pas. Ils n'étaient pas, en fait de régime

libre, plus expérimentés ni plus aguerris que la France elle-même. Par

leurs actes, ils ne donnaient à ses inquiétudes aucun motif sérieux; ils

avaient cru que la Charte empêcherait les inquiétudes de naître; dès

qu'elles se manifestaient un peu vivement, ils s'efforçaient de les

calmer en abandonnant ou en atténuant les mesures qui les avaient

suscitées. La fameuse ordonnance du comte Beugnot[7] sur l'observation

des dimanches et fêtes n'aboutit qu'à une loi inefficace, qui ne fut pas

même appliquée. Les paroles blessantes du comte Ferrand, en présentant

à la Chambre des députés le projet de loi pour la restitution des

biens non vendus à leurs anciens propriétaires[8], furent hautement

désavouées, non-seulement par les discours, mais par les résolutions et

la conduite du gouvernement en cette matière. Au fond, les intérêts qui

se croyaient menacés ne couraient aucun vrai péril; en présence des

alarmes de la France nouvelle, le Roi et ses principaux conseillers

étaient bien plus disposés à céder qu'à engager la lutte; mais, après

avoir fait acte de sagesse constitutionnelle, ils se croyaient quittes

de tout souci, et rentraient dans leurs habitudes et leurs goûts

d'ancien régime, voulant aussi vivre en paix avec leurs vieux et

familiers amis. C'était un pouvoir modéré, qui faisait cas de ses

serments et ne formait, contre les intérêts et les droits nouveaux

du pays, point de redoutables desseins, mais sans initiative et sans

vigueur, dépaysé et isolé dans son royaume, divisé et entravé dans son

intérieur, faible avec ses ennemis, faible avec ses amis, n'aspirant

pour lui-même qu'à la sécurité dans le repos, et appelé à traiter chaque

jour avec un peuple remuant et hardi, qui passait soudainement des rudes

secousses de la révolution et de la guerre aux difficiles travaux de la

liberté.

[Note 7: 7 juin 1814.]

[Note 8: 13 septembre 1814.]

Sous l'influence prolongée de cette liberté, un tel gouvernement, sans

passions obstinées et docile au voeu public quand l'expression en

devenait claire, eût pu se redresser en s'affermissant et suffire mieux

à sa tâche. Mais il lui fallait du temps et le concours du pays. Le

pays mécontent et inquiet ne sut ni attendre, ni aider. De toutes les

sagesses nécessaires aux peuples libres, la plus difficile est de savoir

supporter ce qui leur déplaît pour conserver les biens qu'ils possèdent

et acquérir ceux qu'ils désirent.

On a beaucoup agité la question de savoir quels complots et quels

conspirateurs avaient, le 20 mars 1815, renversé les Bourbons et ramené

Napoléon. Débat subalterne et qui n'a qu'un intérêt de curiosité

historique. A coup sûr, il y eut de 1814 à 1815, et dans l'armée et dans

la Révolution, parmi les généraux et parmi les conventionnels, bien des

plans et bien des menées contre la Restauration et pour un gouvernement

nouveau, l'Empire, la Régence, le duc d'Orléans, la République. Le

maréchal Davoust promettait au parti impérial son concours et Fouché

offrait à tous le sien. Mais si Napoléon fût resté immobile à l'île

d'Elbe, tous ces projets de révolution auraient probablement avorté ou

échoué bien des fois, comme échoua celui des généraux d'Erlon, Lallemand

et Lefèvre Desnouettes, à l'entrée même du mois de mars. La fatuité des

faiseurs de conspirations est infinie, et quand l'événement semble

leur avoir donné raison, ils s'attribuent à eux-mêmes ce qui a été le

résultat de causes bien plus grandes et bien plus complexes que leurs

machinations. Ce fut Napoléon seul qui renversa en 1815 les Bourbons

en évoquant, de sa personne, le dévouement fanatique de l'armée et les

instincts révolutionnaires des masses populaires. Quelque chancelante

que fût la monarchie naguère restaurée, il fallait ce grand homme et ces

grandes forces sociales pour l'abattre. Stupéfaite, la France laissa,

sans résistance comme sans confiance, l'événement s'accomplir. Napoléon

en jugea lui-même ainsi avec un bon sens admirable: «Ils m'ont laissé

arriver, dit-il au comte Mollien, comme ils les ont laissé partir.»

Quatre fois en moins d'un demi-siècle, nous avons vu les rois partir et

traverser en fugitifs leur royaume. Leurs ennemis divers ont peint avec

complaisance leur inertie et leur délaissement dans leur fuite. Basse

et imprudente satisfaction que personne de nos jours n'a droit de se

donner. La retraite de Napoléon, en 1814 et en 1815, n'a pas été plus

brillante ni moins amère que celle de Louis XVIII au 20 mars, de Charles

X en 1830, et de Louis-Philippe en 1848. La détresse a été égale pour

toutes les grandeurs. Tous les partis ont le même besoin de modestie et

de respect mutuel. Autant que personne, je fus frappé, au 20 mars 1815,

des aveuglements, des hésitations, des impuissances, des misères de

toute sorte que cette terrible épreuve fit éclater. Je ne prendrais nul

plaisir et je ne vois nulle utilité à les redire; les peuples ne sont

maintenant que trop enclins à cacher leurs propres faiblesses sous

l'étalage des faiblesses royales. J'aime mieux rappeler que ni la

dignité de la royauté, ni celle du pays ne manquèrent, à cette triste

époque, de nobles représentants. Madame la duchesse d'Angoulême, à

Bordeaux, éleva son courage au niveau de son malheur; et M. Laîné, comme

président de la Chambre des députés, protesta avec éclat, le 28 mars, au

nom du droit et de la liberté, contre l'événement alors accompli, qui ne

rencontrait plus en France d'autre résistance que ces solitaires accents

de sa voix.

CHAPITRE III.

LES CENT-JOURS.

Je quitte sur-le-champ le ministère de l'intérieur pour reprendre

mon cours.--Attitude inquiète des classes moyennes au retour de

Napoléon.--Ses motifs légitimes.--Sentiments des peuples comme des

gouvernements étrangers envers Napoléon.--Rapprochement apparent et

lutte secrète de Napoléon et des libéraux.--Les Fédérés.--Carnot et

Fouché.--Explosion de la liberté pendant les Cent-Jours, même dans le

palais impérial.--Louis XVIII et son conseil à Gand.--Le congrès et M.

de Talleyrand à Vienne.--Je vais à Gand, de la part du comité royaliste

constitutionnel de Paris,--Mes motifs et mes sentiments pendant ce

voyage.--État des partis à Gand.--Ma conversation avec Louis XVIII.--M.

de Blacas.--M. de Chateaubriand.--M. de Talleyrand revient de Vienne.

--Louis XVIII rentre en France.--Intrigue ourdie à Mons et déjouée à

Cambrai.--Aveuglement et faiblesse de la Chambre des représentants.--Mon

opinion sur l'entrée de Fouché dans le Conseil du Roi.

(1815.)

Le Roi parti et l'Empereur rentré à Paris, je retournai à la Faculté

des lettres, décidé à rester en dehors de toute menée secrète, de toute

agitation vaine, et à reprendre mes travaux historiques et mon cours,

non sans un vif regret de la vie politique à peine ouverte pour moi et

tout à coup fermée[9]. A vrai dire, je ne la croyais pas fermée sans

retour. Non que le prodigieux succès de Napoléon ne m'eût révélé en lui

une puissance à laquelle, depuis que j'avais assisté à sa chute, j'étais

loin de croire. Jamais la grandeur personnelle d'un homme ne s'était

déployée avec un plus foudroyant éclat; jamais acte plus audacieux et

mieux calculé dans son audace n'avait frappé l'imagination des peuples.

Et les forces extérieures ne manquaient pas à l'homme qui en trouvait

tant en lui-même et en lui seul. L'armée lui appartenait avec un

dévouement ardent et aveugle. Dans les masses populaires, l'esprit

révolutionnaire et l'esprit guerrier, la haine de l'ancien régime et

l'orgueil national s'étaient soulevés à son aspect et se précipitaient

à son service. Il remontait avec un cortège passionné sur un trône

délaissé à son approche.

[Note 9: Je me dois de répéter ici moi-même la rectification d'une

erreur (je ne veux pas me servir d'un autre mot) commise sur mon compte

à propos des Cent-Jours et de la conduite que j'ai tenue à cette époque.

Cette rectification, insérée dans le _Moniteur universel_ du 4 février

1844, y est conçue en ces termes:

«Plusieurs journaux ont récemment dit ou répété que M. Guizot, ministre

des affaires étrangères, qui fut secrétaire général du ministère de

l'intérieur en 1814 et 1815, avait conservé ces fonctions dans les

Cent-Jours, sous le ministère du général comte Carnot, nommé ministre

de l'intérieur par décret du 20 mars 1815, qu'il avait signé l'acte

additionnel et qu'il avait été destitué. L'un de ces journaux a invoqué

le témoignage du _Moniteur_.

«Ces assertions sont complètement fausses.

M. Guizot, actuellement ministre des affaires étrangères, avait quitté,

dès le 20 mars 1815, le ministère de l'intérieur; il fut remplacé dans

ses fonctions de secrétaire général par un décret impérial du 23 mars,

qui les confia à M. le baron Basset de Châteaubourg, ancien préfet

_(Bulletin des lois_, n. V, p. 34). Ce n'est point de M. François Guizot

qu'il est question dans la note publiée par le _Moniteur_ du 14 mai

1815, p. 546, mais de M. Jean-Jacques Guizot, chef de bureau à cette

époque au ministère de l'intérieur, qui fut en effet révoqué de ses

fonctions dans le courant du mois de mai 1815.»

Malgré cette rectification officielle, fondée sur des actes officiels,

et publiée en 1844 dans le _Moniteur_ même où la confusion avait d'abord

été commise, la même erreur a été reproduite, en 1847, dans l'_Histoire

des deux Restaurations_, de M. Vaulabelle (2e édition, t. II, p. 276),

et en 1831 dans l'_Histoire de la Restauration_, de M. de Lamartine (t.

IV, p. 15).]

Mais à côté de cette force éclatante et bruyante se révéla presque au

même instant une immense faiblesse. L'homme qui venait de traverser la

France en triomphateur, en se portant partout, de sa personne, au-devant

de tous, amis ou ennemis, rentra dans Paris de nuit, comme Louis XVIII

en était sorti, sa voiture entourée de cavaliers et ne rencontrant sur

son passage qu'une population rare et morne. L'enthousiasme l'avait

accompagné sur sa route: il trouva au terme la froideur, le doute, les

méfiances libérales, les abstentions prudentes, la France profondément

inquiète et l'Europe irrévocablement ennemie.

On a souvent reproché aux classes élevées, surtout aux classes moyennes,

leur indifférence et leur égoïsme; elles ne consultent, dit-on, que leur

intérêt personnel et sont incapables de dévouement et de sacrifice. Je

suis de ceux qui pensent que les nations, et toutes les classes au sein

des nations, et surtout les nations qui veulent être libres, ne peuvent

vivre avec sûreté comme avec honneur qu'à des conditions d'énergie et de

persévérance morale, en sachant faire acte de dévouement à leur cause

et opposer aux périls le courage et les sacrifices. Mais le dévouement

n'exclut pas le bon sens, ni le courage l'intelligence. Il serait trop

commode pour les ambitieux et les charlatans d'avoir toujours à leur

disposition des dévouements hardis et aveugles. C'est trop souvent

la condition des passions populaires; ignorante, irréfléchie et

imprévoyante, la multitude, peuple ou armée, devient trop souvent, dans

ses généreux instincts, l'instrument et la dupe d'égoïsmes bien plus

pervers et bien plus indifférents à son sort que celui dont on accuse

les classes riches et éclairées. Napoléon est peut-être, de tous les

grands hommes de sa sorte, celui qui a mis le dévouement, civil et

militaire, aux plus rudes épreuves; et lorsque le 21 juin 1815, envoyé

par lui à la Chambre des représentants, son frère Lucien reprochait à la

France de ne pas le soutenir avec assez d'ardeur et de constance, M.

de La Fayette avait raison de s'écrier: «De quel droit accuse-t-on la

nation d'avoir manqué, envers l'empereur Napoléon, de dévouement et de

persévérance? Elle l'a suivi dans les sables brûlants de l'Égypte et

dans les déserts glacés de la Russie, sur cinquante champs de bataille,

dans ses revers comme dans ses succès; depuis dix ans, trois millions de

Français ont péri à son service; nous avons assez fait pour lui.» Grands

et petits, nobles, bourgeois et paysans, riches et pauvres, savants et

simples, généraux et soldats, les Français avaient du moins assez fait

et assez souffert au service de Napoléon pour avoir le droit de ne plus

le suivre aveuglément et d'examiner s'il les conduisait au salut ou à la

ruine. L'inquiétude des classes moyennes, en 1815, était une inquiétude

légitime et patriotique; ce qu'elles souhaitaient, ce qu'elles avaient

raison de souhaiter, dans l'intérêt du peuple entier comme dans leur

intérêt propre, c'était la paix et la liberté sous la loi; elles avaient

bien raison de douter que Napoléon pût les leur assurer.

Le doute devint bien plus pressant quand on connut les résolutions des

puissances alliées réunies au congrès de Vienne, leur déclaration du 13

mars et leur traité du 25. Nul homme sensé ne comprend aujourd'hui qu'à

moins d'avoir un parti pris d'aveuglement, on ait pu alors se faire

illusion sur la situation de l'empereur Napoléon et sur les chances

de son avenir. Non-seulement les puissances, en l'appelant «ennemi

et perturbateur de la paix du monde,» lui déclaraient une guerre à

outrance, et s'engageaient à réunir contre lui toutes leurs forces;

mais elles se disaient «prêtes à donner au roi de France et à la

nation française les secours nécessaires pour rétablir la tranquillité

publique;» et elles invitaient expressément Louis XVIII à donner à leur

traité du 25 mars son adhésion. Elles posaient ainsi en principe que

l'oeuvre de pacification et de reconstruction européenne, accomplie à

Paris par le traité du 30 mai 1814 entre le roi de France et l'Europe,

n'était point anéantie par la perturbation violente qui venait

d'éclater, et qu'elles la maintiendraient contre Napoléon dont le

retour et le succès soudains, fruit d'un entraînement militaire et

révolutionnaire, ne pouvaient lui créer aucun droit en Europe, et

n'étaient point, à leurs yeux, le voeu réel et général de la France.

Solennel exemple des justices implacables que, Dieu et le temps aidant,

les grandes fautes attirent sur leurs auteurs! Les partisans de Napoléon

pouvaient contester l'opinion des alliés sur le voeu de la France; ils

pouvaient croire que, pour l'honneur de son indépendance, elle lui

devait son appui; mais ils ne pouvaient prétendre que les nations

étrangères n'eussent pas aussi leur propre indépendance à coeur, ni leur

persuader qu'avec Napoléon maître de la France elles seraient en sûreté.

Nulles promesses, nuls traités, nuls embarras, nuls revers ne donnaient

confiance dans sa modération future; son caractère et son histoire

enlevaient tout crédit à ses paroles. Et ce n'étaient pas les

gouvernements seuls, les rois et leurs conseillers qui se montraient

ainsi prévenus et aliénés sans retour; les peuples étaient bien plus

méfiants et plus ardents contre Napoléon. Il ne les avait pas seulement

accablés de guerres, de taxes, d'invasions, de démembrements; il les

avait offensés autant qu'opprimés. Les Allemands surtout lui portaient

une haine violente; ils voulaient venger la reine de Prusse de ses

insultes et la nation allemande de ses dédains. Les paroles dures et

blessantes qu'il avait souvent laissé échapper sur leur compte étaient

partout répétées, répandues, commentées, probablement avec une crédule

exagération. Après la campagne de Russie, l'Empereur causant un jour

avec quelques personnes des pertes de l'armée française dans cette

terrible épreuve, l'un des assistants, le duc de Vicence, les estimait à

plus de 200,000 hommes.--«Non, non, dit Napoléon, vous vous trompez, ce

n'est pas tant;» et après avoir un moment cherché dans sa mémoire:

«Vous pourriez bien ne pas avoir tort; mais il y avait là beaucoup

d'Allemands.» C'est au duc de Vicence lui-même que j'ai entendu raconter

ce méprisant propos; et l'empereur Napoléon s'était complu sans doute

dans son calcul et dans sa réponse, car le 28 juin 1813, à Dresde, dans

un entretien devenu célèbre, il tint le même langage au premier ministre

de la première des puissances allemandes, à M. de Metternich lui-même.

Qui pourrait mesurer la profondeur des colères amassées par de tels

actes et de telles paroles dans l'âme, je ne dis pas seulement des chefs

de gouvernement et d'armée, des Stein, des Gneisenau, des Blücher, des

Müffling, mais de la race allemande tout entière? Le sentiment des

peuples de l'Allemagne eut, aux résolutions du congrès de Vienne, au

moins autant de part que la prévoyance de ses diplomates et la volonté

de ses souverains.

Napoléon se faisait-il lui-même, en quittant l'île d'Elbe, quelque

illusion sur les dispositions de l'Europe à son égard? Concevait-il

quelque espérance soit de traiter avec la coalition, soit de la diviser?

On l'a beaucoup dit, et c'est possible; les plus fermes esprits ne

s'avouent guère tout le mal de leur situation. Mais une fois arrivé à

Paris et instruit des actes du congrès, Napoléon vit la sienne telle

qu'elle était et l'apprécia sur-le-champ avec son grand et libre

jugement. Ses entretiens avec les hommes sérieux qui l'approchaient

alors, entre autres avec M. Mole et le due de Vicence, en font foi. Il

essaya de prolonger quelque temps dans le public l'incertitude qu'il

n'avait pas; la déclaration du congrès du 13 mars ne fut publiée dans

le _Moniteur_ que le 5 avril, le traité du 25 mars que le 3 mai, et

Napoléon les fit accompagner de longs commentaires pour établir que ce

ne pouvait être là, envers lui, le dernier mot de l'Europe. Il fit

à Vienne, et par des lettres solennellement publiques, et par des

émissaires secrets, quelques tentatives pour renouer avec l'empereur

François, son beau-père, quelques relations, pour rappeler auprès de

lui sa femme et son fils, pour semer, entre l'empereur Alexandre et

les souverains d'Angleterre et d'Autriche, la désunion ou du moins la

défiance, pour regagner à sa cause le prince de Metternich et M. de

Talleyrand lui-même. Il n'attendait probablement pas grand'chose de ces

démarches et ne s'étonna guère de ne trouver, dans les liens et les

sentiments de famille, nul appui contre les intérêts et les engagements

de la politique. Il comprit et accepta, sans colère contre personne

et probablement aussi sans retour sur lui-même, la situation que lui

faisait en ce moment sa vie passée: c'était celle d'un joueur effréné,

complètement ruiné quoique encore debout, et qui joue seul, contre tous

ses rivaux réunis, une partie désespérée, sans autre chance qu'un de ces

coups imprévus que l'habileté la plus consommée ne saurait amener, mais

que la fortune accorde quelquefois à ses favoris.

On a prétendu, quelques-uns même de ses plus chauds admirateurs, qu'à

cette époque le génie et l'énergie de Napoléon avaient baissé; on a

cherché dans son embonpoint, dans ses accès de langueur, dans ses longs

sommeils, l'explication de son insuccès. Je crois le reproche injuste

et la plainte frivole; je n'aperçois, dans l'esprit et la conduite de

Napoléon, durant les Cent-Jours, aucun symptôme d'affaiblissement;

je lui trouve, et dans le jugement et dans l'action, ses qualités

accoutumées. Les causes de son mauvais sort sont plus hautes. Il n'était

plus alors, comme il l'avait été longtemps, porté et soutenu par le

sentiment général et le besoin d'ordre et de sécurité d'un grand peuple;

il tentait au contraire une mauvaise oeuvre, une oeuvre inspirée par ses

seules passions et ses seules nécessités personnelles, réprouvée par le

sens moral et le bon sens comme par le véritable intérêt de la France.

Et il tentait cette oeuvre profondément égoïste avec des moyens

contradictoires et dans une situation impossible. De là est venu le

revers qu'il a subi comme le mal qu'il a fait.

C'était, pour les spectateurs intelligents, un spectacle étrange et, des

deux parts, un peu ridicule, que Napoléon et les chefs du parti libéral

aux prises, non pour se combattre, mais pour se persuader, ou se

séduire, ou se dominer mutuellement. On n'avait pas besoin d'y regarder

de très-près pour s'apercevoir que ni les uns, ni les autres ne

prenaient au sérieux ni le rapprochement, ni la discussion. Les uns et

les autres savaient bien que la vraie lutte n'était pas entre eux, et

que la question dont dépendait leur sort se déciderait ailleurs que dans

leurs entretiens. Si Napoléon eût vaincu l'Europe, à coup sûr il ne

serait pas resté longtemps le rival de M. de La Fayette et le disciple

de M. Benjamin Constant; et dès qu'il fut vaincu à Waterloo, M. de

La Fayette et ses amis se mirent à l'oeuvre pour le renverser. Par

nécessité, par calcul, les vraies idées et les vraies passions des

hommes descendent quelquefois au fond de leur coeur; mais elles

remontent promptement à la surface dès qu'elles se croient quelque

chance d'y reparaître avec succès. Le plus souvent, Napoléon se

résignait avec une souplesse, une finesse et des ressources d'esprit

infinies, à la comédie que les libéraux et lui jouaient ensemble; tantôt

il défendait doucement, quoique obstinément, sa vieille politique et sa

propre pensée; tantôt il les abandonnait de bonne grâce sans les renier,

et comme par complaisance, pour des opinions qu'il ne partageait pas.

Mais quelquefois, soit préméditation, soit impatience, il redevenait

violemment lui-même, et le despote, à la fois fils et dompteur de la

Révolution, reparaissait tout entier. Quand on voulut lui faire insérer

dans l'Acte additionnel aux constitutions de l'Empire l'abolition de la

confiscation proclamée par la Charte de Louis XVIII, il se récria

avec colère: «On me pousse dans une route qui n'est pas la mienne. On

m'affaiblit, on m'enchaîne. La France me cherche et ne me retrouve plus.

L'opinion était excellente; elle est exécrable. La France se demande ce

qu'est devenu le vieux bras de l'Empereur, ce bras dont elle a besoin

pour dompter l'Europe. Que me parle-t-on de bonté, de justice abstraite,

de lois naturelles? La première loi, c'est la nécessité; la première

justice, c'est le salut public... À chaque jour sa peine, à chaque

circonstance sa loi, à chacun sa nature. La mienne n'est pas d'être un

ange. Quand la paix sera faite, nous verrons.» Un autre jour, dans

ce même travail de préparation de l'Acte additionnel, à propos de

l'institution de la pairie héréditaire, il s'abandonna à la riche

mobilité de son esprit, prenant tour à tour la question sous ses

diverses faces, et jetant à pleines mains, sans conclure, les

observations et les vues contraires: «La pairie est en désaccord avec

l'état présent des esprits; elle blessera l'orgueil de l'armée; elle

trompera l'attente des partisans de l'égalité; elle soulèvera contre

moi mille prétentions individuelles. Où voulez-vous que je trouve

les éléments d'aristocratie que la pairie exige?... Pourtant une

constitution sans aristocratie n'est qu'un ballon perdu dans les airs.

On dirige un vaisseau parce qu'il y a deux forces qui se balancent; le

gouvernail trouve un point d'appui. Mais un ballon est le jouet d'une

seule force; le point d'appui lui manque; le vent l'emporte et la

direction est impossible.» Quand la question de principe fut décidée et

qu'il en vint à nommer sa Chambre des pairs héréditaire, il avait grande

envie d'y appeler beaucoup de noms de l'ancienne monarchie; après mûre

réflexion, il y renonça, «non sans tristesse,» dit Benjamin Constant, et

en s'écriant: «Il faudra pourtant y revenir une fois ou une autre; mais

les souvenirs sont trop récents; ajournons cela jusqu'après la bataille;

je les aurai bien si je suis le plus fort.» Il eût bien voulu ajourner

ainsi toutes les questions, et ne rien faire avant d'être redevenu

le plus fort; mais avec la Restauration, la liberté était rentrée en

France, et il venait, lui, d'y réveiller la Révolution; il était en face

de ces deux puissances, contraint de les tolérer et essayant de s'en

servir, en attendant qu'il pût les vaincre.

Quand il eut adopté toutes les institutions, toutes les garanties de

liberté que l'Acte additionnel empruntait à la Charte, il eut à traiter

avec un autre voeu, un autre article de foi des libéraux encore plus

déplaisant pour lui. Ils demandèrent que ce fût là une constitution

toute nouvelle, qui lui déférât la couronne impériale par la volonté

du peuple et aux conditions que cette volonté y attacherait. C'était

toujours la prétention de créer à nouveau, au nom de la souveraineté

populaire, le gouvernement tout entier, institutions et dynastie:

arrogante et chimérique manie qui avait possédé, un an auparavant, le

Sénat impérial quand il rappela Louis XVIII, et qui vicie dans leur

source la plupart des théories politiques de notre temps. Napoléon, en

la proclamant sans cesse, n'entendait point ainsi la souveraineté du

peuple: «Vous m'ôtez mon passé, dit-il à ses docteurs; je veux le

conserver. Que faites-vous donc de mes onze ans de règne? J'y ai

quelques droits, je pense; l'Europe le sait. Il faut que la nouvelle

constitution se rattache à l'ancienne; elle aura la sanction de

plusieurs années de gloire et de succès.» Il avait raison: l'abdication

qu'on voulait de lui eût été plus humiliante que celle de Fontainebleau,

car, si on lui rendait le trône, c'était lui-même et sa grande histoire

qu'on lui demandait d'abdiquer. Il fit, en s'y refusant, acte de fierté

intelligente, et par le préambule comme par le nom même de l'Acte

additionnel, il maintint le vieil Empire en le réformant. Quand vint le

jour de la promulgation, le 1er juin, au Champ de Mai, sa fidélité aux

traditions impériales fut moins sérieuse et moins digne; il voulut

paraître devant le peuple avec toutes les pompes de sa cour, entouré des

princes de sa famille vêtus en taffetas blanc, de ses grands dignitaires

en manteau orange, de ses chambellans, de ses pages: attachement puéril

à des splendeurs de palais qui s'accordaient mal avec l'état des

affaires et des esprits, et dont le public fut choqué en voyant défiler,

au milieu de cet apparat magnifique; vingt mille soldats qui saluaient

l'Empereur en passant pour aller mourir.

Quelques jours auparavant, une cérémonie bien différente avait mis en

lumière un autre des inconséquents embarras de l'Empire renaissant. En

même temps qu'il discutait avec l'aristocratie libérale sa constitution

nouvelle, Napoléon s'appliquait à rallier autour de lui et à

discipliner, en la caressant, la démocratie révolutionnaire. La

population des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau s'agitait;

l'idée leur vint de s'organiser en fédération, comme avaient fait leurs

pères, et d'aller demander à l'Empereur des chefs et des armes. On

accueillit leur voeu; mais ils ne furent plus des _Fédérés,_ comme en

1792; on les appela des _Confédérés_, dans l'espoir, en altérant un peu

le nom, d'effacer un peu les souvenirs. Une ordonnance de police régla

minutieusement leur marche à travers les rues, les précautions contre

tout désordre et les détails de leur présentation à l'Empereur dans

la cour des Tuileries. Ils lui remirent une adresse, longue et grave

jusqu'à la froideur. Il les remercia en les appelant _soldats fédérés_,

soigneux de leur imprimer lui-même le caractère qui lui convenait; et

le lendemain on lisait dans le _Journal de l'Empire_: «L'ordre le plus

parfait a régné depuis le départ des Confédérés jusqu'à leur retour;

mais on a entendu avec peine, dans quelques endroits, le nom de

l'Empereur mêlé à des chants qui rappelaient une époque trop fameuse.»

Scrupule bien sévère dans un semblable travail.

Je traversais, peu de jours après, le jardin des Tuileries; une centaine

de Fédérés, d'assez mauvaise apparence, étaient réunis sous les fenêtres

du palais, criant _vive l'Empereur!_ et le provoquant à se montrer. Il

tarda beaucoup à tenir compte de leur désir; enfin une fenêtre s'ouvrit;

il parut et salua de la main; mais presque à l'instant la fenêtre se

referma, et je vis clairement Napoléon se retirer en haussant

les épaules, plein d'humeur sans doute d'avoir à se prêter à des

démonstrations dont la nature lui déplaisait et dont la force

très-médiocre ne le satisfaisait pas.

Il avait voulu donner au parti révolutionnaire plus d'un gage: avant

d'en recevoir les bataillons dans la cour de son palais, il en avait

appelé dans son conseil les plus anciens et plus célèbres chefs. Je

doute qu'il attendît de leur part un très-utile concours. Carnot, habile

officier, républicain sincère et honnête homme, autant que peut l'être

un fanatique badaud, devait être un mauvais ministre de l'intérieur, car

il ne possédait ni l'une ni l'autre des deux qualités essentielles dans

ce grand poste, ni la connaissance et le discernement des hommes, ni

l'art de les inspirer et de les diriger autrement que par des maximes

générales et d'uniformes circulaires. Napoléon savait mieux que personne

comment Fouché faisait la police: pour lui-même d'abord et pour son

propre pouvoir, puis pour le pouvoir qui l'employait, et tant qu'il

trouvait plus de sûreté ou d'avantage à le servir qu'à le trahir. Je

n'ai vu le duc d'Otrante que deux fois et dans de courtes conversations;

nul homme ne m'a plus complètement donné l'idée d'une indifférence

hardie, ironique, cynique, d'un sang-froid imperturbable dans un besoin

immodéré de mouvement et d'importance, et d'un parti-pris de tout faire

pour réussir, non dans un dessein déterminé, mais dans le dessein et

selon la chance du moment. Il avait conservé, de sa vie de proconsul

jacobin, une certaine indépendance audacieuse, et restait un roué de

révolution, bien qu'il fût devenu aussi un roué de gouvernement et de

cour. Napoléon, à coup sûr, ne comptait pas sur un tel homme, et savait

bien qu'en le prenant pour ministre, il aurait à le surveiller plus qu'à

s'en servir. Mais il avait besoin que, par les noms propres, le drapeau

de la Révolution flottât clairement sur l'Empire, et il aimait mieux

subir Carnot et Fouché dans son gouvernement que les laisser en dehors,

murmurant ou conspirant avec tels ou tels de ses ennemis. Au moment de

son retour et dans les premières semaines de l'Empire ressuscité, il

retira probablement de ces deux choix l'avantage qu'il s'en était

promis; mais quand les périls et les difficultés de sa situation eurent

éclaté, quand il fut aux prises, au dedans avec les libéraux méfiants,

au dehors avec l'Europe, Carnot et Fouché devinrent aussi pour lui des

difficultés et des périls. Carnot, sans le trahir, le servait gauchement

et froidement, car, dans la plupart des circonstances et des questions,

il était bien plutôt du bord de l'opposition que de celui de l'Empereur;

et Fouché le trahissait indéfiniment, causant et traitant à voix basse

de sa fin prochaine avec tous ses héritiers possibles, comme un médecin

indifférent au lit d'un malade désespéré.

Même chez ses plus intimes et plus dévoués serviteurs, Napoléon ne

rencontrait plus, comme jadis, une foi implicite, une disposition facile

et prompte à penser et à agir comme il voulait et quand il voulait.

L'indépendance d'esprit et le sentiment de la responsabilité personnelle

avaient repris, autour de lui, leurs scrupules et leur empire. Quinze

jours après son arrivée à Paris, il fit appeler son grand maréchal, le

général Bertrand, et lui présenta à contre-signer le décret, daté de

Lyon, par lequel il ordonnait la mise en jugement et le séquestre

des biens du prince de Talleyrand, du due de Raguse, de l'abbé de

Montesquiou, de M. Bellard et de neuf autres personnes qui, en 1814 et

avant son abdication, avaient concouru à sa chute. Le général Bertrand

s'y refusa: «Je suis étonné, lui dit l'Empereur, que vous me fassiez de

telles difficultés; cette sévérité est nécessaire au bien de l'État.--Je

ne le crois pas, Sire.--Je le crois, moi, et c'est à moi seul qu'il

appartient d'en juger. Je ne vous ai pas fait demander votre aveu, mais

votre signature, qui n'est qu'une affaire de forme et ne peut vous

compromettre en rien.--Sire, un ministre qui contre-signe un acte du

souverain en est moralement responsable. Votre Majesté a déclaré par

ses proclamations qu'elle accorderait une amnistie générale; je les ai

contre-signées de tout mon coeur; je ne contre-signerai pas le décret

qui les révoque.» Napoléon insista et caressa en vain; Bertrand fut

invincible; le décret parut sans contre-seing; et Napoléon put se

convaincre à l'instant même que son grand maréchal n'était pas seul à

protester; comme il traversait le salon où se tenaient ses aides de

camp, M. de La Bédoyère dit assez haut pour être entendu: «Si le régime

des proscriptions et des séquestres recommence, tout sera bientôt fini.»

Quand la liberté éclate à ce point dans l'intérieur du palais, c'est

qu'elle règne au dehors. Après quelques semaines de stupeur, elle devint

en effet étrangement générale et hardie. Non-seulement la guerre civile

renaissait dans les départements de l'ouest; non-seulement des actes

matériels de résistance ou d'hostilité étaient commis sur divers

points du territoire, dans des villes importantes, par des hommes

considérables; mais partout, et surtout à Paris, on pensait, on parlait

tout haut, dans les lieux publics comme dans les salons; on allait.

et venait, on manifestait des espérances, on se livrait à des menées

ennemies, comme si elles eussent été légales ou assurées du succès; les

journaux, les pamphlets, les chansons se multipliaient, s'envenimaient

de jour en jour, et circulaient à peu près sans obstacle et sans

crainte. Les amis chauds, les serviteurs dévoués de l'Empire

témoignaient leur surprise et leur indignation; Fouché faisait à

l'Empereur des rapports pour signaler le mal et réclamer des mesures de

répression; le _Moniteur_ publiait les rapports; les mesures étaient

décrétées; quelques arrestations, quelques poursuites avaient lieu, mais

sans vigueur ni efficacité générale: grands ou petits, la plupart des

agents du pouvoir n'avaient évidemment ni ardeur dans leur cause, ni

confiance dans leur force. Napoléon n'ignorait rien de tout cela et

laissait aller, subissant, comme une nécessité du moment, la liberté de

ses ennemis, la mollesse de ses agents, et gardant sans doute dans

son coeur le sentiment qu'il avait exprimé tout haut dans une autre

occasion: «Je les aurai bien si je suis le plus fort.»

Je doute qu'il appréciât à sa juste valeur une des causes, une cause

cachée mais puissante, de sa faiblesse au lendemain d'un si prodigieux

succès. Malgré l'humeur, les inquiétudes, les méfiances, les colères

qu'avait excitées le gouvernement de la Restauration, ce fut bientôt,

au fond des coeurs, le sentiment général qu'il n'y avait pas là de quoi

justifier une révolution semblable, de tels attentats de la force armée

contre le pouvoir légal, et de tels risques pour la patrie. L'armée

avait été entraînée vers son ancien chef par un mouvement d'affection et

de dévouement généreux encore plus que par des intérêts personnels; elle

était nationale et populaire: pourtant rien ne pouvait changer la nature

des actes ni le sens des mots; la violation des serments, la défection

sous les armes, le passage subit d'un camp dans le camp contraire ont

toujours été condamnés par l'honneur comme par le devoir, militaire

ou civil, et qualifiés de trahison. Individus, peuples ou armées, les

hommes en proie à une passion violente dédaignent souvent, ou même ne

ressentent pas du tout, au premier moment, l'impression morale qui

s'attache naturellement à leurs actes; mais elle ne tarde guère à

reparaître, et quand elle est secondée par les conseils de la prudence

ou par les coups du malheur, elle reprend bientôt son empire. Ce fut le

triste destin du gouvernement des Cent-Jours, que l'autorité du sens

moral se rangeât du bord des royalistes ses adversaires et que la

conscience publique, clairement ou confusément, volontiers ou à

contre-coeur, donnât raison aux jugements sévères dont son origine était

l'objet.

Nous observions attentivement, mes amis et moi, les progrès de cette

situation impériale et de ces dispositions publiques; ce fut bientôt

notre conviction profonde que Napoléon tomberait et que Louis XVIII

remonterait sur le trône. Et en même temps que tel nous apparaissait

l'avenir, nous étions de plus en plus convaincus que, dans le déplorable

état où l'entreprise des Cent-Jours avait jeté la France, au dedans et

au dehors, le retour de Louis XVIII était pour elle la meilleure chance

de retrouver au dedans un gouvernement régulier, au dehors la paix et

son rang dans l'ordre européen. Dans la vie publique, la prudence et le

devoir veulent également qu'on ne se fasse aucune illusion sur le mal et

qu'on accepte fermement le remède, quels qu'en soient l'amertume et le

prix. Je n'avais point pris de part active à la première Restauration;

je m'unis sans hésiter aux efforts de mes amis pour que la seconde

s'accomplît dans les conditions les plus propres à sauver la dignité,

les libertés et le repos de la France.

Ce que nous apprenions de Gand nous inquiétait beaucoup: transactions ou

institutions, tous les problèmes de principe ou de circonstance qu'on se

flattait d'avoir résolus en 1814 étaient là remis en question; la lutte

était rengagée entre les royalistes constitutionnels et les absolutistes

de réaction ou de cour, entre la Charte et l'ancien régime. On

s'est souvent complu à sourire et à faire sourire en racontant les

dissensions, les rivalités, les projets, les espérances et les craintes

qui se débattaient parmi cette poignée d'exilés, autour de ce roi

impotent et impuissant. C'est là un plaisir peu intelligent et peu

digne. Qu'importe que le théâtre soit grand ou petit, que les acteurs y

paraissent dans la haute ou dans la mauvaise fortune, et que les misères

de la nature humaine s'y déploient sous de brillantes ou de mesquines

formes? La grandeur est dans les questions qui s'agitent et les

destinées qui se préparent. On traitait à Gand la question de savoir

comment la France serait gouvernée quand ce vieux roi sans États et sans

soldats serait appelé une seconde fois à s'interposer entre elle et

l'Europe. Le problème et l'événement en perspective étaient assez grands

pour préoccuper dignement les hommes sérieux et les bons citoyens.

Les nouvelles de Vienne n'étaient pas moins graves. Non qu'il y eût au

fond, dans les desseins ou dans l'union des puissances alliées, aucune

hésitation: Fouché, depuis longtemps en bons rapports avec le prince de

Metternich, lui faisait faire, il est vrai, toutes sortes d'ouvertures

que le chancelier d'Autriche ne repoussait pas absolument; toutes les

combinaisons qui pouvaient fournir un gouvernement à la France étaient

admises à se faire présenter; on parlait de tout dans les cabinets

ou dans les salons des ministres, et jusque dans les conférences du

congrès, de Napoléon II et de la régence, du duc d'Orléans, du prince

d'Orange; le ministère anglais, prenant ses précautions avec le

Parlement, déclarait officiellement qu'il n'entendait point poursuivre

la guerre pour imposer aucun gouvernement particulier à la France, et le

cabinet autrichien adhérait à cette déclaration. Mais ce n'était là que

des ménagements de personnes, ou des convenances de situation, ou des

moyens d'information, ou des complaisances de conversation, ou des

perspectives de cas extrêmes auxquels les meneurs de la politique

européenne ne pensaient pas qu'ils fussent jamais réduits. La diplomatie

abonde en démarches et en propos sans valeur, qu'il ne faut ni ignorer,

ni croire, et sous lesquels persistent la vraie pensée, le travail réel

des chefs de gouvernement. Sans vouloir le proclamer tout haut, ni s'y

engager par des textes formels et publics, les grands gouvernements de

l'Europe, par principe, par intérêt ou par honneur, regardaient à cette

époque leur cause comme liée à celle de la maison de Bourbon en France:

c'était auprès de Louis XVIII dans l'exil que leurs représentants

continuaient de résider; et auprès des gouvernements européens, grands

ou petits, c'étaient toujours les agents diplomatiques de Louis XVIII

qui représentaient la France. A l'exemple et sous la direction de M.

de Talleyrand, tous ces agents, en 1815, restèrent attachés à la cause

royale, par fidélité ou par prévoyance, et convaincus comme lui qu'en

définitive là serait le succès.

Mais à côté de cette intention générale de l'Europe en faveur de la

maison de Bourbon existait un grand danger, le danger que les souverains

et les diplomates réunis à Vienne n'en vinssent à la regarder comme

incapable de gouverner la France. Ils avaient tous, depuis vingt ans,

traité et vécu avec cette France, telle que la Révolution et l'Empire

l'avaient faite; en la craignant, ils la considéraient beaucoup; plus

ils s'inquiétaient de sa pente vers l'anarchie et la guerre, plus ils

jugeaient indispensable que le pouvoir y fût aux mains d'hommes sensés,

habiles, prudents, capables de la bien comprendre et de s'en faire

comprendre à leur tour. Depuis longtemps, ils étaient loin d'avoir, dans

les compagnons d'exil ou dans l'entourage de cour de Louis XVIII, cette

confiance, et l'expérience qu'ils venaient d'en faire redoublait leurs

appréhensions. Ils regardaient le vieux parti royaliste comme infiniment

plus propre à perdre les rois qu'à gouverner les États.

Témoin de ces doutes inquiets des étrangers sur l'avenir qu'ils

préparaient eux-mêmes, M. de Talleyrand, à Vienne, avait aussi les

siens. À travers toutes les transformations de sa politique et de

sa vie, et quoique la dernière eût fait de lui le représentant de

l'ancienne royauté, il ne voulait pas et n'a jamais voulu se séparer

de la Révolution; il y tenait par des actes trop décisifs, il l'avait

acceptée et servie sous trop de formes diverses pour ne pas se trouver

lui-même vaincu si elle était vaincue; point révolutionnaire par nature,

ni par goût, c'était dans le camp de la révolution qu'il avait grandi

et fait sa fortune; il n'en pouvait sortir avec sûreté; il y a des

défections que l'égoïsme habile ne se permet pas. Mais la situation

générale et la sienne propre ne l'en préoccupaient que plus vivement:

que deviendraient la cause et les hommes de la Révolution sous la

seconde Restauration près de s'accomplir? Que deviendrait cette seconde

Restauration elle-même si elle ne savait pas se gouverner et se

maintenir mieux que n'avait fait la première? Dans la seconde comme

dans la première, M. de Talleyrand jouait un grand rôle et rendait à la

royauté d'éminents services. Quel en serait, pour lui, le fruit? Ses

conseils seraient-ils écoutés et son influence acceptée? Aurait-il

encore l'abbé de Montesquiou et M. de Blacas pour rivaux? Je ne crois

pas qu'il ait hésité, à cette époque, sur la cause qu'il lui convenait

de servir; mais, sentant sa force et le besoin que la maison de Bourbon

avait de lui, il laissait clairement entrevoir son humeur du passé et

ses inquiétudes pour l'avenir.

Bien informés de tous ces faits et de ces dispositions des principaux

acteurs, les royalistes constitutionnels, qui se réunissaient alors

autour de M. Royer-Collard, jugèrent qu'il était de leur devoir de

faire connaître sans réserve à Louis XVIII leur pensée sur l'état des

affaires, et sur la conduite qu'il avait à tenir. Il ne s'agissait pas

seulement d'insister auprès de lui sur la nécessité de la persévérance

dans le régime constitutionnel et dans la franche acceptation de la

société française telle que les temps nouveaux l'avaient faite; il

fallait entrer dans les questions de personnes, dire au Roi que la

présence de M. de Blacas auprès de lui nuisait essentiellement à sa

cause, solliciter l'éloignement du favori, provoquer quelque acte,

quelques paroles publiques propres à caractériser nettement les

intentions du Roi près de ressaisir le gouvernement de ses États,

l'engager enfin, à tenir grand compte des conseils et de l'influence de

M. de Talleyrand, avec qui d'ailleurs, à cette époque, aucun des hommes

qui donnaient cet avis n'avait aucune relation personnelle et pour qui

même la plupart d'entre eux se sentaient peu de goût.

J'étais le plus jeune et le plus disponible de cette petite réunion.

On m'engagea à me charger de cette mission, peu agréable en soi. Je

l'acceptai sans hésiter. Quoique j'eusse encore, à cette époque, peu

d'expérience des animosités politiques et de leurs aveugles fureurs, je

ne laissais pas d'entrevoir quel parti des ennemis pourraient un jour

tirer contre moi d'une semblable démarche; mais j'aurais honte de

moi-même si la crainte de la responsabilité et les appréhensions de

l'avenir pouvaient m'arrêter quand les circonstances m'appellent à

faire, dans les limites du devoir et de ma propre pensée, ce que

commande, à mes yeux, l'intérêt de mon pays.

Je quittai Paris le 23 mai. Une seule circonstance mérite d'être

remarquée dans mon voyage, la facilité que je trouvai à l'accomplir. Non

que beaucoup de mesures de police ne fussent prescrites sur les routes

et tout le long de la frontière; mais la plupart des agents ne mettaient

nul empressement, nulle exactitude à les exécuter; on rencontrait dans

les paroles, dans le silence, dans les regards, une sorte de tolérance

sous-entendue et presque de connivence tacite; et plus d'une physionomie

administrative semblait dire au voyageur inconnu: «Passez vite», comme

si l'on eût craint de se faire une mauvaise note ou de nuire à une

oeuvre utile en l'entravant dans le dessein qu'on lui supposait.

Arrivé à Gand, j'allai voir d'abord les hommes que je connaissais et

dont les vues répondaient aux miennes, MM. de Jaucourt, Louis, Beugnot,

de Lally-Tolendal, Mounier. Je les trouvai très-fidèles à la cause

constitutionnelle, mais tristes comme des exilés et inquiets comme

des conseillers sans repos dans l'exil, car ils avaient à lutter

incessamment contre les passions et les desseins, odieux ou ridicules,

de l'esprit de réaction. Les mêmes faits fournissent aux partis divers

les arguments et les conclusions les plus contraires: la catastrophe qui

rattachait plus étroitement les uns aux principes et à la politique de

la Charte était, pour les autres, la condamnation de la Charte et la

démonstration que le retour à l'ancien régime pouvait seul sauver la

monarchie. Ce n'est pas la peine de répéter les détails que me donnèrent

mes amis sur les conseils contre-révolutionnaires et absolutistes qui

assiégeaient le Roi; c'est dans l'oisiveté du malheur que les hommes

se livrent à tous leurs rêves, et l'impuissance passionnée engendre

la folie. Le Roi tenait bon et donnait raison à ses conseillers

constitutionnels; le _Rapport sur l'état de la France_ que, peu de jours

avant mon arrivée, lui avait présenté M. de Chateaubriand au nom de tout

le Conseil, et qui venait d'être publié dans le _Moniteur de Gand_,

était une éloquente exposition de la politique libérale qu'acceptait la

royauté. Mais le parti ainsi désavoué ne renonçait point; il entourait

le Roi qu'il ne parvenait pas à dominer; il avait, dans la famille et

dans l'intimité royale, les plus fortes racines; M. le comte d'Artois en

était le chef public et M. de Blacas le discret, mais constant allié. Il

y avait là une victoire aussi difficile que nécessaire à remporter.

Je priai le duc de Duras de demander pour moi, au Roi, une audience

particulière. Le Roi me reçut le lendemain, 1er juin, et me garda plus

d'une heure. Je n'ai nul goût pour l'étalage minutieux et arrangé de

semblables entretiens; je ne redirai, de celui-ci et de mes impressions,

que ce qui, aujourd'hui encore, vaut la peine d'être rappelé.

Deux choses en sont restées fortement empreintes dans ma mémoire,

l'impotence et la dignité du Roi: il y avait dans l'attitude et le

regard de ce vieillard immobile et comme cloué sur son fauteuil

une sérénité hautaine, et, au milieu de sa faiblesse une confiance

tranquille dans la force de son nom et de son droit, dont je fus frappé

et touché. Ce que j'avais à lui dire devait lui déplaire; par respect,

non par calcul, je commençai par ce qui lui était agréable; je lui

parlai du sentiment royaliste qui, de jour en jour, éclatait plus

vivement dans Paris; je lui racontai quelques anecdotes, quelques

couplets de chansons qui l'attestaient gaiement. Il s'en amusa; il se

plaisait aux récits gais, comme il arrive aux hommes qui ne peuvent

guère se fournir eux-mêmes de gaieté. Je lui dis que l'espérance de son

retour était générale:--«Mais ce qu'il y a de fâcheux. Sire, c'est qu'en

croyant au rétablissement de la monarchie, on n'a pas confiance dans sa

durée.--Pourquoi donc? Quand le grand artisan de révolution n'y sera

plus, la monarchie durera; il est clair que si Bonaparte retourne à

l'île d'Elbe, ce sera à recommencer; mais lui fini, les révolutions

finiront aussi.--On ne s'en flatte guère, Sire; on craint autre chose

encore que Bonaparte, on craint la faiblesse du gouvernement royal, son

incertitude entre les anciennes et les nouvelles idées, les anciens et

les nouveaux intérêts; on craint la désunion ou du moins l'incohérence

de ses ministres.» Le Roi ne me répondait pas; j'insistai, je nommai M.

de Blacas; je dis que j'étais expressément chargé, par des hommes que

le Roi connaissait bien comme d'anciens, fidèles et intelligents

serviteurs, de lui représenter la méfiance qui s'attachait à ce nom et

le mal qui en résultait pour lui-même:--«Je tiendrai tout ce que j'ai

promis dans la Charte; les noms n'y font rien; qu'importe à la France

quels amis je garde dans mon palais, pourvu qu'il n'en sorte nul acte

qui ne lui convienne? Parlez-moi de motifs d'inquiétude plus sérieux.»

J'entrai dans quelques détails; je touchai à divers traits des menées et

des menaces des partis; je parlai aussi au Roi des protestants du Midi,

de leurs alarmes, des violences même dont, sur quelques points, ils

avaient déjà été l'objet:--«Ceci est très-mauvais; je ferai ce qu'il

faudra pour l'empêcher; mais je ne peux pas tout empêcher; je ne peux

pas être à la fois un roi libéral et un roi absolu.» Il me questionna

sur quelques faits récents, sur quelques hommes du régime impérial: «Il

y en a deux, Sire, M*** et M***, qui, sachant que je me rendais auprès

du Roi, m'ont fait demander de lui prononcer leur nom et de l'assurer

de leurs sentiments?--Pour M***, j'y compte, et j'en suis fort aise; je

sais ce qu'il vaut. Quant à M***, il est de ceux dont je ne dois ni ne

veux entendre parler.» Je m'en tins là. Je n'ignorais pas que le Roi

était dès lors en relation avec Fouché, l'un des pires entre les

régicides; mais je fus peu surpris que des relations secrètes et amenées

par un intérêt pressant ne l'empêchassent pas de maintenir tout haut et

en thèse générale une ligne de conduite fort naturelle. Il était, à coup

sûr, loin de prévoir à quel dégoût sa relation avec le due d'Otrante le

réduirait. Il me congédia avec quelques paroles banales de satisfaction

bienveillante, me laissant l'impression d'un esprit sensé et libre,

dignement superficiel, fin avec les personnes et soigneux des

apparences, peu préoccupé et assez peu intelligent du fond des choses,

et presque également incapable des fautes qui perdent et des succès qui

fondent l'avenir des races royales.

Je fis une visite à M. de Blacas. Il avait témoigné, à mon sujet,

quelque humeur: «Que vient faire ici ce jeune homme? avait-il dit au

baron d'Eckstein, commissaire général de police du Roi des Pays-Bas à

Gand; il a, de je ne sais qui, je ne sais quelle mission auprès du Roi.»

Il connaissait très-bien et ma mission et mes amis. Il ne m'en reçut

pas moins avec une politesse parfaite, et j'ajoute avec une honorable

franchise, me demandant ce qu'on disait de lui à Paris et pourquoi on

lui en voulait tant. Il me parla même de ses mauvais rapports avec

l'abbé de Montesquiou, se plaignant des vivacités et des boutades qui

les avaient brouillés, au détriment du service du Roi. Je lui rendis

franchise pour franchise, et son attitude, dans tout le cours de notre

entretien, fut digne avec un peu de roideur, marquant plus de surprise

que d'irritation. Je trouve, dans quelques notes écrites en sortant de

chez lui, cette phrase: «Je serais bien trompé si la plupart de ses

torts ne tenaient pas à la médiocrité de son esprit.»

La situation de M. de Chateaubriand à Gand était singulière. Membre du

Conseil du Roi, il en exposait brillamment la politique dans les pièces

officielles et la défendait dans le _Moniteur de Gand_ avec le même

éclat. Il n'en avait pas moins beaucoup d'humeur contre tout le monde,

et personne ne comptait beaucoup avec lui. A mon avis, et soit alors,

soit plus tard, ni le Roi, ni les divers cabinets n'ont bien compris la

nature de M. de Chateaubriand, ni apprécié assez haut son concours ou

son hostilité. Il était, j'en conviens, un allié incommode, car il

prétendait à tout et se blessait de tout; au niveau des plus rares

esprits et des plus beaux génies, c'était sa chimère de se croire aussi

l'égal des plus grands maîtres dans l'art de gouverner, et d'avoir le

coeur plein d'amertume quand on ne le prenait pas pour le rival de

Napoléon aussi bien que de Milton. Les hommes sérieux ne se prêtaient

pas à cette complaisance idolâtre; mais ils oubliaient trop ce que

valait, comme ami ou comme ennemi, celui à qui ils la refusaient; on eût

pu trouver, dans les hommages à son génie et dans les satisfactions de

sa vanité, de quoi endormir les rêves de son orgueil; et s'il n'y avait

pas moyen de le satisfaire, il fallait, en tout cas, par prudence comme

par reconnaissance, non-seulement le ménager, mais le combler. Il était

de ceux envers qui l'ingratitude est périlleuse autant qu'injuste, car

ils la ressentent avec passion et savent se venger sans trahir. Il

vivait à Gand dans une grande intimité avec M. Bertin, et s'assurait dès

lors, sur le _Journal des Débats,_ cet empire dont il devait faire plus

tard un si puissant usage. Malgré la bienveillance de nos premiers

rapports, j'étais déjà alors assez froidement avec lui; il avait été

mécontent en 1814, et parlait mal de l'abbé de Montesquiou et de ses

amis. Je n'en fus pas moins surpris et choqué, comme d'une injustice et

d'une faute, du peu de compte qu'on faisait de lui en se servant tant de

lui, et je regrettai de ne pas le voir plus souvent et sur un pied plus

amical.

C'était au milieu de ces discussions non-seulement de principes et de

partis, mais d'amours-propres et de coteries que nous attendions, hors

de France et ne sachant que faire de notre temps comme de notre âme,

l'issue de la lutte engagée entre Napoléon et l'Europe. Situation

profondément douloureuse, que j'acceptais pour servir la cause que je

croyais et n'ai pas cessé de croire bonne, mais dont je ressentais, à

chaque heure du jour, toutes les tristesses. Je ne m'arrêterai pas à les

décrire; rien ne m'est plus antipathique que d'étaler mon propre coeur,

surtout quand je sais que beaucoup de ceux qui m'entendront ne voudront

ou ne sauront ni me comprendre ni me croire. Je n'en veux point aux

hommes de leurs méprises ni de leurs invectives; c'est la condition de

la vie publique; mais je ne me tiens point pour obligé d'entrer dans de

vaines controverses sur moi-même, et je sais attendre la justice sans la

demander. La bataille de Waterloo vint mettre un terme à notre immobile

anxiété. Le Roi quitta Gand le 22 juin, pressé par ses plus sûrs amis et

par son propre jugement de ne pas perdre une minute pour aller se

placer entre la France perplexe et l'invasion étrangère. J'en partis le

lendemain avec M. Mounier, et le même soir nous rejoignîmes le Roi à

Mons, où il s'était arrêté.

Là éclata, en présence de nouveaux acteurs et avec des complications qui

restent encore obscures, le dénoûment que j'étais venu provoquer, la

chute de M. de Blacas. Je n'ai garde de discuter les récits très-divers

qu'en ont donnés plusieurs des intéressés ou des témoins; je reproduirai

simplement ce que j'en ai vu moi-même, sur les lieux, comme je le

retrouve dans une lettre écrite à Cambrai six jours après[10], pour la

personne à qui, même dans l'absence de toute communication immédiate, je

me donnais le plaisir de tout raconter: «Comme nous entrions à Mons, M.

Mounier et moi, on nous a dit que M. de Blacas était congédié et s'en

allait ambassadeur à Naples; mais notre surprise a été grande quand nous

avons su que M. de Talleyrand, venu naguère de Vienne à Bruxelles pour

être à portée des événements, et arrivé à Mons peu d'heures après le

Roi, avait en même temps donné sa démission, que le Roi, en la refusant,

avait froidement accueilli M. de Talleyrand lui-même, et que celui-ci

repartait pour Bruxelles, tandis que, contre son avis, le Roi venait de

partir pour Cateau-Cambresis, quartier général, en ce moment, de l'armée

anglaise. Nous ne comprenions absolument rien à des incidents si

contradictoires, et notre inquiétude égalait notre surprise. Nous avons

couru de tous côtés; nous avons vu tout le monde, ceux de nos amis qui

nous avaient devancés à Mons et les ministres étrangers qui avaient

suivi le Roi, MM. de Jaucourt, Louis, Beugnot, de Chateaubriand, Pozzo

di Borgo, de Vincent; et à travers les demi-confidences, les colères

contenues, les sourires moqueurs, les regrets sincères, nous avons fini

par comprendre, ou à peu près. La petite cour de M. le comte d'Artois,

sachant que M. de Talleyrand conseillait au Roi de ne point se presser

et que le duc de Wellington l'engageait au contraire à s'avancer

rapidement en France, n'avait rien imaginé de mieux que de chasser à

la fois M. de Blacas et M. de Talleyrand, et d'enlever le Roi à ses

conseillers constitutionnels comme à son favori en le faisant partir

brusquement pour le quartier général de l'armée anglaise, entouré des

seuls partisans de _Monsieur_ dont on espérait faire ses ministres.

L'irritation était grande chez nos amis et le blâme vif chez les

étrangers; ces derniers demandaient en qui ils pourraient avoir

confiance pour la question française et avec qui ils en traiteraient

dans une telle crise. M. de Talleyrand revenait de Vienne avec un grand

renom d'habileté et de succès; il était, aux yeux de l'Europe, le

représentant du Roi et de la France; le ministre d'Autriche venait de

lui dire à Bruxelles: «J'ai ordre de vous consulter en toute occasion

et de me diriger surtout d'après vos conseils.» Lui-même témoignait

hautement son humeur et repoussait vivement ceux qui l'engageaient à

rejoindre le Roi. Après six heures d'entretiens un peu confus, il fut

convenu que Pozzo di Borgo se rendrait au Cateau et engagerait le duc de

Wellington à faire lui-même une démarche pour mettre fin à cette étrange

brouillerie, et que MM. de Jaucourt, Louis et Beugnot iraient en même

temps dire au Roi que les hommes auxquels il paraissait accorder sa

confiance ayant des idées et des projets diamétralement contraires aux

leurs, ils ne pouvaient plus le servir utilement et lui demandaient la

permission de se retirer. Probablement des réflexions ou des démarches

conformes à ces résolutions avaient déjà été faites au Cateau, car le

25 au matin, en même temps que nous apprenions les événements de Paris,

l'abdication de Napoléon et l'envoi de commissaires aux souverains

alliés, est arrivée à Mons une lettre du duc de Wellington à M. de

Talleyrand lui disant, m'assure-t-on, en propres termes: «Je regrette

beaucoup que vous n'ayez pas accompagné ici le Roi; c'est moi qui l'ai

vivement engagé à entrer en France en même temps que nous. Si j'avais

pu vous dire les motifs qui me dirigent dans cette circonstance, je ne

doute pas que vous n'eussiez donné au Roi le même conseil. J'espère que

vous viendrez les entendre.» M. de Talleyrand s'est décidé sur-le-champ

à partir, et nous avec lui. Nous avons rejoint le Roi ici le 26. Il

était temps; déjà une proclamation datée du Cateau, et rédigée, dit-on,

par M. Dambray, donnait à la rentrée du Roi une couleur qui ne convient

nullement. Nous nous sommes hâtés d'en préparer une autre dont M.

Beugnot est le principal auteur, et qui contient les pronostics d'une

bonne politique. Le Roi l'a signée sans difficulté. Elle a paru hier, à

la grande satisfaction du public de Cambrai. J'espère qu'elle produira

partout le même effet.»

[Note 10: Le 29 juin 1815.]

On pouvait en effet espérer et se croire au terme de la grande crise qui

avait bouleversé la France comme de la petite crise qui venait d'agiter

les entours de la royauté. De toutes parts les choses semblaient se

précipiter vers la même issue. Le Roi était en France; une politique

modérée et nationale prévalait dans ses conseils et animait ses paroles;

le sentiment royaliste éclatait partout sur son passage, non-seulement

dans son ancien parti, mais dans les masses; toutes les mains

s'élevaient vers lui comme vers la planche de salut dans le naufrage.

Les peuples s'inquiètent peu d'être conséquents; j'ai vu, à cette

époque, dans les départements du Nord, la même popularité entourer le

Roi exilé et l'armée vaincue. A Paris, Napoléon avait abdiqué, et

malgré des alternatives peu dignes d'abattement ou d'élan fébrile, de

résignation ou de bouillonnement, il était évidemment hors d'état de

rengager la lutte. La Chambre des représentants qui, dès son début,

s'était montrée peu favorable au régime impérial et ennemie des excès

révolutionnaires, semblait surtout préoccupée du désir de traverser

un défilé périlleux en évitant toute violence et tout engagement

irrévocable. Les passions populaires grondaient quelquefois, mais se

laissaient aisément contenir, ou s'arrêtaient d'elles-mêmes, comme

déshabituées de l'action et de la domination. L'armée, dont les corps

errants venaient successivement se rallier autour de Paris, était en

proie à une effervescence patriotique, et se fût précipitée, et la

France avec elle, dans l'abîme, pour prouver son dévouement et venger

son injure: mais parmi ses anciens et plus illustres chefs, les uns,

comme Gouvion Saint-Cyr, Macdonald et Oudinot, s'étaient refusés à

servir Napoléon et soutenaient ouvertement la cause du Roi; les autres,

comme Ney, Davout, Soult, Masséna, protestaient avec une rude franchise

contre des illusions funestes, donnaient leur vieux courage pour

passe-port à de tristes vérités ou à de sages conseils, et réprimaient,

aux dépens de leur renom de parti, les entraînements militaires ou les

désordres populaires; d'autres enfin, comme Drouot, avec un ascendant

que méritait leur vertu, maintenaient la discipline dans l'armée au

milieu des douleurs de la retraite sur la Loire, et déterminaient son

obéissance aux ordres d'un pouvoir civil détesté. Il y avait, après

tant de fautes et de malheurs, et à travers toutes les différences de

situation et d'opinion, un concert spontané et un effort général pour

éviter à la France les fautes irréparables et les malheurs suprêmes.

Mais les sagesses tardives ne suffisent point; et même quand elles

veulent être prudentes, l'esprit politique manque aux nations qui ne

sont pas exercées à faire elles-mêmes leurs affaires et leur destinée.

Dans le déplorable état où l'entreprise d'un égoïsme héroïque et

chimérique avait jeté la France, il n'y avait évidemment qu'une conduite

à tenir: reconnaître Louis XVIII, prendre acte de ses dispositions

libérales et se concerter avec lui pour traiter avec les étrangers. Il

le fallait, car aux yeux de la plus vulgaire prévoyance, le retour de la

maison de Bourbon était inévitable et comme un fait accompli. C'était

un devoir dans l'intérêt de la paix et pour se donner les meilleures

chances d'atténuer les maux de l'invasion, car Louis XVIII pouvait seul

les repousser avec quelque autorité. Des chances favorables s'ouvraient,

par cette voie, à la liberté, car la raison disait et l'expérience

a démontré qu'après ce qui s'est passé en France depuis 1789, le

despotisme est impossible aux princes de la maison de Bourbon; une

insurmontable nécessité leur impose les transactions et les ménagements;

et s'ils tentent de pousser les choses à l'extrême, la force leur manque

pour réussir. Accepter sans hésitation ni délai la seconde Restauration

et placer soi-même le Roi entre la France et l'Europe, c'était donc ce

que commandaient clairement le patriotisme et le bon sens.

Non-seulement on ne le fit point, mais on fit ou on laissa faire tout

ce qu'il fallait pour que la Restauration parût l'oeuvre de la force

étrangère seule, et pour faire subir à la France, après sa défaite

militaire, une défaite politique et diplomatique. Ce n'est pas

d'indépendance envers l'Empire ni de bonnes intentions pour la patrie,

c'est d'intelligence et de résolution que la Chambre des Cent-Jours a

manqué; elle ne se prêta ni au despotisme impérial, ni aux violences

révolutionnaires; elle ne fut l'instrument d'aucun des partis extrêmes;

elle s'appliqua honnêtement à retenir la France sur le bord des abîmes

où ils auraient voulu la pousser; mais elle ne sut faire que de la

politique négative; elle louvoya timidement devant le port au lieu d'y

entrer résolument, fermant les yeux quand elle touchait à la passe,

subissant, non par confiance, mais par faiblesse, les aveuglements

et les entêtements des ennemis, anciens ou nouveaux, du Roi qui

s'approchait, et se donnant même quelquefois, par faiblesse encore,

l'air de vouloir des combinaisons qu'au fond elle s'efforçait d'éluder,

tantôt Napoléon II, tantôt le prince quelconque qu'il plairait au peuple

souverain de choisir.

Ce fut à ces hésitations, à ces tâtonnements stériles du seul pouvoir

public alors debout qu'un des hommes les plus tristement célèbres des

plus mauvais temps de la révolution, Fouché, dut son importance et son

succès éphémères. Quand les honnêtes gens ne savent pas comprendre et

accomplir les desseins de la Providence, les malhonnêtes gens s'en

chargent; sous le coup de la nécessité et au milieu de l'impuissance

générale, il se rencontre toujours des esprits corrompus, sagaces et

hardis, qui démêlent ce qui doit arriver, ce qui se peut tenter, et

se font les instruments d'un triomphe qui ne leur appartient pas

naturellement, mais dont ils réussissent à se donner les airs pour s'en

approprier les fruits. Le due d'Otrante fut, dans les Cent-Jours, cet

homme-là: révolutionnaire devenu grand seigneur, et voulant se faire

sacrer, sous ce double caractère, par l'ancienne royauté française,

il déploya, à la poursuite de son but, tout le savoir-faire et toute

l'audace d'un roué plus prévoyant et plus sensé que ses pareils.

Peut-être aussi, car la justice doit avoir ses scrupules, même envers

les hommes qui n'en ont point, peut-être le désir d'épargner à son pays

des violences et des souffrances inutiles ne fut-il pas étranger à

cette série de trahisons et de voltes-faces imperturbables à l'aide

desquelles, trompant et jouant tour à tour Napoléon, La Fayette et

Carnot, l'Empire, la République et la Convention régicide, Fouché gagna

le temps dont il avait besoin pour s'ouvrir à lui-même les portes du

cabinet du Roi en ouvrant au Roi celles de Paris.

Louis XVIII fit quelque résistance; Malgré ce qu'il m'avait dit à Gand,

à propos des régicides, je doute qu'il ait fortement résisté. Sa dignité

n'était pas toujours soutenue par une conviction forte ou par un

sentiment énergique, et elle pouvait quelquefois céder devant

la nécessité. Il avait, pour garants de la nécessité dans cette

circonstance, les deux autorités les plus propres à influer sur sa

décision et à couvrir son honneur, le due de Wellington et M. le comte

d'Artois: tous deux le pressaient d'accepter Fouché pour ministre;

Wellington, pour assurer au Roi un retour facile, et aussi pour

rester lui-même, et l'Angleterre avec lui, le principal auteur de là

Restauration en mettant promptement fin à la guerre devant Paris, où

il craignait de se voir compromis dans les emportements haineux des

Prussiens; le comte d'Artois, par légèreté impatiente, toujours prêt à

promettre et à accorder, et engagé d'avance par son plus actif affidé,

M. de Vitrolles, dans les lacs que Fouché avait tendus de toutes parts

aux royalistes. Je ne crois point à la nécessité dont ils assiégèrent

le Roi. Fouché ne disposait point de Paris. L'armée s'en éloignait.

Les fédérés y étaient plus bruyants que puissants. La Chambre des

représentants se consolait, en discutant une constitution, de n'avoir

pas su ni osé faire un gouvernement. Personne n'était en état ni en

humeur d'arrêter longtemps le flot qui ramenait le Roi. Un peu moins

d'empressement et un peu plus de fermeté d'esprit lui auraient épargné

une triste honte. Il suffisait d'attendre quelques jours en acceptant

le risque, non de résolutions ou de violences funestes, mais de quelque

prolongation de désordres et d'alarmes. La nécessité pèse sur les

peuples comme sur les rois; celle dont Fouché s'armait pour se faire

ministre de Louis XVIII était en grande partie factice et évidemment

passagère; celle qui ramenait Louis XVIII aux Tuileries était naturelle

et de jour en jour plus pressante. Il n'avait nul besoin de recevoir le

duc d'Otrante dans son cabinet, à Arnouville; il pouvait s'y tenir en

repos; on serait bientôt venu l'y chercher. J'en pensai ainsi au moment

même, après avoir passé deux jours dans Paris où j'étais rentré le 3

juillet, pendant que les manoeuvres de Fouché suivaient leur cours. Tout

ce que j'ai vu et appris depuis m'a confirmé dans cette conviction.

CHAPITRE IV.

LA CHAMBRE DE 1815.

Chute de M. de Talleyrand et de Fouché.--Formation du cabinet du duc de

Richelieu.--Mes relations comme secrétaire général du ministère de la

justice, avec M. de Marbois, garde des sceaux.--Arrivée et physionomie

de la Chambre des députés.--Intentions et attitude de l'ancien

parti royaliste.--Formation et composition d'un nouveau parti

royaliste.--Lutte des classes sous le manteau des partis.--Lois

d'exception.--Loi d'amnistie.--Le centre devient le parti du

gouvernement et le côté droit l'opposition.--Questions sur les rapports

de l'État avec l'Église.--État du gouvernement hors des Chambres.

--Insuffisance de sa résistance à l'esprit de réaction.--Le duc de

Feltre et le général Bernard.--Procès du maréchal Ney.--Polémique entre

M. de Vitrolles et moi.--Clôture de la session.--Modifications dans le

cabinet.--M. Laîné, ministre de l'intérieur.--Je quitte le ministère de

la justice et j'entre comme maître des requêtes au Conseil d'État.--Le

cabinet s'engage dans la résistance au côté droit.--M. Decazes.

--Attitude de MM. Royer-Collard et de Serre.--Opposition de M. de

Chateaubriand.--Le pays s'élève contre la Chambre des députés.--Travail

de M. Decazes pour en amener la dissolution.--Le Roi s'y

décide.--Ordonnance du 5 septembre 1816.

(1815-1816.)

Trois mois ne s'étaient pas encore écoulés, et ni Fouché, ni M. de

Talleyrand n'étaient plus ministres. Ils étaient tombés, non sous le

coup de quelque événement nouveau et imprévu, mais par le vice de leur

situation personnelle et par leur inaptitude au rôle qu'ils avaient

entrepris de jouer.

M. de Talleyrand avait fait à Vienne une grande chose; par le traité

d'alliance qu'il avait conclu le 3 janvier 1815 entre la France,

l'Angleterre et l'Autriche, il avait mis fin à la coalition formée

contre nous en 1813, et coupé l'Europe en deux au profit de la France.

Mais l'événement du 20 mars avait détruit son oeuvre; la coalition

européenne s'était reformée contre Napoléon et contre la France, qui se

faisait ou se laissait faire l'instrument de Napoléon. Et il n'y avait

plus aucune chance de rompre ce redoutable faisceau; un même sentiment

d'inquiétude et de méfiance à notre égard, un même dessein de ferme et

durable union animaient les souverains et les peuples. Ils avaient réglé

en toute hâte à Vienne les questions qui menaçaient de les diviser; et,

dans cette intimité retrempée contre nous, l'empereur Alexandre était

rentré particulièrement irrité contre la maison de Bourbon et M. de

Talleyrand, qui avaient voulu lui enlever ses alliés. La seconde

restauration d'ailleurs n'était point, comme la première, son oeuvre

et sa gloire personnelle; c'était surtout à l'Angleterre et au duc

de Wellington qu'en revenait l'honneur. Par amour-propre comme par

politique, l'empereur Alexandre arrivait, le 10 juillet 1815, à Paris,

froid et plein d'humeur envers le Roi et ses conseillers.

La France et le Roi avaient pourtant un pressant besoin du bon vouloir

de l'empereur Alexandre. Ils étaient en présence des rancunes et des

ambitions passionnées de l'Allemagne. Ses diplomates dressaient la carte

de notre territoire, moins les provinces qu'ils voulaient nous enlever.

Ses généraux minaient, pour les faire sauter, les monuments qui

rappelaient leurs défaites au milieu de leurs victoires. Louis XVIII

résistait dignement à ces brutalités étrangères; il menaçait de faire

porter son fauteuil sur le pont d'Iéna, et disait tout haut au duc de

Wellington: «Croyez-vous, mylord, que votre gouvernement consente à me

recevoir si je lui demande de nouveau asile?» Wellington entravait

de son mieux les emportements de Blücher et lui adressait des

représentations pressantes, bien que très-mesurées. Mais ni la dignité

du Roi, ni l'intervention amicale de l'Angleterre ne suffisaient contre

les passions et les prétentions allemandes; l'empereur Alexandre pouvait

seul les contenir. M. de Talleyrand essaya de se le concilier par des

satisfactions personnelles; en formant son cabinet, il fit nommer le

duc de Richelieu, encore absent, ministre de la maison du Roi, et le

ministère de l'intérieur fut tenu en réserve pour Pozzo di Borgo, qui

eût volontiers échangé le service officiel de la Russie pour une part

dans le gouvernement de la France. M. de Talleyrand croyait aisément à

la puissance des tentations. Mais elles échouèrent cette fois; le duc de

Richelieu refusa, probablement de concert avec le Roi lui-même;

Pozzo n'obtint pas, ou n'osa peut-être pas demander à son maître

l'autorisation de redevenir Français. Je le voyais souvent, et cet

esprit à la fois vif et profond, hardi et inquiet, sentait sa situation

douteuse, et cachait mal ses perplexités. L'empereur Alexandre persista

dans sa froide réserve, laissant M. de Talleyrand faible et embarrassé

dans cette arène des négociations, théâtre ordinaire de ses succès.

La faiblesse de Fouché était autre et tenait à d'autres causes. Non que

les souverains étrangers et leurs ministres fussent plus bienveillants

pour lui que pour M. de Talleyrand; son entrée dans le Conseil du Roi

avait été, pour l'Europe monarchique, un grand scandale; le duc de

Wellington seul persistait encore à le soutenir; mais personne, parmi

les étrangers, ne l'attaquait et ne se croyait intéressé à sa chute.

C'était au dedans que se formait contre lui l'orage. Avec une

présomption étrangement frivole, il s'était promis de livrer la

Révolution au Roi et le Roi à la Révolution, se fiant sur sa prestesse

et sa hardiesse pour passer et repasser d'un camp dans l'autre, et les

dominer l'un par l'autre en les trahissant tour à tour. Les élections

qui s'accomplissaient en ce moment dans toute la France donnèrent à son

espérance un éclatant démenti; il eut beau répandre avec profusion les

circulaires et les agents, il n'y exerça pas la moindre influence; les

royalistes décidés prévalurent à peu près partout, presque sans combat.

C'est notre faiblesse et notre malheur que, dans les grandes crises, les

vaincus deviennent des morts. La Chambre de 1815 n'apparaissait encore

que dans le lointain, et déjà le duc d'Otrante chancelait, comme frappé

de la foudre, à côté de M. Talleyrand ébranlé.

Dans ce péril divers et inégal, mais pressant pour tous deux, l'attitude

et la conduite de ces deux hommes furent très-différentes. M. de

Talleyrand se fit le patron de la monarchie constitutionnelle grandement

organisée, comme elle l'était en Angleterre. Des modifications conformes

aux voeux du parti libéral furent, les unes immédiatement accomplies,

les autres promises dans la Charte. Les jeunes gens purent entrer dans

la Chambre des députés. Quatorze articles relatifs à la constitution de

cette Chambre furent soumis à la révision de la prochaine législature.

La pairie devint héréditaire. La censure, à laquelle étaient assujettis

les ouvrages au-dessous de vingt feuilles d'impression, fut abolie. Un

grand Conseil privé associa aux délibérations du gouvernement, dans

les grandes circonstances, les hommes considérables des divers partis.

Aucune nécessité pratique, aucune forte opinion publique n'imposait à la

royauté restaurée ces importantes réformes; mais le cabinet voulait se

montrer favorable au large développement des institutions libres, et

donner satisfaction au parti, je devrais peut-être dire à la coterie des

esprits éclairés et impatients.

Les préoccupations et les mesures de Fouché étaient plus personnelles.

Violemment menacé par la réaction royaliste, il essaya d'abord, de

l'apaiser en lui jetant quelque pâture; il consentit à se faire

l'instrument de la proscription des hommes naguère ses agents, ses

confidents, ses complices, ses collègues, ses amis. En même temps qu'il

écrivait avec apparat des mémoires et des circulaires pour démontrer la

nécessité de la clémence et de l'oubli, il présentait au Conseil du Roi

une liste de cent dix noms à excepter de toute amnistie; et quand la

discussion eut réduit ce nombre à dix-huit accusés devant les conseils

de guerre et à trente-huit exilés provisoires, il contre-signa sans

hésiter l'ordonnance qui les frappait. Peu de jours après, et sur sa

demande, une autre ordonnance révoqua toutes les autorisations jusque-là

accordées aux journaux, leur imposa la nécessité d'une autorisation

nouvelle, et les soumit à la censure d'une commission dans laquelle

plusieurs des principaux écrivains royalistes, entre autres MM. Auger et

Fiévée, refusèrent de siéger sous son patronage. Peu importait au duc

d'Otrante, en 1815 comme en 1793, la justice ou l'utilité nationale de

ses actes; il était toujours prêt à se faire, n'importe à quel prix,

le praticien de la nécessité. Mais quand il vit que ses rigueurs ne le

couvraient pas, quand il sentit les vives approches du péril, il changea

de tactique; le ministre de la réaction monarchique redevint le factieux

révolutionnaire; il fit secrètement publier et répandre des _Rapports

au Roi_ et des _Notes aux ministres étrangers_, destinés bien moins à

éclairer les pouvoirs auxquels il les adressait qu'à lui préparer à

lui-même des alliés et des armes contre le gouvernement et le parti dont

il se voyait près d'être répudié. Il était de ceux qui essayent de se

faire redouter en travaillant à nuire dès qu'ils ne sont plus admis à

servir.

Ni les réformes libérales de M. de Talleyrand, ni les menaces

révolutionnaires du duc d'Otrante ne conjurèrent le péril qui les

pressait. Malgré leur rare esprit et leur longue expérience, ils

méconnaissaient l'un et l'autre la nouvelle face des temps, ne voyant

pas, ou ne voulant pas voir combien ils convenaient peu aux luttes que

les Cent-Jours devaient ranimer. L'élection d'une Chambre ardemment

royaliste les surprit comme un phénomène inattendu; ils tombèrent tous

deux à son approche, à peu de jours de distance l'un de l'autre, laissés

pourtant, après leur chute commune, dans des situations très-diverses.

M. de Talleyrand resta debout; le Roi et son nouveau cabinet le

comblèrent des dons et des honneurs de cour; ses collègues dans sa

courte administration, MM. de Jaucourt, Pasquier, Louis, Gouvion

Saint-Cyr reçurent des marques signalées de l'estime royale; ils

sortaient de l'arène comme destinés à y rentrer. Acceptant la petite et

lointaine mission de Dresde, Fouché s'empressa de partir et sortit de

Paris sous un déguisement qu'il ne quitta qu'à la frontière, troublé par

la crainte d'être vu dans sa patrie qu'il ne devait jamais revoir.

Le cabinet du duc de Richelieu entra aux affaires, bien venu du Roi

et même du parti que les élections faisaient prévaloir. C'était un

ministère vraiment nouveau et royaliste. Son chef, rentré naguère en

France, honoré de l'Europe, aimé de l'empereur Alexandre, était pour le

roi Louis XVIII ce que le Roi lui-même était pour la France, le gage

d'une meilleure paix. Deux de ses collègues, MM. Decazes et Dubouchage,

n'avaient pris, avant la Restauration, aucune part aux affaires

publiques. Les quatre autres, MM. Barbé-Marbois, de Vaublanc, Corvetto

et le due de Feltre, venaient de donner à la cause royale des preuves

de leur attachement. Leur réunion inspirait au public, comme au parti

triomphant, des espérances et point de défiance. Je connaissais beaucoup

M. de Marbois; je l'avais souvent rencontré chez madame de Rumford et

chez madame Suard; il appartenait à cette ancienne France généreusement

libérale qui avait accepté et soutenu, avec une modération éclairée, les

principes chers à la France nouvelle. Je conservai auprès de lui, dans

des rapports de confiante amitié, le poste de secrétaire général du

ministère de la justice, auquel M. Pasquier, alors garde des sceaux,

m'avait fait appeler sous le cabinet de M. de Talleyrand.

Le nouveau ministère à peine installé, la Chambre des députés arriva et

s'installa à son tour, bien plus nouvelle que lui. Elle était presque

exclusivement royaliste. A peine quelques hommes des autres partis

avaient trouvé place dans ses rangs. Ils y siégeaient péniblement,

isolés et mal à l'aise, comme des étrangers ou des suspects; et quand

ils essayaient de se produire et d'exprimer leurs sentiments, ils

étaient brusquement repoussés dans l'impuissance et le silence. Le 23

octobre 1815, dans le débat de la loi présentée par M. Decazes pour la

suspension temporaire de la liberté individuelle, M. d'Argenson parla

des bruits qui couraient sur des protestants massacrés dans le Midi; un

violent tumulte s'éleva pour le démentir; il s'expliqua avec une réserve

extrême: «Je n'ai point énoncé de faits, dit-il, je n'ai point établi

d'allégations; j'ai dit que j'avais été frappé par des bruits incertains

et contradictoires... C'est le vague même de ces bruits qui rend

nécessaire un rapport du ministre sur l'état du royaume.» Non-seulement

M. d'Argenson n'obtint pas ce qu'il demandait; non-seulement il ne put

continuer à parler; il fut expressément rappelé à l'ordre pour avoir

fait allusion à des faits malheureusement certains, mais qu'on voulait

étouffer en étouffant sa voix.

Pour la première fois depuis vingt-cinq ans, le parti royaliste se

voyait le plus fort; tout en croyant son triomphe légitime, il en était

un peu surpris et enivré, et il se livrait aux joies de la puissance

avec un mélange d'arrogance aristocratique et d'ardeur novice, comme

peu accoutumé à vaincre et peu sûr de la force qu'il s'empressait de

déployer.

Des mobiles très-divers jetèrent la Chambre de 1815 dans la réaction

violente qui est restée son caractère historique. D'abord et surtout les

passions du parti royaliste, ses bonnes et ses mauvaises passions, ses

sentiments moraux et ses ressentiments personnels, l'amour de l'ordre

et la soif de la vengeance, l'orgueil du passé et la peur de l'avenir,

l'intention de remettre en honneur le respect des choses saintes, des

anciens attachements, de la foi jurée, et le plaisir d'opprimer ses

vainqueurs. A l'emportement des passions se joignait le calcul des

intérêts: pour la sûreté du parti, pour la fortune des personnes, les

nouveaux dominateurs de la France avaient besoin de prendre partout

possession des places et du pouvoir; c'était là le champ à exploiter, le

territoire à occuper pour recueillir les fruits de la victoire. Venait

enfin l'empire des idées, plus grand qu'on ne le croit communément, et

souvent plus puissant, à leur insu, sur les hommes que leurs passions ou

leurs intérêts. Après tant d'années de grands spectacles et de grands

débats, les royalistes avaient, sur toutes les questions politiques et

sociales, des vues systématiques à réaliser, des retours historiques à

poursuivre, des besoins d'esprit à satisfaire. Ils se hâtaient de mettre

la main à l'oeuvre, croyant le jour enfin venu de reprendre dans leur

patrie, moralement comme matériellement, par la pensée comme en fait,

l'ascendant qui leur avait depuis si longtemps échappé.

Comme il arrive dans les grandes crises des sociétés humaines, ces

principes divers de la réaction de 1815 avaient chacun, dans les rangs

royalistes, leur représentant spécial et particulièrement efficace. Le

parti avait son champion agresseur, son politique, et son philosophe. M.

de la Bourdonnaye marchait à la tête de ses passions, M. de Villèle de

ses intérêts, M. de Bonald de ses idées. Trois hommes très-propres

à leur rôle, car ils excellaient, l'un dans la polémique fougueuse,

l'autre dans la tactique prudente et patiente, le troisième dans

l'exposition spécieuse et subtile avec élévation. Et tous trois, bien

qu'aucune ancienne intimité ne les unît, mettaient avec persévérance, au

service de la cause commune, leurs talents et leurs procédés si divers.

Quelle était, au fond, cette cause? Quel but se proposaient en réalité

les chefs de ce parti qui se croyait si près du succès? S'ils avaient

voulu parler sincèrement, ils auraient été eux-mêmes bien embarrassés

de répondre. On a beaucoup dit, et beaucoup de gens ont cru, et

probablement bien des royalistes se figuraient, en 1815, qu'ils

travaillaient à abolir la Charte et à rétablir l'ancien régime. Lieu

commun d'une crédulité puérile; cri de guerre des ennemis, habiles ou

aveugles, de la Restauration. Il n'y avait, dans la Chambre de 1815, au

milieu de ses plus ardentes espérances, point de dessein si audacieux ni

si arrêté. Ramené en vainqueur sur la scène, non par lui-même, mais par

les fautes de ses adversaires et le cours des événements européens,

l'ancien parti royaliste se promettait que les revers de la Révolution

et de l'Empire lui vaudraient de grands avantages, surtout de grandes

satisfactions; mais ce que, pour le gouvernement de la France, il ferait

de sa victoire quand il serait décidément en possession du pouvoir, il

ne le savait pas; ses vues étaient aussi incertaines et confuses que ses

passions étaient violentes; c'était surtout la victoire qu'il voulait,

pour l'orgueilleux plaisir de la victoire même, pour l'affermissement

définitif de la Restauration, pour sa propre domination, au centre de

l'État par le gouvernement, dans chaque localité par l'administration.

Mais, dans de telles secousses sociales, les questions sont infiniment

plus grandes que ne le savent les acteurs: les Cent-Jours firent à la

France un mal bien plus grave encore que le mal du sang et des trésors

qu'ils lui coûtèrent; ils rallumèrent la vieille querelle que l'Empire

avait étouffée et que la Charte voulait éteindre, la querelle de

l'ancienne France et de la France nouvelle, de l'émigration et de la

révolution. Ce ne fut pas seulement entre des partis politiques, mais

entre des classes rivales que la lutte recommença en 1815, comme elle

avait éclaté en 1789.

Mauvaise situation pour la fondation d'un gouvernement, surtout

d'un gouvernement libre. Il y a un certain degré de fermentation et

d'émulation, entre les citoyens et les partis, qui est la vie même du

corps social et qui favorise son développement énergique et sain. Mais

si la fermentation ne s'arrête pas aux questions de gouvernement et à la

conduite des affaires publiques, si elle s'attaque aux fondements

mêmes de la société, si au lieu de l'émulation entre les partis on a

l'hostilité entre les classes, ce n'est plus le mouvement de la santé,

c'est un mal destructeur qui entraîne les désordres les plus douloureux

et qui peut aller jusqu'à la dissolution de l'État. La domination

d'une classe sur les autres classes, qu'elle soit aristocratique ou

démocratique, c'est la tyrannie. La lutte ardente et continue des

classes pour la domination, c'est l'état révolutionnaire, tantôt

déclaré, tantôt imminent. Le monde a vu, par deux grands exemples, les

résultats profondément divers que peut amener ce fait redoutable. La

lutte des patriciens et des plébéiens tint, pendant des siècles, Rome

dans de cruelles alternatives de tyrannie et de révolution qui n'avaient

de distraction que la guerre. Tant que les uns et les autres eurent des

vertus à dépenser dans cette lutte, la République y trouva, sinon

la paix sociale, du moins là grandeur; mais, lorsque patriciens et

plébéiens se furent épuisés et corrompus dans leurs dissensions sans

parvenir à l'accord dans la liberté, la société romaine ne put échapper

à la ruine qu'en tombant sons le despotisme et dans le long déclin de

l'Empire. L'Angleterre à offert à l'Europe moderne un autre spectacle.

En Angleterre aussi, les classes aristocratiques et démocratiques ont

longtemps lutté pour le pouvoir; mais par un heureux concours de fortune

et de sagesse; elles sont parvenues à s'entendre et à s'unir pour

l'exercer en commun; et l'Angleterre a trouvé dans cette entente

politique des classes diverses, dans l'harmonie de leurs droits et de

leurs influences mutuelles, la paix intérieure avec la grandeur, la

stabilité avec la liberté.

J'espérais, du gouvernement institué par la Charte, un résultat analogue

pour mon pays. On m'a quelquefois accusé de vouloir modeler la France

à l'exemple de l'Angleterre: l'Angleterre, en 1815, ne me préoccupait

nullement; je n'avais fait alors, de ses institutions et de son

histoire, aucune étude sérieuse. La France, ses destinées, sa

civilisation, ses lois, sa littérature, ses grands hommes avaient seuls

rempli ma pensée; je vivais au milieu d'une société toute française,

plus fortement imprégnée peut-être qu'aucune autre des goûts et de

l'esprit français. J'assistais précisément là à ce rapprochement, à

ce mélange, à cet accord des classes et même des partis divers qui me

paraissaient la condition de notre nouveau et libre régime. Des hommes

de toute origine, de toute condition, de toute profession, presque de

toute opinion, des grands seigneurs, des magistrats, des avocats, des

ecclésiastiques, des lettrés, des gens du monde et des gens d'affaires,

de l'ancien régime, de l'Assemblée constituante, de la Convention, de

l'Empire, vivaient dans des rapports faciles et bienveillants, acceptant

sans effort leurs différences de situation ou de vues, et disposés en

apparence à s'entendre, aisément sur les affaires de leur pays. Étrange

contraste de nos moeurs! Quand il s'agit uniquement des relations vouées

aux plaisirs de l'esprit ou du monde, il n'y a plus de classes, plus de

luttes; les situations se rapprochent, les dissidences s'effacent; nous

ne songeons tous qu'à jouir en commun de nos mérites et de nos agréments

mutuels. Que les questions politiques et les intérêts positifs de la

vie reviennent; qu'il s'agisse, non plus de se réunir pour se plaire ou

s'amuser ensemble, mais de prendre chacun sa part dans les droits, les

affaires, les honneurs, les avantages et les charges de la condition

sociale; à l'instant, toutes les dissidences reparaissent; toutes les

prétentions, tous les entêtements, toutes les susceptibilités, toutes

les luttes recommencent; et cette société, qui avait paru si semblable

et si unie, se retrouve aussi diverse et aussi divisée qu'elle l'ait

jamais été.

Cette triste incohérence de l'état apparent et de l'état réel de la

société française se révéla tout à coup en 1815; la réaction provoquée

par les Cent-Jours détruisit en un clin d'oeil le travail de

pacification sociale poursuivi en France depuis seize ans, et fit

brusquement éclater toutes les passions, bonnes ou mauvaises, de

l'ancien régime contre toutes les oeuvres, bonnes ou mauvaises, de la

révolution.

Atteint aussi d'un autre mal, le parti qui dominait, au début de la

session, dans la Chambre de 1815, tomba dans une autre faute. Les

classes aristocratiques en France, bien que généreusement dévouées, dans

les périls publics, au Roi et au pays, ont eu le malheur de ne savoir

faire cause commune ni avec la couronne, ni avec le peuple; elles ont

frondé et bravé tour à tour le pouvoir royal et les libertés publiques.

S'isolant dans des privilèges qui satisfaisaient leur vanité sans leur

valoir une force réelle dans l'État, elles n'avaient pris, depuis trois

siècles, ni auprès du prince, ni à la tête de la nation, la place qui

semblait naturellement leur échoir. Après tout ce qu'elles avaient perdu

et malgré tout ce qu'elles auraient dû apprendre à la révolution, elles

se retrouvèrent en 1815, au moment où le pouvoir leur revenait, dans

les mêmes dispositions indécises et alternatives. Dans les rapports des

grands pouvoirs de l'État, dans les débats publics, dans l'usage qu'elle

fit de ses propres droits, la Chambre de 1815 eut le mérite de pratiquer

énergiquement le régime constitutionnel à peine sorti, en 1814, de

sa torpeur sous l'Empire; mais elle ne sut garder, dans cette oeuvre

nouvelle, ni équité, ni à-propos, ni mesure; elle voulut dominer à la

fois le Roi et la France. Elle fut indépendante et fière, quelquefois

libérale, souvent révolutionnaire dans ses procédés envers la couronne,

en même temps qu'elle était violente et contre-révolutionnaire envers

le pays. C'était trop entreprendre; il fallait choisir, et être ou

monarchique ou populaire. La Chambre de 1815 ne fut ni l'un ni l'autre;

elle se montra fortement imbue de l'esprit de l'ancien régime envenimé

par les idées ou les exemples de l'esprit de révolution; mais l'esprit

de gouvernement, plus nécessaire encore dans un régime libre que sous le

pouvoir absolu, lui manqua complètement.

Aussi vit-on se former promptement contre elle, et dans son propre sein,

une opposition qui fut bientôt populaire et monarchique à la fois, car

elle défendit à la fois, contre le parti dominant, la Couronne qu'il

offensait témérairement et le pays qu'il inquiétait profondément. Et

après quelques grandes luttes, soutenues des deux parts avec une énergie

sincère, cette opposition, forte de l'appui de la royauté et de la

sympathie publique, conquit fréquemment la majorité et devint le parti

du gouvernement.

Je ne siégeais pas alors dans la Chambre des députés. On m'a souvent

attribué, dans le gouvernement de cette époque, une part plus grande que

celle qui m'a réellement appartenu. Je ne m'en suis jamais plaint et

je ne m'en plaindrai pas davantage aujourd'hui. J'accepte la

responsabilité, non-seulement de ce que j'ai fait, mais de ce qu'ont

fait les amis que j'ai choisis et approuvés. Le parti monarchique et

constitutionnel qui se forma en 1815 devint aussitôt le mien. Je dirai

sans hésiter ce que l'expérience m'a appris de nos fautes; je m'honore

d'avoir constamment marché dans ses rangs.

Ce parti se forma brusquement, spontanément, sans but prémédité, sans

combinaisons antérieures et personnelles, sous le seul empire de la

nécessité du moment, pour résister à un mal pressant, non pour

faire prévaloir tel ou tel système, tel ou tel ensemble d'idées, de

résolutions et de desseins. Soutenir la Restauration en combattant la

réaction, ce fut d'abord toute sa politique. Rôle ingrat, même quand il

est le plus salutaire; car on a beau combattre une réaction violente,

quand on soutient en même temps le pouvoir dont le drapeau sert de

manteau à la réaction, on n'empêche pas tout le mal qu'on voudrait

empêcher, et on semble accepter celui qu'on ne réussit pas à empêcher.

C'est une de ces injustices auxquelles, dans les jours d'orage, les

honnêtes gens qui agissent sérieusement doivent se résigner.

Pas plus par sa composition que par ses desseins, le nouveau parti

royaliste n'avait un caractère spécial et systématique. Il comptait

parmi ses chefs naissants, comme dans ses plus modestes rangs, des

hommes de toutes les origines, de toutes les situations, venus de tous

les points de l'horizon social et politique. M. de Serre était un

émigré, lieutenant dans l'armée de Condé; MM. Pasquier, Beugnot, Siméon,

Barante, Sainte-Aulaire, des hommes considérables du régime impérial;

MM. Royer-Collard et Camille Jordan des opposants à l'Empire. Un même

jugement, un même sentiment sur les événements du jour et les chances du

lendemain, sur les droits et les intérêts légitimes du pays et du trône,

rapprochaient tout à coup ces hommes jusque-là étrangers les uns

aux autres. Ils s'unissaient comme les habitants d'un même quartier

accourent de toutes parts, et sans se connaître, sans s'être jamais vus,

travaillent ensemble à éteindre un grand incendie.

Un fait pourtant se laissait entrevoir et caractérisait déjà le nouveau

parti royaliste dans la lutte qui s'engageait. Inquiétées l'une et

l'autre par les prétentions de l'ancien parti aristocratique, la royauté

et la bourgeoisie française se rapprochaient pour se prêter un mutuel

appui. Louis XVIII et la France nouvelle reprenaient ensemble la

politique de leurs pères. Un peuple a beau renier son passé, il n'est

pas en son pouvoir de l'anéantir ni de s'y soustraire absolument, et

bientôt surviennent des situations, des nécessités qui le ramènent dans

les voies où il a marché pendant des siècles.

Choisi par la Chambre elle-même et par le Roi pour la présider, M.

Laîné, en gardant, avec une dignité à la fois naturelle et un peu

apprêtée, l'impartialité qui convenait à sa situation, partageait

pourtant les sentiments de la minorité modérée, et la soutenait de

son influence morale, quelquefois même de sa parole. L'élévation du

caractère, la gravité des moeurs, et, dans certains moments, l'effusion

passionnée de l'âme, lui donnaient une autorité que son esprit et ses

lumières n'auraient pas suffi à lui assurer.

La Chambre siégeait à peine depuis quelques jours, et déjà par les

conversations, par la formation de son bureau, par les projets

d'initiative intérieure qui s'annonçaient, les députés commençaient à se

reconnaître et à se classer, avec doute encore et confusion, comme, dans

une troupe inopinément appelée, les soldats se rassemblent en désordre,

cherchant leurs armes et leur drapeau. Le gouvernement, par ses

propositions, amena bientôt les partis au grand jour et à la lutte. Ce

fut, comme on pouvait s'y attendre, par des mesures de circonstance que

la session commença. Des quatre projets de loi qui portaient évidemment

ce caractère, deux, la suspension de la liberté individuelle et

l'établissement des cours prévôtales, étaient présentés comme des lois

d'exception et purement temporaires; les deux autres, pour la répression

des actes séditieux et pour l'amnistie, appartenaient à la législation

définitive et permanente.

On a si souvent et si tyranniquement abusé, parmi nous, des mesures de

circonstance et des lois d'exception que, sur leur nom seul et leur

physionomie, elles sont restées suspectes et odieuses; sentiment bien

naturel après tant et de si cruelles épreuves. C'est pourtant là,

surtout dans un régime libre, le moyen le moins dangereux, comme le plus

efficace, de pourvoir à des nécessités impérieuses et passagères. Il

vaut mieux suspendre, pour un temps limité et franchement, telle ou

telle liberté spéciale que pervertir, à force d'aggravations et de

subtilités, la législation permanente pour l'adapter aux besoins du

jour. L'expérience de l'histoire confirme en ceci les pressentiments de

la raison. Dans les pays où la liberté politique s'est enfin établie,

comme en Angleterre, c'est précisément depuis qu'elle a triomphé avec

éclat que la suspension temporaire de telle ou telle de ses garanties a

été, dans les circonstances graves, adoptée comme moyen de gouvernement.

Dans des temps plus rudes et moins intelligents, on rendait à toujours,

sous l'empire des périls du moment et pour s'en défendre, ces statuts

rigoureux et artificieux où toutes les tyrannies ont trouvé des armes

sans avoir à les forger elles-mêmes, et dont une civilisation plus

avancée a eu tant de peine à se débarrasser.

Il faut, j'en conviens, pour que les lois d'exception atteignent leur

but sans trop de danger, qu'en dehors de leurs dispositions et pendant

leur durée il reste dans le pays assez de liberté générale et dans le

pouvoir assez de responsabilité réelle pour que ces mesures soient

contenues dans leurs limites et contrôlées dans leur exercice. Mais en

dépit des colères et des aveuglements, des partis vaincus, il suffit

de lire les débats des chambres de 1815 et les écrits du temps pour se

convaincre qu'à cette époque la liberté était loin d'avoir péri tout

entière; et l'histoire des ministres qui possédaient alors le pouvoir

démontre invinciblement qu'ils n'avaient pas cessé de porter le poids

d'une efficace responsabilité.

Des deux lois temporaires présentées à la Chambre de 1815, la loi sur

les cours prévôtales fut la moins contestée; deux hommes supérieurs,

MM. Royer-Collard et Cuvier avaient consenti à en être, en qualité de

commissaires du Roi, les défenseurs officiels, et, dans le débat, M.

Cuvier prit effectivement la parole. Ce débat fut court; deux cent

quatre-vingt-dix membres votèrent pour la loi; dix seulement la

repoussèrent. On peut s'en étonner. C'était certainement, en principe,

la dérogation la plus grave au droit commun, et la plus redoutable

dans la pratique, car on supprimait, devant ces cours, la plupart des

garanties qu'offrent les juridictions ordinaires. Un article de la

loi allait jusqu'à retirer au Roi le droit de grâce, en ordonnant

l'exécution immédiate des condamnés, à moins que la cour prévôtale ne

leur fit grâce elle-même en les recommandant à la clémence royale. L'un

des plus chauds royalistes du côté droit, M. Hyde de Neuville, réclama

vivement, mais en vain, contre une disposition si dure et si peu

monarchique. Les deux passions les plus intraitables, la colère et la

peur, emportaient la Chambre; elle avait le trône et sa propre cause à

venger et à défendre; elle ne croyait pas pouvoir frapper trop fort ni

trop vite, quand elle les voyait attaqués.

A cette occasion, comme à d'autres, on a maltraité la mémoire de M.

Cuvier; on l'a accusé d'ambition servile et de pusillanimité. C'est bien

mal connaître la nature humaine et injurier bien légèrement un homme

de génie. J'ai beaucoup vécu avec M. Cuvier; la fermeté d'âme et de

conduite n'était pas sa qualité dominante; mais il n'était ni servile,

ni dominé, contre sa conscience, par la peur. Il aimait l'ordre, un peu

pour sa propre sécurité, bien plus encore dans l'intérêt de la justice,

de la civilisation, du bien-être social, du progrès intellectuel. Il y

avait, dans sa complaisance pour le pouvoir, plus de goût sincère que

d'égoïsme: il était de ceux à qui l'expérience n'a pas laissé

grande confiance dans la liberté, et que le souvenir de l'anarchie

révolutionnaire rend aisément accessibles à des alarmes honnêtes et

désintéressées. Dans les temps de perturbation sociale, beaucoup

d'hommes de sens et de bien aiment mieux dériver vers la plage que

courir le risque d'aller se briser sur les écueils où le courant les

emporte.

Dans la discussion de la loi qui suspendait pour un an les garanties de

la liberté individuelle, M. Royer-Collard, en appuyant le gouvernement,

marqua l'indépendance de son caractère et la méfiance prévoyante

du moraliste envers le pouvoir même que le politique avait à coeur

d'affermir. Il demanda que le droit arbitraire de détention ne fût

confié qu'à un petit nombre de fonctionnaires d'un ordre élevé, et que

les plus élevés de tous, les ministres, en demeurassent, en tout cas,

clairement responsables; mais ces amendements, qui auraient prévenu

beaucoup d'abus sans désarmer le pouvoir, furent repoussés.

L'inexpérience et la précipitation étaient générales; le cabinet et ses

plus considérables partisans dans les Chambres se connaissaient à

peine; ni les uns, ni les autres n'avaient encore appris à se concerter

d'avance, à se mettre d'accord sur les limites comme sur le fond même

des mesures, et à ne marcher qu'avec ensemble au combat.

L'entente cependant, l'entente active et continue du gouvernement avec

les royalistes modérés devenait chaque jour plus nécessaire, car la

divergence des partis qui commençaient à se former et la gravité de

leurs dissentiments se manifestaient plus fortement chaque jour. En

proposant la loi destinée à réprimer les actes séditieux, M. de Marbois,

esprit doux et libéral avec austérité, et fort peu au courant des

passions qui fermentaient autour de lui, n'avait considéré ces actes que

comme des délits, et les avait renvoyés devant les tribunaux de police

correctionnelle, en n'y attachant que des peines d'emprisonnement. Mieux

instruite des dispositions d'une partie de la Chambre, la commission

chargée d'examiner le projet de loi, et dont M. Pasquier fut le

rapporteur, essaya de contenir les mécontents en leur donnant une

certaine satisfaction; parmi les actes séditieux, elle distingua des

crimes et des délits, renvoya les crimes devant les cours d'assises en

leur appliquant la peine de la déportation, et ajouta, pour les délits,

l'amende à l'emprisonnement. C'était encore trop peu pour les violents

du parti. Ils réclamèrent la peine de mort, les travaux forcés, le

séquestre des biens. Ces aggravations furent repoussées, et la Chambre,

à une forte majorité, adopta le projet de loi amendé par la commission.

A coup sûr, bien des membres du côté droit, qui n'avaient pas osé

combattre les propositions de MM. Piet et de Salaberry, se félicitèrent

de les voir échouer, et votèrent pour la loi. Que de fautes et de maux

s'épargneraient les hommes s'ils avaient le courage d'agir comme ils

pensent et de faire hautement ce qu'ils désirent!

Tous ces débats n'étaient que le prélude de la grande lutte près de

s'engager sur la plus grande des questions de circonstance dont

la Chambre eût à s'occuper. C'est à regret que je me sers du mot

_question_; l'amnistie n'en était plus une. En rentrant en France, par

sa proclamation de Cambrai, le Roi l'avait promise, et pour les rois

promettre une amnistie c'est la faire. Quel roi manquerait à la grâce

qu'il aurait laissé entrevoir à un condamné? La parole royale n'est pas

moins sacrée envers un peuple qu'envers un homme. Mais en annonçant, le

23 juin 1815, qu'il n'excepterait de l'amnistie «que les auteurs et les

instigateurs de la trame qui avait renversé le trône,» le Roi avait

annoncé aussi «que les deux Chambres les désigneraient à la vengeance

des lois;» et lorsque un mois plus tard, le cabinet avait, sur le

rapport du duc d'Otrante, arrêté les deux listes des personnes

exceptées, l'ordonnance du 24 juillet avait encore déclaré que «les

Chambres statueraient sur celles qui devraient ou sortir du royaume, ou

être livrées à la poursuite des tribunaux.» Les Chambres étaient donc

inévitablement saisies. L'amnistie était faite, et pourtant il restait

encore une question; il fallait encore une loi.

Quatre membres de la Chambre des députés s'empressèrent d'en prendre

l'initiative; trois avec une grande violence, M. de La Bourdonnaye

le plus violent des trois. Il avait de la force, de la verve, de

l'indépendance, du tact politique comme homme de parti, et une dureté

franche et passionnée qui devenait quelquefois éloquente. Son projet

mettait, dit-on, onze cents personnes en jugement. Quoi qu'il en soit

de ce calcul, les trois propositions étaient entachées de deux vices

capitaux. Elles posaient en fait que la catastrophe du 20 mars avait été

le fruit d'une grande conspiration dont il fallait punir les auteurs

comme ils auraient été punis en temps ordinaire et par le cours régulier

des lois s'ils avaient échoué. Elles attribuaient aux Chambres le droit

de désigner, par catégories générales et sans limite de nombre, les

conspirateurs à punir, quoique le Roi, par son ordonnance du 24 juillet

précédent, ne leur eût réservé que le droit de décider, parmi les

trente-huit personnes nominativement et seules exceptées, lesquelles

devraient sortir du royaume et lesquelles seraient traduites devant

les tribunaux. Il y avait ainsi à la fois, dans ces projets, un acte

d'accusation sous le nom d'amnistie, et un envahissement des pouvoirs

déjà exercés comme des limites déjà posées par la royauté.

Le gouvernement du Roi ne se méprit point sur la portée de semblables

résolutions, et maintint dignement ses droits, ses actes et ses

promesses. Il se hâta de couper court à l'initiative de la Chambre; le

projet de loi que présenta le 8 décembre 1815 le duc de Richelieu était

une véritable amnistie, sans autre exception que celle des cinquante-six

personnes portées sur les deux listes de l'ordonnance du 24 juillet et

de la famille de l'empereur Napoléon. Une seule disposition, dont à coup

sûr on n'avait pas prévu les fatales conséquences, se rencontrait en

outre dans le projet: l'article 5 exceptait de l'amnistie les personnes

contre lesquelles des poursuites auraient été dirigées ou des jugements

seraient intervenus avant la promulgation de la loi. Déplorable réserve,

également contraire au principe de la mesure et au but de ses auteurs.

C'est le caractère et le mérite essentiel d'une amnistie de mettre un

terme aux procès et aux châtiments, d'arrêter l'action judiciaire au nom

de l'intérêt politique, et de rétablir le calme dans l'esprit public

comme la sécurité dans les existences en faisant cesser les spectacles

comme les périls sanglants. Le gouvernement du Roi avait déjà fait, par

la première liste de l'ordonnance du 24 juillet, une exception qui lui

donnait un lourd fardeau à porter; il avait renvoyé dix-huit généraux

devant les conseils de guerre. Dix-huit grands procès politiques après

l'amnistie proclamée! C'eût été beaucoup pour le pouvoir le plus fort.

Le cabinet du duc de Richelieu se donnait de plus, par l'article 5 du

projet de loi, la perspective et la charge d'un nombre indéterminé de

procès politiques inconnus qui devaient se débattre pendant un temps

indéfini, on ne savait sur quels points du royaume, ni au milieu de

quelles circonstances. Le mal de cette imprévoyance dura, en éclatant

coup sur coup, pendant plus de deux ans. Ce fut l'application prolongée

de cet article qui altéra l'efficacité et presque l'honneur de

l'amnistie, et compromit le gouvernement royal dans cette réaction de

1815 qui a laissé de si tristes souvenirs.

Un membre du côté droit, qui en devait être bientôt le chef et qui

n'avait pris jusque-là aucune part à ce débat, M. de Villèle pressentit

seul le danger de l'article 5, et n'hésita pas à le combattre: «Cet

article, dit-il, me paraît trop vague et trop étendu; l'exception à

l'amnistie, après une rébellion comme celle qui a eu lieu dans notre

pays, livre inévitablement à la rigueur des lois tous les individus

exceptés. Or, il est d'une justice rigoureuse de n'excepter en pareil

cas que les grands coupables ou les hommes les plus dangereux. N'ayant

aucune garantie que les individus atteints par l'article 5 méritent

l'exception, je vote pour que cet article soit rejeté.» Pour le malheur

du gouvernement, ce vote du chef de l'opposition demeura sans effet.

Indépendamment de la question même, cette discussion eut un résultat

grave; elle détermina la division de la Chambre en deux grands partis,

le côté droit et le centre, l'un adversaire, l'autre allié du cabinet.

Les dissentiments qui se manifestèrent à cette occasion étaient trop

vifs et furent soutenus, de part et d'autre, avec trop d'éclat pour

ne pas devenir la base d'une classification permanente. Le côté droit

persista à vouloir plusieurs catégories d'exceptions à l'amnistie, des

confiscations sous le nom d'indemnités pour préjudice causé à l'État, et

le bannissement des régicides compromis dans les Cent-Jours. Le centre

et le cabinet réunis combattirent fermement ces dispositions. M.

Royer-Collard et M. de Serre, entre autres, déployèrent dans ce débat

autant d'esprit politique que de sens moral et de gravité éloquente: «Ce

n'est pas toujours le nombre des supplices qui sauve les empires, dit M.

Royer-Collard; l'art de gouverner les hommes est plus difficile et la

gloire s'y acquiert à un plus haut prix. Nous aurons assez puni si nous

sommes sages et habiles, jamais assez si nous ne le sommes pas.» M. de

Serre s'attacha surtout à repousser les confiscations réclamées à titre

d'indemnités: «Les révolutionnaires en ont fait ainsi, dit-on, ils en

feraient encore ainsi s'ils saisissaient la puissance. C'est précisément

parce qu'ils l'ont fait que vous ne devez pas imiter leur odieux

exemple, et cela par un sens torturé d'une expression qui n'est pas

franche, par un artifice qui serait tout au plus digne du théâtre...

Messieurs, notre trésor peut être pauvre, mais qu'il soit pur!» Les

catégories et les indemnités furent définitivement rejetées. Au dernier

moment, au milieu d'un silence à peu près universel, le bannissement

des régicides resta seul écrit dans le projet de loi. De l'avis de ses

ministres, le Roi ne crut pas devoir, pour obéir invinciblement au

testament de Louis XVI, refuser sa sanction à l'amnistie et laisser en

suspens cette question redoutable. Il y a des justices divines que les

pouvoirs humains ne doivent pas prévenir, mais qu'ils ne sauraient

repousser quand le cours des événements les fait éclater.

Aux dissentiments sur les questions de circonstance s'ajoutaient chaque

jour les dissentiments sur les questions de principe. Le gouvernement

n'en éleva pas beaucoup lui-même. Un projet de loi électorale présenté

par le ministre de l'intérieur, M. de Vaublanc, fut le seul qui portât

ce caractère. La discussion en fut longue et animée. Les hommes

considérables des divers côtés de la Chambre, MM. de Villèle, de la

Bourdonnaye, de Bonald, Royer-Collard, Pasquier, de Serre, Beugnot,

Laîné, s'y engagèrent vivement. Mais le projet ministériel était mal

conçu, fondé sur des bases incohérentes, et donnait aux élections un

caractère plus administratif que politique. Les principaux orateurs du

centre le repoussèrent aussi bien qu'un contre-projet proposé par la

commission, et que n'acceptait pas non plus le cabinet. Ce dernier

travail prévalut pourtant, mais très-amendé et contesté jusqu'au bout.

La Chambre des députés ne l'adopta qu'à une faible majorité; la Chambre

des pairs le rejeta. Quoique les partis eussent clairement manifesté

leurs instincts et leurs voeux quant au système électoral, les idées

étaient encore obscures et flottantes. La question resta posée et

ajournée. Ce fut au sein de la Chambre même que naquirent toutes les

autres propositions qui soulevaient des questions de principe; elles

émanèrent toutes du côté droit et se rapportaient toutes à un même

objet, à la situation de l'Église dans l'État. M. de Castelbajac proposa

que les évêques et les curés fussent autorisés à recevoir et à posséder

à perpétuité, sans aucune nécessité de l'approbation du gouvernement,

toutes donations de biens meubles ou immeubles pour l'entretien du culte

ou des établissements ecclésiastiques. M. de Blangy demanda que la

condition du clergé fût grandement améliorée, et que les prêtres

mariés ne jouissent plus des pensions qu'ils avaient obtenues comme

ecclésiastiques. M. de Bonald réclama l'abolition du divorce. M..

Lachèze-Murel insista pour que la tenue des registres de l'état civil

fût rendue aux ministres de la religion. M. Murard de Saint-Romain

attaqua l'Université et soutint que la direction de l'instruction

publique devait être confiée au clergé. C'était vers la restauration de

la religion et de l'Église comme pouvoir social que se portait surtout

le zèle des nouveaux législateurs.

Au premier moment, les inquiétudes et l'opposition suscitées par ces

propositions furent moins vives qu'on ne le présumerait aujourd'hui.

Des dangers plus pressants préoccupaient alors les adversaires du

gouvernement et le public lui-même. Un sentiment général favorable à la

religion, comme principe nécessaire d'ordre, et de moralité, régnait

dans le pays; sentiment ravivé même par la crise des Cent-Jours, par

les plaies morales qu'elle avait révélées et les périls sociaux qu'elle

avait fait entrevoir. L'Église catholique n'avait pas encore été alors

l'objet de la réaction qui s'éleva contre elle un peu plus tard. Le

clergé ne prenait aucune part directe à ces débats. L'Université avait

été, sous l'Empire, en butte aux méfiances et aux attaques des libéraux.

Le mouvement en faveur des influences religieuses étonnait peu ceux-là

même à qui il déplaisait. Mais au sein même de la Chambre où ce

mouvement éclatait, les esprits élevés ne manquaient pas qui en

reconnurent sur-le-champ la portée et pressentirent les colères que

soulèveraient tôt ou tard, dans la société nouvelle, quelques-unes de

ces propositions si contraires à ses principes les plus essentiels et

les plus chers. Ils s'appliquèrent, avec un ferme bon sens, à faire,

dans les mesures présentées, un triage conforme aux vrais intérêts de la

société et de l'Église elle-même. Le divorce fut aboli. La situation des

curés, des desservants et de plusieurs établissements ecclésiastiques

reçut des améliorations notables. Le scandale des prêtres mariés,

recevant encore des pensions comme prêtres, cessa. Mais ni la

proposition de rendre au clergé la tenue des registres de l'état civil,

ni celle de lui abandonner l'instruction publique, n'eurent aucune

suite. L'Université, bien défendue et bien dirigée par M. Royer-Collard,

resta debout; et quant à la faculté réclamée pour le clergé de recevoir,

sans aucune intervention du pouvoir civil, toutes sortes de donations,

la Chambre des pairs, sur un rapport aussi judicieux qu'élégant de

l'abbé de Montesquiou, décida que les établissements ecclésiastiques

«reconnus par la loi» posséderaient seuls cette faculté, et que, dans

chaque cas particulier, l'autorisation du Roi y serait nécessaire. La

Chambre des députés adopta la proposition ainsi amendée; et de tout

ce mouvement qui avait menacé de jeter tant de perturbation dans les

rapports de l'Église et de l'État, il ne sortit rien qui portât une

sérieuse atteinte, soit aux anciennes maximes, soit aux principes

modernes de la société française.

Le cabinet prenait loyalement part à ces débats et concourait à ces

sages résolutions, mais avec moins de verve et d'ascendant que les chefs

des royalistes modérés dans les Chambres. Il n'y portait pas cette

grandeur de pensée, ni cette puissance de parole qui placent un

gouvernement à la tête des assemblées, et l'élèvent dans l'esprit

des peuples, même malgré ses fautes. Le duc de Richelieu était

universellement honoré; parmi ses collègues, tous hommes de bien et

de dévouement, plusieurs avaient de rares lumières, de l'habileté, du

courage. Mais le cabinet manquait d'unité et d'éclat, conditions de la

force dans tous les régimes, et dans le régime libre plus que dans tout

autre.

En dehors des Chambres, le gouvernement avait à porter un fardeau

plus lourd encore que dans leur enceinte et n'y suffisait pas plus

complètement. La France était en proie, non pas à la plus tyrannique ni

à la plus sanglante, mais à la plus vexatoire et à la plus irritante des

dominations passagères que les vicissitudes des révolutions font peser

sur les peuples. Un parti longtemps vaincu, opprimé et enfin amnistié,

le parti de l'ancien régime se croyait tout à coup redevenu le maître

et se livrait avec emportement aux plaisirs d'un pouvoir nouveau qu'il

regardait comme son ancien droit. Dieu me garde de raviver les tristes

souvenirs de cette réaction! je ne veux qu'en marquer le vrai caractère.

C'était, dans la société civile, dans l'administration intérieure, dans

les affaires locales, et sur presque tous les points du territoire, une

sorte d'invasion étrangère, violente dans certains lieux, blessante

partout, et qui faisait redouter plus de mal encore qu'elle n'en

infligeait, car ces vainqueurs inattendus menaçaient et offensaient là

même où ils ne frappaient pas; ils semblaient vouloir se dédommager par

leur témérité arrogante de leur impuissance à recouvrer tout ce qu'ils

avaient perdu, et ils se disaient, pour rassurer leur conscience au

milieu de leurs violences, qu'ils étaient loin de rendre à leurs

adversaires tout ce qu'ils en avaient eux-mêmes souffert.

Étrangers aux passions du parti, pénétrés du mal qu'elles faisaient à la

cause royale, et blessés pour leur propre compte des embarras qu'elles

créaient à leur gouvernement, le duc de Richelieu et la plupart de ses

collègues luttaient sincèrement contre elles. Même à côté des actes le

plus justement reprochés à la réaction de 1815 et qui restèrent le plus

impunis, on retrouve la trace des efforts du pouvoir, soit pour les

empêcher, soit pour en prévenir le retour, soit du moins pour en

repousser la triste responsabilité. Dès que les violences contre les

protestants éclatèrent dans les départements du Midi, et plus de six

semaines avant que M. d'Argenson en parlât à la Chambre des députés,

une proclamation du Roi, contre-signée par M. Pasquier, les réprouva

énergiquement et enjoignit aux magistrats de les réprimer. Après le

scandaleux acquittement, par la cour d'assises de Nîmes, de l'assassin

du général Lagarde qui protégeait le libre culte des protestants, M.

Pasquier provoqua et fit prononcer par la cour de cassation l'annulation

de cet arrêt, dans l'intérêt de la loi, dernière protestation de la

justice méconnue. Malgré toutes sortes de lenteurs et d'entraves, les

procédures commencées à Toulouse aboutirent à un arrêt de la cour

prévôtale de Pau qui condamna à cinq ans de réclusion deux des assassins

du général Ramel. Ceux du maréchal Brune avaient échappé à toute

poursuite sérieuse; mais M. de Serre, devenu garde des sceaux, fit

reprendre à la justice son cours, et la cour d'assises de Riom condamna

à mort par contumace l'assassin qu'on n'avait pu saisir. Réparations

bien insuffisantes et bien tardives, mais qui révèlent la résistance

aussi bien que la faiblesse du pouvoir. Les ministres même les plus

dociles au parti royaliste extrême s'efforçaient de l'arrêter en le

suivant, et se gardaient bien de lui donner tout ce qu'ils lui avaient

promis. Au moment même où il divisait l'ancienne armée en catégories

pour en écarter tous les officiers suspects à des titres et à des degrés

divers, le ministre de la guerre, le duc de Feltre, appelait à la

direction du personnel de son département le général de Meulan, mon

beau-frère, vaillant officier entré au service comme soldat en 1797, et

qui avait gagné tous ses grades sur les champs de bataille, à force de

blessures. M. de Meulan était royaliste, mais très-attaché à l'armée, à

ses camarades et passionnément attristé des rigueurs qui pesaient sur

eux. J'ai été témoin de ses constants efforts pour que justice leur fût

rendue, et pour faire rester ou rentrer dans les rangs tous ceux qu'il

croyait disposés à servir honnêtement le Roi. L'oeuvre était difficile.

En 1815, l'un de nos plus habiles et plus honorables officiers du génie,

le général Bernard avait été mis en demi-solde et vivait comme exilé à

Dôle; les États-Unis d'Amérique lui firent offrir le commandement du

génie dans la République avec des avantages considérables; il accepta et

demanda à son ministre l'autorisation de partir. Le duc de Feltre le fit

appeler et le détourna de son dessein, lui promettant de le replacer en

France comme il lui convenait: «Vous me promettez là, lui dit Bernard,

ce que vous ne pouvez pas faire; placez-moi, et dans quinze jours je

serai tellement dénoncé qu'il vous sera impossible de me soutenir,

et tellement tracassé que je ne voudrai pas rester. Tant que le

gouvernement n'aura pas plus de force, il ne peut ni m'employer, ni me

protéger. Je suis, dans mon coin, à la merci d'un sous-préfet, d'un

commissaire de police qui peut m'arrêter, m'emprisonner, qui me mande

tous les jours et me fait attendre dans son antichambre pour être

ensuite très-mal reçu. Laissez-moi partir pour l'Amérique. Les

États-Unis sont les alliés naturels de la France. Je suis décidé;

à moins qu'on ne me mette en prison, je pars.» On lui donna son

passe-port. Le duc de Berry se plaignit au général Haxo du parti

qu'avait pris le général Bernard: «A la façon dont on avait traité

Bernard, lui répondit Haxo, je m'étonne qu'il n'ait pas pris ce parti-là

plus tôt. Il n'est pas dit que je n'en fasse pas quelque jour autant.»

Rien ne révèle mieux que ce petit fait la situation des ministres à

cette époque, et leur sincérité comme leur timidité dans leurs désirs de

sagesse et d'équité.

Il eût fallu un grand acte résolument conçu et accompli, dans une grande

circonstance, pour relever le pouvoir de ce renom comme de ce mal

de faiblesse, et l'affranchir du parti sous lequel il pliait en lui

résistant. Aujourd'hui, à la distance où nous sommes de ce temps,

plus j'y pense dans la liberté tranquille de mon jugement, plus je me

persuade que le procès du maréchal Ney eût été, pour un tel acte, une

occasion très-propice. Il y avait certainement de graves motifs pour

laisser à la justice légale son libre cours: la société et la royauté

avaient besoin que le respect du droit et le sentiment de la crainte

rentrassent dans les âmes; il importait que des générations formées dans

les vicissitudes de la révolution et dans les triomphes de l'Empire

apprissent, par d'éclatants exemples, que la force et le succès du

moment ne décident pas de tout, qu'il y a des devoirs inviolables, qu'on

ne se joue pas impunément du sort des gouvernements ni du repos des

peuples, et qu'à ce jeu terrible les plus puissants, les plus célèbres

risquent leur honneur et leur vie. En politique et en morale, ces

considérations étaient d'un grand poids. Mais une autre grande vérité,

politique aussi et morale, devait entrer en balance et peser fortement

sur la décision dernière. L'empereur Napoléon avait duré longtemps et

avec éclat, accepté et admiré de la France et de l'Europe, soutenu par

le dévouement d'un grand nombre d'hommes, armée et peuple. Les idées de

droit et de devoir, les sentiments de respect et de fidélité étaient

confus et en conflit dans bien des âmes. Il y avait là comme deux vrais

et naturels gouvernements en présence, et bien des esprits avaient pu,

sans perversité, se troubler dans le choix. Le roi Louis XVIII et ses

conseillers pouvaient, à leur tour, sans faiblesse, tenir compte de

cette perturbation morale. Le maréchal Ney en était la plus illustre

image. Plus son tort envers le Roi avait été grand, plus on pouvait,

sans péril, placer la clémence à côté de la justice, et déployer,

au-dessus de sa tête condamnée, cette grandeur de l'esprit et du coeur

qui a aussi sa force pour fonder le pouvoir et commander la fidélité. La

violence même de la réaction royaliste, l'âpreté des passions de parti,

leur soif de châtiments et de vengeances auraient donné à cet acte

encore plus d'éclat et plus d'effet, car elles en auraient fait

ressortir la hardiesse et la liberté. J'ai entendu, à cette époque,

une femme du monde, ordinairement sensée et bonne, dire à propos de

mademoiselle de Lavalette aidant sa mère à sauver son père: «Petite

scélérate!» Quand de tels égarements de sentiment et de langage éclatent

autour des rois et de leurs conseillers, ce sont, pour eux, de clairs

avertissements qu'il faut résister et non pas céder. Le maréchal

Ney gracié et banni, après sa condamnation, par des lettres royales

gravement motivées, c'eût été la royauté s'élevant comme une digue

au-dessus de tous, amis ou ennemis, pour arrêter le flot du sang, et

la réaction de 1815 eût été domptée et close, aussi bien que les

Cent-Jours.

Je n'ai pas la prétention d'avoir clairement pensé alors tout ce que

je pense aujourd'hui. J'étais triste et perplexe. Les ministres du Roi

l'étaient aussi. Ils ne crurent pas pouvoir ni devoir lui conseiller la

clémence. Dans cette circonstance solennelle, le pouvoir ne sut pas être

grand, seul moyen quelquefois d'être fort.

Contenu, mais point abattu, et irrité en même temps que déjoué par ces

alternatives de concession et de résistance, le côté droit, décidément

devenu l'opposition, cherchait en grondant et en tâtonnant quelque moyen

de sortir de sa situation à la fois puissante et vaine, quelque brèche

par où il pût donner l'assaut au gouvernement, entrer dans la place et

s'y établir. Un homme d'esprit et de courage, ambitieux, remuant, adroit

et mécontent pour son propre compte comme pour son parti, tenta une

attaque très-hardie au fond, quoique mesurée dans la forme et purement

théorique en apparence. Dans un court pamphlet intitulé _Du Ministère

dans le gouvernement représentatif_, «La France, dit M. de Vitrolles,

exprime de toute part le besoin profondément senti d'une action plus

forte dans son gouvernement. J'ai cherché les causes de ce sentiment

universel, et les raisons qui pouvaient expliquer comment les divers

ministères qui s'étaient succédé depuis dix-huit mois n'avaient pu

donner au gouvernement du Roi ce caractère de force et d'ensemble

dont ils sentaient eux-mêmes le besoin. J'ai cru les trouver dans

l'incohérence qui existait entre la nature du gouvernement qu'on avait

adopté et l'organisation ministérielle qu'on n'avait pas cru nécessaire

de modifier en même temps qu'on nous donnait une nouvelle division des

pouvoirs, et à ces pouvoirs une action toute nouvelle.» Invoquant

alors à chaque pas les maximes et les exemples de l'Angleterre, M.

de Vitrolles établissait que le ministère, qu'il appelait _une

institution_, devait avoir dans son sein une rigoureuse unité, avec la

majorité des chambres une intime union, et dans la conduite des affaires

une responsabilité réelle qui lui assurât, auprès de la Couronne, la

mesure nécessaire d'influence et de dignité. A ces trois conditions

seulement le gouvernement pouvait être fort. Curieux souvenir à

retrouver aujourd'hui! C'est par le plus intime confident de Monsieur

le comte d'Artois, et pour faire monter au pouvoir le parti de l'ancien

régime que le gouvernement parlementaire a été pour la première

fois célébré et réclamé parmi nous, comme conséquence nécessaire du

gouvernement représentatif.

Je me chargeai de repousser cette attaque[11] en la démasquant.

J'exposai à mon tour les principes essentiels du gouvernement

représentatif, leur sens vrai, leur action réelle, et les conditions

de leur développement salutaire dans l'état où nos révolutions et nos

dissensions avaient jeté la France. Je m'appliquai surtout à faire

reconnaître, sous cette joute savante et polie entre raisonneurs

politiques, la lutte acharnée des partis et les coups fourrés que, dans

l'insuffisance de leurs armes publiques, ils essayaient de se porter. Il

y avait, je crois, dans mes idées de quoi satisfaire les gens d'esprit

qui se préoccupaient du fond des choses et de l'avenir, mais point

d'efficacité pratique et prochaine. Quand les grands intérêts des

peuples et les grandes passions des hommes sont en jeu, les débats

spéculatifs les plus ingénieux sont une guerre de luxe qui ne change

rien au cours des événements.

[Note 11: Dans un écrit intitulé: _Du Gouvernement représentatif et

l'état actuel de la France,_ publié en 1816.]

Dès que le budget eut été voté, et le jour même où il était promulgué,

la session fut close, et la Chambre de 1815 se retira, ayant fortement

pratiqué, pour la défense comme pour l'attaque, les institutions

libres que la France tenait de la Charte, mais divisée en deux partis

royalistes, l'un chancelant et inquiet, quoique en possession du

pouvoir, l'autre ardent et se promettant, pour la session prochaine, un

meilleur succès de ses efforts, et tous deux profondément irrités.

Malgré leurs inquiétudes et leurs faiblesses, c'était au cabinet et à

ses amis que restait l'avantage. Pour la première fois depuis que la

France était en proie à la révolution, les luttes de la liberté

avaient tourné au profit de la politique modérée; elle avait, sinon

définitivement vaincu, du moins efficacement arrêté ses adversaires. Le

flot de la réaction grondait toujours, mais ne montait plus. Le cabinet,

bien soutenu dans les Chambres, avait la confiance du Roi, qui portait

au duc de Richelieu beaucoup d'estime, et à son jeune ministre de la

police, M. Decazes, une faveur amicale de jour en jour plus intime. Huit

jours après la clôture de la session, le cabinet acquit dans son sein

plus d'unité et pour sa politique un interprète éloquent. M. Laîné

remplaça M. de Vaublanc au ministère de l'intérieur. Par une petite

compensation accordée au côté droit, M. de Marbois, qui lui déplaisait

fort, fut écarté du ministère de la justice, et le chancelier, M.

Dambray, reprit les sceaux. M. de Marbois était l'un de ces hommes

vertueux et éclairés, mais peu clairvoyants et peu influents, qui

apportent au pouvoir plus de considération que de force et s'y usent

bientôt sans s'y perdre. Il avait résisté à la réaction avec plus de

droiture que d'énergie, et servi le Roi avec une dignité qui ne lui

donnait pourtant pas d'autorité. En octobre 1815, au moment de la plus

violente fermentation, le Roi s'était montré pressé que la loi sur les

cours prévôtales fût présentée. On convint au Conseil que le garde

des sceaux s'entendrait avec le ministre de la guerre pour la faire

préparer. Peu de jours après, le Roi la redemanda avec quelque

impatience: «Sire, lui répondit M. de Marbois, je suis honteux de dire à

Votre Majesté qu'elle est déjà prête.» Il sortit du pouvoir dignement,

bien qu'avec quelque regret. Je quittai en même temps le poste de

secrétaire général du ministère de la justice. M. de Marbois m'y avait

témoigné une confiance pleine de sympathie. Il ne me convenait pas

d'y rester avec M. Dambray, à qui, par mon origine protestante et mes

opinions, je ne convenais pas non plus. Je rentrai, comme maître des

requêtes, dans le Conseil d'État.

Les Chambres à peine parties, la conspiration de Grenoble, ourdie par

Didier, et à Paris le complot dit des patriotes de 1816, vinrent coup

sur coup mettre la modération du cabinet à l'épreuve. Les informations

que lui transmirent les autorités du département de l'Isère étaient

pleines d'exagération et d'emportement déclamatoire. La répression qu'il

ordonna fut rigoureuse avec précipitation. Grenoble avait été le berceau

des Cent-Jours. On crut nécessaire de frapper fort le bonapartisme dans

le lieu même où il avait d'abord éclaté. On trouvait là une occasion

naturelle de se montrer ferme envers les fauteurs de conspiration, quand

on résistait ailleurs aux fauteurs de réaction. Les modérés s'inquiètent

quelquefois de leur nom, et cèdent à la tentation de le faire un moment

oublier.

Le gouvernement ne cessa pourtant point d'être modéré, et le public ne

s'y trompait pas. Quoique M. Decazes, par la nature de son département,

fût le ministre obligé des mesures de surveillance et de répression, il

n'en était pas moins et n'en passait pas moins, à juste titre, pour le

protecteur des vaincus et des suspects qui ne conspiraient pas. Par

caractère comme par habitude de magistrat, il avait à coeur la justice.

Étranger à toute haine de parti, clairvoyant, courageux, d'une activité

infatigable et aussi empressé dans sa bienveillance que dans son devoir,

il usait des pouvoirs que lui conféraient les lois d'exception avec

mesure et équité, les employant contre l'esprit de réaction et de

persécution autant que contre les complots, et s'appliquant à prévenir

ou à réparer les abus qu'en faisaient les autorités inférieures. Aussi

croissait-il dans la bonne opinion du pays en même temps que dans la

faveur du Roi. Les peuples et les partis ont un instinct sûr pour

reconnaître, dans les situations les plus complexes, qui les attaque et

qui les défend, qui leur nuit et qui les sert. Les royalistes violents

ne tardèrent pas à regarder M. Decazes comme leur principal adversaire,

et les modérés à voir en lui leur plus efficace allié.

En même temps, et dans le silence de la tribune, les principaux

représentants de la politique modérée dans les Chambres saisissaient

avec empressement les occasions de la soutenir devant le public, de

mettre en lumière ses maximes et de rallier autour du Roi et du régime

constitutionnel la France encore hésitante. Je prends plaisir à

reproduire ici les paroles, probablement oubliées, que prononçaient

précisément à cette époque trois hommes restés justement célèbres, et

tous trois mes amis; elles montreront, je crois, avec quelque éclat dans

quel esprit se formait alors le parti monarchique dévoué à la société

française telle que nos temps l'ont faite, et quelles idées, quels

sentiments il s'appliquait à répandre.

Le 6 juillet 1816, M. de Serre disait en installant, comme premier

président, la cour royale de Colmar: «La liberté, ce prétexte de toutes

les ambitions séditieuses, la liberté, qui n'est que le règne des lois,

a toujours été la première ensevelie avec les lois sous les débris du

trône. La religion elle-même est en péril dès que le trône et les

lois sont attaqués; car tout se tient du ciel à la terre; tout est en

harmonie entre les lois divines et les lois humaines; on ne saurait

renverser les unes et respecter les autres. Que tous nos soins tendent

donc à recueillir parmi nous, à épurer, à fortifier sans cesse cet

esprit monarchique et chrétien qui inspire la force de tout sacrifier

à ses devoirs! Que nos premiers efforts tendent à faire respecter la

Charte que le Roi nous a donnée! Nos lois, notre Charte peuvent être

perfectionnées sans doute, et nous n'entendons interdire ni tous regrets

du passé, ni toute espérance pour l'avenir. Mais commençons d'abord par

nous soumettre de coeur et sans réserve à la loi existante; mettons

ce premier frein à cette mobilité impatiente qui nous entraîne depuis

vingt-cinq années; donnons-nous à nous-mêmes cette première confiance

que nous savons tenir à quelque chose. Laissons au temps le reste.»

Six semaines plus tard, le 19 août, M. Royer-Collard, en présidant à la

distribution des prix du grand concours de l'Université, adressait aux

jeunes gens ces paroles: «Aujourd'hui que le règne du mensonge est fini,

et que la légitimité du pouvoir, qui est la vérité dans le gouvernement,

donne un plus libre essor à toutes les doctrines salutaires et

généreuses, l'instruction publique voit ses destinées s'élever et

s'agrandir. La religion lui redemande des coeurs purs et des esprits

dociles; l'État, des moeurs profondément monarchiques; les sciences, la

philosophie, les lettres attendent d'elle un nouvel éclat et de nouveaux

honneurs. Ce seront les bienfaits du prince à qui ses peuples doivent

déjà tant de reconnaissance et d'amour. Il saura bien, lui qui a fait

fleurir la liberté publique à l'ombre de son trône héréditaire, il saura

bien appuyer sur les principes tutélaires des empires un enseignement

digne des lumières du siècle, et tel que la France le réclame pour ne

pas déchoir du rang glorieux qu'elle occupe entre les nations.»

Huit jours après enfin, dans une solennité purement littéraire, un homme

absolument étranger à toute fonction publique, mais depuis plus d'un

demi-siècle ami sincère et constant de la liberté, le secrétaire

perpétuel de l'Académie française, M. Suard, en rendant compte à

l'Académie du concours dans lequel elle avait décerné le prix à M.

Villemain pour son _Éloge de Montesquieu_, s'exprimait en ces termes:

«L'instabilité des gouvernements tient d'ordinaire à l'indécision dans

les principes qui doivent régler l'exercice des pouvoirs. Un prince

éclairé par les lumières de son siècle, par celles de l'expérience et

par celles d'un esprit supérieur, vient de donner à l'autorité royale un

appui qu'aucun autre ne peut remplacer, dans cette Charte qui consacre

tous les droits du monarque en même temps qu'elle garantit à la nation

tous ceux qui constituent la vraie et légitime liberté. Rallions-nous à

ce signe d'alliance entre le peuple et son Roi, leur union est le seul

garant assuré du bonheur de l'un et de l'autre. Que la Charte soit pour

nous ce qu'était pour les Hébreux l'arche sainte qui contenait les

tables de la loi. Si l'ombre du grand publiciste qui a répandu la

lumière sur les principes des monarchies constitutionnelles pouvait

assister au triomphe que nous lui décernons, elle appuyerait de son

autorité les sentiments que j'ose exprimer.»

C'était un grand fait que cet harmonieux concours d'intentions et

d'efforts entre de tels hommes, représentants de groupes sociaux si

importants, et groupés eux-mêmes autour du Roi et de ses conseillers. Il

y avait là un indice certain que, dans l'opinion modérée, les esprits

élevés ne manquaient pas pour comprendre les conditions de l'ordre

nouveau, ni les volontés sérieuses pour le soutenir. Ce n'était pourtant

encore que des éléments épars, et comme les premiers rudiments d'un

grand parti conservateur sous un régime libre. Il fallait du temps pour

que le parti se formât, ralliât toutes ses forces naturelles et se fît

accepter du pays. Le temps serait-il donné à cette oeuvre difficile? La

question était douteuse. On touchait à une crise redoutable; la Chambre

de 1815 était près de revenir, encore plus ardente et plus agressive que

dans sa précédente session. Le parti qui y dominait avait non-seulement

ses échecs à réparer et ses desseins à poursuivre, mais des injures

récentes à venger. Il était, depuis la clôture de la session, l'objet

de vives attaques; le gouvernement combattait partout son influence; le

public lui témoignait hautement sa méfiance et son antipathie; on le

taxait tour à tour de fanatisme et d'hypocrisie, de dureté vindicative

et d'incapacité. Tantôt la passion, tantôt la moquerie populaire se

donnaient, contre lui, un libre cours. Dans le silence ou la réserve

des journaux censurés, les petits pamphlets, les correspondances, les

conversations répandaient de tous côtés, soit contre la Chambre en

masse, soit contre les membres les plus connus du côté droit, la

dérision ou l'invective. On les craignait encore beaucoup, mais plus

assez pour se taire; on se donnait le plaisir de raconter, avec colère

ou avec gaieté, leurs violences ou leurs ridicules; on invoquait à

demi-voix la dissolution, pour le salut du Roi et de la France[12].

Ainsi était publiquement traitée cette assemblée de qui l'un de ses plus

honorables membres, M. de Kergorlay, disait peu de mois auparavant: «La

Chambre n'avait pas encore chuchoté que déjà l'autre ministère était

tombé; qu'elle parle, et celui-ci ne tiendra pas huit jours.»

[Note 12: Je retrouve, dans des notes recueillies au moment même,

quelques traits de la guerre sarcastique qui poursuivait alors cette

Chambre; je les cite textuellement:

«_Avril_ 1816. Avant de partir, la Chambre des députés s'est organisée

en chapelle. _Trésorier_, M. Laborie, sujet à caution. _Entrepreneur des

enterrements_, M. de la Bourdonnaye. _Fossoyeur_, M. Duplessis-Grénédan.

_Serpent_, M. de Bouville, et en sa qualité de vice-président, _serpent

à sonnette. Donneur d'eau bénite_, M. de Vitrolles. _Général des

capucins,_ M. de Villèle; il le mérite par son organe. _Grand aumônier_,

M. de Marcellus; pour celui-là, il donne une partie de son bien aux

pauvres. _Sonneur de cloches_, M. Hyde de Neuville, etc.»

«_Mai_ 1816. Voici la Charte que veut nous donner la majorité de la

Chambre. _Article_. Les articles fondamentaux de la Constitution,

pourront être changés aussi souvent qu'on le voudra; cependant, vu que

la stabilité est nécessaire, on ne les changera que trois fois par

an.--_Art_. Le Roi a l'initiative des lois; premier exemple du droit

de pétition accordé à tous les Français.--_-Art._ Les lois seront

exécutées autant qu'il plaira aux députés qu'elles le soient, chacun

dans son département.--_Art_. Chaque députation aura la nomination à

toutes les places, dans son département.»

«_Juillet_ 1816. On dit que le Roi est un peu malade. Il faudrait qu'il

le fût beaucoup pour être obligé de garder la Chambre cinq ans.»]

Le ministère avait tenu pourtant, et tenait encore; mais il était

évidemment impossible qu'il restât debout devant la Chambre revenue avec

un redoublement d'irritation. On savait le parti résolu à livrer au

pouvoir les plus violents assauts. M. de Chateaubriand faisait imprimer

sa _Monarchie selon la Charte_; et quoique ce puissant pamphlet ne

fût pas encore publié, on connaissait l'art de l'auteur pour mêler

éloquemment le vrai et le faux, jeter avec éclat la confusion dans les

sentiments comme dans les idées, et attirer dans ce brillant chaos le

public ébloui et troublé. Ministres ni opposants ne pouvaient se faire

et ne se faisaient illusion sur la nature et les conséquences de la

lutte près de s'engager. La question des personnes n'était que le

manteau des grandes questions sociales qui se débattaient entre les

partis. Il s'agissait de savoir si le pouvoir passerait aux mains du

côté droit tel qu'il s'était manifesté dans la session qui venait de

finir, c'est-à-dire si les théories de M. de Bonald et les passions de

M. de la Bourdonnaye faiblement tempérées par la prudence et l'influence

encore novices de M. de Villèle, deviendraient la politique du

gouvernement du Roi.

Je ne suis point, et même en 1815, je n'étais point de ceux qui

regardent le côté droit comme impropre au gouvernement de la France.

J'avais dès lors, au contraire, quoique avec un sentiment moins profond

et moins clair qu'aujourd'hui, l'instinct qu'il fallait le concours de

toutes les classes éclairées et indépendantes, anciennes et nouvelles,

pour retirer notre pays des ornières alternatives de l'anarchie et

du despotisme, et que, sans leur accord, nous ne posséderions jamais

longtemps ensemble l'ordre et la liberté. Peut-être même serais-je en

droit de ranger cet instinct au nombre des raisons un peu confuses

qui m'avaient disposé en faveur de la Restauration. La monarchie

héréditaire, devenue constitutionnelle, s'offrait à mon esprit et comme

un principe de stabilité, et comme un moyen naturel de rapprochement

entre les classes et les partis qui s'étaient fait si ardemment la

guerre. Mais en 1816, si près de la secousse révolutionnaire des

Cent-Jours et encore sous le vent de la réaction contre-révolutionnaire

de 1815, l'avènement du côté droit au pouvoir eût été bien autre chose

que la victoire d'hommes capables de gouverner sans trouble social,

quoique dans un système impopulaire; c'eût été la révolution et la

contre-révolution encore une fois aux prises dans un de leurs accès de

fièvre chaude, et le trône comme la Charte, la paix intérieure et la

sûreté de la France comme ses libertés, livrés aux périls de cette

lutte, sous les yeux de l'Europe campée chez nous et en armes autour des

combattants.

Dans cette menaçante situation, ce fut le mérite de M. Decazes d'oser

chercher et appliquer au mal un grand remède. De tous les ministres, il

fut le premier et quelque temps le seul qui regardât la dissolution de

la Chambre de 1815 à la fois comme nécessaire et comme possible. A coup

sûr, son intérêt personnel eut sa part dans sa clairvoyance et dans sa

hardiesse; mais je le connais assez pour être sûr que son dévouement au

pays et au Roi contribua puissamment à le décider comme à l'éclairer, et

qu'il y eut, dans sa conduite à cette époque, autant de patriotisme que

d'ambition.

Il avait un double travail de persuasion à accomplir; d'abord sur ses

deux principaux collègues, le duc de Richelieu et M. Laîné, puis sur le

Roi lui-même. Tous deux sincèrement dévoués à la politique modérée, M.

de Richelieu et M. Laîné étaient tous deux indécis, timides devant une

grande responsabilité, et plus-enclins à attendre les difficultés et les

périls qu'à les affronter pour les surmonter. Le duc de Richelieu

avait, dans son cercle naturel, beaucoup de royalistes violents qui

n'exerçaient sur lui aucune influence, qu'il traitait même rudement

quand leur violence paraissait devant lui, mais envers qui il lui

déplaisait de prendre l'initiative de la guerre. M. Laîné, plein de

scrupules sur ses résolutions et d'alarmes sur leurs conséquences, avait

de plus un amour-propre susceptible, et n'aimait pas à faire ce qu'il

n'avait pas lui-même inventé[13]. Les hésitations du Roi étaient

très-naturelles: comment dissoudre la première Chambre hardiment

royaliste qui se fût réunie depuis vingt-cinq ans, une Chambre qu'il

avait lui-même qualifiée _d'introuvable_ et dans laquelle il comptait

tant de ses plus anciens et plus fidèles amis? Quels périls pour sa

maison et pour lui-même naîtraient peut-être un jour d'un tel acte! Et

à l'instant même, quelles humeurs, quelles colères dans sa famille et

parmi ses intimes serviteurs, et par conséquent, pour lui-même, quels

embarras! quels ennuis! Mais le roi Louis XVIII avait le coeur froid et

l'esprit libre; la colère et l'humeur de ses proches le touchaient peu

quand il était bien décidé à ne pas s'en laisser importuner. C'était son

orgueil et son plaisir de se sentir plus éclairé, plus politique que

tous les siens, et d'agir dans la pleine indépendance de sa pensée comme

de sa volonté. Plus d'une fois, sinon dans ses paroles, du moins

dans ses actes et dans ses airs, la Chambre avait été, envers lui,

irrévérente et presque dédaigneuse, comme eut pu l'être une assemblée

révolutionnaire; il lui convenait, à lui, de montrer à tous qu'il ne

souffrirait pas l'esprit et les procédés révolutionnaires, pas plus chez

ses amis que chez ses ennemis. Il tenait à la Charte, comme à son

oeuvre et à sa gloire; le côté droit insultait souvent la Charte, et la

menaçait quelquefois; c'était au Roi de la défendre. Il trouvait, en

la défendant, l'occasion de la rétablir dans son intégrité primitive;

c'était sans conviction et à regret qu'il avait consenti, pendant

l'administration de M. de Talleyrand, à en modifier lui-même plusieurs

articles et à en soumettre quatorze autres à la révision des pouvoirs

législatifs. Couper court à cette révision, rentrer dans la Charte pure,

c'était la donner une seconde fois à la France, et y trouver, pour la

France comme pour lui-même, un nouveau gage de repos.

[Note 13: J'insère dans les _Pièces historiques_ une note qu'il remit au

Roi, dans le cours du mois d'août, sur la question de la dissolution

de la Chambre, et dans laquelle se révèlent les fluctuations et les

fantaisies, plus ingénieuses que judicieuses, de son esprit. _(Pièces

historiques_, n° VII.)]

Pendant plus de deux mois, M. Decazes toucha toutes ces cordes

avec beaucoup d'intelligence et d'adresse, décidé et point pressé,

persévérant sans obstination, changeant de thème selon la disposition

qu'il rencontrait, et amenant chaque jour à propos, devant ces esprits

incertains, les faits et les raisons propres à les persuader. Sans

mettre ses amis particuliers dans la quotidienne confidence de son

travail, il les en entretenait souvent, en leur demandant de l'y aider

par des considérations, des réflexions qu'il pût placer sous les yeux

du Roi et qui jetassent quelque variété dans ses arguments. Plusieurs

d'entre eux lui remirent des notes dans ce dessein. Je lui en donnai une

aussi, où j'insistai sur les espérances que plaçaient dans le Roi ces

nombreuses classes moyennes qui ne demandaient qu'à jouir avec sécurité

du repos qu'elles tenaient de lui, et que lui seul pouvait délivrer des

inquiétudes où les jetait la Chambre. Divers d'origine et de forme,

mais tous animés du même esprit et tendant au même but, ces essais de

persuasion devenaient de jour en jour plus efficaces. Décidés enfin, le

duc de Richelieu et M. Laîné s'unirent à M. Decazes pour décider le Roi

qui avait pris son parti avant eux, mais qui voulait paraître encore

incertain, se plaisant à n'avoir pour vrai confident que son favori. On

a beaucoup dit que les trois ministres amis du côté droit, M. Dambray,

le due de Feltre et M. Dubouchage, étaient restés étrangers à ce travail

et l'avaient même ignoré jusqu'au dernier moment. J'ai lieu de croire

que, soit déférence pour le Roi, soit désir de ne pas entrer en lutte

avec le favori, ils s'étaient de bonne heure résignés à un résultat

qu'ils prévoyaient. Quoi qu'il en soit, le mercredi 14 août, le Roi

avait tenu son Conseil; la séance finissait; le duc de Feltre s'était

déjà levé pour partir; le Roi le fit rasseoir: «Messieurs, dit-il, le

moment est venu de prendre un parti à l'égard de la Chambre des députés;

il y a trois mois, j'étais décidé à la rappeler; c'était encore mon avis

il y a un mois; mais tout ce que j'ai vu, tout ce que je vois tous les

jours prouve si clairement l'esprit de faction qui domine cette Chambre,

les dangers dont elle menace et la France et moi sont si évidents, que

mon opinion a complètement changé. De ce moment, vous pouvez regarder la

Chambre comme dissoute. Partez de là, messieurs; préparez l'exécution de

la mesure, et en attendant gardez-en le secret le plus exact. J'y tiens

absolument.» Quand Louis XVIII était sérieusement décidé et voulait être

obéi, il avait un ton de dignité et de commandement qui coupait court

aux objections. Pendant trois semaines, quoique la question préoccupât

vivement les esprits, et malgré quelques retours d'hésitation du

Roi lui-même, le secret de la résolution fut si bien gardé que le

3 septembre encore, on était persuadé à la cour que la Chambre

reviendrait. Le 5 septembre seulement, à onze heures et demie du soir,

après que le Roi se fut retiré et couché, le duc de Richelieu alla, de

sa part, annoncer à _Monsieur_ que l'ordonnance de dissolution était

signée et serait publiée le lendemain dans le _Moniteur_. La surprise et

la colère de _Monsieur_ furent grandes; il voulait courir chez le Roi;

le duc de Richelieu le retint en lui disant que le Roi était sans doute

déjà endormi et avait formellement défendu que personne vînt troubler

son sommeil. Les princes ses fils, accoutumés, vis-à-vis du Roi, à une

extrême réserve, se montrèrent plus disposés à approuver qu'à blâmer:

«Le Roi a bien fait, dit le duc de Berry; je l'avais dit à ces messieurs

de la Chambre; ils ont vraiment trop abusé.» La cour fut consternée et

intimidée en apprenant un coup auquel elle n'avait pas cru. Le parti

frappé tenta d'abord un peu de bruit; M. de Chateaubriand ajouta à sa

_Monarchie selon la Charte_ un _Post-scriptum_ habilement irrité, et

opposa même quelques démonstrations de résistance, plus hautaines que

sensées, aux mesures ordonnées, par suite d'une contravention aux

règlements de l'imprimerie, pour en retarder la publication[14]. Mais

bientôt, mieux conseillé, le parti rongea décemment son frein, et se mit

à l'oeuvre pour rengager la lutte. Le public, je devrais dire le pays,

témoigna hautement sa satisfaction: c'était, pour les honnêtes gens

tranquilles, le sentiment de la délivrance, et pour les esprits

politiques, celui de l'espérance. Personne n'ignorait que M. Decazes

avait été le premier et le plus efficace promoteur de la mesure; on

l'entourait, on le félicitait, on lui promettait que tous les hommes de

sens et de bien se rallieraient à lui; il répondait avec un contentement

modeste: «Il faut que ce pays soit bien malade pour que j'y sois si

important.»

[Note 14: J'insère dans les _Pièces historiques_ les lettres échangées,

à cette occasion, entre M. de Chateaubriand, M. Decazes et M. le

chancelier Dambray, et qui caractérisent vivement l'incident et les

personnes. (Pièces _historiques_, n° VIII.)]

CHAPITRE V.

GOUVERNEMENT DU CENTRE.

Composition de la nouvelle Chambre des députés.--Le cabinet a la

majorité.--Éléments de cette majorité, le centre proprement dit et

les doctrinaires.--Vrai caractère du centre.--Vrai caractère des

doctrinaires et vraie cause de leur influence.--M. de la Bourdonnaye et

M. Royer-Collard à l'ouverture de la session.--Attitude des doctrinaires

dans le débat des lois d'exception.--Loi des élections du 5 février

1817.--Part que j'ai prise à cette loi.--De la situation actuelle et du

rôle politique des classes moyennes.--Le maréchal Gouvion Saint-Cyr et

la loi du recrutement du 10 mars 1818.--Les lois sur la presse de 1819

et M. de Serre.--Discussion préparatoire de ces lois dans le Conseil

d'État.--Administration générale du pays.--Modifications du cabinet

de 1816 à 1820.--Imperfections du régime constitutionnel.--Fautes des

hommes.--Dissentiments entre le cabinet et les doctrinaires.--Le duc de

Richelieu négocie, à Aix-la-Chapelle, la retraite complète des troupes

étrangères.--Sa situation et son caractère.--Il attaque la loi des

élections.--Sa chute.--Cabinet de M. Decazes.--Sa faiblesse politique

malgré ses succès parlementaires.--Elections de 1819.--Élection et

non-admission de M. Grégoire.--Assassinat du due de Berry.--Chute de M.

Decazes.--Le duc de Richelieu rentre au pouvoir.--Son alliance avec le

côté droit.--Changement de la loi des élections.--Désorganisation du

centre et progrès du côté droit.--Seconde chute du duc de Richelieu.--M.

de Villèle et le côté droit arrivent au pouvoir.

(1816-1821.)

On se récria violemment, comme on l'a fait et comme on le fera toujours,

contre les manoeuvres du ministère dans les élections. Aigre consolation

de vaincus qui ont besoin d'expliquer leur défaite. Les élections, à les

prendre dans leur ensemble, sont presque toujours plus vraies que ne le

croit une méfiance intéressée ou badaude. La volonté et le savoir-faire

du pouvoir n'y exercent qu'une influence secondaire. Ce qui fait

réellement les élections, c'est le vent qui souffle et l'impulsion que

les événements impriment aux esprits. L'ordonnance du 5 septembre 1816

avait donné confiance aux modérés et quelque espérance aux persécutés de

1815. Ils se rallièrent tous autour du cabinet, laissant de côté leurs

querelles, leurs antipathies, leurs rancunes, et uniquement préoccupés

de soutenir le pouvoir qui promettait aux modérés la victoire, aux

persécutés le salut.

La victoire appartint en effet au cabinet, mais une de ces victoires

difficiles qui laissent les vainqueurs encore en face d'une rude guerre.

La nouvelle Chambre contenait, au centre une majorité ministérielle, au

côté droit une forte et ardente opposition, au côté gauche un très-petit

groupe où M. d'Argenson et M. Laffitte étaient les seuls noms connus du

public.

La majorité ministérielle se formait de deux éléments divers quoique

alors très-unis, le centre proprement dit, grande armée du pouvoir,

et l'état-major peu nombreux de cette armée, qu'on appela bientôt les

doctrinaires.

Je dirai du centre de nos assemblées depuis 1814 ce que je disais tout à

l'heure de M. Cuvier: on l'a méconnu et calomnié, quand on a fait de la

servilité et de l'avide recherche des emplois son principal caractère.

Là comme ailleurs, l'intérêt personnel a tenu sa place et cherché ses

satisfactions; mais une idée générale et vraie était l'âme et le lien du

parti, l'idée que, de nos jours, après toutes nos révolutions, c'est de

gouvernement surtout que la société a besoin, et au gouvernement surtout

que les bons citoyens doivent leur appui. Beaucoup d'excellents et

honnêtes sentiments, l'esprit de famille, le goût du travail régulier,

le respect des supériorités, des lois et des traditions, les

sollicitudes prévoyantes, les habitudes religieuses, se sont groupés

autour de cette idée et ont souvent inspiré à ses croyants un ferme et

rare courage. Les diffamateurs de ce persévérant parti du pouvoir,

que j'appellerais volontiers le torysme bourgeois, sont de pauvres

politiques et de pauvres philosophes qui ne comprennent ni les instincts

moraux de l'âme, ni les intérêts essentiels de la société.

On a beaucoup attaqué les doctrinaires. Je tiens à les expliquer, non à

les défendre. Hommes ou partis, quand on a exercé quelque influence sur

les événements et tenu quelque place dans l'histoire, ce qui importe,

c'est de se faire bien connaître; ce but atteint, il faut rester en paix

et se laisser juger.

Ce n'est ni l'esprit, ni le talent, ni la dignité morale, mérites

que leurs ennemis mêmes ne leur ont guère contestés, qui ont fait le

caractère original et la valeur politique des doctrinaires; d'autres

hommes, dans d'autres partis, possédaient aussi ces mérites, et entre

ces rivaux d'intelligence, d'éloquence et de sincérité, le public

réglera les rangs. Les doctrinaires ont dû à une autre cause et leur nom

et leur influence qui a été réelle, malgré leur petit nombre. C'est le

grand caractère, bien chèrement payé, de la révolution française

d'avoir été une oeuvre de l'esprit humain, de ses conceptions et de

ses prétentions, en même temps qu'une lutte d'intérêts sociaux. La

philosophie s'était vantée qu'elle réglerait la politique, et que

les institutions, les lois, les pouvoirs publics ne seraient que les

créations et les serviteurs de la raison savante. Orgueil insensé, mais

hommage éclatant à ce qu'il y a de plus élevé dans l'homme, à sa nature

intellectuelle et morale! Les revers et les mécomptes ne tardèrent pas

à donner à la Révolution leurs rudes leçons; mais jusqu'en 1815 elle

n'avait guère rencontré, pour commentateurs de sa mauvaise fortune, que

des ennemis implacables ou des complices désabusés, avides les uns de

vengeance, les autres de repos, et qui ne savaient opposer aux principes

révolutionnaires, les uns qu'une réaction rétrograde, les autres que le

scepticisme de la fatigue. «Il n'y a eu dans la Révolution qu'erreur et

crime, disaient les uns; l'ancien régime avait raison contre elle;--la

Révolution n'a péché que par excès, disaient les autres; ses principes

étaient bons; mais elle les a poussés trop loin; elle a abusé de

son droit.» Les doctrinaires repoussèrent l'une et l'autre de ces

assertions; ils se défendirent à la fois et du retour aux maximes de

l'ancien régime, et de l'adhésion, même purement spéculative, aux

principes révolutionnaires. En acceptant franchement la nouvelle société

française telle que toute notre histoire, et non pas seulement 1789,

l'a faite, ils entreprirent de fonder son gouvernement sur des bases

rationnelles et pourtant tout autres que les théories au nom desquelles

on avait détruit l'ancienne société, ou les maximes incohérentes qu'on

essayait d'évoquer pour la reconstruire. Appelés tour à tour à combattre

et à défendre la Révolution, ils se placèrent, dès l'abord et hardiment,

dans l'ordre intellectuel, opposant des principes à des principes,

faisant appel non-seulement à l'expérience, mais aussi à la raison,

affirmant des droits au lieu de n'alléguer que des intérêts, et

demandant à la France, non pas de confesser qu'elle n'avait fait que le

mal, ni de se déclarer impuissante pour le bien, mais de sortir du

chaos où elle s'était plongée et de relever la tête vers le ciel pour y

retrouver la lumière.

Je me hâte d'en convenir; il y avait aussi, dans cette tentative, un

grand orgueil, mais un orgueil qui commençait par un acte d'humilité,

car il proclamait les erreurs d'hier en même temps que la volonté et

l'espérance de n'y pas retomber aujourd'hui. C'était à la fois rendre

hommage à l'intelligence humaine et l'avertir des limites de sa

puissance; c'était faire acte de respect pour le passé sans défection

envers le présent et sans abandon de l'avenir. C'était entreprendre

de donner à la politique une bonne philosophie, non pour souveraine

maîtresse, mais pour conseillère et pour appui.

Je dirai sans hésiter, selon ce que m'a appris l'expérience, quelles

fautes se sont progressivement mêlées à ce généreux dessein, et en ont

altéré ou arrêté le succès. Ce que j'ai à coeur en ce moment, c'est

d'en bien marquer le vrai caractère. Ce fut à ce mélange d'élévation

philosophique et de modération politique, à ce respect rationnel des

droits et des faits divers, à ces doctrines à la fois nouvelles et

conservatrices, anti-révolutionnaires sans être rétrogrades, et

modestes au fond quoique souvent hautaines dans leur langage, que les

doctrinaires durent leur importance comme leur nom. Malgré tant de

mécomptes de la philosophie et de la raison humaine, notre temps

conserve des goûts philosophiques et raisonneurs, et les plus déterminés

praticiens politiques se donnent quelquefois les airs d'agir d'après des

idées générales, les regardant comme un bon moyen de se justifier ou de

s'accréditer. Les doctrinaires répondaient par là à un besoin réel et

profond, quoique obscurément senti, des esprits en France; ils avaient

à coeur l'honneur intellectuel comme le bon ordre de la société; leurs

idées se présentaient comme propres à régénérer en même temps qu'à

clore la Révolution. Et ils avaient à ce double titre, tantôt avec ses

partisans, tantôt avec ses adversaires, des points de contact qui leur

attiraient, sinon une complète sympathie, du moins une sérieuse estime:

le côté droit les tenait pour des royalistes sincères, et le côté

gauche, même en les combattant avec aigreur, savait bien qu'ils

n'étaient les défenseurs ni de l'ancien régime, ni du pouvoir absolu.

A l'ouverture de la session de 1816, c'était là déjà leur situation, un

peu obscure encore, mais au fond comprise et acceptée du cabinet comme

des partis divers. Le duc de Richelieu, M. Laîné et M. Decazes, qu'ils

eussent ou non du goût pour les doctrinaires, sentaient que, soit dans

les débats des Chambres, soit pour agir sur la pensée publique, ils

avaient absolument besoin de leur concours. Le côté gauche, impuissant

par lui-même, marchait nécessairement avec eux, quoique leurs idées

et leur langage lui inspirassent quelquefois plus de surprise que de

sympathie. Le côté droit, malgré, ses pertes dans les élections, restait

encore très-fort et redevint promptement agressif. Le discours du Roi,

en ouvrant la session, avait été doux et un peu terne, comme s'il eût

eu plus d'envie d'atténuer l'ordonnance du 5 septembre que de la faire

ressortir et triompher: «Comptez, avait-il dit en finissant, sur mon

inébranlable fermeté pour réprimer les attentats de la malveillance et

pour contenir les écarts d'un zèle trop ardent.»--«Ce n'est que cela?

dit M. de Chateaubriand en sortant de la séance royale; en ce cas, la

victoire est à nous;» et ce jour même, il dîna chez le chancelier. M. de

la Bourdonnaye fut encore plus explicite: «Voilà donc, dit-il avec une

expression brutale, le Roi qui nous livre de nouveau ses ministres.»

Dans la séance du lendemain, rencontrant M. Royer-Collard avec qui il

avait un grand laisser-aller de conversation: «Eh bien! lui dit-il,

vous voilà plus de coquins que l'année dernière.--Et vous moins,»

lui répondit M. Royer-Collard. Le côté droit, dans ses espérances

renaissantes, savait bien, quels étaient les adversaires avec qui il

aurait à lutter.

Comme dans la session précédente, les premières rencontres eurent des

questions de circonstance pour objet. Le cabinet jugea nécessaire

de demander aux Chambres la prolongation, pour un an, des deux lois

d'exception sur la liberté individuelle et les journaux. M. Decazes

rendit un compte détaillé de l'emploi qu'il avait fait jusque-là du

pouvoir arbitraire placé dans ses mains, et les propositions nouvelles

le resserraient dans des limites qui en atténuaient les périls. Le côté

droit les repoussa vivement, par le motif très-naturel qu'il n'avait

point de confiance dans les ministres, mais sans autres arguments que

les lieux communs libéraux. Les doctrinaires appuyèrent les projets de

loi, mais en ajoutant à leur adhésion des commentaires qui marquaient

fortement leur indépendance, et la direction qu'ils avaient à coeur

d'imprimer au pouvoir qu'ils défendaient: «Chaque jour, dit M. de Serre,

la nature de notre constitution sera mieux comprise, ses bienfaits mieux

appréciés par la nation; les lois auxquelles vous coopérerez mettront

peu à peu nos institutions et nos moeurs en harmonie avec la monarchie

représentative; le gouvernement s'approchera de sa perfection, de cette

unité de principe, de plan et d'action qui est la condition de son

existence. En souffrant, en protégeant même l'opposition légale, il ne

tolérera pas que cette opposition trouve en lui-même des points d'appui.

C'est parce qu'il peut, parce qu'il doit être surveillé et contredit

par les hommes placés hors de lui, qu'il doit être ponctuellement obéi,

fidèlement secondé et servi par les hommes qui se sont faits ou veulent

rester ses agents directs. Le gouvernement aura ainsi ce degré de force

qui dispense de l'emploi des moyens extraordinaires; les moyens légaux,

rendus à leur énergie, lui suffiront.»--«Il y a contre le projet de loi,

dit M. Royer-Collard, une objection forte; on peut dire au gouvernement:

Avant de demander un pouvoir extraordinaire, avez-vous fait usage de

tout celui que les lois vous confient? Avez-vous épuisé soit énergie?...

Je ne répondrai pas directement à cette question; mais je dirai à ceux

qui la font: Prenez garde aussi de mettre votre gouvernement à une

épreuve trop rigoureuse, à laquelle presque tous les gouvernements

succomberaient; ne lui imposez pas la perfection; considérez ses

embarras aussi bien que ses devoirs... Nous souhaitons qu'il affermisse

ses pas dans la carrière où il s'est engagé, et qu'il en fasse chaque

jour de nouveaux. Nous attendons de lui l'entier développement des

institutions et des transactions constitutionnelles; nous lui demandons

surtout cette unité rigoureuse de principes, de système et de conduite

sans laquelle il n'atteindra pas entièrement le but vers lequel il

marche. Mais ce qu'il a fait nous est une garantie de ce qu'il veut

faire. Nous avons la juste confiance que les pouvoirs extraordinaires

dont nous l'investissons seront exercés, non par et pour un parti, mais

pour la nation contre tous les partis. Voilà notre traité; voilà

les stipulations dont on a parlé; elles sont publiques comme notre

confiance, et nous remercions ceux qui les ont rappelées d'avoir fait

remarquer à la France que nous lui sommes fidèles, et que nous ne

négligeons ni ses intérêts, ni nos devoirs.»

Avec une effusion d'esprit et de coeur plus douce, mais non moins

décidée, M. Camille Jordan tint le même langage; les projets de loi

furent votés; le côté droit ressentit, comme des coups qui s'adressaient

à lui, les conseils donnés par les doctrinaires au cabinet, et le

cabinet vit clairement qu'il avait là, pour défenseurs nécessaires, de

fiers et exigeants alliés.

Leurs exigences ne furent point vaines; le cabinet, qui n'avait ni

intentions despotiques, ni passions immodérées, ne chercha point à

prolonger outre mesure le pouvoir arbitraire qui lui était confié; aucun

effort ne fut nécessaire pour lui arracher les lois d'exception; elles

tombèrent successivement et d'elles-mêmes, la suspension des garanties

de la liberté individuelle en 1817, les cours prévôtales en 1818,

la censure des journaux en 1819; et quatre ans après la tempête

des Cent-Jours, le pays était en jouissance de toutes ses libertés

constitutionnelles.

Dans le même intervalle, d'autres questions, plus grandes et plus

obscures, furent posées et résolues. Quand le premier bouillonnement de

la réaction de 1815 se fut un peu calmé, quand la France, moins troublée

du présent, recommença à se préoccuper de l'avenir, elle fut appelée à

l'oeuvre la plus difficile qui puisse échoir à un peuple. C'était bien

plus qu'un gouvernement nouveau à affermir; c'était un gouvernement

libre à mettre en vigueur. Il était écrit; il fallait qu'il vécût.

Promesse bien souvent faite à la France, et jamais accomplie. Que de

fois, de 1789 à 1814, on avait inscrit, dans nos institutions et dans

nos lois, des libertés et des droits politiques, pour les y laisser

ensevelis et pour gouverner sans en tenir compte! Le premier entre les

gouvernements de notre époque, la Restauration a pris ses paroles au

sérieux; quels que fussent ses traditions et ses penchants, ce qu'elle a

dit elle l'a fait; les libertés et les droits qu'elle a reconnus, elle

a accepté leur action et leur concours. De 1814 à 1830, comme de 1830 à

1848, la Charte a été une vérité. C'est pour l'avoir oublié un jour que

Charles X est tombé.

Quand ce travail d'organisation, ou pour mieux dire quand cet appel

efficace à la vie politique commença en 1816, la question du système

électoral, déjà abordée, mais sans résultat, dans la session précédente,

se présenta la première. Elle était placée sous l'empire de l'art. 40 de

la Charte qui portait: «Les électeurs qui concourent à la nomination

des députés ne peuvent avoir droit de suffrage s'ils ne payent une

contribution directe de 300 francs et s'ils ont moins de trente ans.»

disposition ambiguë et qui tentait plus qu'elle n'osait accomplir. Elle

contenait évidemment le désir de placer le droit de suffrage politique

hors des masses populaires et de le déposer dans les régions élevées

de la société. Mais le législateur constitutionnel n'avait pas marché

franchement à ce but et ne l'atteignait pas avec certitude, car si la

Charte exigeait, pour les électeurs appelés à choisir effectivement les

députés, 300 francs de contribution directe et trente ans d'âge, elle

n'interdisait pas que ces électeurs fussent eux-mêmes choisis par de

premières assemblées électorales, c'est-à-dire qu'elle n'excluait pas

l'élection indirecte, ni, sous cette forme, le suffrage qu'on est

convenu d'appeler universel.

J'ai pris part à la rédaction de la loi du 5 février 1817, qui fut

la solution donnée alors à cette grande question. J'ai assisté aux

conférences chargées de la préparer. Quand elle fut prête, M. Laîné, qui

devait, comme ministre de l'intérieur, la présenter à la Chambre des

députés, m'écrivit qu'il désirait me voir: «J'ai adopté, me dit-il,

tous les principes de ce projet, la concentration du droit de suffrage,

l'élection directe, le droit égal des électeurs, leur réunion dans

un seul collège par département; je crois vraiment que ce sont les

meilleurs; j'ai pourtant encore, sur quelques-unes de ces questions,

bien des perplexités d'esprit et bien peu de temps pour en sortir.

Aidez-moi à préparer l'exposé des motifs.» Je répondis, comme je le

devais, à cette sincérité confiante. La loi présentée, et pendant que

mes amis la soutenaient dans la Chambre, où mon âge ne me permettait pas

encore de siéger, je la défendis, au nom du gouvernement, dans plusieurs

articles insérés au _Moniteur_. J'en ai bien connu l'intention et le

véritable esprit, et j'en parle sans embarras en présence du suffrage

universel qui prévaut aujourd'hui. Si le système électoral de 1817 a

disparu dans la tempête de 1848, il a valu à la France plus de trente

années d'un gouvernement régulier et libre, à la fois soutenu et

contrôlé sérieusement; et pendant tout ce temps, à travers les

dominations changeantes des partis et l'ébranlement d'une révolution,

ce système a suffi au maintien de la paix, au développement de la

prospérité publique et au respect de tous les droits légaux. Dans notre

âge d'expériences éphémères et vaines, c'est presque là, pour une loi

politique, une vie longue et puissante. Il y a là du moins une oeuvre

qu'on peut avouer et qui mérite d'être bien comprise, même après ses

revers.

Une idée dominante inspira la loi du 5 février 1817: mettre un terme au

régime révolutionnaire, mettre en vigueur le régime constitutionnel. A

cette époque, le suffrage universel n'avait jamais été en France qu'un

instrument de destruction ou de déception: de destruction, quand il

avait réellement placé le pouvoir politique aux mains de la multitude;

de déception, quand il avait servi à annuler les droits politiques au

profit du pouvoir absolu en maintenant, par une intervention vaine de

la multitude, une fausse apparence de droit électoral. Sortir enfin de

cette routine, tantôt de violence, tantôt de mensonge, placer le pouvoir

politique dans la région où dominent naturellement, avec indépendance et

lumières, les intérêts conservateurs de l'ordre social, et assurer à ces

intérêts, par l'élection directe des députés du pays, une action franche

et forte sur son gouvernement, c'était là ce que cherchaient les auteurs

du système électoral de 1817; rien de moins, rien de plus.

Dans un pays voué depuis vingt-cinq ans, en matière d'élections

politiques, soit réellement, soit en apparence, au principe de la

souveraineté du nombre, si absurdement appelée la souveraineté du

peuple, la tentative était nouvelle et pouvait paraître hardie. Au

début, elle concentrait le pouvoir politique aux mains de cent quarante

mille électeurs. Elle ne rencontra pourtant dans le public, et même dans

ce qu'on appelait déjà le parti libéral, que peu d'opposition, quelques

objections de souvenir, quelques réserves d'avenir, point d'hostilité

véritable et active. Ce fut du sein même des classes vouées aux intérêts

conservateurs et de leurs dissensions intestines que vinrent l'attaque

et le danger.

Pendant la Chambre de 1815, l'ancien parti royaliste, dans ses voeux

modérés et quand il renonçait à ses velléités systématiques et

rétrogrades, s'était promis que du moins la faveur de la royauté et

l'influence de la majorité lui donneraient le pouvoir, aussi bien dans

les localités qu'au centre de l'État. L'ordonnance du 5 septembre 1816

lui avait enlevé cette double perspective. Il demandait au nouveau

système électoral de la lui rendre. Il démêla sur-le-champ que la loi du

5 février 1817 n'aurait point pour lui de tels effets, et il l'attaqua

aussitôt avec violence, l'accusant de livrer à la classe moyenne tout le

pouvoir électoral, par conséquent tout le pouvoir politique, aux dépens

de la grande propriété et du peuple.

Plus tard, le parti populaire, qui n'y pensait pas ou n'en parlait pas

en 1817, s'est saisi à son tour de ce thème, et a placé, dans cette même

accusation de monopole politique au profit des classes moyennes, son

principal grief, non-seulement contre la loi électorale, mais contre

tout le système de gouvernement dont elle était la base et la garantie.

Je recueille mes souvenirs, je recherche mes impressions. De 1814 à

1848, sous le gouvernement de la Restauration et sous le gouvernement

de Juillet, j'ai hautement soutenu et quelquefois j'ai eu l'honneur de

porter moi-même ce drapeau des classes moyennes qui était naturellement

le mien. Quelle était, pour nous, sa signification? Avons-nous jamais

conçu le dessein ou seulement entrevu la pensée que les bourgeois

devinssent des privilégiés nouveaux, et que les lois destinées à régler

l'exercice du droit de suffrage servissent à fonder la domination

des classes moyennes en enlevant, soit en droit, soit en fait, toute

influence politique, d'une part aux restes de l'ancienne aristocratie

française, d'autre part au peuple?

La tentative eût été étrangement ignorante et insensée. Ce n'est ni par

des théories politiques, ni par des articles de loi que s'établissent

les privilèges et la domination d'une classe dans l'État; ces moyens

savants et lents n'y suffisent point; il y faut la force de la conquête

ou l'ascendant de la foi. C'est aux aristocraties militaires ou

théocratiques, jamais aux influences bourgeoises qu'il appartient de

s'approprier exclusivement la société. L'histoire de tous les temps

et de tous les peuples est là pour le prouver aux plus superficiels

observateurs.

De nos jours, l'impossibilité d'une telle domination des classes

moyennes est encore plus frappante. Deux idées sont les grands

caractères de la civilisation moderne, et lui impriment son redoutable

mouvement; je les résume en ces termes:--Il y a des droits universels,

inhérents à la seule qualité d'homme, et que nul régime ne peut

légitimement refuser à nul homme;--il y a des droits individuels qui

dérivent du seul mérite personnel de chaque homme, sans égard aux

circonstances extérieures de la naissance, de la fortune ou du rang, et

que tout homme qui les porte en lui-même doit être admis à déployer.--Le

respect légal des droits généraux de l'humanité et le libre

développement des supériorités naturelles, de ces deux principes, bien

ou mal compris, ont découlé, depuis près d'un siècle, les biens et les

maux, les grandes actions et les crimes, les progrès et les égarements

que tantôt les révolutions, tantôt les gouvernements eux-mêmes ont

fait surgir au sein des sociétés européennes. Lequel de ces principes

provoque, ou seulement admet, la domination exclusive des classes

moyennes? A coup sûr, ni l'un ni l'autre: l'un ouvre aux supériorités

individuelles toutes les portes; l'autre veut, pour toute créature

humaine, sa place et sa part; aucune grandeur n'est inaccessible; aucune

existence n'est comptée pour rien. De tels principes sont inconciliables

avec toute domination exclusive; celle des classes moyennes, comme toute

autre, serait en contradiction directe avec les tendances souveraines

des sociétés modernes.

Les classes moyennes n'ont jamais songé à devenir, parmi nous, des

classes privilégiées, et nul homme de quelque sens n'y a jamais songé

pour elles. Cette folle accusation n'est qu'une machine de guerre

dressée à la faveur de la confusion des idées, tantôt par l'adresse

hypocrite, tantôt par l'aveugle passion des partis. Ce qui n'empêche

pas qu'elle n'ait été et ne puisse devenir encore fatale à la paix

intérieure de notre société; car les hommes sont ainsi faits que les

dangers chimériques sont pour eux les pires; on se bat contre des corps;

on perd la tête, soit de peur, soit de colère, devant des fantômes.

C'était à des dangers réels que nous avions à faire en 1817, quand nous

discutions le régime électoral de la France. Nous voyions les plus

légitimes principes et les plus ombrageux intérêts de la société

nouvelle indistinctement menacés par une réaction violente. Nous

sentions en même temps renaître et fermenter autour de nous l'esprit

révolutionnaire s'armant, selon son usage, des passions nobles pour

couvrir la marche et préparer le triomphe des plus mauvaises. Par leurs

dispositions comme par leurs intérêts, les classes moyennes étaient les

plus propres à lutter à la fois contre l'un et l'autre péril; opposées

aux prétentions de l'ancien régime, elles avaient acquis, sous

l'Empire, des idées et des habitudes de gouvernement; quoiqu'elles

n'accueillissent la Restauration qu'avec quelque méfiance, elles ne lui

étaient point hostiles; car, sous l'empire de la Charte, elles n'avaient

rien à demander à des révolutions nouvelles; la Charte était pour elles

à la fois le Capitole et le port; elles y trouvaient et la sécurité de

leurs conquêtes et le triomphe de leurs espérances. Faire tourner

au profit de l'ancienne monarchie, devenue constitutionnelle, cette

situation antirévolutionnaire des classes moyennes, assurer à cette

monarchie leur adhésion et leur concours en leur assurant à elles-mêmes,

dans son gouvernement, une large influence, c'était une politique

clairement indiquée par l'état des faits et des esprits; c'était la

politique de la loi électorale de 1817. En principe, cette loi coupait

court aux théories révolutionnaires de la souveraineté du nombre et

d'une fausse et tyrannique égalité; en fait, elle mettait la société

nouvelle à l'abri des menaces de la contre-révolution. Nous n'avions

certes, en la présentant, nul dessein d'établir, entre la grande et la

moyenne propriété, aucun antagonisme: mais quand la question fut ainsi

posée, nous n'hésitâmes point; nous soutînmes fermement la loi en

soutenant que l'influence, non pas exclusive mais prépondérante, des

classes moyennes était conforme, d'une part au voeu des institutions

libres, de l'autre aux intérêts de la France telle que la révolution

l'avait faite, et de la Restauration elle-même telle que la Charte

l'avait définie en la proclamant.

La loi des élections avait rempli la session de 1816. La loi du

recrutement fut la grande affaire et la grande oeuvre de la session de

1817. Le côté droit lui fut ardemment hostile; elle contrariait ses

traditions, elle inquiétait ses sentiments monarchiques. Mais il avait

affaire à un ministre imperturbable dans sa conviction et sa volonté,

comme dans sa physionomie. Le maréchal Gouvion-Saint-Cyr était un esprit

puissant, original et simple, qui ne combinait pas un grand nombre

d'idées, mais qui s'attachait passionnément à celles qu'il avait

lui-même conçues. Il s'était promis de rendre à la France ce qu'elle

n'avait plus, une armée. Et une armée, c'était pour lui une petite

nation sortie de la grande, fortement organisée, formée d'officiers

et de soldats intimement unis, se connaissant et se respectant

mutuellement, ayant tous des droits comme des devoirs, et tous bien

dressés, par l'étude solide ou la longue pratique, à servir efficacement

leur patrie.

De cette notion de l'armée, telle que la concevait le maréchal

Saint-Cyr, découlaient naturellement les principes de sa loi. Toutes

les classes de la nation étaient appelées à concourir à la formation

de l'armée. Ceux qui y entraient par le dernier rang avaient droit de

monter au premier et une part assurée dans le mouvement ascendant des

rangs moyens. Ceux qui aspiraient à y entrer par un échelon plus élevé

étaient tenus d'abord de prouver, par le concours, un mérite déjà

acquis, puis d'acquérir, par de fortes études, l'instruction spéciale

de leur état. Le temps de service, actif ou de réserve, était long,

et faisait vraiment de la vie militaire une carrière. Les obligations

imposées, les libérations promises et les droits reconnus à tous étaient

garantis par la loi.

Outre ses principes généraux, la loi avait un résultat immédiat que

Saint-Cyr avait fort à coeur; elle faisait rentrer, à titre de vétérans

et comme réserve, dans l'armée nouvelle, les restes de cette vieille

armée licenciée qui avait héroïquement porté la peine des fautes de

son général couronné. Elle effaçait ainsi, pour l'armée, la trace d'un

triste passé, en même temps que, par une sorte de Charte spéciale, elle

assurait son avenir.

Que ce fussent là, pour l'organisation militaire de la France, de

grandes idées et de généreux sentiments, personne ne saurait le nier.

Une telle loi répondait à la nature morale comme à la conduite politique

du maréchal Gouvion-Saint-Cyr, âme droite, caractère fier, d'opinions

monarchiques et de moeurs républicaines, et qui, dans toutes les crises

survenues depuis 1814, avait fait preuve à la fois de fidélité et

d'indépendance. Lorsqu'il vint la soutenir à la tribune, lorsque, avec

la mâle gravité et la passion contenue d'un vieil homme de guerre aussi

sincèrement patriote que royaliste, il rappela les services et les

souffrances de ce peuple d'anciens soldats qu'il voulait, pour quelques

années encore, rattacher à la nouvelle armée de la France, il remua

profondément le public comme les Chambres, et ses fortes paroles ne

contribuèrent pas moins que le mérite des dispositions de sa loi à la

faire sur-le-champ consacrer par l'estime affectueuse du pays.

Violemment attaquée en 1818, la loi de recrutement du maréchal Saint-Cyr

a été plus d'une fois, depuis 1818, critiquée, remaniée, modifiée. Ses

principes essentiels ont résisté à toutes les attaques et survécu à

toutes les modifications. Elle a fait bien plus que durer par les

principes; elle a donné, par les faits, à ses adversaires un éclatant

démenti. On l'accusait de porter atteinte à la monarchie; elle a fait

l'armée la plus monarchique que la France ait jamais connue, une armée

dont ni les séductions de l'opinion populaire, ni les entraînements des

crises révolutionnaires n'ont pu, à aucune époque, ni en 1830, ni en

1848, ébranler la fidélité. L'esprit militaire, cet esprit d'obéissance

et de respect, de discipline et de dévouement, l'une des gloires de

l'humanité et le gage nécessaire de l'honneur comme de la sûreté des

nations, avait été puissamment développé, parmi nous, par les grandes

guerres de la Révolution et de l'Empire. C'était un précieux héritage

de ces temps si rudes qui nous ont légué tant de charges. On pouvait

craindre qu'il ne se perdît ou ne s'affaiblît beaucoup au sein des

loisirs de la paix et des débats de la liberté. Il s'est fermement

maintenu dans l'armée que la loi de 1818 nous a faite et nous refait

incessamment. L'esprit militaire ne s'est pas seulement maintenu; il

s'est épuré et réglé. Par la probité de ses promesses et l'équité de

ses dispositions en matière de libération et d'avancement, la loi du

maréchal Saint-Cyr a fait pénétrer dans l'armée le sentiment permanent

du droit, de son propre droit légal, et par là aussi l'attachement

instinctif à l'ordre public, garantie de tous les droits. Nous avons eu

le beau et rare spectacle d'une armée capable à la fois de se dévouer et

de se contenir, prête aux sacrifices et modeste dans ses prétentions,

ambitieuse de gloire sans être avide de guerre, fière de ses armes et

docile au pouvoir civil. Les moeurs publiques, les idées générales du

temps, l'ensemble de notre civilisation sont pour beaucoup sans

doute dans ce grand résultat; mais la loi du maréchal Saint-Cyr y

a certainement sa part, et je prends plaisir à rappeler ce titre

d'honneur, parmi tant d'autres, de mon vieil et glorieux ami.

Ouverte au milieu d'une crise ministérielle, la session de 1818 eut

à traiter une autre question d'organisation politique, non-pas plus

grande, mais plus difficile encore et plus périlleuse. Le cabinet

résolut de ne pas laisser plus longtemps la presse sous un régime

exceptionnel et provisoire. M. de Serre, alors garde des sceaux,

présenta le même jour trois projets de loi qui réglaient complètement,

en cette matière, la pénalité, le mode d'instruction, et les conditions

de publication des journaux en les affranchissant de toute censure.

Je suis de ceux que la presse a beaucoup servis et beaucoup attaqués.

J'en ai fait moi-même, dans le cours de ma vie, un grand usage. C'est en

mettant publiquement mes idées sous les yeux de mon pays que j'ai fait

mes premiers pas dans son attention et son estime. En avançant dans ma

carrière, j'ai eu constamment la presse pour alliée ou pour ennemie, et

je n'ai jamais hésité à me servir de ses armes, ni craint de m'exposer à

ses coups. C'est une puissance que je respecte et que j'accepte plutôt

avec goût qu'avec humeur, quoique sans illusion. Quelle que soit

la forme du gouvernement, la vie politique est une lutte, et je ne

prendrais nul plaisir, je dirai plus, j'éprouverais quelque honte à me

voir en face d'adversaires muets et enchaînés. La liberté de la presse,

c'est l'expansion et l'impulsion de la vapeur dans l'ordre intellectuel,

force terrible mais vivifiante, qui porte et répand en un clin d'oeil

les faits et les idées sur toute la face de la terre. J'ai toujours

souhaité la presse libre; je la crois, à tout prendre, plus utile que

nuisible à la moralité publique, et je la regarde comme essentielle à

la bonne gestion des affaires publiques et à la sécurité des intérêts

privés. Mais j'ai vu trop souvent et de trop près ses égarements et ses

périls dans l'ordre politique pour ne pas demeurer convaincu qu'il

faut à cette liberté une forte organisation sociale, de fortes lois

répressives et de fortes moeurs. En 1819, nous pressentions bien, mes

amis et moi, la nécessité de ces conditions; mais il n'était pas en

notre pouvoir de les mettre toutes promptement en vigueur, et nous

pensions que pourtant le moment était venu de prouver la sincérité comme

la force de la monarchie restaurée, en ôtant à la presse ses entraves

préalables et en acceptant les chances de sa liberté.

La plupart des lois rendues sur la presse, en France ou ailleurs, ont

été ou des actes de répression, légitime ou illégitime, contre la

liberté, ou des conquêtes de telle ou telle garantie spéciale de

la liberté, successivement arrachées au pouvoir à mesure que se

manifestaient la nécessité et la possibilité de les obtenir. L'histoire

législative de la presse en Angleterre est une série d'alternatives et

de dispositions de ce genre.

Les lois de 1819 eurent un tout autre caractère. C'était une législation

complète, conçue d'ensemble et par avance, conformément à certains

principes généraux, définissant à tous leurs degrés les délits et les

peines, réglant toutes les conditions comme les formes de l'instruction,

et destinée à garantir et à fonder la liberté de la presse aussi

bien qu'à défendre de ses écarts l'ordre et le pouvoir. Entreprise

très-difficile en soi, comme toutes les oeuvres législatives faites

par prévoyance encore plus que par nécessité, et dans lesquelles le

législateur est inspiré et gouverné par des idées plutôt que commandé et

dirigé par des faits. Un autre péril, un péril moral et caché vient s'y

ajouter: des lois ainsi préparées et soutenues deviennent un travail de

philosophe et d'artiste auquel l'auteur est tenté de s'attacher avec

un sentiment d'amour-propre qui lui fait quelquefois perdre de vue les

circonstances extérieures et les convenances pratiques dont il aurait à

tenir compte. La politique veut un certain mélange d'indifférence et de

passion, de liberté d'esprit et de volonté arrêtée, qui n'est pas aisé

de concilier avec une forte adhésion à des idées générales et une

sincère intention de tenir la balance exacte entre les principes et les

intérêts divers de la société.

Je ne voudrais pas affirmer que, dans les lois votées en 1819 sur la

liberté de la presse, nous eussions complètement évité ces écueils, ni

qu'elles fussent en parfaite harmonie avec l'état des esprits et les

besoins de l'ordre à cette époque. Pourtant, à quarante ans bientôt de

distance et en examinant aujourd'hui ces lois avec ma vieille raison,

je n'hésite pas à les regarder comme une belle oeuvre législative dans

laquelle les vrais principes de la matière étaient bien saisis, et qui,

malgré les mutilations qu'elle ne tarda pas à subir, fit faire alors,

à la liberté de la presse bien entendue, un progrès dont la trace se

reprendra un jour.

La discussion de ces lois répondit dignement à leur conception. M. de

Serre avait une éloquence singulièrement élevée et pratique à la fois.

Il soutenait les principes généraux en magistrat qui les applique,

non en philosophe qui les explique. Sa parole était profonde et point

abstraite, colorée et point figurée; son argumentation était de

l'action. Il exposait, raisonnait, discutait, attaquait ou se défendait

sans préméditation littéraire, ni même oratoire, élevant la force des

raisons au niveau de la grandeur des questions, abondant sans luxe,

précis sans sécheresse, passionné sans déclamation, trouvant toujours

la plus solide réponse à ses adversaires, aussi puissant dans

l'improvisation qu'après la méditation, et quand il avait surmonté un

peu d'hésitation et de lenteur au premier moment, marchant à son but

d'un pas ferme et pressé, en homme ardemment sérieux qui ne recherche

nullement un succès personnel, et ne se préoccupe que de faire triompher

sa cause en communiquant à ses auditeurs son sentiment avec sa

conviction.

Il eut affaire, dans ce débat, à des adversaires autres que ceux qui

s'étaient élevés contre les lois des élections et du recrutement.

C'était le côté droit qui avait attaqué ces deux lois; ce fut le côté

gauche qui attaqua les nouvelles lois de la presse. MM. Benjamin

Constant, Manuel, Chauvelin, Bignon, avec plus de malice parlementaire

que d'esprit politique, les assaillirent de critiques et d'amendements

mêlés çà et là de compliments chargés à leur tour de restrictions.

Des élections récentes avaient fait rentrer dans la Chambre ces chefs

libéraux de la Chambre des Cent-Jours. Ils ne songèrent qu'à remettre

en scène leur parti depuis trois ans abattu, et à rétablir leur propre

situation d'orateurs populaires. Quelques-unes des idées qui avaient

présidé à la rédaction des trois projets de loi étaient peu conformes

aux traditions philosophiques et législatives qui, depuis 1791, avaient

cours à ce sujet. On y reconnaissait un sincère dessein de garantir la

liberté, mais aussi un soin assidu de ne point désarmer le pouvoir.

C'était un spectacle assez nouveau que des ministres acceptant

franchement la liberté de la presse sans lui prodiguer l'encens, et

prétendant qu'ils entendaient mieux ses droits et ses intérêts que ses

anciens adorateurs. Il y eut, dans l'opposition du côté gauche à cette

époque, beaucoup de routine, beaucoup de complaisance pour les préjugés

et les passions du parti, et un peu d'humeur jalouse envers un cabinet

libéralement novateur. Le public étranger aux coteries politiques

s'étonnait de voir si vivement attaquer des lois qui atténuaient,

en matière de presse, les peines en vigueur, remettaient au jury le

jugement de cette classe de délits et affranchissaient les journaux de

la censure; il était plutôt enclin à trouver ces mesures trop hardies.

Le côté droit se tenait habilement à l'écart, charmé de voir les

ministres aux prises avec des adversaires renaissants qui ne tarderaient

pas à devenir leurs plus redoutables ennemis.

Ce fut dans cette discussion que je montai pour la première fois à la

tribune. Nous avions été chargés, M. Cuvier et moi, d'y soutenir, en

qualité de commissaires du Roi, les lois proposées. Fausse et faible

situation qui dénote l'enfance du gouvernement représentatif. On ne

parle pas politique comme on plaide une cause ou comme on soutient une

thèse. Pour agir efficacement dans une assemblée délibérante, il faut y

délibérer soi-même, c'est-à-dire en être membre et y avoir, à l'égal

des autres, sa part de liberté, de pouvoir et de responsabilité. Je

m'acquittai convenablement, je crois, mais froidement, de la mission que

j'avais reçue. Je soutins, contre M. Benjamin Constant, l'application du

droit commun en cas d'infidélité dans les comptes rendus des séances des

Chambres, et contre M. Daunou les garanties exigées par le projet de loi

pour l'établissement des journaux. La Chambre parut goûter mes raisons

et me donna raison. Mais je me tins sur la réserve et ne pris que

rarement, part au débat. Je n'ai nul goût pour les situations

incomplètes et les rôles convenus. Quand on entre dans une arène où se

débattent les affaires d'un pays libre, ce n'est pas pour y faire

parade d'esprit et de beau langage: il faut s'engager dans la lutte en

véritable et sérieux acteur.

Comme la loi du recrutement pour le maréchal Gouvion-Saint-Cyr, les lois

de la presse furent, pour M. de Serre, l'occasion d'un succès personnel

autant que politique. Ainsi, au sortir d'une violente crise de

révolution et de guerre, en présence de l'Europe armée et dans le court

espace de trois sessions, les trois plus grandes questions d'un régime

libre, la formation du pouvoir électif, celle de l'armée nationale et

l'intervention des opinions individuelles dans les affaires publiques

par la voie de la presse, furent franchement posées, discutées,

résolues. Et leur solution, quel qu'en pût être le jugement des partis,

était certainement en harmonie avec les voeux de cette honnête majorité

de la France qui acceptait sincèrement le Roi et la Charte et prenait

leur gouvernement au sérieux.

Pendant ce même temps, beaucoup d'autres travaux d'organisation

constitutionnelle ou de législation générale avaient été accomplis

ou préparés. En 1818, un amendement de M. Royer-Collard détermina

l'addition au budget d'une loi annuelle des comptes des finances; et

dans le cours de l'année suivante, deux ministres des finances, le

baron Louis et M. Roy, mirent en pratique cette garantie de la

bonne administration du revenu public. Par l'institution des petits

grands-livres de la dette nationale, le crédit de l'État pénétra et

s'établit dans les départements. D'autres projets de loi, quoique

présentés aux Chambres, n'aboutirent à aucun résultat, trois, entre

autres, sur la responsabilité des ministres, sur l'organisation de la

Chambre des Pairs en cour de justice, et sur le changement de l'année

financière pour éviter le vote provisoire de l'impôt. D'autres enfin,

notamment sur la réforme de l'administration départementale et communale

et sur l'instruction publique, étaient encore à l'état de recherches et

de discussions préparatoires. Loin d'éluder les questions importantes,

le gouvernement les étudiait laborieusement et en occupait d'avance la

pensée publique, décidé à les soumettre aux Chambres dès qu'il aurait

recueilli les faits et arrêté son propre avis.

Je garde encore des séances du Conseil d'État, où ces divers projets

étaient d'abord discutés, un profond souvenir. Ce Conseil n'avait alors

point de grande existence officielle, ni d'action obligée dans la

constitution de l'État; la politique y tenait cependant plus de place et

s'y produisait avec plus de liberté et d'éclat qu'à aucune autre époque;

toutes les nuances, je devrais dire toutes les diversités du parti

royaliste, depuis le côté droit jusqu'à la lisière du côté gauche, s'y

trouvaient représentées; les hommes politiques les plus considérables,

les chefs de la majorité dans les Chambres y étaient associés aux chefs

des services administratifs, aux anciens conseillers de l'Empire, à des

hommes plus jeunes, encore étrangers aux Chambres, mais entrés avec la

Charte dans la vie publique. MM. Royer-Collard, de Serre et Camille

Jordan, y siégeaient à côté de MM. Siméon, Portalis, Molé, Bérenger,

Cuvier, Allent; et nous délibérions, MM. de Barante, Mounier et moi,

en commun avec MM. de Ballainvilliers, Laporte-Lalanne et de Blaire,

fidèles représentants de l'ancien régime. Lorsque des projets de loi

importants étaient examinés dans le Conseil, les ministres ne manquaient

pas d'y assister. Le duc de Richelieu présidait souvent les séances

générales. La discussion y était parfaitement libre, sans apparat, sans

prétentions oratoires, mais sérieuse, profonde, variée, détaillée,

obstinée, savante à la fois et pratique. J'ai entendu là le comte

Bérenger, esprit indépendant et querelleur, quasi-républicain sous

l'Empire, soutenir, avec une subtilité ingénieuse et forte, le suffrage

universel et les divers degrés d'élection contre l'élection directe et

le droit électoral concentré. MM. Cuvier, Siméon et Allent étaient les

défenseurs habituels des traditions et de l'influence administratives.

Nous développions, mes amis et moi, les principes et les espérances de

liberté fortement constituée qui nous paraissaient les conséquences,

naturelles de la Charte et les conditions nécessaires du succès de la

Restauration. Les réformes dans la législation criminelle, l'application

du jury aux délits de la presse, l'introduction du principe électif dans

le régime municipal, furent réclamées dans le Conseil d'État avant que

la proposition en fût faite dans les Chambres. Le gouvernement faisait

là, non-seulement une étude approfondie des questions, mais une

expérience préparatoire et amicale des idées, des désirs et des

objections qu'il devait rencontrer plus tard, dans une lutte plus rude

et sur un théâtre plus bruyant.

Le cabinet, tel qu'il était composé au moment où l'ordonnance du 5

septembre 1816 fut rendue, n'eût pas suffi à cette politique de plus

en plus modérée, quelquefois résolument libérale, et sinon toujours

prévoyante, du moins toujours active. Mais le même progrès qui

s'accomplissait dans les choses eut lieu aussi dans les personnes. Dans

le cours de l'année 1817, M. Pasquier, le maréchal Gouvion-Saint-Cyr et

M. Molé remplacèrent M. Dambray, le due de Feltre et M. Dubouchage aux

ministères de la justice, de la guerre et de la marine. Le cabinet ne

manqua dès lors ni d'unité intérieure, ni de capacité parlementaire et

administrative. Il fit des efforts pour introduire les mêmes mérites

dans les diverses branches et les divers degrés du gouvernement. Il

y réussit assez bien au centre de l'État: sans réaction ni esprit

exclusif, il s'entoura d'hommes sincèrement dévoués à la politique

constitutionnelle, et qui, par leur caractère et leurs talents, avaient

déjà obtenu l'estime publique. Il fut moins ferme et moins efficace dans

l'administration locale: quoiqu'il y ait apporté des changements plus

nombreux qu'on ne le croit communément, il ne parvint pas à la mettre en

harmonie avec sa politique générale. Dans un grand nombre de lieux, les

procédés violents, l'humeur tracassière, l'inexpérience hautaine, les

prétentions blessantes, les alarmes frivoles, toutes les grandes et

petites passions de parti qui avaient envahi l'administration en

1815, continuèrent de peser sur le pays. Elles entretenaient dans la

population tranquille un profond sentiment de malaise, et suscitaient

quelquefois, parmi les mécontents actifs, des tentatives de conspiration

et d'insurrection d'abord amplifiées avec une crédulité ridicule et

réprimées avec une rigueur sans mesure, puis discutées, contestées,

atténuées et réduites presque à rien par des explications et des

récriminations sans fin. Alors éclataient tantôt les erreurs, tantôt les

emportements, tantôt même les coupables calculs des autorités locales,

et le cabinet apparaissait avec des airs de légèreté ou de faiblesse qui

lui faisaient perdre, aux yeux des populations, le fruit comme le mérite

de cette bonne politique générale dont elles ressentaient peu les

effets. Les événements de Lyon, en juin 1817, et les longs débats dont,

à la suite de la mission réparatrice du duc de Raguse, ils devinrent

l'objet, sont un exemple déplorable du mal dont, à cette époque, la

France avait encore à souffrir, quoiqu'au sommet du gouvernement la

cause première en eût disparu.

Les choses se laissent manier plus aisément que les hommes. Ces mêmes

ministres qui ne savaient pas toujours ranger à leur politique les

préfets et les maires, ou qui hésitaient à les changer quand ils les

trouvaient récalcitrants ou incapables, se montraient prompts et

efficaces quand il s'agissait de l'administration gênérale et des

mesures sans noms propres que réclamait l'intérêt public. Je trouve, en

recueillant mes souvenirs, qu'on n'a pas rendu justice, sous ce

rapport, au gouvernement de cette époque. Les établissements religieux,

l'instruction publique, le régime des hôpitaux et des prisons,

l'administration financière et militaire, les relations du pouvoir avec

l'industrie et le commerce, tous les grands services publics ont reçu,

de 1816 à 1820, beaucoup de salutaires réformes et accompli d'importants

progrès. Le duc de Richelieu aimait l'administration éclairée, le

bien-être populaire, et tenait à honneur d'y contribuer. M. Laîné se

préoccupait, avec une sollicitude sérieuse et scrupuleuse, du régime des

nombreux établissements placés dans son ministère, et s'appliquait à en

redresser les abus ou à y introduire d'utiles modifications. Le baron

Louis était un habile et infatigable administrateur, qui savait avec

précision à quelles conditions l'ordre peut régner dans les finances de

l'État, et qui employait à les bien régler toute la prévoyance de son

esprit et toute l'énergie de sa volonté. Le maréchal Gouvion-Saint-Cyr

avait, sur toutes les parties de l'organisation militaire, sur la

formation et le régime intérieur des différents corps, sur les écoles

savantes comme sur les services matériels, des idées à la fois

systématiques et pratiques, inspirées par sa notion générale de

l'armée ou par sa longue expérience, et il les réalisa dans une série

d'ordonnances et de règlements, remarquables par l'unité des vues comme

par la science des détails. M. Decazes avait l'esprit singulièrement

curieux et inventif dans la recherche des satisfactions à donner, des

améliorations à tenter, des moyens d'émulation et de conciliation à

mettre en oeuvre au profit de tous les intérêts sociaux, de toutes les

classes de citoyens en rapport avec le gouvernement, et il portait

partout une action intelligente, bienveillante et empressée. Sous le

point de vue politique, l'administration laissait beaucoup à regretter

et à désirer; mais dans sa propre sphère, elle était éclairée, active,

impartiale, économe par la probité et la régularité, amie du progrès en

même temps que soigneuse de l'ordre, et sincèrement préoccupée du

désir de faire partout prévaloir la justice distributive et l'intérêt

public[15].

[Note 15: J'ai résumé dans les _Pièces historiques_ les principales

mesures d'administration générale qu'adoptèrent durant cette époque,

chacun dans son département, M. Laîné, M. Decazes et le maréchal

Gouvion St-Cyr. Ces courts tableaux manifestent clairement l'esprit

d'amélioration et le soin intelligent des intérêts publics qui animaient

le cabinet. (_Pièces historiques_, n° IX.)]

C'était certainement là, dans des circonstances difficiles et tristes,

un gouvernement sensé et salutaire, sous lequel le pays n'avait ni à

se lamenter du présent, ni à désespérer de l'avenir. Pourtant ce

gouvernement ne s'affermissait pas en durant; ses ennemis ne se

décourageaient pas; ses amis ne sentaient pas grandir leur force et

leur sécurité. La Restauration avait rendu la paix à la France, et

travaillait avec succès à lui rendre son rang en Europe. Sous ce drapeau

de la stabilité et de l'ordre, la prospérité renaissait avec la liberté.

Pourtant la Restauration était toujours en question.

A en croire ses ennemis, c'était son mal naturel et inévitable: l'ancien

régime, l'émigration, les étrangers, les haines et les méfiances de la

Révolution vouaient, disent-ils, la maison de Bourbon à cette situation

obstinément précaire. Sans contester à ce passé fatal sa part

d'influence, je n'admets pas qu'il ait exercé sur les événements un tel

empire, ni qu'il suffise à expliquer pourquoi, même dans ses meilleurs

jours, la Restauration a toujours été et paru chancelante. Le mal a eu

des causes plus rapprochées et plus personnelles; il y a eu, dans

le Gouvernement de cette époque, des infirmités organiques et des

accidents, des vices de la machine politique et des fautes des acteurs,

qui ont bien plus contribué que les souvenirs révolutionnaires à

empêcher son affermissement.

Le désaccord naturel est grand entre le gouvernement représentatif

institué par la Charte et la monarchie administrative fondée par Louis

XIV et Napoléon. Là où l'administration est libre comme la politique,

quand les affaires locales se traitent et se décident par des autorités

ou des influences locales, et n'attendent ni leur impulsion, ni leur

solution du pouvoir central qui n'y intervient qu'autant que l'exigent

absolument les affaires générales de l'État, en Angleterre et aux

États-Unis d'Amérique, en Hollande et en Belgique, par exemple, le

régime représentatif se concilie sans peine avec un régime administratif

qui n'en dépend que dans d'importantes et rares occasions. Mais quand le

pouvoir supérieur est chargé à la fois de gouverner avec la liberté et

d'administrer avec la centralisation, quand il a à lutter au sommet pour

les grandes affaires de l'État, et en même temps à régler partout,

sous sa responsabilité, presque toutes les affaires du pays, deux

inconvénients graves ne tardent pas à éclater: ou bien le pouvoir

central, absorbé par le soin des affaires générales et de sa propre

défense, néglige les affaires locales et les laisse tomber dans le

désordre et la langueur; ou bien il les lie étroitement aux affaires

générales, les fait servir à ses propres intérêts, et l'administration

tout entière, depuis le hameau jusqu'au palais, n'est plus qu'un moyen

de gouvernement entre les mains des partis politiques qui se disputent

le pouvoir.

Je n'ai nul besoin d'insister aujourd'hui sur ce mal; il est devenu le

thème rebattu des adversaires du gouvernement représentatif et de la

liberté politique. On le sentait longtemps avant le jour où ils l'ont

exploité; mais au lieu de s'en prévaloir pour médire des institutions

libres, on s'appliquait à le guérir. Un double travail était à faire

dans ce but; il fallait, d'une part, faire pénétrer la liberté

dans l'administration des affaires locales, de l'autre seconder le

développement des forces locales capables d'exercer, dans leur sphère,

le pouvoir. On ne crée point d'aristocratie par les lois, pas plus aux

extrémités qu'au sommet de l'État; mais la société la plus démocratique

n'est pas dénuée de pouvoirs naturels, prêts à se déployer si on les

y appelle. Non seulement dans les départements, mais dans les

arrondissements, dans les cantons, dans les communes, la propriété

foncière, l'industrie, les fonctions, les professions, les traditions

font naître des influences locales qui peuvent, si on sait les accepter

et les organiser, devenir des autorités efficaces. De 1816 à 1848, sous

l'une et l'autre des deux monarchies constitutionnelles, et soit de

bonne grâce, soit à contre-coeur, c'est en ce sens qu'ont agi les

cabinets les plus divers; ils ont tous plus ou moins reconnu la

nécessité de décharger l'administration centrale en renvoyant une partie

de ses attributions tantôt à ses propres agents locaux, tantôt à des

auxiliaires plus indépendants. Mais, comme il arrive trop souvent,

le remède n'a pas marché assez vite; la méfiance, la timidité,

l'inexpérience, la routine en ont ralenti le progrès; ni le pouvoir, ni

le pays n'ont su l'employer résolument et en attendre patiemment les

résultats; et condamnée à porter à la fois le fardeau de la liberté

politique et celui de la centralisation administrative, la monarchie

constitutionnelle naissante a été soumise à des difficultés et à des

responsabilités contradictoires qui dépassaient la mesure d'habileté et

de force qu'on peut raisonnablement exiger d'un gouvernement.

Un autre mal, résultat non pas incurable, mais naturel, de ses

institutions mêmes, pesait aussi sur la Restauration. Le régime

représentatif est, en dernière analyse, un régime de sacrifices mutuels

et de transactions entre les intérêts divers qui coexistent dans la

société. En même temps qu'il les met en présence et aux prises, il leur

impose l'absolue nécessité d'arriver à un certain terme moyen, à une

certaine mesure d'entente ou de tolérance réciproque qui puisse devenir

la base des lois et du gouvernement. Mais en même temps aussi, par la

publicité et l'ardeur de la lutte, il jette les partis dans une grande

exagération de bruit et de langage, et il compromet violemment les uns

contre les autres l'amour-propre et la dignité personnelle des hommes.

En sorte que, par une contradiction pleine d'embarras, il rend de jour

en jour plus difficile cet accord ou cette résignation qu'au dernier

jour il rend indispensables. Grande difficulté de ce système de

gouvernement, qui ne peut être surmontée que par une large dose de tact

et de mesure dans les acteurs politiques eux-mêmes, et par un grand

empire du bon sens public qui ramène en définitive les partis et leurs

chefs à ces transactions, ou à cette tranquille acceptation de leurs

échecs, dont l'emportement de leur rôle tend constamment à les écarter.

Ce régulateur nécessaire, mais si difficile à instituer, nous manquait

essentiellement sous la Restauration; en entrant dans la carrière,

nous avons été lancés sans frein sur cette pente des démonstrations

excessives et des préoccupations exclusives, vice naturel des

partis dans le gouvernement représentatif. Que de circonstances

se présentèrent, de 1816 à 1830, où les éléments divers du parti

monarchique auraient pu et dû, dans leur lutte, s'arrêter sur cette

pente, au point où commençait, pour tous, le danger révolutionnaire!

Mais ni les uns ni les autres n'eurent le bon sens ou le courage de

cette prévoyante retenue; et le public, loin de la leur imposer, les

excitait de plus en plus au combat, comme à un spectacle où il prenait

plaisir à retrouver l'image dramatique de ses propres passions.

Une fâcheuse, quoique inévitable distribution des rôles entre les partis

divers aggravait encore, de 1816 à 1820, ce mal de l'imprévoyance des

hommes et de l'emportement des passions publiques. Sous le régime

représentatif, c'est d'ordinaire à l'un des partis nettement dessinés et

fermement arrêtés dans leurs idées et leurs désirs que le gouvernement

appartient: tantôt les défenseurs systématiques du pouvoir, tantôt les

amis de la liberté, tantôt les conservateurs, tantôt les novateurs

dirigent les affaires du pays. Et entre ces partis organisés et

ambitieux, se placent les opinions non classées, les volontés non

décidées d'avance, ce choeur politique qui assiste à la conduite des

acteurs, écoute leurs paroles, et les approuve ou les condamne selon

qu'ils satisfont ou qu'ils choquent son libre bon sens. C'est là, en

effet, sous des institutions libres, la pente naturelle et l'ordre vrai.

Il est bon que le gouvernement ait un drapeau public et certain, que des

principes fixes dirigent et que des amis sûrs soutiennent son action; il

puise dans cette situation non-seulement la force et l'esprit de suite

dont il a besoin, mais aussi cette dignité morale qui rend le pouvoir

plus facile et plus doux en le plaçant plus haut dans l'estime des

peuples. Ce n'est point le hasard des événements ni la seule ambition

des hommes, c'est l'instinct et l'intérêt publics qui ont fait naître,

dans les pays libres, les grands partis politiques avoués, permanents,

fidèles, et leur ont déféré le pouvoir. Il fut impossible à la

Restauration de remplir, de 1816 à 1820, cette condition d'un

gouvernement à la fois énergique et contenu. Les deux grands partis

politiques qu'elle trouvait sur la scène, le parti de l'ancien régime

et celui de la Révolution, étaient l'un et l'autre, à cette époque,

incapables de gouverner en maintenant la paix intérieure avec la

liberté; ils avaient l'un et l'autre des idées et des passions trop

contraires à l'ordre-établi et légal qu'ils auraient eu à défendre; ils

acceptaient à grand'peine et d'une façon très-précaire, l'un la Charte,

l'autre l'ancienne royauté. Par une nécessité absolue, le pouvoir alla

se placer dans les rangs du choeur politique; la partie flottante et

impartiale des Chambres, le centre fut appelé à gouverner. Sous un

régime de liberté, le centre est le modérateur habituel et le juge

définitif du gouvernement; il n'est pas le prétendant naturel au

gouvernement; c'est lui qui donne, ou retire la majorité; ce n'est pas

sa mission d'avoir à la conquérir. Et il lui est bien plus, difficile

qu'aux partis fortement enrégimentés de conquérir ou de garder la

majorité, car lorsque, dans une assemblée politique, le centre est

chargé de gouverner, il trouve devant lui, non pas des spectateurs

un peu incertains qui attendent ses actes pour le juger, mais des

adversaires passionnés, résolus d'avance à le combattre. Faible

et périlleuse situation, qui aggrave beaucoup les difficultés du

gouvernement, soit qu'il s'agisse de déployer le pouvoir ou de protéger

la liberté.

Non-seulement c'était là, de 1816 à 1820, la situation du gouvernement

du Roi; il n'y était pas même puissamment établi. Mal distribués entre

les partis, les rôles ne l'étaient guère mieux dans l'intérieur même

de ce flottant parti du centre, chargé par nécessité de gouverner. La

plupart des chefs de la majorité étaient en dehors du gouvernement.

De 1816 à 1819, plusieurs des hommes qui dirigeaient le centre des

Chambres, qui lui parlaient et parlaient pour lui avec puissance, qui le

défendaient contre le côté droit et le côté gauche, qui faisaient dans

la discussion sa force et devant le public son éclat, MM. Royer-Collard,

Camille Jordan, Beugnot, de Serre, ne faisaient point partie du cabinet;

deux seulement des représentants éminents de la majorité, M. Laîné et M.

Pasquier, étaient ministres. Le gouvernement avait ainsi pour appui dans

les Chambres des amis indépendants qui approuvaient sa politique, mais

n'en portaient pas le fardeau et n'en acceptaient pas la responsabilité.

C'était par leur éloquence, non par leurs oeuvres actives, que les

doctrinaires avaient acquis leur influence parlementaire et leur

autorité morale; ils soutenaient leurs principes sans les appliquer;

le drapeau des idées et le drapeau des affaires n'étaient pas dans les

mêmes mains; devant les Chambres, les ministres paraissaient souvent les

clients des orateurs; les orateurs ne regardaient pas leur cause comme

identique et confondue avec celle des ministres; ils s'en distinguaient

en les appuyant; ils avaient leurs exigences avant de défendre; ils

critiquaient en défendant; ils attaquaient même quelquefois. Plus les

questions devenaient importantes et délicates, plus l'indépendance et

la dissidence, au sein du parti du gouvernement, se manifestaient avec

éclat et danger. Dans la session de 1817, M. Pasquier, alors garde des

sceaux, présenta à la Chambre des députés un projet de loi qui, en

maintenant temporairement la censure des journaux, apportait d'ailleurs,

dans la législation de la presse, quelques modifications favorables à la

liberté. M. Camille Jordan et M. Royer-Collard en réclamèrent de bien

plus grandes, surtout l'application du jury au jugement des délits de

la presse, et le projet de loi, péniblement adopté par la Chambre des

députés, fut rejeté par la Chambre des pairs où le duc de Broglie

soutint, au nom des mêmes principes, les mêmes amendements. En 1817

aussi, un nouveau concordat avait été négocié et conclu à Rome par M. de

Blacas; il avait le double défaut de blesser, par quelques-unes de ses

dispositions, les libertés de l'ancienne Eglise gallicane, tandis que,

par l'abolition du concordat de 1801, il inspirait à la nouvelle société

française, pour ses libertés civiles, de vives alarmes. Peu versé dans

ces matières et presque exclusivement préoccupé des négociations qui

devaient faire sortir de France les étrangers, le duc de Richelieu avait

livré celle-ci à M. de Blacas qui ne savait pas mieux l'histoire et

n'appréciait pas mieux l'importance des anciennes ou des nouvelles

libertés de la France, ecclésiastiques ou civiles. Présenté à la

Chambre des députés par M. Laîné, avec les mesures nécessaires pour son

exécution, ce concordat, dont les ministres eux-mêmes, depuis qu'ils y

avaient bien regardé, étaient mécontents et inquiets, y rencontra une

défaveur générale. Dans les bureaux, dans la commission chargée d'en

faire à la Chambre le rapport; dans les entretiens de la salle des

conférences, toutes les objections, politiques ou historiques, de

principe ou de circonstance, que pouvait soulever le projet de loi,

étaient exposées et développées d'avance, de façon à faire pressentir un

long et périlleux débat. Les doctrinaires s'associaient ouvertement à

cette opposition, et de leur part elle avait une grande action sur

les esprits, car on les savait amis sincères de la religion et de son

influence. On accusait, il est vrai, M. Royer-Collard d'être janséniste,

et par là on essayait de le discréditer auprès des fidèles de l'Église

catholique. Le reproche était frivole. M. Royer-Collard devait, aux

traditions de sa famille et à l'éducation de sa jeunesse, des moeurs

graves, des études fortes et un respect affectueux pour les grandes âmes

de Port-Royal, pour leur vertu et leur génie; mais il n'avait ni leurs

doctrines religieuses, ni leurs prétentions systématiques sur les

rapports de l'Église avec l'État. C'était, sur toutes ces questions, un

esprit libre et sensé, étranger à toute passion, à tout entêtement de

sectaire, et fort éloigné, soit comme catholique, soit comme philosophe,

de s'engager, avec l'Église, dans d'obscures et interminables querelles:

«Je ne cherche point de chicanes à la religion, disait-il souvent;

elle a bien assez à faire de se défendre et de nous défendre contre

l'impiété.» L'opposition de M. Royer-Collard au concordat de 1817 était

une opposition de moraliste politique qui pressentait le tort que la

discussion publique et l'adoption ou le rejet officiel de ce projet

feraient, à l'influence de l'Église comme au crédit de la Restauration

et à la paix de l'État. Le cabinet eut la sagesse de ne pas affronter un

danger qu'il avait créé lui-même ou laissé créer sur ses pas. On ajourna

indéfiniment le rapport du projet de loi, et on ouvrit à Rome, en y

envoyant en mission spéciale le comte Portalis, une négociation nouvelle

qui aboutit, en 1819, au retrait tacite du concordat de 1817. Le duc

de Richelieu, pressé par ses collègues et par ses propres réflexions

tardives, se prêta à ce pas rétrograde; mais il conserva, de la

résistance des doctrinaires dans cette occasion et dans plusieurs

autres, une humeur qu'il se donnait quelquefois le plaisir de

manifester. Au mois de mars 1818, quelqu'un lui demandait un jour une

chose assez insignifiante: «C'est impossible, répondit-il aigrement; MM.

Royer-Collard, de Serre, Camille Jordan et Guizot ne le veulent pas.»

Je n'avais nul droit de me plaindre que mon nom figurât dans cette

boutade. Quoique étranger à la Chambre, je m'associais hautement aux

idées et à la conduite de mes amis. J'en trouvais l'occasion comme le

moyen et dans les discussions du Conseil d'État, et dans les salons, et

dans la presse dont tous les partis se servaient dès lors avec autant

d'éclat que d'ardeur. Malgré les entraves qui, avant 1819, pesaient

encore sur les journaux et les écrits périodiques, ils usaient largement

de la liberté que le gouvernement n'essayait pas de leur contester, et à

laquelle les hommes politiques les plus considérables avaient eux-mêmes

recours pour répandre au loin les flammes brillantes ou le feu couvert

de leur opposition. M. de Chateaubriand, M. de Bonald, M. de Villèle

dans le _Conservateur_, M. Benjamin Constant dans la _Minerve_,

livraient au cabinet un assaut continu. Le cabinet multipliait pour sa

défense les publications analogues, le _Modérateur_, le _Publiciste_, le

_Spectateur politique et littéraire_. Mais pour mes amis et pour notre

cause, la défense du cabinet ne suffisait pas ou ne convenait pas

toujours; nous eûmes donc aussi, de 1817 à 1830, nos journaux et

nos recueils périodiques, le _Courrier_, le _Globe_, les _Archives

philosophiques, politiques et littéraires_, la _Revue française_; et

là nous discutions, selon nos principes et nos espérances, tantôt les

questions générales, tantôt les incidents de la politique active à

mesure qu'ils se présentaient. Je pris à ces publications une

grande part. Entre nos divers adversaires et nous, la partie était

très-inégale; soit qu'ils vinssent du côté droit ou du côté gauche,

ils représentaient d'anciens partis; ils exprimaient des idées et des

sentiments depuis longtemps en circulation; ils trouvaient un public

tout fait et tout prêt à les accueillir. Nous étions des nouveaux venus

dans l'arène politique, des officiers qui recrutaient une armée, des

novateurs modérés. Nous attaquions, au nom de la liberté, des théories

et des passions depuis longtemps populaires, aussi en son nom. Nous

défendions la nouvelle Société française selon son droit et son intérêt

véritables, mais non selon son habitude et son goût. Nous avions à

conquérir notre public en même temps qu'à combattre nos ennemis. Et dans

ce difficile travail, notre situation était un peu incertaine; nous

étions à la fois en dedans et en dehors du gouvernement, ministériels et

indépendants; nous agissions tantôt de concert avec l'administration,

tantôt à côté de l'opposition, et nous n'avions à notre usage ni toutes

les armes du pouvoir, ni toutes celles de la liberté. Mais nous étions

pleins de foi dans nos idées, de confiance en nous-mêmes, d'espérance

dans l'avenir, et nous nous engagions chaque jour plus avant dans

notre double lutte avec autant de dévouement que d'orgueil, avec plus

d'orgueil que d'ambition.

On a beaucoup dit le contraire; on a souvent représenté les doctrinaires

comme de profonds machinateurs, avides de pouvoir, ardents et habiles à

pousser leur fortune à travers toutes les causes, et plus préoccupés de

leur propre domination que du sort ou des voeux du pays. Vulgaire et

inintelligente appréciation de la nature humaine et de notre histoire

contemporaine. Si nous avions été surtout des ambitieux, nous aurions pu

nous épargner bien des efforts et bien des échecs; nous avons vécu dans

des temps où les plus grandes fortunes, politiques ou autres, n'étaient

pas difficiles à faire pour qui n'avait pas d'autre pensée; nous n'avons

voulu faire la nôtre qu'à certaines conditions morales et dans un autre

but que nous-mêmes; nous avons eu de l'ambition, mais au service d'une

cause publique, et d'une cause qui a mis à l'épreuve des revers comme

des succès la constance de ses défenseurs.

Les plus clairvoyants des membres du cabinet de 1817, M. Decazes et M.

Pasquier surtout, esprits plus libres et moins ombrageux que le duc de

Richelieu et M. Laîné, ne s'y trompaient pas; ils sentaient le besoin de

l'alliance des doctrinaires et la cultivaient avec soin; mais quand ils

s'agit de gouverner dans des temps difficiles, des alliés ne suffisent

pas; il faut des associés intimes, des compagnons assidus de travail et

de péril. A ce titre, les doctrinaires, surtout M. Royer-Collard, le

premier entre eux dans les Chambres, étaient redoutés; on le croyait à

la fois impérieux et indécis, et plus exigeant qu'efficace. Cependant,

en novembre 1819, après l'élection de M. Grégoire et au milieu des

projets de réforme de la loi électorale, M. Decazes, pressé par M. de

Serre, proposa à M. Royer-Collard d'entrer dans le cabinet avec un ou

deux de ses amis. M. Royer-Collard hésita d'abord, accepta un moment,

puis enfin refusa: «Vous ne savez pas ce que vous feriez, dit-il un jour

à M. Decazes; ma façon de traiter les affaires ne serait pas du tout

la vôtre; vous éludez les questions, vous les tournez, vous gagnez du

temps, vous les résolvez à demi. Moi, je voudrais les aborder de front,

les attirer sur la place publique, et là les éventrer devant tout le

monde. Je vous compromettrais au lieu de vous aider.» M. Royer-Gallard

avait raison et se pressentait bien lui-même, mieux peut-être encore

qu'il ne pensait. Il était plus propre à conseiller et à contrôler le

pouvoir qu'à le manier. C'était un grand spectateur et un grand-critique

plutôt qu'un grand acteur politique. Dans le cours habituel des

affaires, il eût été trop absolu, trop hautain et trop lent; dans les

jours de crise, je ne crois pas que les incertitudes de son esprit,

les troubles de sa conscience, son horreur de tout échec public et sa

crainte superbe de la responsabilité lui eussent permis de conserver

le sang-froid et la ferme résolution dont il eût eu besoin. M. Decazes

n'insista point.

Même aujourd'hui, après tout ce que j'ai vu et éprouvé, je ne suis pas

prompt au découragement, ni porté à croire que les succès difficiles

soient impossibles. Quelque défectueuse que soit la constitution

intérieure des partis qui concourent aux affaires du pays, la bonne

conduite des hommes peut y porter remède; l'histoire a plus d'un exemple

d'institutions et de situations vicieuses dont l'habileté des chefs

politiques et le bon sens public ont prévenu les fâcheux résultats. Mais

quand aux vices de la situation s'ajoutent les fautes des hommes, quand

au lieu de reconnaître les périls de leur propre pente et d'y résister,

les partis, chefs et soldats, s'y abandonnent ou même y poussent, alors

les mauvais effets des mauvaises causes se développent inévitablement et

rapidement. De 1816 à 1820, les fautes ne manquèrent dans aucun parti,

gouvernement ou opposition, centre, côté droit ou côté gauche, ministres

ou doctrinaires. Je ne fais point parade d'impartialité; malgré leurs

fautes et leurs revers, je persiste, avec une conviction chaque jour

croissante, à regarder le gouvernement que j'ai servi et le parti que

j'ai soutenu comme les meilleurs; mais qu'un repos chèrement acheté nous

serve du moins à reconnaître nos erreurs dans l'action, et à préparer

pour notre cause, qui ne mourra pas avec nous, un meilleur avenir.

Le centre avait, pour sa mission de gouvernement, deux avantages

considérables; il n'y ressentait point d'embarras moraux, ni d'entraves

extérieures; il y était parfaitement franc et libre. Qualités

nécessaires dans la vie publique, et qu'à cette époque ni le côté droit,

ni le côté gauche ne possédaient.

Le côté droit n'avait accepté la Charte que la veille, par nécessité

et après l'avoir combattue. Une portion notable et bruyante du parti

persistait à la combattre. Celle qui siégeait dans les Chambres se

rangeait de jour en jour au régime constitutionnel, les chefs en hommes

intelligents et sérieux, les soldats en royalistes fidèles et résignés.

Mais ni les uns ni les autres n'inspiraient, sous ce rapport, confiance

au pays; il regardait leur adhésion à la Charte comme contrainte ou

conditionnelle, et toujours peu sincère et couvrant d'autres vues. Le

côté droit avait d'ailleurs, même en acceptant sincèrement la Charte,

des intérêts de parti à satisfaire; quand il aspirait au pouvoir, ce

n'était pas uniquement pour gouverner selon ses principes et pour fonder

solidement la monarchie; il avait, pour son propre compte, des malheurs

à réparer, des positions à reprendre. Ce n'était pas un pur et régulier

parti de royalistes torys; les émigrés, l'ancienne cour, l'ancien clergé

y tenaient encore beaucoup de place et y poursuivaient leurs espérances

personnelles. Par sa composition et son passé, le parti était condamné à

une multitude de réticences et d'imprudences, d'arrière-pensées secrètes

et d'explosions indiscrètes qui, même quand il marchait dans les voies

constitutionnelles, affaiblissaient à chaque pas son action et son

crédit.

La situation du côté gauche n'était pas moins embarrassée; il

représentait à cette époque, non pas les intérêts et les sentiments

de la France en général, mais les intérêts et les sentiments de cette

portion de la France qui avait ardemment, indistinctement et obstinément

servi et soutenu la Révolution, sous sa forme républicaine ou impériale.

Il y avait là, contre la maison de Bourbon et la Restauration, une

vieille habitude d'hostilité que les Cent-Jours avaient ravivée, dont

les plus sensés du parti avaient grand'peine à se dégager, que les plus

habiles réussissaient mal à déguiser, et que les plus sérieux tenaient à

honneur de laisser paraître comme protestation et pierre d'attente. En

novembre 1816, un homme de bien, aussi sincère dans son repentir de ses

opinions de 1789 qu'il l'avait été jadis en les professant, le vicomte

Matthieu de Montmorency se plaignait, dans un salon libéral, que les

libéraux n'aimassent pas la légitimité; un des assistants se défendait

du reproche: «Oui, dit M. de Montmorency avec une franchise étourdie,

vous aimez la légitimité comme nous aimons la Charte.» Vive expression

de la fausse situation de l'un et de l'autre parti, sous le gouvernement

de la Charte et de la légitimité.

Côté droit ou côté gauche pourtant, si les membres de l'un ou de l'autre

parti, dans les Chambres, n'avaient écouté que leur propre pensée

et leur véritable voeu, la plupart, j'en suis convaincu, auraient

franchement accepté et soutenu la Restauration avec la Charte, la Charte

avec la Restauration. Quand ils ont eux-mêmes la main à l'oeuvre et

sentent le poids de la responsabilité, les hommes voient bientôt le vrai

et feraient volontiers le bien. Mais ni dans le côté droit, ni dans

le côté gauche, les plus sages n'osaient proclamer la vérité qu'ils

voyaient et la prendre pour règle de leur conduite; ils étaient, les uns

et les autres, sous le joug de leur parti extérieur, de ses passions

comme de ses intérêts, de ses ignorances comme de ses passions. C'est

une des plus graves plaies de notre temps que très-peu d'hommes

conservent assez de fermeté d'esprit et de caractère pour penser

librement et agir comme ils pensent; l'indépendance intellectuelle et

morale des individus disparaît sous le poids des événements et devant la

fougue des clameurs ou des désirs populaires. Et dans cet asservissement

général des pensées et des actions, il n'y a plus d'esprits justes ni

d'esprits faux, plus de prévoyants ni de téméraires, plus de chefs ni de

soldats; tous cèdent à la même pression, se courbent sous le même vent;

la faiblesse commune amène le nivellement; toute hiérarchie et toute

discipline disparaissent entre les hommes; ce sont les derniers qui

mènent les premiers, car ce sont les derniers qui pèsent et poussent,

poussés eux-mêmes par cette tyrannie du dehors dont ils sont les plus

ardents et les plus aveugles instruments.

Comme parti politique, le centre, dans les Chambres de 1816 à 1820,

n'était point atteint de ce mal: sincère dans son acceptation de la

Restauration et de la Charte, aucune pression extérieure ne venait le

démentir ni le troubler; sa pensée était franche et son action libre;

il proclamait tout haut son but et y marchait tout droit, acceptant au

dedans les chefs les plus capables de l'y conduire, et n'ayant au dehors

que des adhérents qui ne lui demandaient que d'y arriver. C'est par

là que, malgré ce qui lui manquait d'ailleurs pour gouverner

avec puissance, le centre était alors le parti le plus propre au

gouvernement, le seul capable de maintenir l'ordre dans l'État en

supportant la liberté de ses rivaux.

Mais pour recueillir tout le fruit de ce mérite et pour atténuer en même

temps les défauts naturels du centre dans sa mission, il fallait qu'une

idée fixe s'y établît, la conviction que les divers éléments du parti

étaient indispensables les uns aux autres, et que, pour accomplir le

dessein qu'ils poursuivaient tous avec la même sincérité, ils devaient

se faire mutuellement les concessions et les sacrifices nécessaires pour

maintenir entre eux l'union. Quand la sagesse divine a voulu assurer

la puissance d'une relation humaine, elle a interdit le divorce; les

relations politiques ne sauraient admettre une telle inviolabilité; mais

si elles ne sont pas fortement nouées, si les hommes qui les contractent

ne sont pas bien résolus à ne les rompre qu'à la dernière extrémité et

par les plus impérieux motifs, elles aboutissent bientôt, non seulement

à l'impuissance, mais au désordre, et leur rupture trop facile amène,

dans la politique, des perturbations et des difficultés nouvelles.

J'ai signalé les différences et les dissidences qui existaient, dès

l'origine, entre les deux éléments essentiels du centre, les ministres

avec leurs purs adhérents d'une part, les doctrinaires de l'autre;

dès la seconde session après l'ordonnance du 5 septembre 1816, ces

dissidences éclatèrent pour devenir bientôt des dissensions.

Tout en reconnaissant l'influence des doctrinaires dans les Chambres

et le besoin qu'avait d'eux le pouvoir, ni les ministres, ni les

ministériels ne mesuraient bien l'importance de ce concours et la

gravité des raisons qui en faisaient le prix. Les philosophes attachent,

aux idées générales qui les préoccupent, trop de valeur et de confiance;

les politiques ne leur accordent ni l'attention ni l'intérêt auxquels

elles ont droit. Les philosophes sont fiers et susceptibles; ils veulent

qu'on les honore et qu'on les écoute, dût-on ne pas les croire, et

les politiques qui les traitent légèrement ou avec froideur payent

quelquefois bien cher leur mécontentement. C'est d'ailleurs une marque

de peu d'élévation dans l'intelligence de ne pas savoir apprécier le

rôle que jouent les idées générales dans le gouvernement des hommes,

et de les considérer comme vaines ou même comme ennemies, parce qu'on

reconnaît qu'il ne faut pas les prendre pour guides. De nos jours

surtout, et malgré le discrédit bien mérité où tant de théories sont

tombées, la méditation philosophique sur les grandes questions et les

grands faits de l'ordre politique est une puissance avec laquelle les

pouvoirs les plus forts et les plus habiles feront sagement de compter.

Les doctrinaires étaient alors les représentants de cette puissance, et

ils la déployaient courageusement contre l'esprit révolutionnaire aussi

bien que pour le régime constitutionnel. Le cabinet de 1816 ne sentit

pas toute la valeur de leur rôle et ne fit pas toujours, à leurs idées,

et à leurs voeux, une assez large part. L'application du jury aux

principaux délits de la presse n'était pas, j'en conviens, sans quelque

péril; mais il valait mieux en accepter l'essai, et maintenir ainsi

l'union dans le parti du gouvernement, que le diviser en repoussant

absolument, sur cette question, M. Camille Jordan, M. Royer-Collard et

leurs amis.

A tous les pouvoirs, surtout à un pouvoir nouveau, il faut un peu

de grandeur, dans leurs oeuvres et sur leur drapeau. L'ordre et la

protection régulière des intérêts privés, ce pain quotidien des peuples,

ne leur suffisent pas longtemps; c'est la condition nécessaire du

gouvernement, ce n'est pas l'unique besoin de l'humanité. Elle peut

trouver les autres satisfactions dont elle a soif dans des grandeurs

très-diverses, morales ou matérielles, justes ou injustes, solides

ou éphémères; elle n'a pas tant de sagesse ni de vertu que la vraie

grandeur lui soit indispensable; mais elle veut, en tout cas,

avoir devant les yeux quelque chose de grand qui attire et occupe

l'imagination des hommes. Après l'Empire qui avait donné à la France

toutes les joies de la force et de la gloire nationale, le spectacle de

la pensée élevée et libre, se déployant avec dignité morale et quelque

éclat de talent, ne manquait pas de nouveauté ni d'attrait, et valait

bien qu'on en payât le prix, ne fût-ce que dans l'intérêt du succès.

Le cabinet ne savait guère mieux traiter avec les dispositions

personnelles des doctrinaires qu'avec leurs idées: c'étaient des

caractères indépendants et fiers aussi bien que des esprits élevés,

prompts à s'offenser quand on semblait vouloir disposer de leur opinion

et de leur conduite sans leur aveu. Rien ne coûte plus au pouvoir que

d'accepter un peu largement l'indépendance, de ses amis; il croit

leur avoir témoigné beaucoup, d'égards quand il les a pris pour ses

confidents, et il se laissé aisément aller à en user avec eux comme avec

des serviteurs. M. Laîné, alors ministre de l'intérieur, écrivit un

matin à M. Cuvier que le Roi venait de le nommer commissaire pour

soutenir une loi qui serait présentée le lendemain à la Chambre des

députés. Non-seulement il ne l'avait point prévenu de la mission qu'il

voulait lui confier; il ne lui disait même pas, dans son billet,

quelle loi il le chargeait de soutenir. M. Cuvier, plus empressé que

susceptible avec le pouvoir, ne se plaignit point du procédé et se

contenta de sourire en le racontant. Peu de jours auparavant, le

ministre des finances, M. Corvetto, avait aussi fait nommer M. de Serre

commissaire pour la défense du budget, sans lui avoir demandé si cela

lui convenait et sans s'être entretenu avec lui des bases au moins

du budget qu'il l'appelait à soutenir. En recevant l'avis de cette

nomination, M. de Serre se montra vivement choqué: «C'est une sottise,

dit-il tout haut, ou une insolence; probablement l'une et l'autre.» M.

de Serre se trompait; ce n'était ni l'une ni l'autre: M. Corvetto était

un homme parfaitement poli, soigneux et modeste; mais il était de

l'école impériale et plus accoutumé à donner ses instructions à des

agents qu'à se concerter avec des députés. Par leurs moeurs comme par

leurs idées, les doctrinaires appartenaient à un régime libre: alliés

incommodes pour le pouvoir, au sortir d'une monarchie militaire et

administrative.

Je ne sais laquelle des deux entreprises est la plus difficile,

transformer les fonctionnaires d'un pouvoir absolu en conseillers d'un

gouvernement libre, ou bien organiser et discipliner en parti politique

les amis de la liberté. Si les ministres ne tenaient pas toujours assez

de compte des dispositions des doctrinaires, les doctrinaires à leur

tour s'inquiétaient trop peu de la situation et de la tâche des

ministres. C'étaient des esprits étendus, ouverts, généreux,

très-accessibles à la sympathie; mais trop accoutumés à vivre entre eux

et à se suffire mutuellement, ils ne songeaient guère à l'effet que

produisaient, hors de leur cercle, leurs actions et leurs paroles,

et par là ils se donnaient les apparences de torts sociaux qu'ils ne

voulaient pas avoir. Dans leurs rapports avec le pouvoir, ils étaient

souvent intempérants et blessants de langage, impatients outre mesure,

ne sachant ni se contenter du possible, ni attendre que le mieux fût

possible sans trop d'effort. Il leur arrivait ainsi de méconnaître les

difficultés, les nécessités et les moyens praticables du gouvernement

qu'ils avaient à coeur de fonder. Au sein des Chambres, ils se

montraient trop exclusifs et trop guerroyants, plus préoccupés de

prouver que de faire partager leur avis, plus enclins à dédaigner

qu'attentifs à recruter, et peu doués de ce talent d'attraction et

d'assemblage si nécessaire aux chefs de parti. Ils ne savaient pas assez

à quel point le succès de la bonne politique est difficile, ni quelle

infinie variété d'efforts, de sacrifices et de soins entrent dans l'art

de gouverner.

De 1816 à 1818, ces vices de la situation et ces fautes des hommes

jetèrent dans le gouvernement et dans son parti une fermentation

continue et des germes de discorde intérieure qui ne lui permirent pas

d'acquérir la consistance et la force dont il avait besoin. Le

mal éclata à la fin de 1818, quand le duc de Richelieu revint des

conférences d'Aix-la-Chapelle, rapportant la retraite des armées

étrangères, la complète évacuation du territoire et le règlement

définitif des charges financières que les Cent-Jours avaient attirées

sur la France. A peine arrivé, il vit son cabinet se dissoudre, essaya

sans succès d'en former un nouveau, et fut contraint d'abandonner un

pouvoir qu'il n'avait point recherché, qu'il goûtait peu, mais qu'il

lui déplaisait de perdre ainsi par force, au milieu de son triomphe

diplomatique, et en le voyant passer dans des mains décidées à en faire

un usage contraire à celui qu'il en eût fait.

Un tel échec, dans un tel moment et sur un tel homme, avait quelque

chose de singulièrement injuste et inopportun. Depuis 1815, le duc

de Richelieu n'avait cessé de rendre au Roi et à la France de grands

services. Il avait seul obtenu quelque adoucissement aux conditions

d'une paix très-dure, qu'il ne s'était résigné à signer que par un

dévouement aussi triste que sincère, sentant tout le poids du sacrifice

qu'il faisait en y attachant son glorieux nom, et ne cherchant point à

s'en faire valoir. Nul homme n'était plus exempt d'exagération et de

charlatanisme dans la manifestation de ses sentiments. Quinze mois après

la conclusion de la paix, il avait décidé les puissances étrangères à

opérer une réduction considérable dans leur armée d'occupation. Un an

plus tard, il avait fait limiter à une somme fixe les réclamations

indéfinies des créanciers étrangers de la France. Il venait enfin de

signer l'entière libération du sol national quatre ans avant le terme de

rigueur fixé par les traités. Le Roi, à son retour, l'en avait remercié

par de nobles paroles: «Duc de Richelieu, lui avait-il dit, j'ai assez

vécu puisque, grâce à vous, j'ai vu le drapeau français flotter sur

toutes les villes françaises.» Tous les souverains de l'Europe le

traitaient avec une sérieuse et confiante estime. Rare exemple d'un

homme d'État parvenu sans grandes, actions ni talents supérieurs, par

la droiture du caractère et le désintéressement de la vie, à une

considération si générale et si incontestée. Quoique le duc de Richelieu

ne se fût occupé que des affaires extérieures, il était plus propre

qu'on ne l'a dit, non pas à diriger effectivement, mais à présider le

gouvernement intérieur de la Restauration. Grand seigneur et royaliste

éprouvé, il n'était, soit d'esprit, soit de coeur, ni homme de cour, ni

émigré; il n'avait, contre la société et les hommes nouveaux, point de

prévention; sans bien comprendre les institutions libres, il ne leur

portait nul mauvais vouloir et s'y soumettait sans effort; simple dans

ses moeurs, vrai et sûr dans ses paroles, ami du bien public, s'il ne

lui appartenait pas d'exercer dans les Chambres une puissante influence,

il ne manquait pas d'autorité auprès ni autour du Roi; et un cabinet

constitutionnel, appuyé sur le centre parlementaire, ne pouvait avoir, à

cette époque, un plus digne et plus utile président.

Mais, à la fin de 1818, le duc de Richelieu se crut obligé et se

montra résolu à engager une lutte dans laquelle les considérations de

reconnaissance et de convenance que je rappelle ici étaient, pour

lui, de faibles armes. En vertu de la Charte et conformément à la loi

électorale du 5 février 1817, deux cinquièmes de la Chambre des députés

avaient été renouvelés depuis la formation de son cabinet. La première

épreuve, en 1817, n'avait guère donné que des résultats satisfaisants

pour la Restauration et ses amis; à peine deux ou trois noms connus

étaient venus s'ajouter au côté gauche, qui ne comptait, même après ce

renfort, pas plus de vingt membres. A la seconde épreuve, en 1818,

ce parti fit des recrues plus nombreuses et bien plus éclatantes;

vingt-cinq membres nouveaux environ, et parmi eux MM. de La Fayette,

Benjamin Constant et Manuel, prirent place dans ses rangs. C'était peu

encore comme nombre, c'était beaucoup comme drapeau et comme pronostic.

Une alarme à la fois sincère et intéressée éclata à la cour et dans le

côté droit; on s'y disait, on s'y croyait à la veille d'une révolution

nouvelle; mais de cette crainte même on tirait une vive espérance;

puisque les ennemis de la maison de Bourbon rentraient dans la Chambre,

le Roi sentirait enfin la nécessité d'y rendre le pouvoir à ses amis. Le

parti n'avait pas attendu les dernières élections pour tenter un grand

effort; des _Notes secrètes_, rédigées sous les yeux de Monsieur le

comte d'Artois et par ses plus intimes confidents, avaient été adressées

aux souverains étrangers pour leur signaler le mal croissant et leur

démontrer que le changement des conseillers de la couronne était, pour

la monarchie en France et pour la paix en Europe, l'unique moyen de

salut. Comme ses collègues, et par un sentiment patriotique bien plus

que par intérêt personnel, le duc de Richelieu s'indignait de ces

invocations à l'étranger pour le gouvernement intérieur du pays; M. de

Vitrolles fut rayé du Conseil privé comme auteur de la principale de ces

_Notes secrètes_. Les souverains européens faisaient peu de cas de tels

avertissements, ne croyant ni au Bon jugement, ni au désintéressement

des hommes qui les leur adressaient. Cependant, après les élections

de 1818, ils s'inquiétèrent aussi; c'était par sagesse, non par goût,

qu'ils avaient approuvé et soutenu en France le régime constitutionnel;

ils l'avaient jugé nécessaire pour clore la révolution. Si au contraire

il lui rouvrait la porte, le repos de l'Europe serait plus que jamais

compromis, car la révolution aurait pour elle les apparences de la

légalité. Ni en France, ni en Europe pourtant, même parmi les plus

alarmés et les plus alarmistes, personne ne songeait alors à mettre le

régime constitutionnel en question; dans la pensée de tous, il avait

acquis chez nous droit de cité. C'était à la loi des élections qu'on

imputait tout le mal. Ce fut à Aix-la-Chapelle, au milieu des souverains

et de leurs ministres, que le duc de Richelieu apprit les nouveaux élus

qu'elle venait de rappeler sur la scène. L'empereur Alexandre lui en

témoigna son inquiétude. Le duc de Wellington conseillait à Louis XVIII

«de se rapprocher des royalistes.» Le duc de Richelieu revint à

Paris décidé à réformer la loi électorale, ou à ne plus accepter la

responsabilité de ses résultats.

Les institutions attaquées n'ont point de voix pour se défendre, et les

hommes se déchargent volontiers sur elles de leurs propres torts. Je ne

commettrai pas cette injustice. Je n'abandonnerai pas une idée juste

parce qu'elle a été compromise et pervertie dans l'application. Le

principe de la loi électorale du 5 février 1817 était bon et reste bon,

quoiqu'il n'ait pas suffi à prévenir les maux de notre imprévoyance et

de nos passions.

Quand on veut sérieusement un gouvernement libre, il faut choisir entre

le principe de la loi du 5 février 1817 et le suffrage universel, entre

le droit de suffrage concentré dans les régions élevées de la société et

le de suffrage répandu dans les masses populaires. J'entends le droit de

suffrage direct et décisif, seul efficace pour assurer l'action du pays

sur son gouvernement. Pourvu qu'ils satisfassent l'un et l'autre à cette

condition, les deux systèmes peuvent fournir un contrôle réel du pouvoir

et des garanties à la liberté. Lequel est préférable? Question d'époque,

de situation, de degré de civilisation et de forme de gouvernement. Le

suffrage universel peut s'adapter à des sociétés républicaines, petites

ou fédératives, naissantes ou très-avancées en expérience politique. Le

droit de suffrage, placé plus haut et attaché à une forte présomption

d'esprit d'ordre, d'indépendance et de lumières, convient mieux aux

grandes sociétés unitaires et monarchiques. Ce fut notre motif pour

en faire la base de la loi de 1817; nous redoutions les tendances

républicaines qui ne sont guère, parmi nous et de nos jours, que des

tendances anarchiques; nous regardions la monarchie comme naturelle

et la monarchie constitutionnelle comme nécessaire à la France; nous

voulions l'organiser sincèrement et fortement, en assurant, sous ce

régime, aux éléments conservateurs de la société française, telle

qu'elle est faite aujourd'hui, une influence que nous jugions aussi

conforme aux intérêts de la liberté qu'à ceux du pouvoir.

C'est la désunion du parti monarchique qui a vicié le système électoral

de 1817, et lui a enlevé sa force avec sa vérité. En plaçant le pouvoir

politique entre les mains de la propriété, des lumières, des intérêts

naturellement indépendants et conservateurs, ce système reposait sur

la confiance que ces intérêts seraient habituellement unis, et qu'ils

défendraient en commun l'ordre et le droit contre l'esprit de licence

et de révolution, pente fatale de notre temps. Mais, dès leurs premiers

pas, les divers éléments du grand parti monarchique, anciens ou

nouveaux, aristocratiques ou bourgeois, se précipitèrent dans la

discorde, aveugles sur la faiblesse dont elle les frappait tous,

et ouvrant ainsi la porte aux espérances et au travail du parti

révolutionnaire, leur commun ennemi. De là, et non de la loi électorale

de 1817 et de son principe, vint le mal qu'on voulait arrêter en 1818,

en brisant cette loi. J'en conviendrai expressément: lorsqu'en 1816 et

1817, nous préparions et nous défendions la loi des élections, nous

aurions pu prévoir dans quel état des esprits elle serait appliquée; la

discorde entre les éléments divers du parti monarchique n'a pas été

un fait étrange et inattendu; elle existait déjà à cette époque; les

royalistes de l'ancienne France et les royalistes de la France nouvelle

étaient déjà profondément séparés. J'incline à croire qu'eussions-nous

tenu, de leurs luttes futures, plus de compte, nous n'aurions pu agir

alors autrement que nous n'avons fait; nous étions en présence d'une

impérieuse nécessité; la France nouvelle, qui se sentait attaquée,

voulait être défendue; et si elle n'avait pas trouvé des défenseurs

parmi les royalistes, elle en eût cherché dans le camp révolutionnaire,

comme elle l'a fait trop souvent. Mais ce qui explique une faute ne la

supprime pas: notre politique en 1816 et 1817 acceptait trop facilement

les déchirements du parti monarchique, et s'inquiétait trop peu des

retours possibles du parti révolutionnaire; nous ne mesurions pas toute

l'étendue de l'un et de l'autre danger. C'est l'erreur des hommes

engagés dans les liens des partis d'oublier qu'il y a bien des vérités

diverses dont ils devraient tenir grand compte, et de ne se préoccuper

que de celles qu'ils ont inscrites avec éclat sur leur drapeau.

En partant d'Aix-la-Chapelle, où il avait si bien réussi, le duc de

Richelieu, quoique peu présomptueux, ne doutait guère, je crois, qu'il

ne réussît aussi à Paris dans son dessein de faire changer la loi

des élections. Le succès trompe les plus modestes et les empêche de

pressentir les prochains revers. A son arrivée, il trouva l'oeuvre bien

plus difficile qu'il ne s'y était attendu: dans l'intérieur du cabinet,

M. Mole seul s'associait pleinement à son intention; M. Decazes et le

maréchal Gouvion-Saint-Cyr se prononcèrent pour le maintien de la loi;

M. Laîné, tout en pensant qu'il fallait la modifier, ne voulait prendre

à cette entreprise aucune part, ayant été, disait-il, le premier à

proposer la loi et à la soutenir; M. Roy qui, peu auparavant, avait

remplacé aux finances M. Corvetto, ne tenait pas beaucoup au système

électoral, mais déclarait qu'il ne resterait pas dans le cabinet sans M.

Decazes qu'il regardait comme nécessaire, soit dans les Chambres,

soit auprès du Roi. La discorde éclatait en dehors comme au dedans du

ministère; dans les Chambres, entre les défenseurs et les adversaires

de la loi, le centre se partageait; le côté gauche la défendait

passionnément; le côté droit se disait prêt à appuyer tout ministre

qui en proposerait la réforme, mais il se montrait en même temps

irréconciliable avec M. Decazes, auteur de l'ordonnance du 5 septembre

1816 et de tous ses effets. Le public commençait à s'échauffer.

L'animation et la confusion allaient croissant. Évidemment ce n'était

pas la seule loi des élections, c'était toute la politique de la

Restauration et le gouvernement de la France qui étaient en question..

Dans un petit écrit que des historiens de ce temps, M. de Lamartine

entre autres, ont publié, le roi Louis XVIII a raconté lui-même les

incidents et les péripéties de cette crise ministérielle qui aboutit,

comme on sait, à la retraite du duc de Richelieu avec quatre de ses

collègues, et à l'élévation de M. Decazes qui forma sur-le-champ un

cabinet nouveau dont il était le chef sans le présider, dont M. de

Serre, appelé aux sceaux, devint le puissant organe dans les Chambres,

et dont le maintien de la loi des élections fut le drapeau. Deux

sentiments enveloppés sous des formes simples, percent dans ce récit

royal; d'abord, une certaine inquiétude de l'auteur qu'on ne lui suppose

des torts dans son rôle de Roi ou envers le duc de Richelieu, et le

besoin de s'en disculper; puis, un peu de ce plaisir secret que, dans

leurs plus graves embarras, les rois ne se refusent pas quand ils voient

tomber un ministre dont ils n'ont pas fait l'importance et qui les

servait sans posséder ni rechercher leur faveur.

«Si je n'avais consulté que mon propre sentiment,» dit le Roi en

terminant son récit, «j'aurais désiré que M. Decazes, unissant, comme il

en avait toujours eu l'intention, son sort à celui du duc de Richelieu,

sortît du ministère avec lui.» C'eût été un grand bonheur pour M.

Decazes que ce sentiment du Roi prévalût. Non qu'il ait manqué à aucun

devoir, ni même à aucune convenance en survivant, dans le pouvoir, au

duc de Richelieu et en formant, sans lui, un cabinet: un dissentiment

profond, sur une question pressante, les avait séparés; M. Decazes,

après avoir donné sa démission, n'avait suscité aucun obstacle aux

efforts du duc de Richelieu pour trouver de nouveaux collègues; c'était

seulement après l'insuccès de ces efforts, franchement déclaré par le

duc lui-même, et sur la demande formelle du Roi, qu'il s'était chargé

d'organiser un ministère. Il y avait là sans doute, pour un ami de M. de

Richelieu, la veille encore son collègue, des circonstances pénibles et

des apparences désagréables; mais au fond, M. Decazes était pleinement

dans son droit, et il ne pouvait guère se refuser à mettre en pratique

la politique qu'il avait soutenue dans le Conseil, puisque celle qu'il

avait combattue se reconnaissait impuissante. Mais la situation

du nouveau cabinet était trop faible pour l'entreprise dont il se

chargeait: c'était avec le centre profondément ébranlé et divisé qu'il

avait à lutter contre le côté droit plus irrité que jamais, et contre

le côté gauche visiblement hostile quoique, par décence, il prêtât au

pouvoir un précaire appui. Le cabinet de M. Decazes ne conservait, comme

parti de gouvernement, que des forces très-inférieures à celles qui

avaient entouré le cabinet du duc de Richelieu, et il avait affaire à

deux armées ennemies, l'une inaccessible à toute paix, à toute trêve,

l'autre se rapprochant quelquefois du ministère, mais se repliant tout

à coup et l'attaquant à son tour avec une malveillance empressée quand

elle trouvait l'occasion d'agir, embarrassée quand elle se sentait

obligée de se dissimuler.

Les doctrinaires; qui avaient, de concert avec M. Decazes, défendu la

loi des élections, soutinrent énergiquement le nouveau cabinet, dans

lequel M. de Serre les représentait avec éclat. Les succès ne lui

manquèrent point. Par une administration bienveillante et active, par

des soins assidus pour ses partisans, par des appels fréquents et

toujours accueillis à la clémence du Roi en faveur des bannis encore

exceptés de l'amnistie, même en faveur des vieux régicides, M. Decazes

recherchait et obtenait souvent une popularité variée; le maréchal

Gouvion-Saint-Cyr pacifiait les restes de la vieille armée en faisant

rentrer dans la nouvelle les plus capables de ses anciens chefs; M.

de Serre défendait victorieusement le cabinet dans les Chambres, ses

projets de loi hardiment libéraux comme sa résistance franche aux

principes révolutionnaires, et il conquérait définitivement, même dans

l'opposition, un beau renom d'éloquence forte et sincère. C'était, dans

l'arène parlementaire, un cabinet brillant avec droiture, et, dans le

pays, un gouvernement loyalement constitutionnel. Mais il avait plus

d'éclat oratoire que de force politique, et ni ses soins pour les

personnes, ni ses succès de tribune ne suffisaient à rallier le grand

parti de gouvernement que sa formation avait divisé. La discorde

éclatait entre les Chambres elles-mêmes: la Chambre des pairs acceptait

la proposition du marquis Barthélémy, pour la réforme de la loi des

élections. En vain la Chambre des députés, repoussait énergiquement

cette attaque; en vain le cabinet, par une nomination de soixante pairs

nouveaux, brisait au palais du Luxembourg la majorité assaillante;

ces demi-triomphes et ces violences légales ne décidaient rien. Les

gouvernements libres sont condamnés à voir incessamment renaître les

questions que les révolutions lèguent aux sociétés et que le despotisme,

même glorieux, suspend sans les résoudre. Le côté droit voulait

passionnément ressaisir le pouvoir qui lui avait naguère échappé. Le

côté gauche défendait à tout prix la révolution, plus injuriée qu'en

péril. Le centre disloqué et inquiet de l'avenir flottait entre les

partis ennemis, ne se sentant plus en état de leur imposer la paix,

et près d'aller, à droite ou à gauche, se perdre dans leurs rangs. Le

cabinet, tous les jours vainqueur dans quelque débat et toujours soutenu

par la faveur du Roi, n'en restait pas moins faible et précaire, ayant

l'air d'attendre qu'un événement favorable ou contraire vînt lui donner

l'aplomb qui lui manquait ou le renverser.

De tels événements, que les hommes appellent des accidents, ne manquent

jamais dans une telle situation. Dans l'espace de quelques mois, le

cabinet de 1819 en subit deux, l'élection de M. Grégoire et l'assassinat

de Monseigneur le duc de Berry, qui décidèrent de son sort.

Il est difficile de regarder l'élection de M. Grégoire comme un

accident; elle avait été proposée et agréée d'avance dans le Comité

central établi à Paris pour s'occuper des élections, et qu'on appelait

le Comité directeur. Elle fut décidée à Grenoble, dans le collège réuni

le 11 septembre 1819, par un certain nombre de suffrages du côté droit

qui se portèrent, au second tour de scrutin, sur le candidat du côté

gauche, et lui donnèrent, dans l'espoir des résultats du scandale, une

majorité que par lui-même il n'avait pas. Pour s'excuser du scandale,

quand il eut éclaté, quelques apologistes prétendirent que M. Grégoire

n'était pas vraiment régicide, puisque, s'il avait approuvé, par ses

lettres à la Convention, la condamnation de Louis XVI, sa voix du moins

n'avait pas compté dans le scrutin fatal. Puis, quand l'admission du

député fut mise en question dans la Chambre, le côté gauche, pour se

débarrasser de lui en éludant le vrai motif du rejet, s'offrit

avec empressement à voter l'annulation de l'élection pour cause

d'irrégularité. Quand la violence imprévoyante ne leur a pas réussi, les

hommes se réfugient volontiers dans la subtilité pusillanime. C'était

bien en qualité de conventionnel régicide et avec une préméditation

réfléchie, non par un accident local et soudain, que M. Grégoire avait

été élu. Aucune élection ne fut plus préparée et plus accomplie par les

passions de parti. Sincère dans les égarements pervers de son esprit, et

fidèle à ses principes, quoique oublieux et faible quand il avait à

les appliquer, hautement chrétien et prêchant la tolérance sous la

Convention de qui il acceptait pourtant la plus sanglante persécution

contre les prêtres qui ne voulaient pas subir le joug de la nouvelle

Église, républicain et opposant sous l'Empire tout en consentant à

devenir sénateur et comte, ce vieillard aussi inconséquent qu'obstiné

fut l'instrument d'un grand acte d'hostilité contre la Restauration,

pour devenir aussitôt, dans son parti, l'occasion d'un grand acte de

faiblesse. Triste fin d'une triste carrière!

L'assassinat de M. le duc de Berry méritait bien mieux le nom

d'accident. Le procès démontra jusqu'à l'évidence que Louvel n'avait

point de complices, et qu'il avait été seul à méditer le crime comme à

l'accomplir. Mais il fut évident aussi que la haine pour les Bourbons

avait envahi l'âme et armé le bras de l'assassin. Les passions

révolutionnaires sont un feu qui s'allume et s'alimente de très-loin;

les orateurs du côté droit trouvaient créance dans un grand nombre

d'esprits quand ils disaient que c'était là un accident comme c'est un

accident pour un tempérament malade de prendre la peste quand elle est

dans l'air, et pour un magasin à poudre de sauter quand on bat souvent

le briquet à côté.

Contre ces deux terribles coups, M. Decazes essaya de se défendre. Après

l'élection de M. Grégoire, il entreprit de faire lui-même ce qu'à la fin

de l'année précédente il avait refusé de faire avec le duc de Richelieu.

Il résolut le changement de la loi des élections. Ce changement devait

prendre place dans une grande réforme constitutionnelle méditée par M.

de Serre, libérale sur certains points, monarchique sur d'autres, et

qui se promettait d'affermir la royauté en développant le gouvernement

représentatif. M. Decazes fit un sincère effort pour déterminer le duc

de Richelieu, qui voyageait alors en Hollande, à venir reprendre la

présidence du Conseil, et à poursuivre, de concert avec lui, devant les

Chambres, ce hardi dessein. Le Roi lui-même insista auprès du duc de

Richelieu qui s'y refusa absolument, par dégoût des affaires et méfiance

de lui-même plutôt que par aucun reste de ressentiment ou d'humeur. De

leur côté, trois des membres du cabinet de 1819, le général Dessoles,

le maréchal Gouvion-Saint-Cyr et le baron Louis déclarèrent qu'ils ne

s'associeraient à aucune attaque contre la loi des élections. M. Decazes

se décida à se passer d'eux comme du duc de Richelieu, et à former un

nouveau cabinet dont il devint le président, et dans lequel M. Pasquier,

le général Latour-Maubourg et M. Roy vinrent remplacer les ministres

sortants. Le 29 novembre 1819, le Roi ouvrit la session. Deux mois

écoulés, le nouveau système électoral n'avait pas encore été présenté

à la Chambre. Trois jours après l'assassinat de M. le duc de Berry, M.

Decazes l'y porta tout à coup, avec deux projets de loi pour suspendre

la liberté individuelle et rétablir la censure des journaux. Quatre

jours après, il tomba, et le duc de Richelieu, mis seul en présence du

Roi et du péril, se décida à rentrer au pouvoir. M. Decazes eût mieux

fait d'accepter sa première défaite et de se retirer sur-le-champ après

l'élection de M. Grégoire, en engageant le Roi à reprendre le duc de

Richelieu pour ministre. Il n'eût pas eu à abattre de sa propre main le

drapeau politique qu'il avait élevé, et à porter le fardeau d'un grand

malheur.

La chute du cabinet de 1819 amena une nouvelle crise et un nouveau

progrès du mal qui désorganisait le grand parti de gouvernement dont la

session de 1815 et l'ordonnance du 5 septembre 1816 avaient déterminé

la formation. Aux divisions successives du centre vint s'ajouter la

division parmi les doctrinaires eux-mêmes. M. de Serre, entré dans le

cabinet avec M. Decazes pour défendre la loi des élections, se décida,

malade et absent, à y rester avec M. de Richelieu pour la détruire, sans

aucune des compensations, réelles ou apparentes, que ses grands projets

de réforme constitutionnelle y devaient joindre. Je tentai vainement de

l'en détourner[16]. Dans la Chambre des députés, M. Royer-Collard et

M. Camille Jordan attaquèrent le nouveau système électoral; le duc de

Broglie et M. de Barante y proposèrent, dans la Chambre des pairs, de

graves amendements. Tous les liens politiques qui s'étaient formés

depuis cinq ans semblaient dissous; chacun suivait son opinion

personnelle ou retournait à son ancienne pente. Il n'y avait plus, dans

l'arène parlementaire, que trouble et lutte confuse; aux deux extrémités

apparaissaient deux fantômes, la Révolution et la Contre-Révolution; se

menaçant l'un l'autre et à la fois impatients et inquiets d'en venir aux

mains.

[Note 16: J'insère dans les _Pièces historiques_ la lettre que je lui

écrivis dans ce but, le 12 avril 1820, à Nice, où il s'était rendu vers

la fin du mois de janvier, pour se reposer d'une crise de la maladie de

poitrine à laquelle il a fini par succomber. Je suis frappé aujourd'hui,

comme le seront sans doute les lecteurs qui y feront quelque attention,

du mélange de vérité et d'erreur, de prévoyance et d'imprévoyance que

contient cette lettre, à laquelle les événements postérieurs ont donné

tour à tour raison et tort. (_Pièces historiques_, n° X.)]

Si on veut se donner le spectacle des exagérations parlementaires et des

ébullitions populaires poussées jusqu'à leur extrême limite, et retenues

pourtant dans cette limite par le pouvoir légal et le bon sens public

qui suffisent encore pour arrêter le pays au bord de l'abîme, quoique

trop faibles pour lui en fermer le chemin, il faut lire la discussion du

nouveau projet de loi électorale présenté le 17 avril 1820 à la Chambre

des députés par le second cabinet du duc de Richelieu, et débattu

pendant vingt-six jours dans cette Chambre, au bruit des attroupements

du dehors, étourdiment agressifs et rudement réprimés. A en croire les

orateurs du côté gauche, la France et ses libertés, la Révolution et ses

conquêtes, l'honneur du présent et la sécurité de l'avenir, tout était

perdu si le projet ministériel était adopté. Le côté droit, à son tour,

regardait ce projet comme à peine suffisant pour sauver momentanément la

monarchie, et se déclarait bien résolu à repousser tout amendement qui

en atténuerait les effets. De part et d'autre, les prétentions comme les

alarmes se montraient intraitables. Attirés et échauffés par ce bruit

légal, des étudiants, de jeunes libéraux sincères, d'anciens émeutiers

de profession, des opposants et des oisifs de toute sorte engageaient

tous les jours, contre les agents de la police et les soldats, des

luttes quelquefois sanglantes dont les récits venaient redoubler la

violence des débats intérieurs. Au milieu de ce grand trouble, ce fut

le mérite du cabinet de 1820 de maintenir la liberté des délibérations

législatives, en réprimant les mouvements populaires, et de jouer en

même temps son rôle, dans ces orageuses délibérations, avec persévérance

et mesure. M. Pasquier, alors ministre des affaires étrangères, fut dans

cette occasion, avec une tranquillité, une abondance et une présence

d'esprit rares, le principal champion parlementaire du cabinet; et

M. Mounier, directeur général de la police, fit preuve, contre les

désordres des rues, d'une fermeté aussi prudente qu'active. L'accusation

tant de fois portée contre tant de ministères, contre M. Casimir Périer

en 1831 comme contre le duc de Richelieu en 1820, de susciter les

émeutes pour avoir à les réprimer, ne mérite pas qu'un homme de sens

s'arrête à en parler. Au bout d'un mois, tous ces débats, toutes ces

scènes du dedans et du dehors aboutirent à l'adoption, non pas du projet

de loi présenté par le cabinet, mais d'un amendement qui, sans détruire

en principe la loi du 5 février 1817, la faussait assez, au profit du

côté droit, pour qu'il crût devoir s'en contenter. La plus grande

partie du centre et les membres les plus modérés du côté gauche s'y

résignèrent, dans l'intérêt de la paix publique. L'extrême gauche et

l'extrême droite, M. Manuel et M. de la Bourdonnaye, protestèrent. Le

nouveau système électoral était évidemment destiné à faire passer, de la

gauche à la droite, la majorité et le pouvoir; mais ni les libertés de

la France, ni les conquêtes de la Révolution ne devaient y périr.

La question une fois vidée, le cabinet avait à payer au côté droit ses

dettes: dettes de faveur envers les alliés qui l'avaient soutenu, dettes

de rigueur envers les adversaires qui l'avaient combattu. En dépit des

anciennes amitiés, les doctrinaires figuraient nécessairement dans cette

dernière catégorie. J'aurais pu, si j'avais voulu, y rester étranger;

n'appartenant ni à l'une ni à l'autre Chambre, en dehors de toute action

obligée, j'aurais pu me renfermer dans mon rôle de conseiller d'État, la

réserve et le silence, après avoir donné au gouvernement mon avis; mais

en entrant dans la vie publique, je m'étais promis de la prendre au

sérieux, c'est-à-dire de manifester toujours hautement ce que je pensais

et de ne jamais me séparer de mes amis. M. de Serre me comprit, avec

raison, dans la mesure qui les élimina du Conseil d'État: le 17 juin

1820, il nous écrivit, à MM. Royer-Collard, Camille Jordan, Barante

et moi, que nous avions cessé d'en faire partie. Les meilleurs hommes

prennent bien aisément les moeurs et les allures du pouvoir absolu:

M. de Serre ne manquait assurément ni de dignité personnelle, ni de

dévouement à ses convictions; il s'étonna que j'eusse, dans cette

circonstance, obéi aux miennes sans autre nécessité, et il me le

témoigna, en m'annonçant ma révocation, avec une rudesse naïve:

«L'hostilité violente, me dit-il, dans laquelle, sans l'ombre d'un

prétexte, vous vous êtes placé dans ces derniers temps contre le

gouvernement du Roi a rendu cette mesure inévitable.» Je me contentai

de lui répondre: «J'attendais votre lettre; j'avais dû la prévoir et

je l'avais prévue quand j'ai manifesté hautement ma désapprobation des

actes et des discours du ministère. Je me félicite de n'avoir rien à

changer dans ma conduite. Demain comme hier, je n'appartiendrai qu'à

moi-même, et je m'appartiendrai tout entier[17].»

[Note 17: J'insère en entier dans les _Pièces historiques_ la

correspondance échangée, à cette occasion, entre M. de Serre, M.

Pasquier et moi. (_Pièces historiques_, n° XI.)]

Le pas décisif était fait; le pouvoir avait changé de route comme

d'amis. Après l'avoir placé sur sa pente nouvelle, le duc de Richelieu

et ses collègues firent, pendant deux ans, de sincères efforts pour l'y

arrêter. Ils essayèrent de tous les moyens, soit de complaisance, soit

de résistance; ils accordèrent, tantôt au côté droit, tantôt aux

débris du centre, quelquefois même au côté gauche, des satisfactions

quelquefois de principes, plus souvent de personnes. M. de Chateaubriand

fut envoyé comme ministre du Roi à Berlin, pendant que le général

Clauzel était déclaré compris dans l'amnistie. M. de Villèle et

M. Corbière entrèrent dans le cabinet, l'un comme ministre sans

portefeuille, l'autre comme président du Conseil royal de l'instruction

publique; ils en sortirent au bout de six mois, sous des prétextes

frivoles, mais prévoyant la chute prochaine du cabinet, et ne voulant

pas s'y trouver au moment où il tomberait. Ils ne s'étaient pas trompés;

les élections de 1821 achevèrent de décimer le bataillon flottant qui

tentait encore de tenir bon autour du pouvoir chancelant. Le duc de

Richelieu, qui n'était rentré aux affaires qu'après avoir reçu, de M. le

comte d'Artois en personne, la promesse d'un appui durable, se plaignit

hautement, avec sa rudesse de grand seigneur honnête homme, qu'on ne

lui tînt pas la parole de gentilhomme qu'on lui avait donnée. Vaines

plaintes comme vains efforts: le cabinet gagnait à grand'peine du temps;

le côté droit seul gagnait chaque jour du terrain. Enfin le 15 décembre

1821, la dernière ombre du gouvernement du centre s'évanouit avec le

second ministère du duc de Richelieu. Le côté droit et M. de Villèle

saisirent le pouvoir: «C'est la contre-révolution qui arrive,» s'écriait

le côté gauche, dans un élan confus de satisfaction et d'alarme. M. de

Villèle en pensait autrement: un peu avant la crise décisive, après

avoir, en qualité de vice-président, dirigé quelques jours les

délibérations de la Chambre des députés, il écrivait à l'un de ses amis:

«Vous ne sauriez croire comme mes quatre jours de présidence ont réussi.

J'en reçois des compliments de tous côtés; mais particulièrement, je

l'avoue à ma honte, du côté gauche, que je n'ai pas cependant ménagé.

Ils s'attendaient sans doute à être mangés tout vifs par un _ultra_. Ils

ne tarissent pas d'éloges. Enfin ceux à qui je ne parle jamais viennent

m'aborder maintenant pour me faire mille compliments. Je crois qu'il y a

là un peu de malice de leur part contre M. Ravez. Quoi qu'il en soit,

si on nommait un président maintenant, j'aurais la presque totalité

des voix de la Chambre..... Quant à moi, il ne me coûte rien d'être

impartial; je ne vois que la réussite des affaires dont je suis chargé,

et n'y mets pas la moindre passion contre les individus. Je suis né pour

la fin des révolutions.»

CHAPITRE VI.

GOUVERNEMENT DU COTÉ DROIT.

Situation de M. de Villèle en arrivant au pouvoir.--Il est aux

prises avec le côté gauche et les conspirations.--Caractère des

conspirations.--Appréciation de leurs motifs.--Leurs liens avec

quelques-uns des chefs de l'opposition parlementaire.--M. de La

Fayette.--M. Manuel.--M. d'Argenson.--Leur attitude dans la Chambre des

députés.--Insuccès des conspirations et ses causes.--M. de Villèle aux

prises avec ses rivaux au dedans et à côté du cabinet.--Le duc Matthieu

de Montmorency.--M. de Chateaubriand ambassadeur à Londres.--Congrès

de Vérone.--M. de Chateaubriand devient ministre des affaires

étrangères.--Guerre d'Espagne.--Appréciation de ses motifs et de ses

effets.--Rupture entre M. de Villèle et M. de Chateaubriand.--Chute

de M. de Chateaubriand.--M. de Villèle aux prises avec une opposition

sortie du côté droit.--Le _Journal des Débats_ et MM. Bertin.--M. de

Villèle tombe sous le joug de la majorité parlementaire.--Attitude

et influence du parti ultra-catholique.--Appréciation de sa

conduite.--Attaques dont il est l'objet.--M. de Montlosier.--M.

Béranger.--Faiblesse de M. de Villèle.--Son déclin.--Ses adversaires

à la cour.--Revue et licenciement de la garde nationale de Paris.

--Trouble de Charles X.--Dissolution de la Chambre des députés.--Les

élections sont contraires à M. de Villèle.--Il se retire.--Mot de Madame

la Dauphine à Charles X.

(1822-1827.)

Je change ici de situation et de point de vue. Ce n'est plus du dedans

et comme acteur, c'est du dehors et comme spectateur que j'ai observé le

gouvernement du côté droit et que j'en puis parler. Spectateur opposant,

à qui le temps a apporté sa lumière et enseigné l'équité.

En décembre 1821, M. de Villèle arriva au pouvoir par le grand et

naturel chemin. Il y arriva au nom des qualités qu'il avait déployées et

de l'importance qu'il avait acquise dans les Chambres, et à la tête de

son parti qu'il y fit entrer avec lui. Il atteignait ainsi, après

cinq ans de lutte, le but qu'avait prématurément marqué en 1815 M. de

Vitrolles; c'était le chef de la majorité parlementaire qui devenait

le chef du gouvernement. Les événements ont des malices imprévues; la

Charte portait au pouvoir l'homme qui l'avait, le premier, combattue

avant sa promulgation.

Parmi les hommes de notre temps, c'est un trait distinctif de M. de

Villèle d'être arrivé au gouvernement comme homme de parti et d'être

resté homme de parti dans le gouvernement, tout en travaillant à faire

prévaloir, parmi les siens, l'esprit de gouvernement sur l'esprit de

parti. Ce modérateur du côté droit lui a toujours été fidèle. Bien

souvent étranger aux idées, aux passions, aux desseins de son parti, il

les combattait, mais sous main et sans les désavouer, décidé à ne jamais

se séparer de ses amis, même quand il ne réussissait pas à les diriger.

Par un juste instinct pratique, il avait promptement compris la

nécessité de la ferme adhésion du chef à son armée pour assurer celle

de l'armée à son chef. Il a payé cher cette persévérance, car elle l'a

justement condamné à porter le poids de fautes que, plus libre, il n'eût

probablement pas commises mais c'est à ce prix qu'il a gardé pendant

six ans le pouvoir en préservant, pendant six ans, son parti des fautes

extrêmes qui, après lui, devaient amener sa ruine. Comme ministre de la

royauté constitutionnelle, M. de Villèle a donné, parmi nous, l'un des

premiers exemples de cette fixité des liens politiques qui, malgré de

graves inconvénients et de belles exceptions, est essentielle aux grands

et salutaires effets du gouvernement représentatif.

Au moment où se forma son cabinet, M. de Villèle trouva le pays et

le gouvernement engagés dans une situation violente. Ce n'était plus

seulement des orages de Chambre et des tumultes de rue; les sociétés

secrètes, les complots, les insurrections, un effort passionné pour le

renversement de l'ordre établi, fermentaient et éclataient partout, dans

les départements de l'Est, de l'Ouest, du Midi, à Béfort, à Colmar, à

Toulon, à Saumur, à Nantes, à La Rochelle; à Paris même et sous les yeux

des ministres, dans l'armée comme dans les professions civiles, dans

la garde royale comme dans les régiments de ligne. En moins de trois

années, huit conspirations sérieuses attaquèrent et mirent en question

la Restauration.

Aujourd'hui, à plus de trente ans de distance, après tant et de bien

plus grands événements; quand un honnête homme sensé se demande quels

motifs suscitaient des colères si ardentes et des entreprises, si

téméraires, il n'en trouve point de suffisants ni de légitimes. Ni les

actes du pouvoir, ni les probabilités de l'avenir ne blessaient ou ne

menaçaient assez les droits et les intérêts du pays pour autoriser

un tel travail de renversement. Le système électoral avait été

artificieusement changé; le pouvoir avait passé aux mains d'un parti

irritant et suspect; mais les grandes institutions étaient debout; les

libertés publiques, bien que combattues, se déployaient avec vigueur;

l'ordre légal n'avait reçu aucune grave atteinte; le pays prospérait et

grandissait régulièrement. Inquiète, la société nouvelle n'était point

désarmée; elle était en mesure et d'attendre et de se défendre. Il y

avait de justes motifs pour une opposition publique et vive, point de

justes causes de conspiration ni de révolution.

Les peuples qui aspirent à être libres courent un grand danger, le

danger de se tromper en fait de tyrannie. Ils donnent aisément ce nom à

tout régime qui leur déplaît ou les inquiète, ou qui ne leur accorde

pas tout ce qu'ils désirent. Frivoles humeurs qui ne demeurent point

impunies. Il faut que le pouvoir ait infligé au pays bien des violations

de droit, des iniquités et des souffrances bien amères et bien

prolongées pour que les révolutions soient fondées en raison et

réussissent malgré leurs propres fautes. Quand de telles causes manquent

aux tentatives révolutionnaires, ou bien elles échouent misérablement,

ou bien elles amènent promptement les réactions qui les châtient.

Mais, de 1820 à 1823, les conspirateurs ne songeaient seulement pas à se

demander si leurs entreprises étaient légitimes; ils ne concevaient à ce

sujet aucun doute. Des passions bien diverses et pourtant simultanées,

de vieilles haines et de jeunes espérances, les alarmes du passé et

les séductions de l'avenir dominaient leur âme comme leur conduite.

C'étaient de vieilles haines et de vieilles alarmes que celles qui

s'attachaient aux mots d'émigration, régime féodal, ancien régime,

aristocratie, contre-révolution; mais ces alarmes et ces haines étaient,

dans bien des coeurs, aussi sincères et aussi chaudes que si elles se

fussent adressées à de vivants et puissants ennemis. Contre ces fantômes

que la folie de l'extrême droite faisait apparaître sans pouvoir les

faire renaître, toute guerre semblait permise, urgente, patriotique; on

croyait servir et sauver la liberté en rallumant contre la Restauration

tous les feux de la Révolution. On se flattait en même temps de

préparer une révolution nouvelle qui mettrait fin, non-seulement à

la Restauration, mais à la monarchie, et ferait triompher, par

l'établissement de la République, les droits et les intérêts populaires.

Pour la plupart de ces jeunes enthousiastes nés de familles engagées

dans la vieille cause de la Révolution, les rêves de l'avenir

s'unissaient aux traditions du foyer domestique; en soutenant les luttes

de leurs pères, ils poursuivaient leurs propres utopies.

Aux conspirateurs par haine révolutionnaire ou par espérance

républicaine d'autres venaient se joindre, conduits par des vues plus

précises, mais non moins passionnées. Je l'ai dit ailleurs en parlant de

Washington: «C'est le privilège, souvent corrupteur, des grands hommes

d'inspirer l'affection et le dévouement sans les ressentir.» Nul homme

n'a, plus que l'empereur Napoléon, joui de ce privilège: il mourait, à

ce moment même, sur le rocher de Sainte-Hélène; il ne pouvait plus rien

pour ses partisans; il n'en trouvait pas moins, dans le peuple comme

dans l'armée, des coeurs et des bras prêts à tout faire et à tout

risquer pour son nom. Généreux aveuglement dont je ne sais s'il faut

s'attrister ou s'enorgueillir pour l'humanité.

Toutes ces passions, toutes ces alliances seraient peut-être demeurées

obscures et vaines, si elles n'avaient trouvé dans les hautes régions

politiques, au sein des grands corps de l'État, des interprètes et des

chefs. Les masses populaires ne se suffisent point à elles-mêmes; il

faut que leurs désirs et leurs desseins se personnifient dans des

figures grandes et visibles qui marchent devant elles en acceptant la

responsabilité du but et du chemin. Les conspirateurs de 1820 à 1823 le

savaient bien; aussi sur les points les plus divers, à Béfort comme

à Saumur, et à chaque nouvelle entreprise, ils déclaraient qu'ils

n'agiraient pas si des personnages politiques, des députés en renom ne

s'engageaient avec eux. Personne n'ignore aujourd'hui que le patronage

qu'ils demandaient ne leur manqua point.

Dans la Chambre des députés, l'opposition au gouvernement du côté droit

se formait, à cette époque, de trois groupes unis pour lui résister,

mais très-différents dans leurs vues et leurs moyens de résistance. Je

ne nomme que les hommes considérables et qui ont eux-mêmes clairement

marqué leur situation. M. de La Fayette, M. d'Argenson et M. Manuel

acceptaient et dirigeaient les conspirations. Sans les ignorer,

le général Foy, M. Benjamin Constant, M. Casimir Périer, les

désapprouvaient et ne s'y associaient pas. M. Royer-Collard et ses amis

y étaient absolument étrangers, et ne les connaissaient pas plus qu'ils

n'y prenaient part.

Je ne puis penser à M. de La Fayette sans un sentiment d'affectueuse

tristesse. Je n'ai point connu de caractère plus généreux, plus

bienveillant pour tous, plus ami de la justice envers tous, plus prêt

à tout risquer pour sa foi et pour sa cause. Sa bienveillance, un peu

banale envers les personnes, n'en était pas moins, pour l'humanité

en général, vraie et profonde. Son courage et son dénouement étaient

faciles, empressés, sérieux sous des apparences quelquefois légères, et

d'aussi bon aloi que de bonne grâce. Il a eu, dans sa vie, une constance

de sentiments et d'idées et des jours de résolution vigoureuse qui

feraient honneur aux plus fermes amis de l'ordre et de la résistance. En

1791, il a fait tirer, au Champ-de-Mars, sur l'émeute parée du nom de

peuple; en 1792, il est venu, en personne, demander, au nom de son

armée, la répression des Jacobins; il est resté à part et debout sous

l'Empire. Mais il manquait de jugement politique, de discernement

dans l'appréciation des circonstances et des hommes, et il avait un

laisser-aller sur sa propre pente, une imprévoyance des résultats

probables de ses actions, un besoin permanent et indistinct de faveur

populaire qui le faisaient dériver bien au delà de ses vues, et le

livraient à des influences d'un ordre, très-inférieur, souvent même

contraire à sa nature morale comme à sa situation. Au premier moment, en

1814, il s'était montré assez bien disposé pour la Restauration; mais

les tendances du pouvoir, la persévérance des rancunes royalistes et sa

propre soif de popularité le jetèrent bientôt dans l'opposition. A la

fin des Cent-Jours, son opposition à la maison de Bourbon devint une

hostilité déclarée et active; républicain dans l'âme sans pouvoir

ni oser proclamer la République, il repoussa aussi obstinément que

vainement le retour de la royauté; et, devant la Chambre de 1815, irrité

sans être épouvanté, il s'engagea, pour n'en plus sortir tant que dura

la Restauration, dans les rangs extrêmes de ses ennemis. Il était, de

1820 à 1823, non pas le chef réel, mais l'instrument et l'ornement de

toutes les sociétés secrètes, de tous les complots, de tous les projets

de renversement, même de ceux dont il eût, à coup sûr, s'ils avaient

réussi, désavoué et combattu les résultats.

Personne ne ressemblait moins que M. Manuel à M. de La Fayette; autant

l'un était ouvert, imprévoyant et téméraire dans son hostilité, autant

l'autre était contenu, calculé et prudent jusque dans sa violence,

quoique au fond ferme et hardi. M. de La Fayette était, je ne dirai

pas un grand seigneur, ce mot ne lui va pas, mais un grand gentilhomme

libéral et populaire, point révolutionnaire par nature, mais qui

pouvait, par entraînement et aveuglement, être poussé et pousser

lui-même à des révolutions répétées; M. Manuel était le fils docile et

le défenseur habile de la révolution accomplie depuis 1789; capable de

devenir, à son service, un homme de gouvernement, de gouvernement libre

si l'intérêt de la révolution l'eût permis, de gouvernement absolu si le

pouvoir absolu eût été nécessaire pour faire dominer la révolution, mais

décidé en tout cas à la soutenir à tout prix. Esprit peu élevé et peu

fécond, il ne portait, dans la vie et les débats parlementaires, ni

grandes vues politiques, ni beaux et sympathiques mouvements de l'âme;

mais il était puissant par l'aplomb de son attitude et la fermeté lucide

de son langage. Point avocat, quoiqu'un peu provincial dans la forme, il

parlait comme il agissait, en homme de parti froidement résolu, immobile

dans la vieille arène révolutionnaire et ne consentant jamais à en

sortir, soit pour admettre des transactions, soit pour entrer dans des

voies nouvelles. La Restauration, à vrai dire, était pour lui l'ancien

régime et la contre-révolution; après lui avoir fait, dans les Chambres,

toute l'opposition qu'admettait ce théâtre, il encourageait au dehors

tous les complots, tous les efforts de renversement, moins prompt que M.

de La Fayette à se lancer à leur tête, moins confiant dans leur succès,

mais décidé à entretenir par là, contre la Restauration, la haine et

la guerre, en attendant qu'une chance favorable se présentât pour lui

porter des coups décisifs.

M. d'Argenson avait, dans le parti, moins d'importance que ses deux

collègues, quoique peut-être le plus passionné des trois. C'était un

rêveur sincère et mélancolique, convaincu que tous les maux des sociétés

humaines proviennent des lois humaines, et ardent à poursuivre toute

sorte de réformes, quoiqu'il portât peu de confiance aux réformateurs.

Par sa situation sociale, parla générosité de ses sentiments, le sérieux

de ses convictions, l'attrait d'un caractère affectueux bien que

taciturne, et les agréments d'un esprit fin, élégant, et qui tirait de

sa mauvaise philosophie des vues hardies, il tenait, dans les projets et

les délibérations préalables de l'opposition conspiratrice, une assez

grande place; mais il était peu propre à l'action et prompt à se

décourager, quoique toujours prêt à se rengager. Un fanatisme utopiste,

mais qui espère peu, n'est pas un bon tempérament de conspirateur.

On sait quelle fut l'issue de toutes ces conspirations aussi vaines que

tragiques. Partout suivies pas à pas par l'autorité, quelquefois même

fomentées par l'ardeur intéressée d'indignes agents, elles amenèrent,

dans l'espace de deux années, sur les divers points de la France,

dix-neuf condamnations à mort dont onze furent exécutées. Quand on se

reporte à ces tristes scènes, l'esprit s'étonne et le coeur se serre au

spectacle du contraste qui éclate entre les sentiments et les actions,

les efforts et les résultats; des entreprises à la fois si sérieuses et

si étourdies, tant de sincérité patriotique et de légèreté morale,

tant de dévouements passionnés et de calculs indifférents; et le même

aveuglement, la même persévérance avec la même impuissance dans les

vieillards et dans les jeunes gens, dans les chefs et dans les soldats!

Le 1er janvier 1822, M. de La Fayette arrivait à Béfort pour se mettre à

la tête de l'insurrection alsacienne; il trouve le complot découvert et

plusieurs des meneurs arrêtés; mais il en trouve aussi d'autres, MM. Ary

Scheffer, Joubert, Carrel, Guinard, qui ne s'inquiètent que d'aller à sa

rencontre, de le prévenir et de le sauver en l'emmenant en toute hâte

par des voies détournées, lui et son fils qui l'accompagnait. Neuf mois

après, le 21 septembre de la même année, quatre jeunes sous-officiers,

Bories, Raoulx, Goubin et Pommier, condamnés à mort pour le complot de

La Rochelle, étaient sur le point de subir leur arrêt; M. de La Fayette

et le comité supérieur des _carbonari_ avaient tenté vainement de les

faire évader. Les quatre sergents se savaient perdus et pouvaient se

croire abandonnés. Un magistrat bienveillant les presse de sauver

leur vie par quelques mots sur les premiers auteurs de leur fatale

entreprise. Tous quatre répondent: «Nous n'avons rien à révéler,» et ils

meurent invinciblement silencieux. De tels dévouements méritaient des

chefs plus prévoyants et des ennemis plus généreux.

En présence de tels faits et au milieu des débats ardents qu'ils

suscitaient dans la Chambre, la situation des députés conspirateurs

était mauvaise; ils n'avouaient pas leurs oeuvres et ne soutenaient pas

leurs amis. La violence de leurs attaques contre le ministère, et de

leurs allusions contre la Restauration était une pauvre compensation à

cette faiblesse. Les sociétés secrètes et les complots vont mal à un

régime de liberté; il y a peu de sens et peu de dignité à conspirer et

à discuter à la fois. En vain les députés qui ne conspiraient pas

essayaient de couvrir leurs collègues compromis et embarrassés; en vain

le général Foy, M. Casimir Périer, M. Benjamin Constant, M. Laffitte, en

se récriant avec passion contre les accusations dont leur parti était

l'objet et qui ne portaient pas sur eux, s'efforçaient de jeter le

manteau de leur innocence personnelle sur les conspirateurs véritables

qui siégeaient à côté d'eux; cette tactique, plus bruyante que fière, ne

trompait ni le gouvernement ni le public, et les députés conspirateurs

perdaient plus de considération qu'ils ne gagnaient de sécurité à être

ainsi, dans leurs propres rangs, défendus et désavoués, M. de La Fayette

s'impatienta un jour de cette situation peu franche et peu digne. Dans

là séance du 1er août 1822, à propos de la discussion du budget, M.

Benjamin Constant s'était plaint d'une phrase de l'acte d'accusation

dressé par le procureur général de Poitiers contre le complot du général

Berton, et dans lequel les noms de cinq députés étaient cités sans

qu'ils fussent poursuivis. M. Laffitte demanda à la Chambre d'ordonner

une enquête sur des faits qui étaient, dit-il, «pour ce qui me regarde,

un mensonge infâme.» M. Casimir Périer et le général Foy appuyèrent

l'enquête. Le cabinet et le côté droit la repoussaient, tout en

défendant le procureur général et ses assertions. La Chambre semblait

perplexe. M. de La Fayette demanda la parole, et avec une rare bonne

grâce de fierté ironique: «Quelle que soit, dit-il, mon indifférence

habituelle pour les inculpations et les haines de parti, je crois devoir

ajouter quelques mots à ce qu'ont dit mes honorables amis. Pendant le

cours d'une carrière dévouée tout entière à la cause de la liberté,

j'ai constamment mérité d'être en butte à la malveillance de tous

les adversaires de cette cause, sous quelque forme, despotique,

aristocratique ou anarchique, qu'ils aient voulu la combattre ou la

dénaturer. Je ne me plains donc point, quoique j'eusse le droit de

trouver un peu leste le mot _prouvé_ dont M. le procureur du roi s'est

servi à mon occasion; mais je m'unis à mes amis pour demander, autant

qu'il est en nous, la plus grande publicité au sein de cette Chambre, en

face de la nation. C'est là que nous pourrons, mes accusateurs et moi,

dans quelque rang qu'ils soient placés, nous dire sans compliment ce

que, depuis trente-trois années; nous avons eu mutuellement à nous

reprocher.»

La bravade était aussi transparente que fière. M. de Villèle en sentit

la portée qui allait jusqu'au Roi lui-même, et relevant aussitôt le

gant avec une modération qui à son tour ne manquait pas de hauteur:

«L'orateur auquel je succède, dit-il, vient de placer la question là où

elle est en réalité lorsqu'il a dit, en parlant de la Chambre, _autant

qu'il est en nous_. Oui, il est d'une grande importance que l'on sache,

sur la question qui a été agitée, ce qui est vrai, ce qui est faux; mais

prend-on le véritable moyen pour le savoir en demandant une enquête? Ce

n'est pas mon opinion; si ce l'était, je n'hésiterais pas à voter pour

l'enquête. Le véritable moyen à prendre me paraît être de laisser à la

justice son cours ordinaire, qu'il ne dépend de personne d'arrêter....

Que des membres de cette Chambre aient été compromis dans cet acte

d'accusation; ne trouvent-ils pas leur justification dans le fait même

qu'ils n'ont pas été demandés à la Chambre pour être mis au nombre des

accusés? Car, messieurs, c'est une supposition trop contradictoire que

de dire d'une part:--Vous avez fait mettre nos noms dans le réquisitoire

pour nous accuser;--et de l'autre:--le ministère actuel n'a pas osé nous

mettre en accusation. Vous n'êtes pas en accusation puisque vous n'avez

pas été demandés à cette Chambre, et vous n'avez pas été demandés parce

qu'il ne résultait pas de la procédure la nécessité, le devoir, pour le

ministère, de venir vous réclamer à la Chambre. Je le déclare à la face

de la France, nous ne vous accusons pas parce qu'il n'y avait pas, dans

la procédure, le devoir, la nécessité, pour nous, de vous accuser. Et

nous eussions d'autant mieux rempli ce devoir que sans doute vous ne

nous croyez pas assez étrangers à la connaissance du coeur humain pour

supposer que nous ne sachions pas qu'il y avait moins de danger à vous

mettre en accusation qu'à suivre purement, simplement et noblement la

ligne tracée dans la voie ordinaire de la justice.»

En sortant de cette séance, à coup sûr, M. de Villèle était content, et

avec raison, de sa situation et de lui-même: il avait fait acte en même

temps de fermeté et de mesure; en se renfermant dans les voies de la

justice ordinaire, en écartant toute idée de poursuite à outrance, il

avait montré le bras du pouvoir contenu, mais prêt à se déployer si

la nécessité s'en faisait sentir. Il avait ainsi un peu bravé, en les

rassurant un peu, les patrons des conspirateurs, et donné satisfaction

à son propre parti sans échauffer ses passions. Le tacticien de Chambre

agit et parla ce jour-là en homme de gouvernement.

Il était, à cette époque, dans la première et la meilleure phase de son

pouvoir; il défendait la monarchie et l'ordre contre les conspirations

et les insurrections; il avait à repousser, dans la Chambre des députés,

les attaques ardentes du côté gauche, et dans la Chambre des pairs le

mauvais vouloir modéré, mais vigilant, des amis du duc de Richelieu. Le

péril et la lutte retenaient autour de lui tout son parti. Devant une

telle situation, les rivalités et les intrigues de Chambre et de cour

hésitaient à se produire; les exigences se contenaient; la fidélité et

la discipline étaient évidemment nécessaires; les compagnons n'osaient

ni assaillir leur chef de leurs impatiences, ni le déserter.

Mais, dans le cours de l'année 1822, les conspirations furent vaincues;

les périls de la monarchie s'éloignèrent; les luttes parlementaires,

quoique toujours très-vives, n'étaient plus des questions de vie ou de

mort; la domination du côté droit, dans le pays comme dans les Chambres,

paraissait établie. Alors commencèrent, pour M. de Villèle, d'autres

difficultés et d'autres périls: il n'avait plus ses adversaires

menaçants pour contenir ses amis; les dissidences, les exigences, les

inimitiés, les intrigues éclatèrent autour de lui. Ce fut sur les

questions de politique extérieure et dans le sein même de son cabinet

qu'il en ressentit les premières atteintes.

Je ne veux pas qualifier sévèrement les révolutions qui, de 1820 à 1822,

agitèrent l'Europe méridionale. Il est dur de dire à des peuples mal

gouvernés qu'ils ne sont ni assez sages, ni assez forts pour se donner

eux-mêmes un bon gouvernement. De nos jours surtout, où les désirs

en fait de bon gouvernement sont immenses et où personne ne veut se

reconnaître trop faible pour accomplir ce qu'il désire, la franche

vérité, à ce sujet, blesse beaucoup d'amis sincères du droit et de

l'humanité. L'expérience a pourtant prodigué ses démonstrations. Des

trois révolutions qui éclatèrent en 1820, celles de Naples et de Turin

s'évanouirent en quelques mois, sans coup férir, devant la seule

apparition des troupes autrichiennes. La révolution d'Espagne resta

seule debout, sans réussir mais sans renoncer, suivant son cours à pas

incertains quoique violents, hors d'état de fonder un gouvernement

régulier et de supprimer les résistances qu'elle rencontrait, mais assez

forte pour supporter, sans y périr, l'anarchie et la guerre civile.

L'Espagne en proie à de tels mouvements était pour la France un voisin

incommode et qui pouvait devenir dangereux. Les conspirateurs vaincus

en France se réfugiaient en Espagne et ourdissaient de là de nouveaux

complots. A leur tour, les contre-révolutionnaires espagnols trouvaient

en France un asile, et préparaient, de l'un à l'autre revers des

Pyrénées, leurs prises d'armes. Un cordon sanitaire, établi sur notre

frontière pour préserver la France de la fièvre jaune qui avait éclaté

en Catalogne, devint bientôt un corps d'armée d'observation. Le mauvais

vouloir décidé et systématique de l'Europe concourait avec les méfiances

de la France. Le prince de Metternich redoutait un nouvel accès de

contagion révolutionnaire d'Espagne en Italie. L'empereur Alexandre se

croyait chargé de maintenir la sécurité de tous les trônes et la paix du

monde. L'Angleterre, sans se soucier beaucoup du succès de la révolution

espagnole, avait fortement à coeur que l'Espagne restât parfaitement

indépendante et que l'influence française n'y pût prévaloir. Le

gouvernement français était là en présence d'une question non-seulement

délicate et grave en elle-même, mais chargée de complications plus

graves encore et qui pouvaient le mettre en désaccord avec tels ou tels

de ses alliés, peut-être avec tous.

M. de Villèle, en entrant au pouvoir, n'avait, sur les affaires

étrangères, point d'idées bien précises, point de parti pris, seulement

l'esprit libre et des instincts sensés. Pendant sa courte association au

cabinet du duc de Richelieu, il en avait vu de près la politique envers

l'Espagne et l'Italie; politique de paix, de non-intervention et de bons

conseils aux rois comme aux libéraux, aux libéraux comme aux rois, peu

efficace dans son travail de transaction mais s'y résignant,

appliquée surtout à tenir la France en dehors des révolutions et des

contre-révolutions, et à prévenir toute conflagration européenne. Au

fond, M. de Villèle approuvait cette politique et n'eût pas mieux

demandé que de la continuer; il était plus préoccupé du dedans que du

dehors et plus jaloux de la prospérité publique que de l'influence

diplomatique. Mais pour faire prévaloir son sentiment, il avait à

lutter contre les passions de son parti; et dans cette lutte ses deux

principaux collaborateurs, M. de Montmorency, comme ministre des

affaires étrangères, et M. de Chateaubriand, comme ambassadeur à

Londres, lui apportaient plus d'embarras que d'appui.

Lorsqu'en formant son cabinet il avait proposé au Roi de donner à M. de

Montmorency le portefeuille des affaires étrangères: «Prenez garde, lui

dit Louis XVIII; c'est un bien petit esprit, doucement passionné et,

entêté; il vous trahira sans le vouloir, par faiblesse; quand il sera

avec vous, il vous, dira qu'il est de votre avis, et il le croira en

vous le disant; mais loin de vous, il agira selon son penchant, non dans

votre sens, et au lieu d'être servi, vous serez contrarié et compromis.»

M. de Villèle insista; il croyait avoir besoin, dans le côté droit, du

nom et de l'influence de M, de Montmorency. Il eut peu après l'occasion

de se convaincre que le Roi l'avait bien jugé. M. de Serre ayant refusé

de rester dans le nouveau-cabinet, M. de Villèle, pour l'éloigner en

le récompensant, demanda au Roi pour lui l'ambassade de Naples; M. de

Montmorency, qui la voulait pour son cousin, le duc de Laval, alla

jusqu'à dire qu'il donnerait sa démission si on la lui refusait. Le

Roi et M. de Villèle tinrent bon; M. de Serre alla à Naples, et M. de

Montmorency resta ministre, non sans humeur contre la prépondérance d'un

collègue si peu complaisant.

M. de Chateaubriand, en acceptant l'ambassade de Londres, avait délivré

M. de Villèle de beaucoup de petites susceptibilités et d'embarras

quotidiens; mais il ne se plut pas longtemps et ne pouvait guère se

plaire dans sa nouvelle mission; il avait besoin de régner dans une

coterie, et d'y vivre sans gêne en même temps qu'adoré. Il ne fit pas

dans la société anglaise tout l'effet qu'il s'était promis; il lui

fallait trop de succès et des succès trop divers; on l'y prenait pour un

grand écrivain plutôt que pour un grand politique; on le trouvait plus

roide que grave, et trop préoccupé de lui-même; on était curieux de

lui, mais sans l'admirer selon son goût; il n'était pas constamment le

premier objet de l'attention, et ne jouissait là ni du laisser-aller, ni

de l'enthousiasme idolâtre auxquels il avait été ailleurs accoutumé. Il

prit Londres, la cour et les salons anglais en ennui et en humeur; il

en a déposé lui-même l'expression dans ses Mémoires: «Toute renommée,

dit-il, vient vite au bord de la Tamise et s'en va de même;--je me

serais échauffé mal à propos pour obtenir quelques renseignements de la

cour de Londres; en vain vous parlez; on ne vous écoute pas.--Quelle

vie que celle d'une journée de Londres! J'aurais préféré, cent fois les

galères.»

L'occasion se présenta bientôt, pour lui, d'aller chercher ailleurs

plus de mouvement et de popularité mondaine. La révolution et la guerre

civile s'aggravaient de jour en jour en Espagne; les émeutes, les

meurtres, les combats sanglants entre la garde royale, la troupe de

ligne et la milice se multipliaient dans les rues de Madrid; la sûreté

de Ferdinand VII paraissait menacée, et sa liberté était réellement

compromise. M. de Metternich, dont la considération et l'influence

avaient beaucoup grandi en Europe depuis qu'il avait si justement

pressenti la faiblesse et si rapidement étouffé l'explosion des

révolutions italiennes, reportait sur les affaires de la Péninsule

espagnole toute sa sollicitude, et pressait les souverains et leurs

ministres d'en délibérer en commun. Dès qu'il fut convenu qu'un congrès

se réunirait dans ce but à Vérone, M. de Chateaubriand fit de vives

démarches, directes et indirectes, pour y être envoyé. M. de Montmorency

ne s'en souciait point, craignant d'être contrarié et éclipsé par un tel

collègue. Le roi Louis XVIII, qui n'avait confiance ni dans la capacité

de M. de Montmorency, ni dans le jugement de M. de Chateaubriand,

voulait que M. de Villèle allât lui-même à Vérone pour y soutenir sa

politique prudente et expectante. M. de Villèle s'en défendit. Ce

serait, dit-il au Roi, un trop amer affront pour son ministre des

affaires étrangères et pour son ambassadeur à Londres naturellement

appelés à cette mission; il valait mieux les y envoyer l'un et l'autre

pour qu'ils se contrôlassent l'un l'autre, et en leur donnant des

instructions précises qui réglassent d'avance leur attitude et leur

langage. Le Roi accepta cet avis; les instructions rédigées de la main

de M. de Villèle furent lues, discutées et acceptées aux Tuileries,

dans une réunion solennelle du cabinet. M. de Chateaubriand sut avec

certitude qu'à M. de Villèle seul il devait l'accomplissement de son

désir, et huit jours après le départ de M. de Montmorency, le Roi, pour

assurer, la prépondérance de M. de Villèle en la manifestant avec éclat,

le fit président du Conseil.

Les instructions étaient en effet précises: elles prescrivaient aux

plénipotentiaires français de ne point se faire, devant le congrès,

les rapporteurs des affaires d'Espagne, de ne prendre, quant à

l'intervention, aucune initiative, aucun engagement, et de réserver, en

tout cas, l'indépendance de résolution et d'action de la France. Mais

les dispositions de M. de Montmorency s'accordaient mal avec ses

instructions, et il avait à traiter avec des souverains et des ministres

qui voulaient réprimer la révolution espagnole par la main de la France,

d'abord pour accomplir cette oeuvre sans s'en charger eux-mêmes,

et aussi pour compromettre la France avec l'Angleterre évidemment

très-opposée à l'intervention française. Le prince de Metternich, versé

dans l'art de suggérer aux autres ses propres vues et de les pousser

vers son but en ayant l'air de se prêter au leur, s'empara aisément de

M. de Montmorency, et l'amena à prendre, envers les autres Puissances,

précisément l'initiative et les-engagements qu'il avait ordre d'éviter.

M. de Chateaubriand, qui n'avait dans la négociation officielle qu'un

rôle secondaire, se tint d'abord un peu à l'écart: «Je n'aime pas

beaucoup la position générale où il s'est placé ici, écrivait M.

de Montmorency à madame Récamier[18]; on le trouve singulièrement

renfrogné; de la roideur et de la sauvagerie qui mettent les autres mal

à leur aise avec lui. Je ne négligerai rien pour qu'à mon départ surtout

il s'établisse, entre ses collègues et lui, de plus faciles rapports.»

M. de Montmorency n'avait pas besoin de prendre grand'peine pour assurer

ce résultat. Quand il fut parti, M. de Chateaubriand prit, au congrès,

des allures plus libres et plus actives. L'empereur Alexandre, sensible

au renom de l'auteur du _Génie du Christianisme_ et à ses hommages

envers l'auteur de la Sainte-Alliance, lui rendit caresses pour

caresses, flatteries pour flatteries, et le confirma dans ses intentions

de guerre à la révolution espagnole en lui donnant lieu de compter, pour

cette politique et pour lui-même, sur tout son appui. Pourtant, dans sa

correspondance avec M. de Villèle, M. de Chateaubriand gardait encore

beaucoup de réserve: «Nous laissions, dit-il, du doute sur notre

détermination; nous ne voulions pas nous rendre impossible; nous

redoutions qu'en nous découvrant trop, le président du conseil ne voulût

pas nous écouter.»

[Note 18: Les 17 octobre et 22 novembre 1822.]

Je présume que M. de Villèle ne se méprenait pas sur la prétendue

incertitude dans laquelle M. de Château Châteaubriant essayait de

s'envelopper. Je penche aussi à croire que lui-même, à cette époque,

regardait la guerre avec l'Espagne comme à peu près inévitable. Mais

il n'en voulait pas moins faire tout ce qui serait en son pouvoir pour

l'éviter; ne fût-ce que pour conserver, auprès des esprits modérés et

des intérêts qui la redoutaient, l'attitude et le renom de partisan

de la paix. Les hommes sensés répugnent à répondre des fautes qu'ils

consentent à commettre. Quand il sut que M. de Montmorency avait promis

à Vérone que son gouvernement ferait à Madrid, de concert avec les trois

Puissances du Nord, des démarches qui entraînaient infailliblement la

guerre, M. de Villèle soumit au Roi, dans son Conseil, ces engagements

prématurés, en déclarant que, pour lui, il ne pensait pas que la France

dût tenir la même conduite que l'Autriche, la Prusse et la Russie, ni

rappeler sur-le-champ, comme elles voulaient le faire, son ministre

de Madrid, en renonçant à toute nouvelle démarche de conciliation. Il

avait, dit-on, en tenant ce langage, sa démission préparée et visible

sur son porte-feuille. Les grands appuis ne lui manquaient pas. Le duc

de Wellington, venu naguère à Paris, s'était entretenu avec lui, et

aussi avec le Roi, des dangers d'une intervention armée en Espagne, et

offrait un plan de médiation concertée entre la France et l'Angleterre

pour déterminer les Espagnols à apporter dans leur constitution

les modifications que le cabinet français indiquait lui-même comme

suffisantes pour maintenir la paix. Louis XVIII avait confiance dans

le jugement et le bon vouloir du due de Wellington; il mit fin à la

délibération du Conseil en disant: «Louis XIV a détruit les Pyrénées,

je ne les laisserai pas relever; il a placé ma maison sur le trône

d'Espagne, je ne la laisserai pas tomber. Les autres souverains n'ont

pas les mêmes devoirs que moi à remplir; mon ambassadeur ne doit quitter

Madrid que le jour où cent mille Français marcheront pour le remplacer.»

La question ainsi résolue contre les promesses qu'il avait faites à

Vérone, M. de Montmorency, à qui, peu de jours auparavant et sur la

proposition de M. de Villèle, le Roi avait conféré le titre de duc,

donna sur-le-champ sa démission; le _Moniteur_, en l'annonçant, publia

une dépêche que M. de Villèle, chargé par intérim du portefeuille des

affaires étrangères, adressait au comte de Lagarde, ministre du Roi à

Madrid, pour lui prescrire une attitude et un langage qui semblaient

encore admettre quelques chances de conciliation, et trois jours plus

tard, M. de Chateaubriand, après quelques airs d'hésitation convenable,

remplaça M. de Montmorency comme ministre des affaires étrangères.

Trois semaines à peine écoulées, le gouvernement espagnol, dominé et par

un sentiment plus noble qu'éclairé de la dignité nationale, et par les

emportements populaires, et par ses propres passions, s'était refusé à

toute modification constitutionnelle. Les ministres des trois Puissances

du Nord avaient quitté Madrid. Le comte de Lagarde y était resté. Sur

le refus des Espagnols, M. de Chateaubriand l'en rappela le 18 janvier

1823, en le chargeant encore, par une dépêche confidentielle, de leur

faire entrevoir quelques ouvertures conciliantes dont il informa en même

temps le cabinet de Londres. Elles demeurèrent aussi vaines que les

précédentes. On n'avait, à Madrid, point de confiance dans la sincérité

du cabinet de Paris; et de son côté, le cabinet de Londres n'en avait

pas assez dans la sagesse ni dans la puissance de celui de Madrid pour

s'engager sérieusement envers lui en le déterminant, par tout le poids

de son influence, aux concessions, d'ailleurs raisonnables, que la

France lui demandait. Les choses en étaient venues à ce point où les

meilleurs politiques, sans foi dans la vertu de leur propre sagesse,

n'osent plus entreprendre d'agir avec efficacité. Le 28 janvier 1823, M.

de Villèle s'était décidé à la guerre, et le Roi l'annonçait dans son

discours, en ouvrant la session des Chambres. Pourtant, huit jours

après, M. de Chateaubriand déclarait de nouveau à sir Charles Stuart,

ambassadeur d'Angleterre à Paris, que, loin de songer à rétablir en

Espagne le pouvoir absolu, la France était encore prête à considérer les

modifications constitutionnelles qu'elle avait indiquées au gouvernement

espagnol, «comme lui donnant des raisons suffisantes pour suspendre ses

armements et renouer les relations entre les deux pays sur l'ancien

pied.» Au moment d'engager la guerre, M. de Chateaubriand, qui la

voulait, et M. de Villèle, qui ne la voulait pas, tenaient également

l'un et l'autre à en décliner la responsabilité.

Je n'ai rien à dire de la guerre même et des événements qui en

marquèrent le cours. En droit, elle était inique, car elle n'était

pas nécessaire. La révolution espagnole, malgré ses excès, ne faisait

courir, à la France ni à la Restauration, aucun danger sérieux. Les

difficultés qu'elle suscitait entre les deux gouvernement auraient pu

aisément être surmontées sans rompre la paix. La révolution de Paris en

février 1848 a causé à l'Europe de bien plus graves et bien plus justes

alarmes que la révolution d'Espagne en 1823 n'en pouvait causer à la

France. Pourtant l'Europe, avec grande raison, a respecté envers nous ce

principe tutélaire de l'indépendance intérieure des nations auquel une

nécessité absolue et pressante peut seule donner le droit de porter

atteinte. Je ne pense pas non plus qu'en 1823 le trône et la vie de

Ferdinand VII fussent réellement en péril. Tout ce qui s'est passé

depuis lors en Espagne autorise à dire que le régicide n'y a point de

complices et la république peu de partisans. Les grands et légitimes

motifs politiques manquaient donc à cette guerre. En fait, et malgré son

succès, elle ne valut ni à l'Espagne ni à la France aucun bon résultat:

elle rendit l'Espagne au despotisme incapable et incurable de Ferdinand

VII sans y mettre fin aux révolutions, et substitua les férocités de

la populace absolutiste à celles de la populace anarchiste. Au lieu

d'assurer au delà des Pyrénées l'influence de la France, elle la

compromit et l'annula à tel point que, vers la fin de 1823, il, fallut

recourir à l'influence de la Russie et faire envoyer M. Pozzo di Borgo

à Madrid pour faire agréer à Ferdinand VII des conseillers un peu plus

modérés. Les Puissances du nord et l'Angleterre eurent seules crédit en

Espagne, les unes auprès du Roi et des absolutistes, l'autre auprès des

libéraux. La France victorieuse y était politiquement vaincue. Aux yeux

des juges clairvoyants, les effets généraux et permanents de cette

guerre ne valurent pas mieux que ses causes.

Comme expédient d'une politique inquiète, comme coup de main de dynastie

et de parti, la guerre d'Espagne réussit pleinement. Les prédictions

sinistres de ses adversaires furent démenties et les espérances de ses

fauteurs dépassées. Mises en même temps à l'épreuve, la fidélité de

l'armée et l'impuissance des conspirateurs réfugiés au dehors éclatèrent

à la fois. L'expédition fut facile, quoique non sans gloire. Le duc

d'Angoulême s'y fit honneur. La prospérité et la tranquillité de la

France n'en reçurent aucune atteinte. La maison de Bourbon fit un acte

de résolution et de force dont les Puissances qui l'y poussaient avaient

douté, et que l'Angleterre, qui l'en détournait, subit patiemment,

quoique avec humeur. A ne considérer les choses que sous ce point de

vue, M. de Chateaubriand avait raison quand il écrivait, de Vérone, à

M. de Villèle: «C'est à vous, mon cher ami, à voir si vous ne devez pas

saisir une occasion, peut-être unique, de replacer la France au rang des

Puissances militaires, et de réhabiliter la cocarde blanche dans

une guerre courte, presque sans danger, vers laquelle l'opinion des

royalistes et de l'armée vous pousse aujourd'hui fortement;» et M. de

Villèle se trompait en lui répondant: «Dieu veuille, pour mon pays et

pour l'Europe, qu'on ne persiste pas dans une intervention qui, je le

déclare à l'avance, avec une entière conviction, compromettra le salut

de la France elle-même.»

Après un tel événement, auquel ils avaient pris des parts si inégales,

la situation relative de ces deux hommes se trouvait sensiblement

changée. Il n'y parut guère pendant quelque temps. M. de Chateaubriand

essayait de triompher avec modestie, et de Villèle, peu accessible aux

tristesses d'amour-propre, prenait l'issue de la guerre comme un succès

général pour le cabinet, et se préparait à en profiter sans rechercher

à qui en revenait le principal honneur. Homme de pouvoir, il l'exerçait

sans faste et sans bruit, habile à ne pas trop froisser ses adversaires

ou ses rivaux, qui se sentaient Conduits à accepter sa prépondérance

comme une nécessité plutôt qu'humiliés de la subir comme une défaite. La

dissolution de la Chambre des députés devint son idée fixe et son but

prochain. L'opposition libérale y était trop forte pour qu'il pût se

flatter d'y faire réussir les grandes mesures dont il avait besoin pour

contenter son parti. La guerre d'Espagne y avait amené des débats de

plus en plus ardents, qui avaient amené à leur tour des violences de

majorité et des colères de minorité jusque-là sans exemple. Après

l'expulsion de M. Manuel, le 3 mars 1823, et la résolution de la plupart

des membres du côté gauche sortis avec lui de la salle quand les

gendarmes vinrent l'en arracher, il était difficile d'espérer que la

Chambre reprît régulièrement sa place et sa part dans le gouvernement.

Le 24 décembre 1823, elle fut en effet dissoute, et M. de Villèle,

laissant là les dissentiments sur la guerre d'Espagne, ne se préoccupa

plus que d'assurer le succès des élections et l'arrivée d'une Chambre

nouvelle à laquelle il pût demander avec confiance ce que lui demandait

à lui-même le côté droit, et ce qui devait, dans sa pensée, à la cour

comme au sein du parti, affermir pour longtemps son pouvoir.

M. de Chateaubriand n'avait rien de semblable à méditer et à faire:

étranger au gouvernement intérieur du pays et au maniement quotidien

des Chambres, il jouissait du succès de _sa_ guerre d'Espagne, comme il

l'appelait, avec un orgueil oisif, prêt à devenir inquiet et amer. Il

manquait précisément des qualités qui distinguaient M. de Villèle, et

il avait celles, ou du moins l'instinct et le goût de celles que M. de

Villèle ne possédait pas. Entré tard dans la vie publique et jusque-là

inconnu, esprit peu cultivé et peu distrait des affaires par la variété

et l'entraînement des idées, M. de Villèle n'a jamais eu qu'un but,

arriver au pouvoir en servant bien son parti, et le pouvoir une fois

atteint, il n'a plus pensé qu'à le bien tenir en l'exerçant sensément.

Lancé au loin dans le monde presque au sortir de l'enfance, M. de

Chateaubriand a parcouru toutes les idées, tenté toutes les carrières,

aspiré à toutes les gloires, épuisé les unes, touché aux autres; rien ne

lui a suffi: «Mon défaut capital, a-t-il dit lui-même, c'est l'ennui, le

dégoût de tout, le doute perpétuel.» Étrange disposition dans un homme

voué à restaurer la religion et la monarchie! Aussi la vie de M. de

Chateaubriand a-t-elle été un contraste et un combat perpétuel entre ses

entreprises et ses penchants, sa situation et sa nature. Ambitieux comme

un chef de parti et indépendant comme un enfant perdu; épris de toutes

les grandes choses et susceptible, jusqu'à la souffrance, pour les plus

petites; insouciant sans mesure dans les intérêts communs de la vie,

mais passionnément préoccupé, sur la scène du monde, de sa personne

comme de sa gloire, et plus froissé des moindres échecs que satisfait

des triomphes les plus éclatants. Dans la vie publique, plus jaloux de

succès que de pouvoir, capable dans une grande, circonstance, comme il

venait de le prouver, de concevoir et de mettre hardiment à flot un

grand dessein, mais incapable de pratiquer avec énergie et patience,

dans le gouvernement, une politique bien liée et fortement suivie. Il

avait une sympathique intelligence des impressions morales de son pays

et de son temps, plus habile pourtant et plus appliqué à leur complaire

pour avoir leur faveur qu'à les diriger vers de sérieuses et durables

satisfactions. Grand et noble esprit qui, soit dans les lettres, soit

dans la politique, connaissait et savait toucher les cordes élevées de

l'âme humaine, mais plus propre à frapper et à charmer les imaginations

qu'à gouverner les hommes, et avide sans mesure de louange et de bruit

pour satisfaire son orgueil, d'émotion et de nouveauté pour échapper à

son ennui. Au moment où il venait de triompher pour elle en Espagne, la

maison de Bourbon lui fit subir elle-même des mécomptes qu'il ressentit

avec une amertume dont il s'est plu à perpétuer le souvenir: «Dans

notre ardeur, dit-il, après la dépêche télégraphique qui annonçait la

délivrance du roi d'Espagne, nous autres ministres nous courûmes au

château. Là, j'eus un pressentiment de ma chute; je reçus sur la tête un

seau d'eau froide qui me fit rentrer dans l'humilité de mes habitudes.

Le Roi et Monsieur ne nous aperçurent point. Madame la duchesse

d'Angoulême, éperdue du triomphe de son mari, ne distinguait personne...

Le dimanche, je retournai, avant le Conseil, faire ma cour à la famille

royale; l'auguste princesse dit à chacun de mes collègues un mot

obligeant; elle ne m'adressa pas une parole. Je ne méritais pas sans

doute un tel honneur. Le silence de l'orpheline du Temple ne peut jamais

être ingrat.» Un souverain plus reconnaissant se chargea de consoler M.

de Chateaubriand de cette ingratitude royale; l'empereur Alexandre, avec

qui il était resté en correspondance intime, voulut lui témoigner avec

éclat sa satisfaction, et lui envoya, à lui et à M. de Montmorency, son

grand cordon de Saint-André.

M. de Villèle ne fut point insensible à cette marque publique de

défaveur impériale pour sa politique et pour sa personne, et le roi

Louis XVIII s'en montra encore plus blessé: «Pozzo et La Ferronnays,

dit-il à M. de Villèle, viennent de me faire donner, par l'empereur

Alexandre, un soufflet sur votre joue; mais je vais lui donner chasse et

le payer en monnaie de meilleur aloi; je vous nomme, mon cher Villèle,

chevalier de mes ordres; ils valent mieux que les siens.» Et M. de

Villèle reçut du Roi l'ordre du Saint-Esprit.

En vain un peu plus tard, et sur la prière mutuelle des deux rivaux,

l'empereur Alexandre donna le grand cordon de Saint-André à M. de

Villèle, et le roi Louis XVIII le Saint-Esprit à M. de Chateaubriand;

les faveurs ainsi arrachées n'effacent pas les premiers mécomptes.

A ces blessures de cour vinrent bientôt se joindre des motifs de rupture

plus sérieux. La dissolution de la Chambre avait réussi fort au delà de

l'attente du cabinet. Les élections n'avaient ramené, du côté gauche ou

du centre gauche, que dix-sept opposants. Bien plus exclusivement que

celle de 1815, la Chambre nouvelle appartenait au côté droit. Le jour

était venu de donner au parti les satisfactions qu'il réclamait. Le

cabinet présenta sur-le-champ deux projets de loi qui paraissaient,

pour les mesures le plus ardemment désirées, de clairs préparatifs

et d'efficaces garanties. Par l'un, le renouvellement intégral de

la Chambre des députés, tous les sept ans, était substitué au

renouvellement partiel et annuel; c'était donner à la nouvelle Chambre

un gage de puissance comme de durée. Par le second projet, une grande

mesure financière, la conversion des rentes 5 pour 100 en rentes 3 pour

100, c'est-à dire le remboursement aux rentiers du capital au pair ou

la réduction de l'intérêt, annonçait une grande mesure politique,

l'indemnité aux émigrés, et en préparait l'exécution. Les deux projets

avaient été discutés et adoptés en Conseil. Au renouvellement septennal

de la Chambre des députés, M. de Chateaubriand avait demandé qu'on

ajoutât l'abaissement de l'âge exigé pour être élu; il ne l'avait pas

obtenu, mais il n'en avait pas moins approuvé le projet de loi. Quant à

la conversion des rentes, les amis de M. de Villèle affirment que M. de

Chateaubriand s'y était montré très-favorable, et pressé même que, par

un traité conclu avec des banquiers, M. de Villèle s'assurât les moyens

d'accomplir cette opération, préface de celle qui devait fermer la plus

douloureuse plaie de la Révolution. Mais la discussion des Chambres

altéra bientôt profondément la précaire harmonie du cabinet. L'a

conversion des rentes fut vivement repoussée, non-seulement par les

nombreux intérêts qui s'en trouvaient lésés, mais par le sentiment

public inquiet d'une mesure nouvelle, compliquée et mal comprise. Dans

l'une et l'autre Chambres, la plupart des amis de M. de Chateaubriand

combattirent le projet de loi; on répandait qu'il y était lui-même

contraire; on lui prêtait d'amers propos sur l'imprudence d'une mesure

à laquelle personne ne songeait, qu'aucune nécessité publique ne

provoquait, et qui n'était qu'une invention de banquiers adoptée par un

ministre des finances qui s'en promettait de la gloire et courait grand

risque d'y trouver sa perte: «J'ai bien vu, lui faisait-on dire, des

gens qui se cassaient la tête contre un mur; mais des gens qui bâtissent

eux-mêmes un mur pour se casser la tête contre, je n'avais jamais

vu cela.» M. de Villèle recueillait ces bruits et en témoignait sa

surprise; ses partisans en recherchaient la cause; on parlait de

jalousie, d'ambition, d'intrigues tramées pour renverser le président du

Conseil et s'élever à sa place. Quand le projet de loi eut été adopté

par la Chambre des députés, on attendit avec méfiance la discussion de

la Chambre des pairs et l'attitude qu'y prendrait M. de Chateaubriand.

Il garda un silence absolu, ne prêta au projet de loi aucun appui, et

quand la Chambre l'eut rejeté, s'approchant de M. de Villèle: «Si vous

vous retirez, lui dit-il, nous sommes prêts à vous suivre.» Il ajoute,

en racontant lui-même son offre: «M. de Villèle, pour toute réponse,

nous honora d'un regard que nous voyons encore. Ce regard ne nous fit

aucune impression.»

On sait comment, dès le surlendemain de cette séance, M. de

Chateaubriand fut destitué. De qui vint la brutalité de la destitution?

Il est difficile de le déterminer. M. de Chateaubriand s'en prit à M. de

Villèle et à lui seul: «Le jour de la Pentecôte, 6 juin 1824, dit-il, à

six heures et demie, je me rendis au château. Je voulus d'abord faire ma

cour à Monsieur. Le premier salon du pavillon Marsan était à peu

près vide; quelques personnes entrèrent successivement et semblaient

embarrassées. Un aide de camp de Monsieur me dit:--Monsieur le vicomte,

je n'espérais pas vous rencontrer ici; n'avez-vous rien reçu?--Je lui

répondis: Non, que pouvais-je recevoir?--Il répliqua:--J'ai peur que vous

ne le sachiez bientôt.--Là dessus, comme on ne m'introduisit point chez

Monsieur, j'allai ouïr la musique à la chapelle. J'étais tout occupé

des beaux motets de la fête, lorsqu'un huissier vint me dire qu'on me

demandait. C'était Hyacinthe Pilorge, mon secrétaire; il me remit

une lettre et une ordonnance en me disant:--Monsieur, n'est plus

ministre.--M. le duc de Rauzan, directeur des affaires politiques, avait

ouvert, le paquet en mon absence et n'avait osé me l'apporter. J'y

trouvai ce billet de M. de Villèle:--Monsieur le vicomte, j'obéis aux

ordres du Roi en transmettant de suite à Votre Excellence une ordonnance

que Sa Majesté vient de rendre: «Le sieur comte de Villèle, Président de

notre Conseil des ministres, est chargé par intérim du portefeuille des

affaires étrangères, en remplacement du sieur vicomte de Chateaubriand.»

Les amis de M. de Villèle affirment que ce fut le Roi lui-même qui, dans

sa colère, voulut ajouter la rudesse de la forme à la rigueur de la

mesure: «Deux jours après le vote, disent-ils, au moment où M.

de Villèle entrait dans le cabinet du Roi, Louis XVIII lui

dit:--Chateaubriand nous a trahis comme un...., je ne veux pas le voir

ici après la messe; rédigez l'ordonnance de renvoi, et qu'on la lui

remette à temps; je ne veux pas le voir.--Toutes les observations furent

inutiles; le Roi tint à ce que l'ordonnance fût écrite sur son propre

bureau et immédiatement expédiée. M. de Chateaubriand ne fut pas trouvé

chez lui, et sa révocation ne put lui être remise qu'aux Tuileries, dans

les appartements de Monsieur.»

Quel qu'ait été le premier auteur du procédé, c'est à M. de Villèle

qu'appartient la faute. S'il ne la voulait pas, il avait, à coup sûr,

auprès du Roi, assez de crédit pour l'empêcher. Contre sa coutume,

il eut, dans cette occasion, plus d'humeur que de sang-froid et de

prévoyance. Il y a des alliés nécessaires, quoique très-incommodes, et

M. de Chateaubriand, malgré ses prétentions et ses boutades, était moins

dangereux comme rival que comme ennemi.

Quoique sans clientèle dans les Chambres et sans empire comme orateur,

il n'en devint pas moins tout à coup un chef d'opposition brillant et

puissant, car l'opposition était dans son génie naturel aussi bien

que dans sa passion du moment. Il excellait à démêler les instincts

nationaux mécontents, et à les irriter de plus en plus contre le pouvoir

en fournissant avec profusion à leur mécontentement de beaux motifs,

vrais ou spécieux, toujours présentés avec éclat. Il avait aussi l'art,

tantôt d'abaisser et de décrier ses ennemis par une insulte poignante

et polie incessamment renouvelée, tantôt de rallier à lui d'anciens

adversaires destinés à le redevenir un jour, mais momentanément attirés

et dominés par le plaisir et par le profit des coups qu'il portait à

leur ennemi commun. Grâce à MM. Bertin, il trouva sur-le-champ, dans le

_Journal des Débats_, un théâtre élevé d'où partaient tous les matins

ses attaques. Aussi éclairés et aussi influents dans la politique que

dans les lettres, ces deux frères avaient le rare mérite de savoir

grouper autour d'eux, par un généreux et sympathique patronage, une

élite d'hommes de talent, et de soutenir avec une fidélité intelligente

leurs idées et leurs amis. M. Bertin de Veaux, le plus politique des

deux, faisait grand cas de M. de Villèle et vivait avec lui dans une

familière intimité: «Villèle, me disait-il un jour, est vraiment né

pour les affaires; il en a la passion désintéressée aussi bien que la

capacité; ce n'est pas de briller, c'est de gouverner qu'il se soucie;

il serait ministre des finances dans la cave de son hôtel aussi

volontiers que dans les salons du premier étage.» Il en coûtait au

journaliste éminent de se brouiller avec l'habile ministre; il alla

trouver M. de Villèle et lui demanda, pour le maintien de la paix,

de faire donner à M. de Chateaubriand l'ambassade de Rome: «Je ne me

hasarderais pas à en faire la proposition au Roi, lui répondit M. de

Villèle.--En ce cas, dit M. Bertin, souvenez-vous que les _Débats_ ont

déjà renversé les ministères Decazes et Richelieu; ils sauront bien

aussi renverser le ministère Villèle.--Vous avez renversé les premiers

en faisant du royalisme, reprit M. de Villèle; pour renverser le mien,

il vous faudra faire de la révolution.»

Il n'y avait, pour M. de Villèle, rien de rassurant dans cette

perspective, et l'événement le prouva bien; mais, treize ans après, M.

Bertin de Veaux se souvenait de l'avertissement. Lorsque, en 1837, dans

des circonstances dont je parlerai à leur jour, je me séparai de M.

Molé, il me dit avec franchise: «J'ai pour vous, à coup sûr, bien autant

d'amitié que j'en ai jamais eu pour Chateaubriand; mais je ne vous

suivrai pas dans l'opposition; je ne recommencerai pas à saper le

gouvernement que je veux fonder. C'est assez d'une fois.»

A la cour comme dans la Chambre, M. de Villèle triomphait; il avait

non-seulement vaincu, mais écarté ses concurrents comme ses ennemis,

M. de Montmorency et M. de Chateaubriand comme M. de La Fayette et

M. Manuel. Parmi les hommes dont la voix, l'opinion ou seulement la

présence pouvaient l'entraver ou l'inquiéter, la mort était venue et

vint encore à son aide; M. Camille Jordan, le duc de Richelieu, M. de

Serre étaient morts; le général Foy et l'empereur Alexandre ne tardèrent

pas à mourir. Il y a des moments où la mort semble se plaire, comme

Tarquin, à abattre les grands épis. M. de Villèle restait seul maître.

Ce fut précisément alors que commencèrent ses graves embarras de

situation, ses faiblesses de conduite et ses premiers pas vers la

décadence.

Au lieu d'avoir à se défendre contre une forte opposition du côté

gauche, redoutée et combattue par le côté droit comme par le cabinet, il

se vit en présence d'une opposition sortie du côté droit lui-même,

et dirigée dans la Chambre des députés par M. de La Bourdonnaye, son

compagnon pendant la session de 1815, dans la Chambre des pairs et au

dehors par M. de Chateaubriand, naguère son collègue dans le Conseil.

Tant qu'il avait eu M. de Chateaubriand pour allié, M. de Villèle

n'avait rencontré pour adversaires, dans l'intérieur de son parti, que

les royalistes de l'extrême droite, M. de La Bourdonnaye, M. Delalot et

quelques autres que vieil esprit contre-révolutionnaire, des passions

intraitables ou des ambitions mécontentes, ou des habitudes de frondeuse

indépendance maintenaient dans un état d'irritation contre un pouvoir

modéré sans ascendant et habile sans grandeur. Mais quand M. de

Chateaubriand et le _Journal des Débats_ se furent jetés dans l'arène,

on vit se former autour d'eux une armée d'opposants de toute origine et

de toute couleur, royalistes et libéraux, ancien régime et jeune France,

presse aristocratique et presse populaire. Les faibles débris du

côté gauche battu dans les récentes élections, les dix-sept anciens

opposants, libéraux ou doctrinaires, reprirent haleine quand ils se

virent de tels alliés; et sans confondre leurs rangs, en gardant les

uns et les autres leur drapeau et leurs armes, ils se soutinrent

mutuellement et unirent, contre M. de Villèle, leurs coups. M. de

Chateaubriand a pris plaisir à consigner dans ses Mémoires les

témoignages d'admiration et de sympathie que lui prodiguèrent alors M.

Benjamin Constant, le général Sébastiani, M. Etienne et d'autres chefs

du parti libéral. Dans les luttes parlementaires, le côté gauche n'avait

à apporter, aux opposants du côté droit, qu'un bien petit nombre de

suffrages; mais il leur apportait des talents éclatants, le concours de

ses journaux, son influence dans le pays; et pêle-mêle à couvert sous

le manteau, les uns du royalisme, les autres de la popularité de leurs

alliés, ils poursuivaient tous leur guerre contre leur commun ennemi.

En présence d'une telle opposition, M. de Villèle tomba dans un péril

bien plus grand que celui des luttes qu'il avait à soutenir contre elle;

il fut livré sans défense ni refuge à l'influence et aux volontés de

ses propres amis. Il ne pouvait plus les inquiéter de la force du côté

gauche, ni chercher et trouver quelquefois, dans la portion flottante de

la Chambre, un point d'appui contre leurs exigences; il n'y avait plus

dans la Chambre ni côté gauche redoutable, ni portion flottante; la

majorité, une grande majorité était ministérielle et décidée à soutenir

le cabinet; mais elle n'avait pas vraiment peur de l'opposition qui

l'attaquait; elle préférait M. de Villèle à M. de La Bourdonnaye et à M.

de Chateaubriand, le croyant plus capable de bien faire les affaires du

parti; mais si M. de Villèle ne servait pas la majorité à son gré,

si elle cessait de s'entendre avec lui, elle avait, contre lui, la

ressource de MM. de Chateaubriand et de La Bourdonnaye. M. de Villèle

n'avait point de ressource contre sa majorité; il était ministre à la

merci de ses partisans.

Il en avait de très-divers et qui lui prêtaient leur appui à des

conditions très-inégales. S'il n'eût eu affaire qu'à ceux que

j'appellerai les politiques et les laïques du parti, il eût pu réussir à

les contenter et à gouverner de concert avec eux. Malgré leurs préjugés,

la plupart des gentilshommes de province et des bourgeois royalistes

n'étaient ni bien ardents, ni bien exigeants; ils avaient, au fond, les

moeurs de la France nouvelle, trouvaient naturellement ou reprenaient

sans effort leur place dans ses rangs, et s'accommodaient du régime

constitutionnel depuis qu'ils n'y étaient plus des vaincus. L'indemnité

aux émigrés, quelques garanties d'influence locale et la distribution

des fonctions publiques auraient suffi longtemps à M. de Villèle pour

s'assurer leur concours. Mais une autre portion de son armée, nombreuse,

influente et nécessaire, le parti religieux était bien plus difficile à

satisfaire et à gouverner.

Je ne veux me servir aujourd'hui d'aucun des mots qui furent alors des

armes de guerre et sont devenus presque des injures; je ne parlerai ni

du _parti prêtre_, ni de _la congrégation_, ni même _des jésuites_; je

me reprocherais d'envenimer, par l'amertume des souvenirs et du langage,

le mal, si grave en soi, dont la France et la Restauration eurent alors,

l'une tant à craindre, l'autre tant à souffrir.

Ce mal, qui s'était laissé entrevoir sous la première Restauration et

pendant la session de 1815, et qui dure encore aujourd'hui, malgré tant

d'orages et de flots de lumière, c'est la guerre déclarée, par une

portion considérable de l'Église catholique de France, à la société

française actuelle, à ses principes, à son organisation politique et

civile, à ses origines et à ses tendances. Ce fut sous le ministère de

M. de Villèle, et surtout quand il se trouva seul en face de son parti,

que ce mal éclata.

Jamais guerre semblable ne fut plus inintelligente et plus inopportune.

Elle arrêta le cours de la réaction qui avait commencé sous le Consulat

en faveur des croyances et des sentiments religieux. Je n'ai garde

d'exagérer la valeur de cette réaction; je porte à la foi et à la piété

réelles trop de respect pour les confondre avec les retours superficiels

de l'opinion et de l'âme humaine. Cependant le mouvement qui ramenait la

France vers le christianisme était sincère et plus sérieux qu'il n'en

avait l'air; c'était à la fois un besoin public et un goût intellectuel;

la société, lasse d'ébranlements et de changements, cherchait des points

fixes où elle pût se rattacher et se reposer; les esprits, dégoûtés de

l'atmosphère terrestre et matérielle, aspiraient à remonter vers des

horizons plus hauts et plus purs; les penchants de la mode morale

concouraient avec les instincts de l'intérêt social. Livré à son cours

naturel et soutenu par l'influence d'un clergé uniquement préoccupé de

rétablir la foi et la vie chrétiennes, ce mouvement avait grande chance

de se propager et de rendre à la religion son légitime empire.

Mais au lieu de se tenir dans cette haute sphère, beaucoup de membres

et de partisans aveugles du clergé catholique descendirent dans les

questions du monde, et se montrèrent plus ardents à repousser la société

française dans son ancien moule, pour y rendre à leur Église son

ancienne place, qu'à réformer et à conduire moralement les âmes.

L'erreur était profonde; l'Église chrétienne n'est point comme l'Antée

païen qui reprend ses forces en touchant à la terre; c'est au contraire

en s'en détachant et en remontant vers le ciel que, dans ses jours de

péril, l'Église retrouve les siennes. Quand on la vit se distraire de

sa propre et sublime mission pour réclamer des lois de rigueur et pour

présider à la distribution des emplois, quand on vit ses désirs et ses

efforts dirigés surtout contre les principes et les institutions qui

sont aujourd'hui l'essence même de la société française, quand la

liberté de conscience, la publicité, la séparation légale de la vie

civile et de la vie religieuse, le caractère laïque de l'État parurent

attaqués et compromis, aussitôt le flot montant de la réaction

religieuse s'arrêta et céda la place à un flot contraire; au lieu du

mouvement qui éclaircissait les rangs du parti incrédule au profit du

parti religieux, on vit les deux partis resserrer leurs rangs; le XVIIIe

siècle reparut en armes; Voltaire, Rousseau, Diderot, et leurs plus

médiocres disciples se répandirent de nouveau partout, recrutant de

nombreux bataillons. Au nom de l'Église, on déclarait la guerre à

la société; la société rendit à l'Église guerre pour guerre. Chaos

déplorable dans lequel le bien et le mal, le vrai et le faux, le

juste et l'injuste se confondaient et étaient, de part et d'autre,

indistinctement frappés.

Je doute que M. de Villèle appréciât bien, dans sa pensée, toute la

gravité de cette situation et des périls qu'elle faisait courir à la

Restauration comme à la religion; ce n'était pas un esprit exercé ni

enclin à s'arrêter longtemps dans l'observation des faits généraux et

moraux, et à les sonder profondément. Mais il comprit et sentit vivement

les embarras qui lui venaient de là pour son propre pouvoir, et il

essaya de les atténuer en donnant, à l'influence du clergé dans le

gouvernement, des satisfactions à la fois éclatantes et mesurées,

se flattant d'acquérir ainsi, dans l'Église même, des alliés qui

l'aideraient à contenir les prétentions excessives et imprudentes de

leurs amis. Déjà, peu après son avènement au ministère, il avait fait

nommer un ecclésiastique justement considéré et que le pape venait

de faire évêque d'Hermopolis, M. l'abbé Frayssinous, grand maître de

l'Université; deux mois après la chute de M. de Chateaubriand,

l'abbé Frayssinous entra dans le cabinet comme ministre des affaires

ecclésiastiques et de l'instruction publique, département nouveau et

créé pour lui. C'était un esprit sensé et un caractère modéré, qui avait

acquis, par une prédication chrétienne sans rigueur et par une conduite

prudente avec dignité, une réputation et une importance un peu

supérieures à ses mérites réels, et qu'il ne se souciait pas

de compromettre. En 1816, il avait été membre de la commission

d'instruction publique que présidait alors M. Royer-Collard, et il s'en

était bientôt retiré, ne voulant ni partager la responsabilité de son

président, ni lutter contre lui. Il approuvait, au fond, la politique de

M. de Villèle, mais sans se dévouer à la soutenir; et tout en déplorant

les exigences aveugles d'une partie du clergé, il s'appliquait, dans

l'occasion, à les excuser et à les couvrir plutôt qu'à les repousser. Il

fut, sans le trahir, de peu de secours à M. de Villèle, et le compromit

plus d'une fois par son langage public, qui avait toujours pour but de

maintenir sa propre situation dans l'Église bien plus que de servir le

cabinet.

Trois mois seulement s'étaient écoulés depuis que M. de Villèle, séparé

de ses plus brillants collègues et d'une partie notable de ses anciens

amis, portait seul le poids du gouvernement, quand le roi Louis XVIII

mourut. L'événement était prévu depuis longtemps, et M. de Villèle s'y

était habilement préparé; il était aussi bien établi dans l'estime et

dans la confiance du nouveau roi que dans celles du roi qui passait

des Tuileries à Saint-Denis; Charles X, le Dauphin et la Dauphine le

regardaient tous trois comme le plus capable et le plus utile de leurs

plus fidèles serviteurs. Mais M. de Villèle ne tarda pas à s'apercevoir

qu'il avait changé de maître, et qu'il y a peu à compter sur l'esprit et

le coeur d'un roi, même sincère, quand la surface et le fond n'y sont

pas d'accord.

Les hommes appartiennent bien plus qu'on ne le croit, et qu'ils ne

le croient eux-mêmes, à ce qu'ils pensent réellement. On a beaucoup

comparé, pour les séparer, Louis XVIII et Charles X; la séparation était

encore plus profonde qu'on ne l'a dit. Louis XVIII était un modéré de

l'ancien régime et un libre penseur du XVIIIe siècle; Charles X était un

émigré fidèle et un dévot soumis. La sagesse de Louis XVIII était pleine

d'égoïsme et de scepticisme, mais sérieuse et vraie. Quand Charles X

se conduisait en roi sage, c'était par probité, par bienveillance

imprévoyante, par entraînement du moment, par désir de plaire, non par

conviction et par goût. A travers tous les cabinets de son règne, l'abbé

de Montesquiou, M. de Talleyrand, le duc de Richelieu, M. Decazes, M. de

Villèle, le gouvernement de Louis XVIII fut un gouvernement conséquent

et toujours semblable à lui-même. Sans mauvais calcul ni préméditation

trompeuse, Charles X flotta de contradiction en contradiction et

d'inconséquence en inconséquence, jusqu'au jour où, rendu à sa vraie foi

et à sa vraie volonté, il fît la faute qui lui coûta le trône.

Pendant trois ans, depuis l'avénement de Charles X jusqu'à sa propre

chute, non-seulement M. de Villèle ne lutta point contre la légèreté

inconséquente du Roi, mais il en profita et y puisa ses meilleures armes

pour échapper à ses divers ennemis. Trop clairvoyant pour espérer que

Charles X persévérât dans la ligne de modération volontaire, préméditée

et constante qu'avait suivie Louis XVIII, il entreprit de lui faire du

moins accomplir, quand les circonstances s'y prêtaient, assez d'actes

de politique modérée et populaire pour qu'il ne parût pas exclusivement

livré au parti qui avait, au fond, son coeur et sa foi. Habile à varier

ses conseils selon les besoins et les chances du moment, et s'emparant à

propos du penchant de Charles X pour les résolutions soudaines, soit

de faveur, soit de rigueur, M. de Villèle fit tantôt abolir, tantôt

rétablir la censure des journaux, tantôt adoucir, tantôt aggraver

l'application des lois, s'appliquant toujours, et souvent avec succès, à

placer dans la bouche ou au nom du Roi des démonstrations et des paroles

libérales à côté des paroles et des démonstrations qui rappelaient

l'ancien régime et les prétentions du pouvoir absolu. Le même esprit le

dirigeait dans sa conduite au sein des Chambres. Ses divers projets de

loi furent conçus et présentés à l'adresse, pour ainsi dire, des partis

divers, de telle sorte que toute opinion importante reçût une certaine

mesure de satisfaction. L'indemnité aux émigrés comblait les voeux

et réparait les affaires du côté droit laïque tout entier. La

reconnaissance de la république d'Haïti plaisait aux libéraux. Des

réformes judicieuses dans le budget de l'État et une administration amie

des bonnes règles et des bons services valaient à M. de Villèle l'estime

des hommes éclairés et une faveur générale parmi les fonctionnaires

publics. Le projet de loi sur le régime des successions et le droit

d'aînesse donnait, aux esprits préoccupés de regrets aristocratiques,

quelque espérance. Le projet de loi sur le sacrilège flattait les

passions du parti fanatiquement religieux et les systèmes de ses

théoriciens. A côté de l'esprit de réaction qui dominait dans ces

travaux législatifs comme dans les actes du pouvoir, paraissait toujours

un effort intelligent pour faire aussi quelque chose au profit et au gré

de l'esprit de progrès. En servant fidèlement ses amis, M. de Villèle

cherchait et saisissait toutes les occasions de donner à ses adversaires

quelques compensations.

Ce n'est pas qu'en principe l'état de son esprit fût changé, ni qu'il

fut devenu un homme de cette société nouvelle et libérale qu'il

ménageait avec tant de soin. Au fond, M. de Villèle restait toujours un

homme de l'ancien régime, fidèle à son parti sincèrement aussi bien que

par calcul. Mais ses idées en fait d'organisation sociale et politique

étaient des traditions et des habitudes plutôt que des convictions

méditées et personnelles; il les conservait sans s'y asservir et les

ajournait sans les abandonner. L'instinct pratique et le besoin du

succès dominaient en lui; il avait le tact de ce qui pouvait ou ne

pouvait pas réussir; et il s'arrêtait devant les obstacles, soit qu'il

les jugeât insurmontables, soit qu'il prît du temps pour les tourner.

Je trouve, dans une lettre qu'il écrivait le 31 octobre 1824 au prince

Jules de Polignac, alors ambassadeur à Londres, sur le rétablissement

projeté du droit d'aînesse, l'expression frappante et de sa pensée

intime et de sa clairvoyante prudence dans l'action: «Vous auriez tort,

lui dit-il, de croire que c'est parce que les majorats sont perpétuels

qu'on n'en fait pas: vous nous faites trop d'honneur, la génération

actuelle ne se mène pas par des considérations aussi éloignées du temps

qui lui appartient. Le feu Roi a nommé le comte K... pair, à la charge

de faire un majorat; il laisse périr sa pairie plutôt que de vouloir

faire du tort à ses filles en avantageant son fils. Sur vingt familles

aisées, il y en a à peine une où l'on use de la faculté d'avantager

l'aîné ou tout autre des enfants. L'égoïsme est partout. On aime mieux

bien vivre avec tous ses enfants, et en les établissant, on s'engage

à n'en avantager aucun. Les liens de la subordination sont tellement

relâchés partout que, dans les familles le père serait, je crois, obligé

de ménager ses enfants. Si le gouvernement proposait de rétablir le

droit d'aînesse, il ne trouverait pas une majorité pour l'obtenir, parce

que le mal est plus haut; il est dans nos moeurs encore tout empreintes

des suites de la révolution. Je ne veux pas dire qu'il ne faille rien

faire pour améliorer cette triste situation; mais je pense qu'à une

société aussi malade il faut beaucoup de temps et de ménagement pour ne

pas perdre en un jour le travail et le fruit de plusieurs années. Savoir

où il convient d'aller, ne jamais s'en écarter, faire un pas vers le but

toutes les fois qu'on le peut, ne se mettre en aucune occasion dans

le cas d'être obligé de se reculer, voilà ce que je crois une des

nécessités du temps où je suis venu aux affaires, et une des causes pour

lesquelles j'ai été porté au poste que j'occupe.»

M. de Villèle disait vrai: c'était sa fidélité intelligente aux intérêts

de son parti, sa patiente persévérance à marcher pas à pas vers son but,

son juste et tranquille discernement du possible et de l'impossible,

qui l'avaient porté et maintenu au pouvoir. Mais dans les grandes

transformations des sociétés humaines, quand les idées et les passions

des peuples ont été puissamment remuées, le bon sens, la modération et

l'habileté ne suffisent pas longtemps à les gouverner; et le jour ne

tarde pas à venir où, soit pour faire le bien, soit pour empêcher le

mal, des convictions et des volontés précises, hautes et fortes sont

indispensables dans les chefs de gouvernement. Ce n'étaient point là les

qualités de M. de Villèle; il avait plus de justesse que de grandeur

d'esprit, plus de savoir-faire que de vigueur, et il ne résistait pas à

son parti quand il ne réussissait plus à le diriger: «Je suis né pour

la fin des révolutions,» avait-il dit en arrivant au pouvoir, et il se

jugeait bien lui-même; mais il jugeait moins bien l'état général de la

société; la Révolution était beaucoup moins finie qu'il ne le croyait;

elle se réveillait autour de lui, provoquée et remise en crédit par

les tentatives tantôt arrogantes, tantôt souterraines de la

contre-révolution. On ne conspirait plus, mais on discutait, on

critiquait, on combattait avec ardeur dans l'arène légale. Ce n'étaient

plus les sociétés secrètes, c'étaient les esprits qui fermentaient et

éclataient de toutes parts. Et dans ce mouvement public, c'était surtout

contre les prétentions et la prépondérance du parti fanatique que

s'élevait avec passion la résistance. C'est, de nos jours, l'un des plus

étranges aveuglements de ce parti de ne pas voir que les conditions

sous lesquelles il agit et les moyens qu'il emploie sont directement

contraires au but qu'il poursuit, et l'en éloignent au lieu de l'y

conduire. Il veut comprimer la liberté, soumettre la raison, imposer la

foi; et il parle, il écrit, il discute; il cherche et prend ses armes

dans ce régime d'examen et de publicité qu'il maudit. Rien de plus

naturel et de plus légitime de la part des croyants qui ont pleine

confiance dans leur foi et qui l'estiment en état de convaincre ses

adversaires; ceux-là ont raison de recourir à la discussion et à la

publicité, et elles peuvent leur réussir. Mais ceux qui regardent la

publicité et la discussion libres comme essentiellement funestes, que

font-ils en les invoquant, sinon fomenter eux-mêmes le mouvement qu'ils

redoutent et alimenter l'incendie qu'ils veulent éteindre? Pour être, je

ne dis pas seulement conséquents, mais sages et efficaces, qu'ils aient

recours à d'autres moyens, qu'ils s'emparent de la force, qui est le

moyen auquel ils croient; qu'ils deviennent les maîtres; et alors, quand

ils auront fait taire toute opposition, qu'ils parlent seuls, s'ils

croient avoir besoin de parler. Mais jusque-là, qu'ils ne se fassent

point d'illusion; en se servant des armes de la liberté, ils servent

la liberté bien plus qu'ils ne lui nuisent, car ils l'avertissent et

l'excitent. Pour faire triompher le système d'ordre et de gouvernement

auquel ils aspirent, il n'y a qu'une route; l'Inquisition et Philippe II

savaient seuls leur métier.

Comme il devait arriver, la résistance provoquée par les entreprises

du parti fanatique se transforma bientôt en attaque. Un gentilhomme

royaliste avait relevé le drapeau de l'opposition contre la politique de

M. de Villèle; un autre gentilhomme royaliste attaqua les dominateurs

religieux du cabinet de M. de Villèle, et les traduisit, non-seulement

devant l'opinion, mais devant la justice du pays qui les condamna et les

désarma sans leur porter aucun autre coup que celui de son improbation

au nom de la loi.

Personne n'était moins que le comte de Montlosier un philosophe du

XVIIIe siècle ou un libéral du XIXe; il avait, dans l'Assemblée

constituante, passionnément défendu l'Église et combattu la Révolution;

il était sincèrement royaliste, aristocrate et catholique. On

l'appelait, non sans raison, le publiciste féodal. Mais la noblesse

féodale n'acceptait, pas plus que la bourgeoisie moderne, la domination

ecclésiastique; M. de Montlosier la repoussa, au nom de l'ancienne comme

de la nouvelle France, et comme il l'eût repoussée jadis du haut de

son château ou à la cour de Philippe le Bel. Le vieil esprit français

reparut en lui, libre en même temps que respectueux envers l'Église, et

aussi jaloux de l'indépendance laïque de l'État et de la couronne que

pouvait l'être un membre du Conseil d'État impérial.

Au même moment, un homme du peuple, né poëte et devenu encore plus poëte

à force d'art, célébrait, charmait, échauffait et propageait par ses

chansons les instincts et les passions populaires contre tout ce

qui rappelait l'ancien régime, surtout contre les prétentions et la

domination ecclésiastiques. M. Béranger n'était, au fond de son coeur,

ni un révolutionnaire ni un impie; il était plus honnête et plus sensé

que ses chansons; mais démocrate par conviction comme par goût, et

jeté par l'esprit démocratique dans la licence et l'imprévoyance, il

attaquait pêle-mêle tout ce qui déplaisait au peuple, ne s'inquiétant

point de la portée de ses coups, prenant le succès de ses chansons pour

une victoire de la France, aimant bien mieux la Révolution ou l'Empire

que la liberté, et oubliant, avec une légèreté vulgaire, que la foi

et le respect ne sont nulle part plus indispensables qu'au sein des

sociétés démocratiques et libres. Il s'en est, je crois, aperçu un

peu tard quand il s'est trouvé, de sa personne, en face des passions

fomentées par ses chansons et de ses rêves devenus des réalités. Il

s'est empressé alors, avec une prudence qui ne lui a jamais fait défaut,

de sortir de l'arène politique et presque du monde, non pas changé dans

ses sentiments, mais un peu triste et inquiet des conséquences de

la guerre à laquelle il avait pris tant de part. Il était, sous la

Restauration, plein de confiance comme d'ardeur, modestement enivré

de sa popularité, et, quoiqu'il s'exagérât son importance et son

intelligence politique, plus sérieusement influent qu'il n'était jamais

arrivé à un chansonnier[19].

[Note 19: Je l'avais rencontré quelquefois avant 1830; et quoique je ne

l'aie pas revu depuis la révolution de Juillet, il était resté avec

moi dans de bienveillants rapports. Il m'écrivait souvent pour me

recommander ses amis malheureux. J'insère dans les _Pièces historiques_

placées à la fin de ce volume un échantillon de ses lettres, souvent

remarquables par un tour gracieux sans affectation, quoique un peu

étudiées. (_Pièces historiques_, n° XII.)]

Ainsi, après six ans de gouvernement du côté droit et trois ans de règne

de Charles X, les choses en étaient venues à ce point que deux des

principaux chefs royalistes marchaient à la tête, l'un de l'opposition

au cabinet, l'autre de l'opposition au clergé, et que la Restauration

comptait un chansonnier au premier rang parmi ses plus dangereux

ennemis.

De tout ce mal et de tout ce péril, tout le monde s'en prenait à M. de

Villèle: à droite ou à gauche, dans les salons et dans les journaux,

parmi les modérés comme parmi les violents, il était de plus en plus

l'objet de toutes les attaques et de tous les reproches. Comme les corps

judiciaires l'avaient fait dans les affaires religieuses, les corps

lettrés, dans les questions de leur compétence, saisissaient avec

empressement l'occasion de manifester leur opposition. L'Université

comprimée et mutilée était profondément mécontente. L'Académie française

se fit un devoir d'honneur de protester, par une adresse que le Roi

refusa de recevoir mais qui n'en fut pas moins votée, contre la nouvelle

loi de la presse présentée en 1826, et trois mois après retirée par le

cabinet. A la Chambre des pairs, M. de Villèle ne trouvait ni un bon

vouloir général, ni une majorité assurée. Même au Palais-Bourbon et aux

Tuileries, ses deux places fortes, il perdait visiblement du terrain:

dans la Chambre des députés, la majorité ministérielle se réduisait et

devenait triste, même en triomphant; à la cour, quelques-uns des plus

affidés serviteurs du Roi, les ducs de Rivière, de Fitz-James, de

Maillé, le baron de Glandevès et bien d'autres, les uns par esprit de

parti; les autres par inquiétude monarchique, désiraient la chute de

M. de Villèle, et lui préparaient des successeurs. Et le Roi lui-même,

lorsque quelque nouvelle manifestation du sentiment public arrivait à

lui, disait avec humeur en rentrant dans son cabinet: «Toujours Villèle!

toujours contre Villèle!»

Au fond, l'injustice était criante: si le côté droit jouissait du

pouvoir depuis six ans et l'avait exercé de façon à le garder, si

Charles X avait, non-seulement succédé paisiblement à Louis XVIII, mais

gouverné sans trouble et même avec des accès de popularité, c'était

surtout à M. de Villèle qu'ils en étaient redevables. Il avait fait deux

choses difficiles et qu'on pourrait appeler grandes si elles avaient

duré plus longtemps; il avait discipliné l'ancien parti royaliste, et

d'un parti de cour et de classe qui jusque-là n'avait été vraiment actif

que dans les luttes révolutionnaires, il avait fait, pendant six ans, un

parti de gouvernement; il avait contenu son parti et son pouvoir dans

les limites générales de la Charte, et pratiqué, pendant six ans,

le gouvernement constitutionnel sous un prince et avec des amis qui

passaient pour le comprendre assez peu et ne l'accepter qu'à regret. Si

le Roi et le côté droit se sentaient en péril, c'était eux-mêmes, non M.

de Villèle, qu'ils en devaient accuser.

Pourtant M. de Villèle n'avait, de son côté, nul droit de se plaindre

de l'injustice qu'il subissait. Il avait été pendant six ans le chef du

gouvernement; en cédant au Roi ou à son parti quand il désapprouvait

leurs desseins, et en restant leur ministre quand il ne réussissait pas

à empêcher ce qu'il désapprouvait, il avait accepté la responsabilité

des fautes commises sous son nom et de son aveu, quoique malgré lui. Il

portait la peine de ses faiblesses dans l'exercice du pouvoir et de son

obstination à le retenir, quelques concessions qu'il lui coûtât. On ne

gouverne pas, sous un régime libre, pour jouir du mérite et recueillir

le fruit des succès, en répudiant les fautes qui amènent les revers.

On doit à M. de Villèle la justice de reconnaître qu'il n'essaya jamais

de se soustraire à la responsabilité de son gouvernement, soit qu'elle

portât sur ses propres actes ou sur ses concessions à ses amis. On ne le

vit point rejeter sur son parti ou sur le Roi les fautes auxquelles il

avait fini par consentir. Il savait se taire et subir le blâme, même

quand il avait eu raison. En 1825, après la guerre d'Espagne et dans

les débats financiers dont elle devint la source, M. de La Bourdonnaye

l'accusa d'avoir été l'auteur des marchés conclus à Bayonne en 1823

avec M. Ouvrard pour les approvisionnements de l'armée, et qui étaient

l'objet des plus violentes attaques; M. de Villèle eût pu fermer la

bouche à son adversaire, car, le 7 avril 1823, il avait écrit à M. le

duc d'Angoulême précisément pour le prémunir contre M. Ouvrard et ses

propositions. Il ne s'en prévalut point et se contenta de rendre compte

au Roi, dans un conseil auquel le Dauphin assistait, de la situation

dans laquelle il s'était trouvé. Le Dauphin lui dit aussitôt qu'il

l'autorisait à faire usage de sa lettre: «Non, monseigneur, lui répondit

M. de Villèle; il en arrivera, pour moi, ce qui plaira à Dieu; cela

importe peu au pays; mais je me rendrais coupable envers le Roi comme

envers la France si, pour me disculper d'une accusation, quelque grave

qu'elle puisse être, je laissais échapper, hors de l'enceinte de ce

cabinet, une seule parole qui pût compromettre le nom de Monseigneur.»

Quand, malgré sa disposition confiante et opiniâtre il se sentit

sérieusement menacé, quand les cris: _A bas les ministres! à bas

Villèle!_ proférés par plusieurs bataillons de la garde nationale,

pendant et après la revue que le Roi en passa au Champ-de-Mars, le 29

avril 1827, eurent amené le licenciement de cette garde, mesure violente

quoique légale, qui agita vivement le public et le Conseil du Roi, quand

M. de Villèle sentit clairement que, soit dans les Chambres, soit à la

cour, il était trop attaqué et trop ébranlé pour pouvoir gouverner avec

quelque efficacité, il prit résolument le parti que lui indiquait la

Charte et que provoquait sa situation; il demanda au Roi la dissolution

de la Chambre des députés et des élections nouvelles qui vinssent ou

raffermir ou renverser le cabinet. Charles X hésita; il craignait les

élections; et quoiqu'il ne soutînt plus fermement son ministre, la

chance de le voir tomber et l'incertitude sur le choix des successeurs

l'inquiétaient autant que, dans sa légèreté, il pouvait s'inquiéter. M.

de Villèle insista; le Roi se rendit; et malgré la loi électorale qu'en

1820 M. de Villèle et le côté droit avaient votée, malgré leurs six

années de gouvernement, malgré les efforts de l'administration pour

influer sur les élections, elles amenèrent un résultat conforme à l'état

général des esprits, une majorité composée d'éléments divers, mais

décidément hostile au cabinet. Après avoir tâté avec soin ce nouveau

terrain, après avoir reçu, de diverses parts, des propositions

d'arrangement et d'alliance, M. de Villèle ne se fit point d'illusion

sur ses chances de force et de durée, et il se retira en conseillant au

Roi un retour vers le centre et l'appel d'un cabinet modéré qu'il l'aida

à former. Charles X prit ses nouveaux conseillers comme il quittait les

anciens, avec doute et tristesse; il ne faisait pas ce qui lui aurait

plu et ne savait pas si ce qu'il faisait le tirerait, pour quelques

mois, d'embarras. Plus décidée, non par supériorité d'esprit mais par

fermeté de coeur, la Dauphine lui dit quand elle apprit sa résolution:

«En abandonnant M. de Villèle, vous descendez la première marche de

votre trône.»

Le parti politique dont M. de Villèle avait été le chef eût pu

ressentir, pour lui-même, des pronostics au moins aussi sombres; il

avait usé et perdu le seul homme sorti de ses rangs qui eût su lui faire

légalement conquérir et exercer le pouvoir.

CHAPITRE VII.

MON OPPOSITION.

Ma retraite à la _Maisonnette_.--Je publie quatre écrits politiques de

circonstance: 1° _Du Gouvernement de la France depuis la Restauration

et du Ministère actuel_ (1820); 2° _Des Conspirations et de la Justice

politique_ (1821); 3° _Des Moyens de gouvernement et d'opposition dans

l'état actuel de la France_ (1821); 4° _De la Peine de mort en matière

politique_ (1822).--Caractère et effet de ces écrits.--Limites de mon

opposition.--Les _Carbonari_.--Visite de M. Manuel.--J'ouvre mon cours

sur l'histoire des origines du gouvernement représentatif.--Son double

but.--L'abbé Frayssinous en ordonne la suspension.--Mes travaux

historiques,--sur l'histoire d'Angleterre,--sur l'histoire de

France.--Des relations et de l'influence mutuelle de l'Angleterre et de

la France.--Du mouvement philosophique et littéraire des esprits à cette

époque.--La _Revue française_.--Le _Globe_.--Élections de 1827.--Ma

participation à la société _Aide-toi, le ciel t'aidera._--Mes rapports

avec le ministère Martignac.--Il autorise la réouverture de mon

cours.--Mes leçons de 1828 à 1830 sur l'histoire de la civilisation

en Europe et en France.--Leur effet.--Chute du ministère Martignac et

avènement de M. de Polignac.--Je suis élu député à Lisieux.

(1820-1830).

Quand je fus éliminé du Conseil d'État avec MM. Royer-Collard; Camille

Jordan et Barante, je reçus de tous côtés des témoignages d'une vive

sympathie. La disgrâce volontairement encourue, et qui impose quelques

sacrifices, flatte les amis politiques et intéresse les spectateurs

indifférents. Je résolus de reprendre, à la Faculté des lettres, mon

cours d'histoire moderne. Nous étions à la fin de juillet. Madame

de Condorcet m'offrit de me prêter pour quelques mois une maison de

campagne qu'elle possédait à dix lieues de Paris, près de Meulan. Mes

relations avec elle n'avaient rien d'intime; ses sentiments politiques

différaient beaucoup des miens; elle appartenait, avec passion et _quand

même_, au XVIIIe siècle et à la Révolution; mais c'était un caractère

élevé, un esprit ferme, un coeur généreux et capable d'affection; on

pouvait sans embarras recevoir d'elle un service offert simplement

et pour le seul plaisir de le rendre. J'acceptai celui qu'elle me

proposait, et dans les premiers jours d'août j'étais établi à _la

Maisonnette_, et j'y reprenais mes travaux.

J'aimais beaucoup dès lors et j'ai toujours beaucoup aimé la vie

publique. Pourtant je n'en suis jamais sorti sans éprouver un sentiment

de bien-être mêlé à mon regret, comme un homme qui passe d'une

atmosphère chaude et excitante dans un air léger et rafraîchissant.

Dès le premier moment, le séjour de _la Maisonnette_ me plut. Placée

à mi-côte, elle avait vue sur la petite ville de Meulan avec ses deux

églises, l'une rendue au culte, l'autre un peu ruinée et changée en

magasin; à droite de la ville, les regards tombaient sur l'_Ile-Belle,_

toute en vertes prairies et entourée de grands peupliers, en face, sur

le vieux pont de Meulan, et au delà du pont, sur la vaste et fertile

vallée de la Seine. La maison, point trop petite, était modeste et

modestement arrangée; des deux côtés, en sortant de la salle à manger,

de grands arbres et des massifs d'arbustes; sur les derrières et

au-dessus de la maison, un jardin planté sans art, mais coupé par des

allées montantes le long du coteau et bordées de fleurs. Au haut du

jardin, un petit pavillon, bon pour lire seul ou pour causer à deux. Au

delà de l'enceinte, toujours en montant, des bois, des champs, d'autres

maisons de campagne, d'autres jardins dispersés sur un terrain inégal.

J'étais là avec ma femme et mon fils François qui venait d'avoir

cinq ans. Mes amis venaient me voir. Il n'y avait, dans tout ce qui

m'entourait, rien de beau ni de rare; c'était la nature avec ses plus

simples ornements, et j'y menais la vie de famille avec ses plus

paisibles douceurs. Mais rien ne me manquait, ni l'espace, ni la

verdure, ni l'affection, ni la conversation, ni la liberté, ni le

travail, ni même la nécessité du travail, aiguillon et frein dont la

mollesse et la mobilité humaines ont si souvent besoin. J'étais

heureux. Quand l'âme est sereine, le coeur plein et l'esprit actif, les

situations les plus diverses ont toutes leur charme et admettent toutes

le bonheur.

J'allais quelquefois à Paris pour mes travaux; je trouve, dans une

lettre que j'écrivais à madame Guizot pendant l'une de ces courses,

l'impression que j'y ressentais: «Au premier moment, je prends plaisir à

rentrer, dans le monde et à causer; mais bientôt le dégoût des paroles

inutiles me gagne; il n'y a pire rabâchage que celui qui porte sur les

choses importantes; on entend redire indéfiniment ce qu'on sait; on

redit ce que savent ceux à qui l'on parle; c'est à la fois insipide et

agitant. Dans mon inaction, j'aime mieux la conversation des arbres,

des fleurs, du soleil, du vent. L'homme est infiniment supérieur à

la nature; mais la nature est toujours égale, et inépuisable dans sa

monotonie. On sait qu'elle reste et qu'elle doit rester ce qu'elle est;

on n'éprouve point en sa présence ce besoin d'aller en avant qui fait

qu'on s'impatiente ou qu'on se lasse de la société des hommes quand

ils ne le satisfont pas. Qui a jamais trouvé que les arbres devraient

devenir rouges au lieu d'être verts, et que le soleil d'aujourd'hui a

tort de ressembler au soleil d'hier? On n'invoque point là le progrès ni

la nouveauté, et c'est pourquoi la nature nous tire de l'ennui du monde

en même temps qu'elle nous repose de son agitation. Il lui a été donné

de plaire toujours sans jamais changer; immobile, l'homme devient

ennuyeux, et il n'est pas assez fort pour être toujours en mouvement.»

Au sein de cette vie douce et pleine, les affaires publiques, la part

que j'avais commencé à y prendre, les liens d'opinion et d'amitié que

j'y avais contractés, les espérances que j'y avais conçues pour mon pays

et pour moi-même ne cessaient pourtant pas de me préoccuper fortement.

L'envie me vint de dire tout haut ce que je pensais du nouveau régime de

la France, de ce qu'il était depuis 1814, de ce qu'il devait être pour

tenir sa parole et atteindre son but. Encore étranger aux Chambres,

c'était là pour moi le seul moyen d'entrer en personne dans l'arène

politique et d'y marquer un peu ma place. J'étais parfaitement libre

et à l'âge où la confiance désintéressée dans l'empire de la vérité se

confond avec les honnêtes désirs de l'ambition; je poursuivais le succès

de ma cause en en espérant mon propre succès. Après deux mois de séjour

à _la Maisonnette_, je publiai sous ce titre: _du Gouvernement de la

France depuis la Restauration et du Ministère actuel,_ mon premier écrit

d'opposition contre la politique qui prévalait depuis que le due de

Richelieu, en s'alliant avec le côté droit pour changer la loi des

élections, avait changé aussi le siège et la pente du pouvoir.

Je pris la question, ou, pour parler plus vrai, j'entrai dans la lutte

sur le terrain où les Cent-Jours et la Chambre de 1815 l'avaient

malheureusement placée. Qui aura, dans le gouvernement de la France,

l'influence prépondérante, les vainqueurs ou les vaincus de 1789,

les classes moyennes élevées à leurs droits ou les classes jadis

privilégiées? La Charte de la Restauration est-elle la conquête de la

société nouvelle ou le triomphe de l'ancien régime, l'accomplissement

légitime et sensé ou le châtiment mérité de la Révolution?

J'emprunte à une préface que j'ai ajoutée, l'an dernier, à une nouvelle

édition de mon _Cours sur l'Histoire de la Civilisation en France_,

quelques lignes qui sont aujourd'hui, après plus de quarante ans

d'expérience et de réflexion, l'expression fidèle de ma pensée:

«C'est la rivalité aveugle des hautes classes sociales, qui a fait

échouer parmi nous les essais de gouvernement libre. Au lieu de s'unir,

soit pour se défendre du despotisme, soit pour fonder et pratiquer la

liberté, la noblesse et la bourgeoisie sont restées séparées, ardentes

à s'exclure ou à se supplanter, et ne voulant accepter, l'une aucune

égalité, l'autre aucune supériorité. Prétentions iniques en droit et

vaines en fait. Les hauteurs un peu frivoles de la noblesse n'out pas

empêché la bourgeoisie française de s'élever et de prendre place

au niveau supérieur de l'État. Les jalousies un peu puériles de la

bourgeoisie n'ont pas empêché la noblesse de conserver les avantages

que donnent la notoriété des familles et la longue possession des

situations. Dans toute société qui vit et grandit, il y a un mouvement

intérieur d'ascension et de conquête. Dans toute société qui dure,

une certaine hiérarchie des conditions et des rangs s'établit et se

perpétue. La justice, le bon sens, l'intérêt public, l'intérêt personnel

bien entendu, veulent que, de part et d'autre, on accepte ces faits

naturels de l'ordre social. Les classes diverses n'out pas su avoir, en

France, cette équité habile. Aussi ont-elles, les unes et les autres,

porté pour elles-mêmes et fait porter à leur commune patrie la peine de

leur inintelligent égoïsme. Pour le vulgaire plaisir de rester, les uns

impertinents, les autres envieux, nobles et bourgeois ont été infiniment

moins libres, moins grands, moins assurés dans leurs biens sociaux

qu'ils n'auraient pu l'être avec un peu plus de justice, de prévoyance

et de soumission aux lois divines des sociétés humaines. Ils n'ont pas

su agir de concert pour être libres et puissants ensemble; ils se sont

livrés et ils ont livré la France aux révolutions.»

Nous étions loin, en 1820, de cette libre et impartiale appréciation de

notre histoire politique et des causes de nos revers. Rengagés depuis

cinq ans dans l'ornière des anciennes rivalités de classes et des

récentes luttes de révolution, nous étions passionnément préoccupés de

nos échecs et de nos périls du moment, et pressés de vaincre sans nous

inquiéter beaucoup du prix ou des embarras de la victoire. Je soutins

avec ardeur la cause de la société nouvelle telle que la Révolution

l'a faite, ayant l'égalité devant la loi pour premier principe, et les

classes moyennes pour élément fondamental. J'agrandis encore cette

cause déjà si grande en la reportant dans le passé et en retrouvant ses

intérêts et ses vicissitudes dans tout le cours de notre histoire. Je

ne veux atténuer ni mes idées ni mes paroles: «Depuis plus de treize

siècles, disais-je, la France contenait deux peuples, un peuple

vainqueur et un peuple vaincu. Depuis plus de treize siècles, le peuple

vaincu luttait pour secouer le joug du peuple vainqueur. Notre histoire

est l'histoire de cette lutte. De nos jours, une bataille décisive a été

livrée. Elle s'appelle la Révolution. ..... Le résultat de la Révolution

n'était pas douteux. L'ancien peuple vaincu était devenu le peuple

vainqueur. A son tour, il avait conquis la France. En 1814, il la

possédait sans débat. La Charte reconnut sa possession, proclama que ce

fait était le droit, et donna au droit le gouvernement représentatif

pour garantie. Le Roi se fit, par ce seul acte, le chef des conquérants

nouveaux. Il se plaça dans leurs rangs et à leur tête, s'engageant

à défendre avec eux et pour eux les conquêtes de la Révolution,

qui étaient les leurs. La Charte emportait, sans nul doute, un tel

engagement, car la guerre allait évidemment recommencer. Il était aisé

de prévoir que le peuple vaincu ne se résignerait point à sa défaite. Ce

n'est pas qu'elle le réduisît à subir la condition qu'il avait imposée

jadis. Il retrouvait le droit s'il perdait le privilège, et en tombant

de la domination il pouvait se reposer dans l'égalité. Mais il n'est

pas donné à de grandes masses d'hommes d'abdiquer ainsi la faiblesse

humaine, et leur raison demeure toujours bien loin en arrière de la

nécessité. Tout ce qui conservait ou rendait aux anciens possesseurs

du privilège une lueur d'espérance, devait les porter à tenter de le

ressaisir. La Restauration ne pouvait manquer de produire cet effet. Le

privilège avait entraîné le trône dans sa chute; il devait croire

qu'en se relevant le trône, le relèverait. Comment n'en eût-il pas eu

l'espoir? La France de la Révolution en avait la crainte. Mais quand

même les événements de 1814 n'auraient pas amené la Restauration, quand

même la Charte nous serait venue d'une autre source et par une autre

dynastie, le seul établissement du système représentatif, le seul retour

de la liberté auraient remis en lumière et rappelé au combat l'ancien

peuple, le peuple du privilège. Ce peuple existe au milieu de nous; il

vit, parle, circule, agit, influe d'un bout de la France à l'autre.

Décimé et dispersé par la Convention, séduit et contenu par Napoléon,

dès que la terreur ou le despotisme cesse (et ni l'un ni l'autre n'est

durable), il reparaît, prend sa place et travaille à recouvrer celle

qu'il a perdue... Nous avons vaincu l'ancien régime; nous le vaincrons

toujours; mais longtemps encore nous aurons à le combattre. Quiconque

veut en France l'ordre constitutionnel, des élections, des Chambres, une

tribune, la liberté de la presse, toutes les libertés publiques, doit

renoncer à prétendre que, dans cette révélation continuelle et si animée

de toute la société, la contre-révolution demeure muette et inactive.»

Au moment même où je résumais en termes si absolus et si vifs la

situation que la Révolution, la Restauration et la Charte faisaient à

la France, je pressentais qu'on pourrait abuser, au profit des passions

révolutionnaires, de mes idées ou de mon langage, et pour les renfermer

dans de justes limites, je me hâtais d'ajouter: «En disant que, depuis

l'origine de notre monarchie, la lutte de deux peuples agite la France,

et que la Révolution n'a été que le triomphe de vainqueurs nouveaux sur

les anciens maîtres du pouvoir et du sol, je n'ai point entendu établir

une filiation historique, ni supposer que le double fait de la conquête

et de la servitude s'est perpétué, constant et identique, à travers

les siècles. Une telle assertion serait évidemment démentie par les

réalités. Dans ce long espace de temps, les vainqueurs et les vaincus,

les possesseurs et les possessions, les deux races enfin se sont

rapprochées, déplacées, confondues; elles ont subi, dans leur existence

et dans leurs relations, d'innombrables vicissitudes. La justice, dont

la complète absence anéantirait aussitôt la société, s'est introduite

dans les effets de la force. Elle a protégé les faibles, contenu les

puissants, réglé leurs rapports, substitué progressivement de l'ordre à

la violence, de l'égalité à l'oppression. Elle a fait la France enfin

telle que le monde l'a vue, avec son immense gloire et ses époques de

repos. Mais il n'en est pas moins vrai que, durant treize siècles, par

le résultat de la conquête et de la féodalité, la France a toujours

renfermé deux situations, deux classes sociales, profondément diverses

et inégales, qui ne se sont point amalgamées ni placées, l'une envers

l'autre, dans un état d'union et de paix, qui n'ont cessé enfin de

lutter, celle-ci pour conquérir le droit, celle-là pour retenir le

privilège. C'est là notre histoire. C'est en ce sens que j'ai parlé de

deux peuples, de vainqueurs et de vaincus, d'amis et d'ennemis, et de

la guerre, tantôt publique et sanglante, tantôt intérieure et purement

politique, que se sont faite ces deux grands intérêts.»

En relisant aujourd'hui ces pages et tout mon livre de 1820, j'en reçois

une impression que je tiens à constater. A considérer les choses au fond

et en elles-mêmes, comme historien et comme philosophe, je n'y trouve à

peu près rien à reprendre; je persiste à penser que les idées générales

y sont justes, les grands faits sociaux bien appréciés, les personnages

politiques bien compris et peints avec vérité. Comme acte et polémique

de circonstance, l'ouvrage est trop absolu et trop rude; je n'y tiens

pas assez de compte des difficultés et des nuances; je tranche trop

fortement les situations et les partis; j'exige trop des hommes; je

n'ai pas assez de tempérance, de prévoyance, ni de patience. L'esprit

d'opposition me dominait trop exclusivement.

Je ne tardai pas, même alors et peut-être à cause du succès que

j'obtins, à m'en douter un peu moi-même. J'ai peu de goût naturel pour

l'opposition, et plus j'ai avancé dans la vie, plus j'ai trouvé que

c'était un rôle à la fois trop facile et trop périlleux. Il n'y faut

pas un grand mérite pour réussir, et il y faut beaucoup de vertu pour

résister aux entraînements du dehors et à ses propres fantaisies. En

1820, je n'avais encore pris au gouvernement qu'une part indirecte et

secondaire; pourtant j'avais déjà le sentiment de la difficulté de

gouverner, et quelque répugnance à l'aggraver en attaquant le pouvoir

chargé d'y suffire. Une autre vérité commençait aussi dès lors à

m'apparaître: dans nos sociétés modernes, quand la liberté s'y déploie,

la lutte est trop inégale entre ceux qui gouvernent et ceux qui

critiquent le gouvernement; aux uns, tout le fardeau et une

responsabilité sans limite; on ne leur passe rien: aux autres, une

entière liberté sans responsabilité; de leur part, on accepte ou l'on

tolère tout. Telle est, du moins chez nous, dès que nous sommes libres,

la disposition publique. Plus tard et dans les affaires, j'en ai senti

moi-même le poids; mais c'est dans l'opposition, je puis le dire, et

sans aucun retour personnel, que j'en ai, d'abord entrevu l'inique et

nuisible rigueur.

Par instinct plutôt que par une intention réfléchie et précise, le désir

me vint, après avoir fait acte d'opposition déclarée, de prouver que

l'esprit de gouvernement ne m'était pas étranger. Des hommes sensés

inclinaient à penser que du système représentatif il ne pouvait sortir,

chez nous du moins et dans l'état où la Révolution avait laissé la

France, un vrai gouvernement, et que nos ardeurs pour les institutions

libres n'étaient propres qu'à énerver le pouvoir et à livrer la société

à l'anarchie. Les temps révolutionnaires et les temps impériaux nous

avaient naturellement légué cette idée; la France n'avait connu la

liberté politique que par les révolutions et l'ordre que par le

despotisme; leur harmonie paraissait une chimère. J'entrepris d'établir,

non-seulement que cette chimère des grands coeurs pouvait devenir une

réalité, mais qu'il dépendait de nous de la réaliser, car le régime

fondé par la Charte contenait, et contenait seul, pour nous, les moyens

essentiels de gouvernement régulier et d'opposition efficace que

pouvaient souhaiter les sincères amis du pouvoir et de la liberté. Mon

ouvrage _Des Moyens de gouvernement et d'opposition dans l'état actuel

de la France,_ publié en 1821, fut tout entier consacré à ce dessein.

Je ne fis là point de politique théorique et générale; j'en écartai même

expressément l'idée: «Peut-être, disais-je dans ma préface, aborderai-je

un jour, sur la nature et les principes du gouvernement constitutionnel,

des questions plus générales et d'un intérêt pressant, bien que leur

solution soit étrangère à la politique active, aux choses et aux hommes

du moment. Je ne veux parler aujourd'hui que du système actuel du

pouvoir et des vrais moyens de gouverner notre bonne et belle patrie.»

Tout novice et doctrinaire que j'étais alors, je n'avais garde de penser

que les mêmes maximes et les mêmes procédés de gouvernement fussent bons

partout, ni que tous les peuples et tous les siècles dussent être, au

même moment, jetés dans le même moule. Je me renfermais soigneusement

dans mon temps et dans mon pays, m'appliquant à montrer quels efficaces

moyens de gouvernement étaient déposés dans les vrais principes et le

jeu régulier des institutions que la France tenait de la Charte, et

comment on pouvait les pratiquer avec succès, dans le légitime intérêt

et pour la force du pouvoir. Je fis, sur les moyens d'opposition, le

même travail, convaincu et voulant convaincre les adversaires de la

politique alors dominante qu'on pouvait contrôler l'autorité sans la

détruire, et user des droits de la liberté sans ébranler les bases de

l'ordre établi. C'était mon ardente préoccupation d'élever la politique

hors de l'ornière révolutionnaire, et de faire pénétrer au sein du

régime constitutionnel des idées de légale et forte conservation.

Trente-six ans se sont écoulés. Dans ce long intervalle, j'ai pris part,

pendant dix-huit ans, au travail de ma génération pour la fondation

d'un gouvernement libre. J'en ai quelque temps porté le poids. Ce

gouvernement a été renversé. J'ai ainsi éprouvé moi-même l'immense

difficulté et subi le douloureux insuccès de cette grande entreprise.

Pourtant, et je le dis sans hésitation sceptique comme sans modestie

affectée, je relis aujourd'hui ce que j'ai écrit en 1821, sur les moyens

de gouvernement et d'opposition dans l'état actuel de la France, avec

une satisfaction presque sans mélange. J'exigeais beaucoup du

pouvoir, mais rien, je crois, qu'il ne lui fût possible et nécessaire

d'accomplir. Et malgré ma jeune confiance, je ne méconnaissais point,

même alors, qu'il y avait encore d'autres conditions au succès: «Je n'ai

point dessein, disais-je, de tout imputer, de tout demander au pouvoir

lui-même. Je ne lui dirai pas, comme on le fait souvent;--Soyez juste,

sage, ferme, et ne vous inquiétez de rien.--Le pouvoir n'est pas libre

d'être ainsi excellent à lui tout seul. Il ne fait pas la société, il la

trouve; et si la société est impuissante à le seconder, si des principes

anarchiques la possèdent, si elle renferme en son propre sein les causes

de la dissolution, le pouvoir aura beau faire; il n'est pas donné à la

sagesse humaine de sauver un peuple qui ne concourt pas lui-même à son

salut.»

Pendant que je publiais, contre l'attitude et les tendances du cabinet,

ces deux attaques, les conspirations et les procès politiques éclataient

de jour en jour et amenaient leurs tragiques conséquences. J'ai déjà

dit ce que je pensais des complots de cette époque, et pourquoi je les

trouvais aussi mal fondés que mal conduits, sans motifs légitimes comme

sans moyens efficaces. Mais en les réprouvant, j'étais ému du sincère

et courageux dévouement de tant d'hommes, la plupart très-jeunes, qui

prodiguaient; pour une cause qu'à tort ils croyaient bonne, les trésors

de leur âme et de leur vie. Parmi les épreuves que nous impose notre

temps, je n'en connais guère de plus pénible que celle des sentiments

combattus, et ces perplexités entre le blâme et l'estime, la réprobation

et la sympathie, que j'ai tant de fois ressenties en assistant aux actes

de tant de mes contemporains. J'aime l'harmonie et la clarté dans les

âmes comme dans les sociétés humaines, et nous vivons à une époque de

confusion et d'obscurité morale comme sociale. Combien d'hommes j'ai

connus qui, doués de belles qualités, auraient mené dans d'autres temps

une vie droite et simple, et qui, de nos jours, ont erré à travers les

problèmes et les ténèbres de leur propre pensée, ambitieux turbulents ou

fanatiques aveugles, ne sachant ni atteindre leur but, ni se tenir en

repos! Dès 1820, quoique jeune encore moi-même, je déplorais cette

perturbation des esprits et des destinées, presque aussi triste à

contempler que funeste à subir; mais, en la déplorant, j'avais des

alternatives de jugement sévère et d'émotion indulgente; et sans

chercher à désarmer le pouvoir dans sa légitime défense, je ressentais

un profond désir de lui inspirer, envers de tels adversaires, une

généreuse et prudente équité.

Un sentiment vrai ne se résigne pas à se croire impuissant. Les

deux écrits que je publiai en 1821 et 1822, intitulés l'un, _Des

Conspirations et de la Justice_ _politique_, l'autre, _De la Peine de

mort en matière politique_, ne furent point, de ma part, des actes

d'opposition; je m'appliquai à leur retirer ce caractère. Pour en

marquer avec précision le sens et le but, il me suffira d'en rappeler

les deux épigraphes; je plaçai en tête du premier ces paroles du

prophète Isaïe: «Ne dites point _conjuration_ toutes les fois que ce

peuple dit _conjuration_;» et en tête du second celles de saint Paul: «O

sépulcre, où est ta victoire? O mort, où est ton aiguillon?» J'avais à

coeur de convaincre le pouvoir lui-même que la bonne politique comme la

vraie justice lui conseillaient de rendre les procès politiques et les

exécutions capitales très-rares, et qu'en déployant, contre tous les

faits qui pouvaient la provoquer, toute la rigueur des lois, il se

créait bien plus de périls qu'il n'en écartait. Le sentiment public

était d'accord avec le mien: les hommes sensés et indépendants,

étrangers aux passions des partis engagés dans la lutte, trouvaient,

comme moi, qu'il y avait excès dans l'action de la police au milieu des

complots, excès dans le nombre et l'âpreté des poursuites, excès dans

l'application des peines légales. Je pris grand soin de renfermer ces

plaintes dans leurs justes limites, d'en écarter toute comparaison

injurieuse, toute prétention à des réformes soudaines, et de ne point

contester au pouvoir ses armes nécessaires. En traitant des questions

nées au sein des plus violents orages, je voulais les porter dans une

région haute et sereine, convaincu que, de là seulement, mes idées et

mes paroles auraient quelque chance d'être efficaces. Elles reçurent

la sanction d'un allié plus puissant que moi. La Cour des pairs, qui

commença alors à prendre, dans le jugement des procès politiques, la

place que lui assignait la Charte, mit sur-le-champ la vraie justice et

la bonne politique en pratique. Rare et beau spectacle que celui d'une

grande assemblée essentiellement politique dans son origine et dans

sa composition, fidèle soutien du pouvoir, et pourtant constamment

soigneuse, non-seulement d'élever la justice au-dessus des passions du

moment, mais encore d'apporter, dans l'appréciation et la punition des

crimes politiques, l'intelligente équité qui peut seule satisfaire la

raison du philosophe et la charité du chrétien. Et dans l'honneur de ce

spectacle, une part revient aux pouvoirs de ce temps, qui non-seulement

ne tentèrent jamais de porter à l'indépendance et à l'impartialité de

la Cour des pairs aucune atteinte, mais qui ne se permirent pas de s'en

plaindre. Après le mérite d'être eux-mêmes et de leur propre mouvement

justes et sages, c'en est un réel, pour les puissants de la terre,

d'accepter sans résistance et sans murmure le bien qu'ils n'ont pas été

les premiers à pratiquer.

J'ai vécu dans un temps de complots et d'attentats politiques, dirigés

tantôt contre des pouvoirs auxquels j'étais étranger et même opposant,

tantôt contre des pouvoirs que je soutenais avec ardeur. J'ai vu les

conspirateurs tantôt impunis, tantôt frappés avec toute la rigueur des

lois. Je demeure convaincu que, dans l'état actuel des esprits, des

coeurs et des moeurs, la peine de mort est contre de tels actes une

mauvaise arme, qui blesse grièvement les pouvoirs empressés à s'en

servir pour se sauver. Non que la vertu comminatoire et préventive

manque à cette peine; elle effraye et détourne des complots bien des

gens qui seraient tentés d'y entrer. Mais à côté de ce salutaire effet,

elle en produit d'autres qui sont funestes. Ne tenant aucun compte des

motifs et des dispositions qui ont poussé les hommes aux actes qu'elle

punit, elle frappe du même coup le pervers et le rêveur, l'ambitieux

déréglé et le fanatique dévoué; et par cette grossière confusion elle

offense plus de sentiments moraux qu'elle n'en satisfait; elle irrite

encore plus qu'elle n'effraye; elle émeut de pitié les spectateurs

indifférents, et apparaît aux intéressés comme un acte de guerre qui

revêt faussement les formes d'un arrêt de justice. L'intimidation

qu'elle inspire d'abord s'affaiblit de jour en jour, tandis que la haine

et la soif de vengeance qu'elle sème dans les coeurs s'enveniment et se

répandent. Et un jour arrive où le pouvoir qui s'est cru sauvé se

voit assailli par des ennemis bien plus nombreux et plus acharnés que

n'étaient ceux dont il s'est défait.

Un jour viendra aussi, j'en ai la confiance, où, pour les délits

purement politiques, les peines du bannissement et de la déportation,

bien graduées et sérieusement appliquées, seront, en droit comme en

fait, substituées à la peine de mort. En attendant, je compte parmi les

meilleurs souvenirs de ma vie d'avoir vivement réclamé, à ce sujet,

la vraie justice et la bonne politique dans un temps où elles étaient

compromises par les passions des partis et les périls du pouvoir.

Ces quatre ouvrages, publiés coup sur coup dans l'espace de deux

ans, frappèrent assez vivement l'attention publique. Tous les hommes

considérables de l'opposition dans les Chambres m'en remercièrent comme

d'un service rendu à la cause de la France et des institutions libres:

«Vous gagnez, sans nous, des batailles pour nous,» me dit le général

Foy. M. Royer-Collard, en me faisant, sur le premier de ces écrits (_Du

Gouvernement de la France depuis la Restauration_), quelques objections,

ajoutait: «Votre livre est plein de vérités; on les y ramasse à la

pelle.» Je reproduis sans embarras ces témoignages d'une approbation

sérieuse: quand on agit sérieusement, quoi qu'on fasse, mesures

politiques, discours ou livres, il faut réussir et atteindre à son but;

l'éloge vaut beaucoup quand il donne la certitude du succès. Cette

certitude une fois acquise, je ne fais nul cas des compliments; un peu

de puérilité et de ridicule s'y mêle toujours; la sympathie sans phrases

a seule un charme vrai et digne. J'avais quelque droit de mettre quelque

prix à celle qu'on me témoignait dans l'opposition, car je n'avais rien

fait pour plaire aux passions, ni pour ménager les préjugés et les

arrière-pensées qui fermentaient dans les rangs extrêmes du parti;

j'avais aussi franchement soutenu la royauté que combattu le cabinet, et

il était clair que je ne voulais pas plus livrer la maison de Bourbon

que la Charte à leurs divers ennemis.

Deux occasions me vinrent bientôt de m'expliquer, à ce sujet, d'une

façon encore plus personnelle et plus précise. En 1821, peu après

la publication de mon _Essai sur les conspirations et la justice

politique_, l'un des meneurs du parti qui conspirait, homme d'esprit et

d'honneur, mais passionnément engagé dans les sociétés secrètes, cet

héritage des temps de tyrannie qui devient le poison des temps de

liberté, vint me voir et me témoigna avec chaleur sa reconnaissante

approbation. Les plus hardis conspirateurs sont charmés, quand le péril

éclate, de se mettre à couvert derrière les principes de justice et

de modération que soutiennent les hommes qui ne conspirent pas. Nous

causâmes librement de toutes choses. Près de me quitter, mon visiteur

me prenant vivement le bras, me dit: «Soyez donc des

nôtres!--Qu'appelez-vous _des vôtres?_--Entrez avec nous dans

la Charbonnerie; c'est la seule force efficace pour renverser un

gouvernement qui nous humilie et nous opprime.--Vous vous trompez

sur mon compte; je ne me sens ni humilié, ni opprimé, ni moi, ni mon

pays.--Que pouvez-vous donc espérer de ces gens-là?--Il ne s'agit pas

d'espérances; je veux garder ce que nous possédons: nous avons tout ce

qu'il faut pour nous faire nous-mêmes un gouvernement libre. Le pouvoir

actuel méritera peut-être souvent, et, à mon avis, il mérite en ce

moment d'être combattu, mais pas du tout d'être renversé; il n'a rien

fait, bien s'en faut, qui nous en donne ni le droit, ni la force, et

nous avons assez d'armes légales et publiques pour le redresser en le

combattant. Je ne veux ni de votre but, ni de vos moyens; vous nous

ferez à tous, comme à vous-même, beaucoup de mal sans réussir; et si

vous réussissiez, ce serait encore pis.» Il me quitta sans humeur, car

il me portait de l'amitié, mais pas le moins du monde ébranlé dans sa

passion de sociétés secrètes et de complots. C'est une fièvre dont on

ne guérit pas quand on lui a livré son âme, et un joug dont on ne

s'affranchit pas quand on l'a longtemps subi.

Un peu plus tard, en 1822, quand les écrits que je viens de rappeler

eurent produit leur effet, je reçus la visite de M. Manuel. Nous nous

rencontrions quelquefois chez des amis communs, et nous vivions en bons

rapports, mais sans aucune intimité. Il venait évidemment m'en offrir et

en chercher davantage. Avec une franchise dans laquelle la nature un peu

étroite de son esprit avait peut-être autant de part que la fermeté de

ses résolutions, il passa promptement des compliments aux confidences,

et en se félicitant de mon opposition, il me laissa voir toute la portée

de la sienne. Il ne croyait ni à la Restauration, ni à la Charte, tenait

la maison de Bourbon pour incompatible avec la France de la Révolution,

et regardait un changement de dynastie comme la conséquence nécessaire

du changement de l'état social. Il amena dans le cours de l'entretien la

mort récente de l'empereur Napoléon, la sécurité qui en résultait

pour la paix européenne, et le nom de Napoléon II comme une solution

possible, probablement la meilleure, des problèmes de notre avenir. Tout

cela fut dit en termes mesurés, mais clairs, sans détour comme

sans passion, et avec l'intention marquée de voir à quel point je

repousserais ou j'admettrais de telles perspectives. Je ne m'attendais

ni à la visite, ni à la conversation; mais je ne m'y refusai point, ne

me flattant guère d'attirer à moi M. Manuel, mais n'ayant nulle envie

de me cacher de lui: «Loin de croire, lui dis-je, qu'un changement de

dynastie soit nécessaire à la France, je le regarderais comme un grand

mal et un grand péril. Je tiens la Révolution de 1789 pour satisfaite

aussi bien que pour faite; elle a dans la Charte toutes les garanties

que réclament ses intérêts et ses voeux légitimes. Je ne crains point la

contre-révolution; nous avons contre elle la puissance du droit comme

celle du fait, et si l'on était jamais assez fou pour la tenter, nous

serions assez forts pour l'arrêter. Ce qui importe aujourd'hui à la

France, c'est d'expulser l'esprit révolutionnaire qui la tourmente

encore, et de pratiquer le régime libre dont elle est en possession. La

maison de Bourbon convient très-bien à ce double besoin du pays.

Son gouvernement est antirévolutionnaire par nature et libéral par

nécessité. Je redouterais beaucoup un pouvoir qui, tout en maintenant

l'ordre, serait d'origine, de nom, ou d'apparence, assez révolutionnaire

pour se dispenser d'être libéral. J'aurais peur que le pays ne s'y

prêtât trop aisément. Nous avons besoin d'être un peu inquiets sur nos

intérêts pour apprendre à garder nos droits. Sous le gouvernement de la

maison de Bourbon, nous nous sentons obligés en même temps au respect et

à la vigilance. L'un et l'autre sentiment nous sont bons. Je ne sais ce

qui nous arriverait si l'un ou l'autre venait à nous manquer.»

M. Manuel n'insista point. Il avait trop de sens pour se plaire aux

paroles inutiles. Nous continuâmes quelque temps à causer sans discuter,

et nous nous séparâmes, pensant bien, je crois, l'un de l'autre, mais

persuadés l'un et l'autre que nous n'agirions jamais en commun.

En même temps que je publiais ces divers écrits, je préparais mon cours

d'histoire moderne, que j'ouvris en effet le 7 décembre 1820. Décidé à

user des deux moyens d'influence qui s'offraient à moi, l'enseignement

public et la presse, j'en usai pourtant très-différemment. J'écartai de

mon cours toute allusion aux circonstances, au système et aux actes

du gouvernement; je m'interdis toute pensée d'attaque ou seulement de

critique, tout souvenir des affaires et des luttes du moment. Je me

renfermai scrupuleusement dans la sphère des idées générales et des

faits anciens. L'indépendance intellectuelle est le droit de la

science; elle le perdrait si elle en faisait un instrument d'opposition

politique. Pour que les libertés diverses se déploient efficacement, il

faut qu'elles restent chacune dans son domaine; leur retenue fait leur

force comme leur sûreté.

En m'imposant cette règle de conduite, je n'en éludai point la

difficulté. Je pris pour sujet de mon cours l'histoire des anciennes

institutions politiques de l'Europe chrétienne, et des origines du

gouvernement représentatif dans les divers États où il a été tenté,

avec ou sans succès. Je touchais de bien près, dans un tel sujet, aux

embarras flagrants de cette politique contemporaine dont j'étais résolu

à me tenir loin. Mais j'y trouvais aussi l'occasion naturelle de

poursuivre, par les seules voies de la science, le double but que je

me proposais. Je voulais combattre les théories révolutionnaires, et

rappeler, sur le passé de la France, l'intérêt et le respect. Nous

sortions à peine de la plus violente lutte contre cette ancienne société

française, notre berceau séculaire; nous avions encore le coeur plein,

envers elle, de colère ou d'indifférence, et l'esprit confusément imbu

des idées, vraies ou fausses, sous lesquelles elle avait succombé.

Le jour était venu de déblayer cette arène couverte de ruines, et de

substituer, en pensée comme en fait, l'équité à l'hostilité, et les

principes de la liberté aux armes de la révolution. On ne construit pas

un édifice avec des machines de guerre; on ne fonde pas un régime libre

avec des préventions ignorantes et des haines acharnées. Je rencontrais

à chaque pas, dans mon cours, les grands problèmes d'organisation

sociale au nom desquels les classes et les partis divers venaient de se

porter de si rudes coups, la souveraineté du peuple et le droit divin,

la monarchie et la république, l'aristocratie et la démocratie, l'unité

ou la division des pouvoirs, les divers systèmes d'élection, de

constitution et d'action des assemblées appelées à concourir au

gouvernement. J'abordai toutes ces questions avec le ferme dessein de

passer au crible les idées de notre temps, et de séparer les ferments

ou les rêveries révolutionnaires des progrès de justice et de liberté

conciliables avec les lois éternelles de l'ordre social. A côté de ce

travail philosophique, j'en poursuivis un autre spécialement historique:

je m'appliquai à mettre en lumière les efforts intermittents, mais

toujours renaissants, de la société française, pour sortir du chaos au

sein duquel elle était née, tantôt la lutte, tantôt l'accord de ses

divers éléments, royauté, noblesse, clergé, bourgeoisie et peuple,

dans les diverses phases de cette rude destinée, et le développement

glorieux, bien que très-incomplet, de la civilisation française, telle

que la Révolution française l'a recueillie à travers tant de combats et

de vicissitudes. J'avais à coeur de faire rentrer la vieille France dans

la mémoire et l'intelligence des générations nouvelles; car il y avait

aussi peu de sens que de justice à renier ou à dédaigner nos pères au

moment où nous faisions, en nous égarant beaucoup à notre tour, un pas

immense dans les mêmes voies où, depuis tant de siècles, ils avaient

eux-mêmes marché.

J'exposais ces idées devant des auditeurs la plupart assez peu disposés

à les accueillir, ou seulement à y prendre intérêt. Le public qui

suivait alors mon cours était bien moins nombreux et moins varié qu'il

ne le fut quelques années plus tard. Il se composait surtout de jeunes

gens, élèves des diverses écoles savantes, et de quelques groupes de

curieux, amateurs des grandes études historiques. Les uns n'étaient

point préparés à celles que je leur offrais, et manquaient des

connaissances préalables qui les leur auraient fait goûter. Chez

beaucoup d'autres, les préjugés et les idées du XVIIIe siècle et de la

Révolution, en matière de philosophie politique ou d'histoire, étaient

déjà à l'état de ces habitudes d'esprit froidement invétérées qui

n'admettent plus la discussion et n'écoutent qu'avec indifférence ou

méfiance ce qui les contrarie. D'autres enfin, et parmi ceux-ci se

trouvaient les esprits les plus actifs et les plus ouverts, étaient plus

ou moins engagés dans les sociétés secrètes, les menées hostiles, les

complots, et j'étais, pour eux, bien inerte dans mon opposition. J'avais

ainsi bien des obstacles à surmonter et bien des conversions à faire

pour attirer dans les voies où je marchais le petit public qui venait

m'écouter.

Mais il y a toujours, dans un public français, quelles que soient ses

préventions, une élasticité intellectuelle, un goût pour le mouvement

d'esprit et pour les idées nouvelles hardiment présentées, et une

certaine équité généreuse qui le disposent à la sympathie, même

avant qu'il ne donne son adhésion. J'étais en même temps libéral et

antirévolutionnaire, dévoué aux principes fondamentaux de la nouvelle

société française, et animé, pour la vieille France, d'un respect

affectueux; je combattais des idées qui formaient la foi politique de

la plupart de mes auditeurs; j'en exposais d'autres qui leur étaient

suspectes, même quand elles leur semblaient justes; il y avait en moi,

pour eux, des obscurités, des contradictions, des perspectives qui

les étonnaient et les faisaient hésiter à me suivre. Pourtant ils

me sentaient sérieux et sincère; ils étaient de jour en jour

plus convaincus que mon impartialité historique n'était pas de

l'indifférence, ni ma foi politique de la réaction vers l'ancien régime,

ni mon opposition à toute menée subversive de la complaisance pour

le pouvoir. Je gagnais du terrain dans l'esprit de mes auditeurs:

quelques-uns, et des plus distingués, venaient décidément à moi;

d'autres entraient en doute sur la vérité de leurs théories et l'utilité

de leurs pratiques conspiratrices; presque tous prenaient en goût

l'appréciation équitable du passé, et en estime l'opposition patiente et

légale dans le présent. L'esprit révolutionnaire, dans cette jeune et

vive portion du public, était visiblement en déclin; non par scepticisme

et apathie, mais parce que d'autres idées, d'autres sentiments lui

disputaient la place dans les âmes, et l'en expulsaient en s'y

établissant.

Le cabinet de 1822 en jugea autrement; il tint mon cours pour dangereux,

et le 12 octobre 1822, l'abbé Frayssinous, que, peu de mois auparavant,

M. de Villèle avait fait faire grand maître de l'Université, en ordonna

la suspension. Je ne m'en plaignis point alors, et je ne m'en étonne pas

aujourd'hui. Mon opposition au cabinet était très-publique, et quoique

mon enseignement y demeurât complètement étranger, bien des gens ne

séparaient pas aussi nettement que moi, dans leurs impressions, mes

leçons sur l'histoire des temps anciens et mes écrits contre la

politique du moment. Je n'en demeure pas moins convaincu que, dans cette

mesure, le gouvernement se trompa, et à son propre détriment. Dans la

lutte qu'il soutenait contre l'esprit révolutionnaire, les idées

que propageait mon enseignement lui étaient plus salutaires que mon

opposition par la presse ne pouvait lui être embarrassante, et elles

apportaient plus de force à la monarchie que mes critiques sur des

questions ou des situations de circonstance n'en pouvaient ôter au

cabinet. Mais mon libre langage importunait les aveugles partisans du

pouvoir absolu, dans l'Église ou dans l'État, et l'abbé Frayssinous,

esprit court et caractère faible dans son honnêteté, obéissait avec

plus d'inquiétude que de regret à des influences dont il redoutait les

emportements, mais qu'au fond il ne blâmait pas.

Dans la scission des partis monarchiques, celui que j'avais combattu

s'engageait de plus en plus dans des voies exclusives et violentes. Mon

cours fermé, toute influence politique un peu prochaine me devenait

impossible. Pour lutter, hors de l'enceinte des Chambres, contre le

système qui prévalait, il fallait ou conspirer, ou descendre à une

opposition aveugle, taquine et vaine. Ni l'une ni l'autre conduite ne

me convenaient; je renonçai complètement aux luttes de parti, même

philosophiques et abstraites, pour chercher ailleurs des moyens de

servir encore ma cause, dans les esprits et dans l'avenir.

Ce qu'il y a de plus difficile et pourtant de plus nécessaire dans

la vie publique, c'est de savoir, à certains moments, se résigner à

l'immobilité sans renoncer au succès, et attendre sans désespérer,

quoique sans agir.

Ce fut à cette époque que je m'adonnai sérieusement à l'étude de

l'Angleterre, de ses institutions et des longues luttes qui les ont

fondées. Passionnément préoccupé de l'avenir politique de ma patrie,

je voulais savoir avec précision à travers quelles vérités et quelles

erreurs, par quels efforts persévérants et quelles transactions

prudentes un grand peuple avait réussi à conquérir et à conserver un

gouvernement libre.

Quand on compare attentivement l'histoire et le développement social de

la France et de l'Angleterre, on ne sait si c'est des ressemblances ou

des différences qu'on doit être plus frappé. Jamais deux nations,

avec des origines et des situations fort diverses, n'ont été plus

profondément mêlées dans leurs destinées, et n'ont exercé l'une sur

l'autre, par les relations tantôt de la guerre, tantôt de la paix,

une plus constante influence. Une province de la France a conquis

l'Angleterre; l'Angleterre a possédé longtemps plusieurs provinces de la

France; et, au sortir de cette lutte nationale, déjà les institutions

et le sens politique des Anglais étaient, pour les esprits les plus

politiques entre les Français, pour Louis XI et Philippe de Comines,

par exemple, un sujet d'admiration. Au sein de la chrétienté, les deux

peuples ont suivi des drapeaux religieux divers; mais cette diversité

même est devenue entre eux une nouvelle cause de contact et de mélange.

C'est en Angleterre que les protestants français, c'est en France que

les catholiques anglais persécutés ont cherché et trouvé un asile. Et

quand les rois ont été proscrits à leur tour, c'est en France que le roi

d'Angleterre, c'est en Angleterre que le roi de France se sont réfugiés,

et c'est après un long séjour dans ce refuge que Charles II au XVIIe

siècle, et Louis XVIII au XIXe, sont rentrés dans leurs États. Les deux

nations, ou, pour parler plus exactement, les hautes classes des deux

nations ont eu tour à tour la fantaisie de s'emprunter mutuellement

leurs idées, leurs moeurs, leurs modes. Au XVIIe siècle, c'était la cour

de Louis XIV qui donnait le ton à l'aristocratie anglaise. Au XVIIIe,

c'était à Londres que Paris allait chercher des modèles. Et quand on

s'élève au-dessus de ces incidents de l'histoire pour considérer les

grandes phases de la civilisation des deux pays, on reconnaît qu'à

d'assez longs intervalles dans le cours des siècles, ils ont suivi à

peu près la même carrière, et que les mêmes tentatives et les mêmes

alternatives d'ordre et de révolution, de pouvoir absolu et de liberté,

se sont produites chez tous les deux, avec des coïncidences singulières

en même temps qu'avec de profondes diversités.

C'est donc une vue bien superficielle et bien erronée que celle des

personnes qui regardent la société française et la société anglaise

comme si essentiellement différentes qu'elles ne sauraient puiser l'une

chez l'autre des exemples politiques, si ce n'est par une imitation

factice et stérile. Rien n'est plus démenti par l'histoire vraie et plus

contraire à la pente naturelle des deux pays. Leurs rivalités mêmes

n'ont jamais rompu les liens, apparents ou cachés, qui existent entre

eux, et soit qu'ils le sachent ou qu'ils l'ignorent, qu'ils le veuillent

ou qu'ils s'en défendent, ils ne peuvent pas ne pas influer puissamment

l'un sur l'autre; leurs idées, leurs moeurs, leurs institutions se

pénètrent et se modifient mutuellement, comme par une invincible

nécessité.

Je n'hésite pas cependant à le reconnaître: dans notre travail

d'organisation politique, nous avons quelquefois fait à l'Angleterre des

emprunts trop complets et trop précipités. Nous n'avons pas toujours

tenu assez de compte du caractère propre et des conditions spéciales de

la société française. La France a grandi et prospéré sous l'influence

de la royauté, secondant le mouvement d'ascension des classes moyennes;

l'Angleterre, par l'action de l'aristocratie territoriale, prenant

sous sa garde les libertés du peuple. De telles différences sont trop

profondes pour disparaître, même dans la puissante uniformité de la

civilisation moderne. Nous les avons trop oubliées. C'est l'écueil des

innovations accomplies au nom d'idées générales et de grands exemples

qu'elles ne font pas, aux faits réels et nationaux, leur légitime part.

Mais comment n'aurions-nous pas donné sur cet écueil? Dans le cours de

sa longue longue vie, l'ancienne France a fait à plusieurs reprises de

grands efforts pour arriver à un gouvernement libre. Ses plus puissantes

influences ont, les unes résisté, les autres échoué dans ce travail; ses

meilleures institutions ne se sont point prêtées aux transformations

nécessaires, et sont demeurées politiquement inefficaces. Et pourtant,

par un juste sentiment de son honneur et de son intérêt, la France n'a

pas cessé de prétendre à un vrai et durable régime de garanties et de

libertés politiques. Elle le réclamait, elle le voulait en 1789. Par

quelles voies le chercher? A quelles institutions le demander? Tant

de fois déçue dans ses espérances et ses tentatives au dedans, elle a

cherché au dehors des leçons et des modèles. Grande difficulté de plus

dans une oeuvre déjà si difficile, mais difficulté inévitable et imposée

par la nécessité.

J'étais loin de mesurer en 1823 aussi bien qu'aujourd'hui les

obstacles qui nous attendaient dans notre travail d'organisation

constitutionnelle; mais j'avais le sentiment que nos devanciers de 1789

avaient beaucoup trop dédaigné l'ancienne France, ses éléments sociaux,

ses traditions, ses moeurs, et que, pour ramener dans notre patrie

l'harmonie avec la liberté, il fallait tenir plus de compte de son

passé. En même temps donc que je mettais sous les yeux du public

français l'histoire et les monuments originaux des institutions et

des révolutions de l'Angleterre, j'entrai avec ardeur dans l'étude et

l'exposition de l'ancienne société française, de ses origines, de ses

lois, des phases diverses de son développement. J'avais également

à coeur de nous approprier les enseignements d'une grande histoire

étrangère, et de ranimer, parmi nous, le goût avec l'intelligence de

notre propre histoire.

Mes travaux étaient certainement en harmonie avec les instincts et les

besoins du temps, car ils furent accueillis et secondés par le mouvement

général qui éclata dans le public et autour de ce gouvernement si

contesté. C'est l'heureux naturel de l'esprit français qu'il change

aisément de route sans se ralentir. Il est singulièrement flexible,

élastique et fécond. Un obstacle l'arrête, il s'ouvre une autre voie;

des entraves le gênent, il apprend à marcher en les portant; on le

comprime sur un point, il s'écarte et rebondit ailleurs. Le gouvernement

du côté droit restreignait dans un plus petit cercle et rendait plus

difficiles la vie et l'action politique; la génération qui entrait à ce

moment dans le monde chercha, non pas tout à fait en dehors, mais à

côté de la politique, l'emploi de ses forces et la satisfaction de

ses désirs; la littérature, la philosophie, l'histoire, la poésie, la

critique, prirent un nouvel et puissant essor. Pendant qu'une réaction

naturelle et malheureuse ramenait dans l'arène le XVIIIe siècle avec ses

vieilles armes, le XIXe siècle se déploya avec ses idées, ses tendances,

sa physionomie originales. Je ne cite point de noms propres: ceux qui

méritent de n'être pas oubliés n'ont pas besoin qu'on les rappelle;

c'est le caractère général du mouvement intellectuel de cette époque

que je tiens à mettre en lumière. Ce mouvement ne se portait plus

exclusivement ni directement sur la politique, et pourtant c'était de la

politique qu'il émanait: il était littéraire et philosophique; la pensée

humaine, se dégageant des intérêts et des luttes du jour, se lançait,

par toutes les voies, à la recherche et à la jouissance du vrai et du

beau; mais c'était de la liberté politique que lui venait l'impulsion

première, et l'espoir d'un régime libre se laissait clairement entrevoir

dans ses plus abstraits travaux comme dans ses plus poétiques élans.

En fondant en 1827, mes amis et moi, l'un des principaux recueils

périodiques de ce temps, la _Revue française_, nous lui donnâmes pour

épigraphe ce vers d'Ovide:

Et quod nune ratio est, impetus ante fuit;

«Ce qui est maintenant de la raison a été d'abord un élan passionné.»

Nous exprimions ainsi avec vérité l'esprit dominant autour de nous, et

notre propre disposition. La _Revue française_ était consacrée à la

philosophie, à l'histoire, à la critique littéraire, aux études morales

et savantes; et pourtant elle était animée et pénétrée du grand souffle

politique qui, depuis quarante ans, agitait la France. Nous nous

déclarions différents de nos devanciers de 1789, étrangers à

leurs passions et point asservis à leurs idées, mais héritiers et

continuateurs de leur oeuvre. Nous entreprenions de ramener la nouvelle

société française à des principes plus purs, à des sentiments plus

élevés et plus équitables, à des bases plus solides; mais c'était bien

à elle, à l'accomplissement de ses légitimes espérances et à

l'affermissement de ses libertés qu'appartenaient nos voeux et nos

travaux.

Un autre recueil commencé en 1824 et plus populaire que la _Revue

française_, le _Globe_ portait dans une polémique plus vive et plus

variée le même caractère. De jeunes doctrinaires, associés à d'autres

écrivains de la même génération et animés, à cette époque, du même

esprit, quoique avec des idées premières et des tendances dernières

très-différentes, en étaient les rédacteurs habituels. En philosophie,

le spiritualisme, en histoire une curiosité intelligente, impartiale et

même sympathique pour les temps anciens et les divers états des sociétés

humaines, en littérature le goût de la nouveauté, de la variété, de la

liberté, de la vérité, même sous ses formes les plus étrangères et

dans ses plus grossiers mélanges, c'était là leur drapeau. Ils le

défendaient, ou plutôt ils le portaient en avant avec l'ardeur et

l'orgueil de la jeunesse, prenant à leurs tentatives de réforme

philosophique, historique, poétique, critique, ce plaisir à la fois

personnel et désintéressé qui est la plus douce récompense de l'activité

intellectuelle, et s'en promettant, comme il arrive toujours, un trop

vaste et trop facile succès. Deux défauts se mêlaient à ces généreuses

tendances: les idées développées dans le _Globe_ manquaient de base fixe

et de forte limite; la forme en était plus décidée que le fond;

elles révélaient des esprits animés d'un beau mouvement, mais qui ne

marchaient pas vers un but unique ni certain, et accessibles à un

laisser-aller qui pouvait faire craindre qu'ils ne dérivassent quelque

jour eux-mêmes vers les écueils qu'ils signalaient. En même temps,

l'esprit de coterie, ce penchant à se complaire dans le petit cercle où

l'on vit et à s'isoler, sans y prendre garde, du grand public pour

qui l'on travaille et à qui l'on parle, exerçait sur le _Globe_ trop

d'empire. Turgot avait projeté d'écrire, pour l'_Encyclopédie_,

plusieurs articles; d'Alembert vint un jour les lui demander; Turgot

refusa: «Vous dites sans cesse _nous_, lui répondit-il; bientôt le

public dira _vous_; je ne veux pas être ainsi enrôlé et classé.» Mais

ces défauts du _Globe_, sensibles aujourd'hui, étaient couverts, il y a

trente ans, par le mérite de son opposition, car l'opposition politique

était au fond de ce recueil et lui conciliait, dans le parti hostile à

la Restauration, bien des gens à qui sa philosophie et sa littérature ne

plaisaient pas. En février 1830, sous le ministère de M. de Polignac,

le _Globe_, cédant à sa pente, devint décidément un grand journal

politique: de sa retraite de Carquerannes, près d'Hyères, où il était

allé essayer de mettre d'accord son travail et sa santé, M. Augustin

Thierry m'écrivait: «Que dites-vous du _Globe_ depuis qu'il a changé de

forme? Je ne sais pourquoi, je suis contrarié d'y trouver toutes

ces petites nouvelles et cette polémique de tous les jours. On se

recueillait autrefois pour le lire, et maintenant cela n'est plus

possible; l'attention est distraite et partagée. C'est bien le même

esprit; ce sont les mêmes articles; mais il est désagréable de trouver à

côté des choses qui sont partout.» M. Augustin Thierry avait raison;

le _Globe_ perdit beaucoup à devenir un journal politique comme

tant d'autres; mais il n'en avait pas moins été, dès son origine,

essentiellement politique dans son inspiration et sa tendance. C'était

l'esprit général du temps, et loin de s'en défendre, le _Globe_ en était

pénétré.

Même sous l'influence dominante du côté droit, la Restauration

n'entreprit point d'étouffer cette opposition réelle quoique indirecte,

et importune sans être ennemie. La justice veut qu'on s'en souvienne

à l'honneur de ce temps: au milieu des vives alarmes qu'inspirait au

pouvoir la liberté politique et des efforts tentés pour la restreindre,

la liberté intellectuelle se maintint et fut respectée. Celle-là ne

supplée pas les autres; mais elle les prépare, et en attendant, elle

sauve l'honneur des peuples qui n'ont pas su les conquérir ou les

conserver.

Pendant que ce mouvement des esprits se développait et s'animait de jour

en jour, le gouvernement de M. de Villèle suivait son cours, de plus en

plus travaillé par les prétentions et les dissensions du parti que son

chef tentait faiblement de contenir. Un de mes amis, d'un esprit aussi

impartial que clairvoyant, m'écrivait en décembre 1826, du fond de

son département: «Les hommes qui sont à la tête d'un parti sont

véritablement destinés à trembler devant leur ombre. Je ne sais si dans

aucun cas cette nullité du parti dominant a été plus complète. Pas

une doctrine, pas une conviction, pas une espérance dans l'avenir; la

déclamation elle-même usée et ridicule. Sûrement M. de Villèle a bien le

mérite de connaître la misère de son parti; son succès vient de là; mais

c'est, je crois, une connaissance instinctive; il représente ces gens-là

plutôt qu'il ne les juge. Autrement il saurait qu'il peut hardiment leur

refuser tout, hormis des places et des appointements; pourvu aussi qu'il

n'ait aucune accointance avec les opinions opposées.» Quand le parti,

d'exigence en exigence, et le cabinet, de faiblesse en faiblesse, en

furent venus à ne plus savoir comment vivre ensemble, quand M. de

Villèle, en novembre 1827, en appela aux élections pour se défendre de

ses rivaux de chambre et de cour, nous prîmes résolument notre part dans

la lutte. Toutes les oppositions se réunirent. Sous la devise _Aide-toi,

le ciel t'aidera_, une association publique se forma, dans laquelle des

hommes très-divers d'idées générales et d'intentions définitives se

rapprochèrent et se concertèrent dans l'unique dessein d'amener, par les

moyens légaux, le changement de la majorité dans la Chambre des députés

et la chute du cabinet. Je n'hésitai pas plus à y entrer avec mes amis

que je n'avais hésité, en 1815, à me rendre seul à Gand pour porter au

roi Louis XVIII les avis des royalistes constitutionnels. Les longues

révolutions propagent les deux vices contraires, la témérité et la

pusillanimité; les hommes y apprennent, les uns à se jeter en aveugles

dans des entreprises insensées, les autres à s'abstenir lâchement de

l'action la plus légitime et la plus nécessaire. Nous avions franchement

combattu la politique du cabinet; il nous appelait lui-même dans

l'arène électorale pour vider la querelle; nous y entrâmes avec la même

franchise, résolus à ne rien chercher de plus que de bonnes élections,

et à accepter les difficultés comme les chances, d'abord de la lutte,

puis du succès, si le succès nous venait.

Dans la _Biographie_ que Béranger a écrite de lui-même, je lis ce

paragraphe: «En tout temps, j'ai trop compté sur le peuple pour

approuver les sociétés secrètes, véritables conspirations permanentes

qui compromettent inutilement beaucoup d'existences, créent une foule de

petites ambitions rivales, et subordonnent des questions de principe aux

passions particulières. Elles ne tardent pas à enfanter les défiances,

source de défections, de trahisons même, et finissent, quand on y

appelle les classes ouvrières, par les corrompre au lieu de les

éclairer.....La société _Aide-toi, le ciel t'aidera,_ qui agissait

ostensiblement, a seule rendu de véritables services à notre cause.» La

cause de M. Béranger et la nôtre étaient très-différentes: laquelle des

deux profiterait le plus des services électoraux rendus par la société

_Aide-toi, le ciel t'aidera?_ C'était du roi Charles X que devait

bientôt dépendre la solution de cette question.

L'effet des élections de 1827 fut immense: elles dépassaient de beaucoup

les craintes du cabinet et les espérances de l'opposition. J'étais

encore en province quand ces résultats éclatèrent; un de mes amis

m'écrivit de Paris: «La consternation du ministère, les maux de nerfs

de M. de Villèle qui font appeler son médecin à trois heures du matin,

l'agonie de M. de Corbières[20], la retraite de M. de Polignac à la

campagne d'où il ne veut pas sortir quoiqu'il soit prié de revenir,

la terreur du château, les chasses toujours brillantes du Roi, ces

élections si inattendues, si surprenantes, si abasourdissantes, en voilà

beaucoup plus qu'il n'en faudrait pour faire des prophéties, et se

tromper probablement sur tous les résultats qu'on voudrait prévoir.» Le

duc de Broglie, absent comme moi de Paris, regardait dans l'avenir avec

une modération un peu plus confiante: «Il est difficile, m'écrivait-il,

que le bon sens général qui a présidé à cette élection ne réagisse pas

un peu sur les élus. Le ministère qui résultera du premier conflit sera

certainement assez chétif; mais il faudra le soutenir et tâcher que

personne ne prenne d'alarme. Il me revient déjà ici qu'on est en grand

effroi des élections; si je ne me trompe, cet effroi est le danger du

moment présent; si nous parvenons, après la chute du ministère actuel, à

passer l'année tranquillement, nous aurons ville gagnée.»

[Note 20: Il était en effet très-malade au moment de cette crise.]

Quand le ministère de M. de Villèle fut tombé, quand celui de M. de

Martignac fut installé, un nouvel essai de gouvernement du centre

commença, mais avec bien moins de forces et bien moins de chances de

succès que celui qui, de 1816 à 1821, sous la direction simultanée ou

alternative du duc de Richelieu et de M. Decazes, avait défendu, contre

la domination du côté droit et du côté gauche, la France et la couronne.

Le parti du centre, en 1816, formé dans un pressant péril du pays, avait

puisé dans ce péril même une grande force, et n'avait eu affaire, soit

à droite, soit à gauche, qu'à des oppositions ardentes, mais encore

novices, mal organisées, et que le public tenait pour incapables de

gouverner. En 1828, au contraire, le côté droit, à peine sorti du

pouvoir après l'avoir possédé six ans, se croyait aussi près de le

ressaisir que capable de l'exercer, et il attaquait avec une passion

pleine d'espérance les successeurs improvisés qui le lui avaient ravi.

D'autre part, le côté gauche et le centre gauche, rapprochés et

presque confondus par six années d'opposition commune, s'entravaient

mutuellement dans leurs rapports avec un cabinet qu'ils étaient appelés

à soutenir quoiqu'il ne fût pas sorti de leurs rangs; comme il arrive en

pareil cas, les violents et les étourdis paralysaient ou compromettaient

les sages, bien plus que ceux-ci ne réussissaient à diriger ou à

contenir leurs incommodes compagnons. Menacé ainsi dans les Chambres par

d'ambitieux et puissants rivaux, le pouvoir naissant n'y trouvait que

des alliés tièdes ou gênés dans leur bon vouloir. Et tandis que, de 1816

à 1821, le roi Louis XVIII donnait au gouvernement du centre son sincère

et actif concours, en 1828 le roi Charles X regardait le cabinet qui

remplaçait autour de lui les chefs du côté droit comme un désagréable

essai qu'il était obligé de subir, mais auquel il ne se prêtait qu'avec

inquiétude, ne croyant pas au succès, et se promettant bien de ne pas

pousser l'expérience au delà de la stricte nécessité.

Dans cette faible situation, deux hommes, M. de Martignac, comme chef

réel du cabinet, sans le présider, et M. Royer-Collard, comme président

de la Chambre des députés, donnaient seuls au pouvoir nouveau un peu de

force et d'éclat; mais ils étaient loin de suffire à ses difficultés et

à ses périls.

M. de Martignac a laissé à tous ceux qui l'ont connu, dans la vie

publique ou privée, amis ou adversaires, un souvenir plein d'estime et

de bienveillance. C'était un caractère facile, aimable, généreux, un

esprit droit, prompt, fin, à la fois tranquille et libre; il avait une

éloquence naturelle et habile, lumineuse, élégante, persuasive; il

plaisait à ceux-là même qu'il combattait. J'ai entendu M. Dupont de

l'Eure lui crier doucement de sa place, en l'écoutant: «Tais-toi,

sirène.» En temps ordinaire et pour un régime constitutionnel bien

établi, c'eût été un aussi utile qu'agréable ministre; mais il avait,

dans la parole comme dans la conduite, plus de séduction que d'autorité,

plus de charme que de puissance. Très-fidèle à sa cause et à ses amis,

il ne portait pourtant, soit dans le gouvernement, soit dans les luttes

politiques, ni cette énergie simple, passionnée, obstinée, ni cette

insatiable soif de succès qui s'animent devant les obstacles ou dans les

défaites, et qui entraînent souvent les volontés, même quand elles ne

changent pas les esprits. Pour son propre compte, plus honnête et plus

épicurien qu'ambitieux, il tenait à son devoir et à son plaisir plus

qu'à son pouvoir. Ainsi, quoique bien venu du Roi comme des Chambres,

il n'exerçait cependant, ni aux Tuileries, ni au Palais-Bourbon, ni

l'empire, ni même l'influence que son excellent esprit et son rare

talent auraient dû lui donner.

M. Royer-Collard au contraire était arrivé et siégeait au fauteuil de

la Chambre des députés avec une autorité conquise par douze années de

luttes parlementaires, et tout récemment confirmée par sept élections

simultanées, et par l'éclatante marque d'estime que la Chambre et le Roi

venaient de lui donner. Mais cette autorité, réelle dans l'ordre moral,

était, dans l'ordre politique, peu active et peu efficace. Depuis la

chute du système de gouvernement qu'il avait soutenu et sa propre

élimination du Conseil d'État par M. de Serre, en 1820, M. Royer-Collard

était, je ne dirai pas tombé, mais entré dans un profond découragement.

Quelques phrases des lettres qu'il m'écrivait de sa terre de

Châteauvieux, où il passait l'été, feront mieux connaître que toute

description l'état de son âme à cette époque. Je choisis les plus

courtes.

«1er _août_ 1823.--Il n'y a pas ici trace d'homme, et je ne sais que ce

qu'on peut apprendre des journaux; mais je ne crois pas qu'il y ait rien

de plus à savoir. En tout cas, je ne m'en soucie pas. Je n'ai plus de

curiosité, et je sais bien pourquoi. J'ai perdu ma cause, et j'ai bien

peur que vous ne perdiez aussi la vôtre; car vous l'aurez perdue, le

jour où elle sera devenue mauvaise. Dans ces tristes pensées, le coeur

se serre, mais il ne se résigne pas.»

«27 _août_ 1826. Il n'y a point de plus parfaite et plus innocente

solitude que celle où j'ai vécu jusqu'à cette semaine, qui a ramené

M. de Talleyrand à Valençay. Votre lettre et sa conversation, voilà

uniquement par où je suis encore de ce monde. Je n'ai jamais si bien

goûté ce genre de vie: quelques études, les méditations qu'elles

nourrissent, la promenade en famille, et l'intérêt d'une petite

administration. Cependant, dans cette profonde paix, à la vue de ce qui

se passe et de ce qui nous attend, la fatigue d'une longue vie, toute

consumée en voeux impuissants et en espérances trompées, se fait

quelquefois sentir. J'espère n'y point succomber: à défaut d'illusions,

il y a des devoirs qui ont encore leur empire.»

«22 _octobre_ 1826. Après avoir pleinement joui cette année de la

campagne et de la solitude, je rentrerai avec plaisir dans la société

des esprits. Elle est bien calme aujourd'hui, cette société-là;

mais sans tirer le canon, elle gagne du chemin, et elle établit

insensiblement sa puissance. Je ne me fais pas d'idée de la session

prochaine. Je crois que c'est par habitude et réminiscence qu'on fait

encore attention à la Chambre des députés. Elle est d'un autre monde.

Notre temps est encore bien éloigné. La fortune vous a jeté dans le seul

genre de vie qui ait aujourd'hui de la noblesse et de l'utilité. Elle a

bien fait pour vous et pour nous.»

M. Royer-Collard était trop ambitieux et trop abattu. Les choses

humaines ne permettent pas tant d'exigence et offrent plus de

ressources. Il n'en faut pas tant attendre, ni sitôt désespérer. Les

élections de 1827, l'avénement du ministère Martignac et sa propre

élévation à la présidence de là Chambre des députés tirèrent un peu M.

Royer-Collard de sa tristesse, mais sans lui rendre grande confiance.

Content de sa situation personnelle, il soutenait et secondait, dans la

Chambre, le cabinet, mais sans s'associer intimement à sa politique,

gardant l'attitude d'un allié bienveillant qui ne veut pas être

responsable. Dans ses rapports avec le Roi, il se tenait dans la même

réserve, disant la vérité et donnant les plus sages conseils, mais sans

que la pensée pût jamais venir qu'il était prêt à mettre en pratique la

politique forte et conséquente qu'il conseillait. Charles X l'écoutait

avec bienveillance et surprise, confiant dans sa loyauté, mais le

comprenant peu, et le regardant comme un honnête homme entiché d'idées

inapplicables ou même périlleuses. Sincèrement dévoué au Roi et ami du

cabinet, M. Royer-Collard les servait utilement dans leurs affaires ou

leurs périls de chaque jour, mais en se tenant à part de leur destinée

comme de leurs actes, et sans leur apporter, par son concours, la force

qui semblait devoir s'attacher à la supériorité de son esprit et à

l'autorité de son nom.

Je ne rentrai pas à cette époque dans les affaires; je ne le recherchai

point et le cabinet ne me le proposa point. Nous avions raison de part

et d'autre. M. de Martignac sortait des rangs du parti de M. de Villèle,

et avait besoin de le ménager; il ne lui convenait pas de se rapprocher

intimement de ses adversaires. Pour mon compte, même quand je l'approuve

comme nécessaire, je suis peu propre à servir une politique flottante

qui cherche des transactions et des expédients, au lieu de mettre en

pratique des maximes décidées et déclarées. De loin, je pouvais et je

voulais soutenir le nouveau ministère. De près, je l'aurais compromis.

J'eus pourtant ma part dans la victoire: sans me rappeler aux fonctions

de conseiller d'État, on m'en rendit le titre, et le ministre de

l'instruction publique, M. de Vatimesnil, autorisa la réouverture de mon

cours.

Je garde de la Sorbonne, où je rentrai alors, et de l'enseignement que

j'y donnai pendant deux ans, un profond souvenir. C'est une époque dans

ma vie, et peut-être m'est-il permis aussi de dire un moment d'influence

dans mon pays. Plus soigneusement encore qu'en 1821, je tins mon cours

en dehors de toute politique. Non-seulement je ne voulais faire au

ministère Martignac aucune opposition, mais je me serais fait scrupule

de lui causer le moindre embarras. Je me proposais d'ailleurs un but

assez grand pour me préoccuper exclusivement. Je voulais étudier et

peindre, dans leur développement parallèle et leur action réciproque,

les éléments divers de notre société française, le monde romain,

les barbares, l'Église chrétienne, le régime féodal, la papauté, la

chevalerie, la royauté, les communes, le tiers état, la Renaissance,

la Réforme. Non-seulement pour satisfaire la curiosité scientifique ou

philosophique du public, mais dans un double but pratique et actuel: je

voulais montrer que les efforts de notre temps pour établir dans l'État

un régime de garanties et de libertés politiques n'avaient rien de

nouveau ni d'étrange; que dans le cours de son histoire, plus ou moins

obscurément, plus ou moins malheureusement, la France avait, à plusieurs

reprises, poursuivi ce dessein; et qu'en s'y jetant avec passion, la

génération de 1789 avait eu raison et tort; raison de reprendre la

grande tentative de ses pères, tort de s'en attribuer l'invention comme

l'honneur, et de se croire appelée à créer, avec ses seules idées et ses

seules volontés, un monde tout nouveau. J'avais ainsi à coeur, tout en

servant la cause de notre société actuelle, de ramener parmi nous un

sentiment de justice et de sympathie envers nos anciens souvenirs, nos

anciennes moeurs, envers cette ancienne société française qui a

laborieusement et glorieusement vécu pendant quinze siècles pour amasser

cet héritage de civilisation que nous avons recueilli. C'est un désordre

grave et un grand affaiblissement chez une nation que l'oubli et le

dédain de son passé. Elle peut, dans une crise révolutionnaire, se

soulever contre des institutions vieillies et insuffisantes; mais quand

ce travail de destruction est accompli, si elle continue à ne tenir nul

compte de son histoire, si elle se persuade qu'elle a complètement rompu

avec les éléments séculaires de sa civilisation, ce n'est pas la société

nouvelle qu'elle fonde, c'est l'état révolutionnaire qu'elle perpétue.

Quand les générations qui possèdent pour un moment la patrie, ont

l'absurde arrogance de croire qu'elle leur appartient à elles seules, et

que le passé en face du présent, c'est la mort, en face de la vie, quand

elles repoussent ainsi l'empire des traditions et des liens qui unissent

entre elles les générations successives, c'est le caractère distinctif

et éminent du genre humain, c'est son honneur même et sa grande destinée

qu'elles renient; et les peuples qui tombent dans cette grossière erreur

tombent aussi dans l'anarchie et l'abaissement, car Dieu ne souffre pas

que la nature et les lois de ses oeuvres soient à ce point impunément

méconnues et outragées.

Ce fut, dans mon cours de 1828 à 1830, ma pensée dominante de

lutter contre ce mal des esprits, de les ramener à une appréciation

intelligente et impartiale de notre ancien état social, et de contribuer

ainsi, pour ma part, à rétablir entre les éléments divers de notre

société, anciens et nouveaux, monarchiques, aristocratiques et

démocratiques, cette estime mutuelle et cette harmonie qu'un accès de

fièvre révolutionnaire peut suspendre, mais qui redeviennent bientôt

indispensables à la liberté comme à la prospérité des citoyens, à la

force comme au repos de l'État.

J'avais quelque droit de penser que je réussissais un peu dans mon

dessein. Mes auditeurs, nombreux et divers, jeunes gens et hommes faits,

français et étrangers, prenaient aux idées que je développais devant

eux un vif intérêt. Elles se rattachaient, sans s'y asservir, à l'état

général de leur esprit, en sorte qu'elles avaient à la fois, pour eux,

l'attrait de la sympathie et celui de la nouveauté. Ils se sentaient,

non pas rejetés dans des voies rétrogrades, mais redressés et poussés

en avant dans les voies d'une pensée équitable et libre. A côté de mon

enseignement historique, sans aucun concert et malgré de profondes

différences entre nous, l'enseignement littéraire et l'enseignement

philosophique recevaient de mes deux amis, MM. Villemain et Cousin, un

caractère et une impulsion analogues. Des souffles divers portaient le

même mouvement dans les esprits. Nous avions à coeur de les animer sans

les agiter. Nous n'étions nullement préoccupés des événements et des

questions du jour, et nous ne ressentions nulle envie de les rappeler au

public qui nous entourait. Nous pensions librement et tout haut sur

les grands intérêts, les grands souvenirs et les grandes espérances de

l'homme et des sociétés humaines, ne nous souciant que de propager nos

idées, point indifférents sur leurs résultats possibles, mais point

impatients de les atteindre, heureux du mouvement intellectuel au centre

duquel nous vivions, et confiants dans l'empire de la vérité que nous

nous flattions de posséder et de la liberté dont nous jouissions.

Il eût été bon certainement pour nous, et je crois aussi pour le pays,

que cette situation se prolongeât quelque temps, et que les esprits

s'affermissent dans ces sereines méditations avant d'être rejetés dans

les passions et les épreuves de la vie active. Mais, comme il arrive

presque toujours, les fautes des hommes vinrent interrompre le progrès

des idées en précipitant le cours des événements. Le ministère Martignac

mettait en pratique la politique constitutionnelle: deux lois,

sincèrement présentées et bien discutées, avaient donné, l'une à

l'indépendance et à la vérité des élections, l'autre à la liberté de la

presse, d'efficaces garanties. Une troisième loi, proposée à l'ouverture

de la session de 1829, assurait au principe électif une part, dans

l'administration des départements et des communes, et imposait au

pouvoir central, pour les affaires locales, des règles et des limites

nouvelles. On pouvait trouver ces concessions ou trop larges, ou trop

restreintes; en tout cas, elles étaient réelles, et les partisans des

libertés publiques n'avaient rien de mieux à faire que de les accepter

et de s'y établir. Mais dans le parti libéral, qui avait jusque-là

soutenu le cabinet, deux esprits très-peu politiques, l'esprit

d'impatience et l'esprit de système, la recherche de la popularité et

la rigueur de la logique ne voulurent pas se contenter de ces conquêtes

incomplètes et lentes. Le côté droit, en s'abstenant de voter, laissa

les ministres aux prises avec les exigences de leurs alliés. Malgré les

efforts de M. de Martignac, un amendement, plus grave en apparence

qu'en réalité, porta, au système de la loi sur l'administration

départementale, quelque atteinte. Auprès du Roi comme dans les Chambres,

le ministère était au bout de son crédit: hors d'état d'obtenir du Roi

ce qui eût satisfait les Chambres et des Chambres ce qui eût rassuré le

Roi, il déclara lui-même, en retirant brusquement les deux projets de

loi, sa double impuissance, et resta debout, mais mourant.

Comment serait-il remplacé? La question demeura incertaine pendant trois

mois. Trois hommes seuls, M. Royer-Collard, M. de Villèle et M. de

Chateaubriand, semblaient en mesure de former sans secousse, quoique

dans des nuances très-diverses, une administration nouvelle. Les deux

premiers étaient d'avance hors de cause. Ni le Roi ni les Chambres ne

pensaient à faire de M. Royer-Collard un premier ministre. Il y avait

probablement pensé plus d'une fois lui-même, car toutes les hardiesses

traversaient son esprit dans ses rêveries solitaires; mais c'étaient,

pour lui, des satisfactions intérieures, non des ambitions véritables;

si on lui eût proposé le pouvoir, il l'eût certainement refusé; il avait

trop peu de confiance dans l'avenir, et, pour son propre compte, trop de

fierté pour courir un tel risque de ne pas réussir.

M. de Villèle, encore sous le coup de l'accusation entamée contre lui

en 1828 et restée en suspens dans la Chambre des députés, avait

formellement refusé de se rendre à la session de 1829, se tenait à

l'écart dans sa terre, près de Toulouse, et ne pouvait évidemment

rentrer au pouvoir en présence de la Chambre qui l'en avait renversé.

Ni le Roi, ni lui-même, n'auraient consenti, je pense, à courir en ce

moment les chances d'une nouvelle dissolution.

M. de Chateaubriand était à Rome. A la formation du ministère Martignac,

il avait accepté cette ambassade, et il suivait de là, avec un mélange

d'ambition et de dédain, les oscillations de la politique et de la

situation des ministres à Paris. Quand il apprit qu'ils avaient été

battus et qu'ils pourraient bien être obligés de se retirer, il entra

dans une vive agitation: «Vous jugez bien, écrivit-il à madame Récamier,

quelle a été ma surprise à la nouvelle du _retrait_ des deux lois.

L'amour-propre blessé rend les hommes enfants et les conseille bien mal.

Maintenant, que va devenir tout cela? Les ministres essayeront-ils

de rester? S'en iront-ils partiellement ou tous ensemble? Qui leur

succédera? Comment composer un ministère? Je vous assure qu'à part la

peine cruelle de ne pas vous revoir, je me réjouirais d'être ici à

l'écart, et de n'être pas mêlé dans toutes ces inimitiés, dans toutes

ces déraisons, car je trouve que tout le monde a tort... Écoutez bien

ceci; voici quelque chose de plus explicite: si par hasard on m'offrait

de me rendre le portefeuille des affaires étrangères (ce que je ne crois

nullement), je ne le refuserais pas. J'irais à Paris; je parlerais au

Roi; j'arrangerais un ministère dont je ne serais pas, et je proposerais

pour moi, pour m'attacher à mon ouvrage, une position qui nous

conviendrait. Je pense, vous le savez, qu'il convient à mon honneur

ministériel, et pour me venger de l'injure que m'a faite Villèle, que le

portefeuille des affaires étrangères me soit un moment rendu. C'est la

seule manière honorable que j'aie de rentrer dans l'administration. Mais

cela fait, je me retire aussitôt, à la grande satisfaction de tous

les prétendants, et je passe en paix, auprès de vous, le reste de ma

vie[21].»

[Note 21: Lettres des 23 février et 20 avril 1829.]

M. de Chateaubriand ne fut point appelé à jouir de cette Vengeance

superbe et à faire cette démonstration généreuse. Pendant qu'il la

rêvait encore dans les Pyrénées, où il était allé se reposer des soins

du conclave qui donna Pie VIII pour successeur à Léon XII, le prince de

Polignac, mandé de Londres par le Roi, arriva le 27 juillet à Paris, et

le 9 août, huit jours après la clôture de la session, son cabinet parut

dans le _Moniteur_.

Que se proposait-il? Que ferait-il? Personne ne le savait, pas plus

M. de Polignac et le Roi lui-même que le public. Mais Charles X avait

arboré sur les Tuileries le drapeau de la contre-révolution. La

politique redevint aussitôt la préoccupation passionnée des esprits. De

toutes parts, on prévoyait dans la session prochaine une lutte ardente;

on se pressait d'avance autour de l'arène, cherchant à pressentir ce

qui s'y passerait et comment on y pourrait prendre place. Le 15 octobre

1829, la mort du savant chimiste, M. Vauquelin, fit vaquer un siége

dans la Chambre des députés, où il représentait les arrondissements de

Lisieux et de Pont-l'Évêque, qui formaient le quatrième arrondissement

électoral du département du Calvados. Des hommes considérables du pays

vinrent m'offrir de me porter à sa place. Je n'avais jamais habité ni

même visité cet arrondissement. Je n'y possédais point de propriétés.

Mais, depuis 1820, mes écrits politiques et mon cours avaient popularisé

mon nom. Les jeunes gens m'étaient partout favorables. Les hommes

modérés et les libéraux vifs comptaient sur moi avec la même confiance

pour défendre, dans le péril, leur cause. Dès qu'elle fut connue à

Lisieux et à Pont-l'Évêque, la proposition y fut bien accueillie. Toutes

les nuances de l'opposition, M. de La Fayette et M. de Chateaubriand,

M. d'Argenson et le duc de Broglie, M. Dupont de l'Eure et M. Bertin

de Vaux appuyèrent ma candidature. Absent, mais soutenu par un vif

mouvement d'opinion dans le pays, je fus élu, le 23 janvier 1830, à une

forte majorité.

Au même moment, M. Berryer, que jusque-là son âge avait tenu, comme moi,

éloigné de la Chambre des députés, y était élu par le département de la

Haute-Loire, où un siége se trouvait aussi vacant.

Le lendemain du jour où mon élection fut connue à Paris, je faisais mon

cours à la Sorbonne; au moment où j'entrai dans la salle, l'auditoire

entier se leva et des applaudissements éclatèrent. Je me hâtai de les

arrêter en disant: «Je vous remercie de tant de bienveillance; j'en suis

vivement touché. Je vous demande deux choses: la première, de me la

garder toujours; la seconde, de ne plus me la témoigner ainsi. Rien de

ce qui se passe au dehors ne doit retentir dans cette enceinte; nous y

venons faire de la science, de la science pure; elle est essentiellement

impartiale, désintéressée, étrangère à tout événement extérieur, grand

ou petit. Conservons-lui toujours ce caractère. J'espère que votre

sympathie me suivra dans la nouvelle carrière où je suis appelé;

j'oserai même dire que j'y compte. Votre attention silencieuse est ici

la meilleure preuve que j'en puisse recevoir.»

CHAPITRE VIII.

L'ADRESSE DES 221.

Attitude à la fois menaçante et inactive du ministère.--Fermentation

légale du pays.--Associations pour le refus éventuel de l'impôt

non voté.--Caractère et état d'esprit de M. de Polignac.--Nouvelle

physionomie de l'opposition.--Ouverture de la session.--Discours du

Roi.--Adresse de la Chambre des pairs.--Préparation de l'Adresse de

la Chambre des députés.--Perplexité du parti modéré et de M.

Royer-Collard.--Débat de l'Adresse.--Début simultané dans la Chambre de

M. Berryer et de moi.--Présentation de l'Adresse au Roi.--Prorogation de

la session.--Retraite de MM. de Chabrol et Courvoisier.--Dissolution de

la Chambre des députés.--Mon voyage à Nîmes pour les élections.--Leur

vrai caractère.--Dispositions de Charles X.

(1830.)

Soit que les regards s'arrêtent sur la vie d'un homme ou sur celle d'un

peuple, il n'y a guère de spectacle plus saisissant que celui d'un grand

contraste entre la surface et le fond, l'apparence et la réalité des

choses. La fermentation sous l'immobilité, ne rien faire et s'attendre

à tout, voir le calme et prévoir la tempête, c'est peut-être, de toutes

les situations humaines, la plus fatigante pour l'âme et la plus

impossible à supporter longtemps.

C'était là, à l'ouverture de l'année 1830, notre situation à tous,

gouvernement et nation, ministres et citoyens, amis et adversaires du

pouvoir. Personne n'agissait et tous se préparaient pour des chances

inconnues. Nous menions notre train de vie ordinaire, et nous nous

sentions à la veille du chaos.

Je continuais tranquillement mon cours à la Sorbonne. Là où M. de

Villèle et l'abbé Frayssinous m'avaient faire taire, M. de Polignac et

M. Guernon-Ranville me laissaient parler. En jouissant de cette liberté,

je gardais avec scrupule ma réserve accoutumée, tenant plus que jamais

mon enseignement en dehors de toutes les questions de circonstance, et

ne recherchant pas plus la faveur populaire que si j'avais craint de

perdre celle du pouvoir. Tant que la Chambre n'était pas assemblée,

mon nouveau titre de député ne m'imposait aucune démarche, aucune

démonstration, et je n'en cherchais point d'occasion factice. Parmi

leurs commérages de ville et de cour, des journaux, de l'extrême droite

affirmèrent que des réunions de députés avaient lieu chez l'ancien

président de la Chambre. M. Royer-Collard écrivit sur-le-champ au

_Moniteur:_ «Il est positivement faux qu'il y ait eu chez moi aucune

réunion de députés depuis la clôture de la session de 1829. C'est tout

ce que j'ai à dire; j'aurais honte de démentir formellement des bruits

absurdes, où le Roi n'est pas plus respecté que la vérité.» Sans me

croire astreint à une aussi, sévère abstinence que M. Royer-Collard,

j'évitais avec soin tout entraînement d'opposition; nous avions à coeur,

mes amis et moi, de ne fournir aucun prétexte aux fautes du pouvoir.

Mais, dans cette vie tranquille et réservée, j'étais ardemment préoccupé

de ma situation nouvelle et de mon rôle futur dans le sort si incertain

de mon pays. J'en passais et repassais dans mon esprit toutes les

chances, les regardant toutes comme possibles et voulant me tenir prêt

à toutes, même à celles que je souhaitais le plus d'écarter. Il n'y a

point de faute plus grave pour le pouvoir que de lancer les imaginations

dans les ténèbres; un grand effroi public est pire qu'un grand mal,

surtout quand les perspectives obscures de l'avenir suscitent les

espérances des ennemis et des brouillons autant que les alarmes des

honnêtes gens et des amis. Je vivais au milieu des uns et des autres.

Quoiqu'elle n'eût plus rien à faire pour le but électoral qui l'avait

fait instituer en 1827, la société _Aide-toi, le ciel l'aidera_,

subsistait toujours, et je continuais d'en faire partie. Sous le

ministère Martignac, j'avais jugé utile d'y rester pour travailler

à modérer un peu les exigences et les impatiences de l'opposition

extérieure, si puissante sur l'opposition parlementaire. Depuis que le

ministère Polignac était formé et qu'on en pouvait tout redouter, je

tenais à conserver quelque influence dans cette réunion d'opposants de

toute sorte, constitutionnels, républicains, bonapartistes, qui pouvait,

dans un jour de crise, exercer elle-même tant d'influence sur le sort

du'pays. Ma part de popularité était, dans ce moment, assez grande,

surtout auprès des jeunes gens et des libéraux ardents, mais sincères;

j'en jouissais, et je me promettais d'en faire un bon usage, quel que

fût l'avenir.

La disposition du public ressemblait à la mienne, tranquille aussi à

la surface, et au fond très-agitée. On ne conspirait point, on ne se

soulevait point, on ne s'assemblait point tumultueusement; mais on

s'attendait et on se préparait à tout. En Bretagne, en Normandie,

en Bourgogne, en Lorraine, à Paris, des associations se formaient

publiquement pour le refus de l'impôt si le gouvernement tentait de le

percevoir sans vote légal des Chambres légales. Le gouvernement faisait

poursuivre les journaux qui avaient annoncé ces associations; quelques

tribunaux acquittaient les gérants; d'autres, la Cour royale de Paris

entre autres, les condamnaient, mais à des peines légères, «pour avoir

excité à la haine et au mépris du gouvernement du Roi, en lui imputant

l'intention criminelle soit de percevoir des impôts qui n'auraient pas

été consentis par les deux Chambres, soit de changer illégalement le

mode d'élection, soit même de révoquer la Charte constitutionnelle qui

a été octroyée et concédée à toujours, et qui règle les droits et

les devoirs de tous les pouvoirs publics.» Les journaux ministériels

sentaient leur parti et leurs patrons tellement atteints eux-mêmes par

cet arrêt qu'en le publiant ils en supprimaient les considérants.

En présence de cette opposition à la fois si décidée et si contenue,

le ministère restait timide et inactif. Évidemment il avait peur de

lui-même et de l'opinion qu'on avait de lui. Déjà un an auparavant, à

l'ouverture de la session de 1829, quand le cabinet Martignac était

encore debout et le département des affaires étrangères vacant par la

retraite de M. de La Ferronnays, M. de Polignac avait tenté, dans

le débat de l'Adresse à la Chambre des pairs, de dissiper, par une

profession de foi constitutionnelle, les préventions dont il était

l'objet. Ses assurances d'attachement à la Charte n'étaient point, de sa

part, un simple calcul ambitieux et hypocrite; il se tenait réellement

pour ami du gouvernement constitutionnel et n'en méditait point la

destruction. Seulement, dans la médiocrité de son esprit et la confusion

de ses idées, ne comprenant bien ni la société anglaise qu'il voulait

imiter, ni la société française qu'il voulait réformer, il croyait

la Charte conciliable avec la prépondérance politique de l'ancienne

noblesse et la suprématie définitive de l'ancienne royauté, et il se

flattait de développer les institutions nouvelles en les faisant servir

à la domination des influences qu'elles avaient précisément pour objet

d'abolir ou de limiter. On ne saurait mesurer la portée des illusions

consciencieuses que peut se faire un esprit faible avec ardeur, commun

avec élévation, et mystiquement vague et subtil. M. de Polignac

s'étonnait sincèrement qu'on ne voulût pas l'accepter comme un ministre

dévoué au régime constitutionnel. Mais le public, sans s'inquiéter de

savoir s'il était ou non sincère, persistait à voir en lui le champion

de l'ancien régime et le porte-drapeau de la contre-révolution. Troublé

de ce renom et craignant de le confirmer par ses actes, M. de Polignac

ne faisait rien. Ce cabinet, formé pour dompter la révolution et sauver

la monarchie, demeurait inerte et stérile. L'opposition le taxait

d'impuissance avec insulte; elle l'appelait «le ministère matamore,

le plus coi des ministères;» et, pour toute réponse, il préparait

l'expédition d'Alger et convoquait la session des Chambres, protestant

toujours de sa fidélité à la Charte et se promettant, pour sortir

d'embarras, la majorité et une conquête.

M. de Polignac ignorait que ce n'est pas seulement par ses propres actes

qu'un ministre gouverne, ni de lui-même seulement qu'il répond. Pendant

qu'il essayait d'échapper à sa réputation par l'inaction et le silence,

ses amis, ses fonctionnaires, ses écrivains, tout son parti, maîtres

et serviteurs, parlaient et agissaient bruyamment autour de lui. Il

s'indignait qu'on discutât, comme une hypothèse, la perception d'impôts

non votés par les Chambres; et, au même moment, le procureur général

près la Cour royale de Metz, M. Pinaud, disait dans un réquisitoire:

«L'article XIV de la Charte assure au Roi un moyen de résister aux

majorités électorales ou électives. Si donc, renouvelant les jours de

1792 et 1793, la majorité refusait l'impôt, le Roi devrait-il livrer sa

couronne au spectre de la Convention? Non; mais il devra maintenir son

droit et se sauver du danger par des moyens sur lesquels il convient de

garder le silence.» Le 1er janvier, la Cour royale de Paris, qui venait

de faire preuve de son ferme attachement à la Charte, se présenta, selon

l'usage, aux Tuileries; le Roi la reçut et lui parla avec une sécheresse

marquée; et comme, en arrivant devant la Dauphine, le premier président

se disposait à lui adresser son hommage: «Passez, passez,» lui dit-elle

brusquement, et en passant en effet, M. Séguier demanda au maître des

cérémonies, M. de Rochemore: «Monsieur le marquis, pensez-vous que la

Cour doive inscrire la réponse de la princesse sur ses registres?» Un

magistrat en grande faveur auprès des ministres, M. Cottu, honnête homme

crédule et léger, publiait un écrit intitulé: _De la Nécessité d'une

dictature_. Un publiciste, raisonneur fanatique et sincère, M. Madrolle,

dédiait à M. de Polignac un Mémoire où il soutenait la nécessité de

refaire la loi des élections par une ordonnance. «Ce qu'on appelle coup

d'État, disaient des journaux importants et amis avoués du cabinet,

est quelque chose de social et de régulier lorsque le Roi agit dans

l'intérêt général du peuple, agît-il même en apparence contre les lois.»

En fait, la France était tranquille et l'ordre légal en pleine vigueur;

ni de la part du pouvoir, ni de la part du peuple, aucune violence

n'avait provoqué la violence; et on discutait hautement les violences

suprêmes! on proclamait l'imminence des révolutions, la dictature de la

royauté, la légitimité des coups d'État!

Un peuple peut, dans un jour de pressant péril, accepter un coup d'État

comme une nécessité; mais il ne saurait, sans honte et décadence,

accepter en principe les coups d'État comme la base permanente de son

droit public et de son gouvernement. Or, c'était précisément là ce que

prétendaient imposer à la France M. de Polignac et ses amis. Selon eux,

le pouvoir absolu de l'ancienne royauté restait toujours au fond de la

Charte; et ils prenaient, pour l'en tirer et le déployer, un moment où

aucun complot actif, aucun péril visible, aucun grand trouble public

ne menaçaient ni le gouvernement du Roi, ni l'ordre de l'État. Il

s'agissait uniquement de savoir si la Couronne pouvait, dans le choix et

le maintien de ses ministres, ne tenir définitivement aucun compte des

sentiments de la majorité des Chambres et du pays, et si, en dernière

analyse, après toutes les épreuves constitutionnelles, c'était la seule

volonté royale qui devait prévaloir. La formation du ministère Polignac

avait été, de la part du roi Charles X, un coup de tête encore plus

qu'un cri d'alarme, un défi agressif autant qu'un acte de défiance.

Inquiet, non-seulement pour la sûreté de son trône, mais pour ce qu'il

regardait comme le droit inaliénable de sa couronne, il avait pris,

pour le maintenir, l'attitude la plus offensante pour sa nation. Il la

bravait encore plus qu'il ne s'en défendait. Ce n'était plus une lutte

entre des partis et des systèmes divers de gouvernement, mais une

question de dogme politique et une affaire d'honneur entre la France et

son Roi.

Devant une question ainsi posée, les passions et les intentions hostiles

à l'ordre établi ne pouvaient manquer de reprendre espérance et de

rentrer en scène. La souveraineté du peuple était toujours là, bonne à

évoquer en face de la souveraineté du Roi. Les coups d'État populaires

devaient se laisser entrevoir, prêts à répondre aux coups d'État-royaux.

Le parti qui n'avait jamais sérieusement cru ni adhéré à la Restauration

avait de nouveaux interprètes, destinés à devenir bientôt de

nouveaux chefs, et plus jeunes, plus sensés, plus habiles que leurs

prédécesseurs. On ne conspira point; on ne se souleva nulle part; les

menées secrètes et les séditions bruyantes furent également délaissées;

on tint une conduite à la fois plus hardie et plus modérée, plus

prudente et plus efficace. On fit appel à la discussion publique des

exemples de l'histoire et des chances de l'avenir. Sans attaquer

directement le pouvoir régnant, on usa contre lui des libertés

légales jusqu'à leur dernière limite, trop clairement pour être taxé

d'hypocrisie, trop adroitement pour être arrêté dans ce travail ennemi.

Dans les organes sérieux et intelligents du parti, comme le _National_,

on ne revenait point aux théories anarchiques, aux constitutions

révolutionnaires; on s'enfermait dans cette Charte d'où la royauté

semblait si près de sortir; on en expliquait assidûment le sens; on

en réclamait rudement la complète et sincère exécution; on faisait

nettement pressentir que les droits nationaux mis en question mettaient

en question les dynasties. On se montrait décidé et prêt, non pas

à devancer, mais à accepter sans hésitation l'épreuve suprême qui

s'avançait, et dont chaque jour on faisait suivre clairement au public

le rapide progrès.

Pour les royalistes constitutionnels qui avaient sincèrement travaillé

à fonder la Restauration avec la Charte, la conduite à tenir, quoique

moins périlleuse, était plus complexe et plus difficile. Comment

repousser, sans lui porter à elle-même un coup mortel, le coup dont la

royauté menaçait les institutions? Fallait-il se tenir sur la défensive,

attendre que le cabinet fît des actes, présentât des mesures réellement

hostiles aux intérêts ou aux libertés de la France, et les repousser

alors, après en avoir clairement dévoilé, dans le débat, le caractère

et le but? Fallait-il prendre une initiative plus hardie et arrêter le

cabinet dès ses premiers pas, pour prévenir des luttes inconnues que

plus tard il serait peut-être impossible de diriger ou de contenir?

C'était là, quand les Chambres se réunirent, la question pratique qui

préoccupait souverainement les esprits étrangers à toute hostilité

préméditée et à tout secret désir de nouveaux hasards.

Deux figures sont restées, depuis 1830, gravées dans ma mémoire: le roi

Charles X au Louvre, le 2 mars, ouvrant la session des Chambres, et le

prince de Polignac au Palais-Bourbon, les 15 et 16 mars, assistant à la

discussion de l'adresse des 221. L'attitude du Roi était, comme à son

ordinaire, noble et bienveillante, mais mêlée d'agitation contenue et

d'embarras; il lut son discours avec quelque précipitation, quoique avec

douceur, comme pressé d'en finir; et quand il en vint à la phrase qui,

sous une forme modérée, contenait une menace royale[22], il l'accentua

avec plus d'affectation que d'énergie. En y portant la main, il laissa

tomber son chapeau, que le duc d'Orléans releva et lui rendit en pliant

le genou avec respect. Parmi les députés, les acclamations du côté droit

étaient plus bruyantes que joyeuses, et il était difficile de démêler

si, dans le silence du reste de la Chambre, il y avait plus de tristesse

ou de froideur. Quinze jours après, à la Chambre des députés, au sein du

comité secret où l'Adresse fut débattue, dans cette vaste salle vide de

spectateurs, M. de Polignac était à son banc, immobile et peu entouré,

même de ses amis, avec l'air d'un homme dépaysé et surpris, jeté dans un

monde qu'il connaît mal et où il est mal venu, et chargé d'une mission

difficile dont il attend l'issue avec une dignité inerte et impuissante.

On lui fit, dans le cours du débat, sur un acte du ministère à propos

des élections, un reproche auquel il répondit gauchement, par quelques

paroles courtes et confuses, comme ne comprenant pas bien l'objection,

et pressé de regagner sa place. Pendant que j'étais à la tribune, mes

regards rencontrèrent les siens, et je fus frappé de leur expression de

curiosité étonnée.

[Note 22: Pairs de France, députés des départements, je ne doute

point de votre concours pour opérer le bien que je veux faire. Vous

repousserez avec mépris les perfides insinuations que la malveillance

cherche à propager. Si de coupables manoeuvres suscitaient à mon

gouvernement des obstacles que je ne peux pas, que je ne veux pas

prévoir, je trouverais la force de les surmonter dans ma résolution de

maintenir la paix publique, dans la juste confiance des Français, et

dans l'amour qu'ils ont toujours montré pour leur Roi.»]

Évidemment, au moment où ils faisaient acte de volonté hardie, ni le

Roi ni son ministre n'étaient à leur aise; il y avait dans les deux

personnes, dans leur physionomie comme dans leur âme, un mélange de

résolution et de faiblesse, de confiance et de trouble, qui en même

temps attestait l'aveuglement de l'esprit et trahissait le pressentiment

du malheur.

Nous attendions avec impatience l'Adresse de la Chambre des pairs. Son

énergie eût accrédité la nôtre. Elle ne fut, quoi qu'on en ait dit, ni

aveugle ni servile, mais elle ne fut point énergique. Elle recommanda

le respect des institutions et des libertés nationales. Elle protesta

contre le despotisme aussi bien que contre l'anarchie. Son inquiétude et

même son blâme perçaient à travers la réserve de ses paroles; mais elles

furent ternes et dénuées de puissance. L'unanimité qu'elles obtinrent

n'attesta que leur nullité. M. de Chateaubriand seul, tout en les

louant, les trouva insuffisantes. La Cour s'en déclara satisfaite. La

Chambre sembla vouloir acquitter sa conscience et s'affranchir de

toute responsabilité dans les maux qu'elle prévoyait, plutôt que faire

vraiment effort pour les prévenir: «Si la Chambre des pairs eût parlé

plus clair,» me dit M. Royer-Collard peu après la révolution, «elle

eût peut-être arrêté le Roi sur le penchant de l'abîme et empêché les

ordonnances.» Mais la Chambre des pairs avait peu de confiance dans sa

propre force pour conjurer le péril, et elle craignait de l'aggraver en

le signalant avec éclat. Le poids de la situation porta tout entier sur

la Chambre des députés.

La perplexité y était grande. Grande dans la majorité sincèrement

royaliste, dans la commission chargée de rédiger l'Adresse, dans l'âme

de M. Royer-Collard qui présidait la commission comme la Chambre, et y

exerçait une influence prépondérante. Un sentiment général prévalait:

on voulait arrêter le Roi dans la voie funeste où il était entré, et on

n'espérait y réussir qu'en plaçant devant lui un obstacle qu'il lui fût

à lui-même impossible de méconnaître. Évidemment, quand il avait renvoyé

M. de Martignac et appelé M. de Polignac, ce n'était pas seulement à

ses craintes de Roi, c'était aussi, et surtout, à ses passions d'ancien

régime que Charles X avait obéi. Il fallait que le péril de cette

pente lui fût démontré, et que là où la prudence n'avait pas suffi,

l'impossibilité se fît sentir. En témoignant sans délai et sans détour

son défaut de confiance dans le cabinet, la Chambre ne dépassait point

son droit; elle exprimait sa propre pensée sans contester au Roi

la liberté de la sienne et son droit d'en appeler au pays par la

dissolution. Elle agissait sérieusement et honnêtement; elle renonçait

aux paroles ambiguës et vaines pour mettre en pratique les moeurs

franches et fortes du régime constitutionnel. C'était pour elle le

seul moyen de rester en harmonie avec le sentiment public, si vivement

excité, et de le contenir en lui donnant une satisfaction légitime.

Et l'on pouvait espérer qu'un langage à la fois ferme et loyal serait

efficace autant qu'il était nécessaire, car déjà, en pareille situation,

le Roi ne s'était point montré intraitable: n'avait-il pas, deux ans

auparavant, en janvier 1828, renvoyé presque sans combat M. de Villèle

quand une majorité décidément contraire à son cabinet était sortie des

élections?

Pendant cinq jours, la commission de l'Adresse dans ses séances, et

M. Royer-Collard dans ses réflexions solitaires comme dans ses

conversations intimes avec ses amis, pesèrent scrupuleusement ces

considérations et toutes les phrases; tous les mots du projet. M.

Royer-Collard n'était pas seulement un vrai royaliste: c'était un esprit

enclin au doute et à l'inquiétude, perplexe dans ses résolutions bien

qu'affirmatif et hautain dans son langage, assailli d'impressions

changeantes à mesure qu'il considérait les diverses faces des choses,

et redoutant les grandes responsabilités. Depuis deux ans, il avait vu

Charles X de près, et plus d'une fois, pendant le ministère Martignac,

il avait dit aux hommes sensés de l'opposition: «Ne poussez pas trop

vivement le Roi; personne ne sait à quelles folies il pourrait se

porter.» Mais au point où les choses en étaient venues, appelé lui-même

à représenter les sentiments et à maintenir l'honneur de la Chambre, M.

Royer-Collard ne croyait pas pouvoir se dispenser de porter la vérité au

pied du trône, et il se flattait qu'en s'y présentant respectueuse

et affectueuse, elle y serait, en 1830 comme en 1828, sinon bien

accueillie, du moins subie sans explosion funeste.

L'Adresse eut en effet ce double caractère; jamais langage plus modeste

dans sa fierté et plus tendre dans sa franchise n'avait été tenu à un

Roi au nom d'un peuple[23]. Quand le président en donna pour la première

fois lecture à la Chambre, une secrète satisfaction de dignité se mêla,

dans les coeurs les plus modérés, à l'inquiétude qu'ils ressentaient. Le

débat fut court et très-contenu, presque jusqu'à la froideur. De part et

d'autre on craignait de se compromettre en parlant, et l'on était pressé

de conclure. Quatre des ministres, MM. de Montbel, de Guernon-Ranville,

de Chantelauze et d'Haussez, prirent part à la discussion, mais presque

uniquement à la discussion générale. Dans la Chambre des députés comme

dans la Chambre des pairs, le chef du cabinet, M. de Polignac, resta

muet. C'est à de plus hautes conditions que les aristocraties politiques

se maintiennent ou se relèvent. Quand on en vint aux derniers

paragraphes qui contenaient les phrases décisives, les simples députés

des partis divers soutinrent seuls la lutte. Ce fut alors que nous

montâmes pour la première fois à la tribune, M. Berryer et moi, nouveaux

venus l'un et l'autre dans la Chambre, lui comme ami, moi comme opposant

au ministère, lui pour attaquer le projet d'Adresse, moi pour le

soutenir. Je prends plaisir, je l'avoue, à retrouver et à reproduire

aujourd'hui les idées et les sentiments par lesquels je le soutins

alors: «Sous quels auspices, demandai-je à la Chambre, au nom de quels

principes et de quels intérêts le ministère actuel s'est-il formé? Au

nom du pouvoir menacé, de la prérogative royale compromise, des intérêts

de la Couronne mal compris et mal soutenus par ses prédécesseurs. C'est

là la bannière sous laquelle il est entré en lice, la cause qu'il a

promis de faire triompher. On a dû s'attendre dès lors à voir l'autorité

exercée avec vigueur, la prérogative royale très active, les principes

du pouvoir non-seulement proclamés, mais pratiqués, peut-être aux dépens

des libertés publiques, mais du moins au profit du pouvoir lui-même.

Est-ce là ce qui est arrivé, Messieurs? Le pouvoir s'est-il affermi

depuis sept mois? A-t-il été exercé activement, énergiquement, avec

confiance et efficacité?

[Note 23: Personne, je crois, en relisant les six derniers paragraphes

de cette Adresse, les seuls qui fussent l'objet du débat, ne pourra y

méconnaître aujourd'hui ni la profonde vérité des sentiments, ni la

belle convenance du langage.

«Accourus à votre voix de tous les points de votre royaume, nous vous

apportons de toute part, Sire, l'hommage d'un peuple fidèle, encore

ému de vous avoir vu le plus bienfaisant de tous, au milieu de la

bienfaisance universelle, et qui révère en vous le modèle accompli

des plus touchantes vertus. Sire, ce peuple chérit et respecte votre

autorité; quinze ans de paix et de liberté qu'il doit à votre

auguste frère et à vous ont profondément enraciné dans son coeur la

reconnaissance qui l'attache à votre royale famille; sa raison, mûrie

par l'expérience et par la liberté des discussions, lui dit que c'est

surtout en matière d'autorité que l'antiquité de la possession est le

plus saint de tous les titres, et que c'est pour son bonheur autant que

pour votre gloire que les siècles ont placé votre trône dans une région

inaccessible aux orages. Sa conviction s'accorde donc avec son devoir

pour lui présenter les droits sacrés de votre Couronne comme la plus

sûre garantie de ses libertés, et l'intégrité de vos prérogatives comme

nécessaire à la conservation de ces droits.

Cependant, Sire, au milieu des sentiments unanimes de respect et

d'affection dont votre peuple vous entoure, il se manifeste dans les

esprits une vive inquiétude qui trouble la sécurité dont la France avait

commencé à jouir, altère les sources de sa prospérité, et pourrait, si

elle se prolongeait, devenir funeste à son repos. Notre conscience,

notre honneur, la fidélité que nous vous avons jurée, et que nous vous

garderons toujours, nous imposent le devoir de vous en dévoiler la

cause.

Sire, la Charte que nous devons à la sagesse de votre auguste

prédécesseur, et dont V. M. a la ferme volonté de consolider le

bienfait, consacre comme un droit l'intervention du pays dans la

délibération des intérêts publics. Cette intervention devait être, elle

est en effet indirecte, sagement mesurée, circonscrite dans des limites

exactement tracées, et que nous ne souffrirons jamais que l'on ose

tenter de franchir; mais elle est positive dans son résultat, car elle

fait, du concours permanent des vues politiques de votre gouvernement

avec les voeux de votre peuple, la condition indispensable de la marche

régulière des affaires publiques. Sire, notre loyauté, notre dévouement

nous condamnent à vous dire que ce concours n'existe pas.

Une défiance injuste des sentiments et de la raison de la France est

aujourd'hui la pensée fondamentale de l'administration; votre peuple

s'en afflige, parce qu'elle est injurieuse pour lui; il s'en inquiète,

parce qu'elle est menaçante pour ses libertés.

Cette défiance ne saurait approcher de votre noble coeur. Non, Sire, la

_France ne veut pas plus de l'anarchie que vous ne voulez du despotisme_

(Paroles de la Chambre des pairs dans son adresse.): elle est digne que

vous ayez foi dans sa loyauté comme elle a foi dans vos promesses.

Entre ceux qui méconnaissent une nation si calme, si fidèle, et nous

qui, avec une conviction profonde, venons déposer dans votre sein les

douleurs de tout un peuple jaloux de l'estime et de la confiance de son

Roi, que la haute sagesse de V. M. prononce! ses royales prérogatives

ont placé dans ses mains les moyens d'assurer, entre les pouvoirs

de l'État, cette harmonie constitutionnelle, première et nécessaire

condition de la force du trône et de la grandeur de la France».]

«Ou je m'abuse fort, Messieurs, ou depuis sept mois le pouvoir a

perdu,--en confiance et en énergie, tout autant que le public en

sécurité.

«Le pouvoir a perdu autre chose encore. Il ne consiste pas uniquement

dans les actes positifs et matériels par lesquels il se manifeste;

il n'aboutit pas toujours à des ordonnances et à des circulaires.

L'autorité sur les esprits, l'ascendant moral, cet ascendant qui

convient si bien dans les pays libres, car il détermine les volontés

sans leur commander, c'est là une part importante du pouvoir, la

première peut-être en efficacité. C'est aussi, à coup sûr, celle dont le

rétablissement est aujourd'hui le plus nécessaire à notre patrie. Nous

avons connu des pouvoirs très-actifs, très-forts, capables de choses

grandes et difficiles; mais soit par le vice de leur nature, soit par

le malheur de leur situation, l'ascendant moral, cet empire facile,

régulier, inaperçu, leur a presque toujours manqué. Le gouvernement du

Roi est, plus que tout autre, appelé à le posséder. Il ne tire point son

droit, de la force. Nous ne l'avons point vu naître; nous n'avons point

contracté avec lui ces familiarités dont il reste toujours quelque chose

envers des pouvoirs à l'enfance desquels ont assisté ceux qui leur

obéissent. Qu'a fait le ministère actuel de cette autorité morale

qui appartient naturellement, sans préméditation, sans travail, au

gouvernement du Roi? L'a-t-il habilement employée et agrandie en

l'employant? Ne l'a-t-il pas au contraire gravement compromise en la

mettant aux prises avec les craintes qu'il a fait naître et les passions

qu'il a suscitées?......

.....«Ce n'est pas, Messieurs, votre unique mission de contrôler, ou du

moins de contredire le pouvoir; vous ne venez pas ici seulement pour

relever ses erreurs ou ses torts et pour en instruire le pays; vous y

venez aussi pour entourer le gouvernement du Roi, pour l'éclairer en

l'entourant, pour le soutenir en l'éclairant. .....Eh bien! quelle est

aujourd'hui, dans la Chambre, la situation des hommes les plus disposés

à jouer ce rôle, les plus étrangers à tout esprit d'opposition, à toute

habitude d'opposition? Ils sont réduits à faire de l'opposition; ils en

font malgré eux; ils voudraient rester toujours unis au gouvernement du

Roi, et il faut qu'ils s'en séparent; ils voudraient le soutenir, et il

faut qu'ils l'attaquent. Ils ont été poussés hors de leur propre voie.

La perplexité qui les agite, c'est le ministère actuel qui la leur a

faite; elle durera, elle redoublera tant que nous aurons affaire à lui.»

Je signalai partout, dans la société comme dans les Chambres, une

perturbation analogue: je montrai les pouvoirs publics jetés, comme les

bons citoyens, hors de leur situation et de leur mission naturelle; les

tribunaux plus préoccupés de contenir le gouvernement lui-même que de

réprimer les désordres ou les desseins dirigés contre lui; les journaux

exerçant avec la tolérance, ou même avec l'approbation publique, une

influence démesurée et déréglée; et je conclus en disant:

«On nous dit que la France est tranquille, que l'ordre n'est point

troublé. Il est vrai: l'ordre matériel n'est point troublé; tous

circulent librement, paisiblement; aucun bruit ne dérange les

affaires... La surface de la société est tranquille, si tranquille que

le gouvernement peut fort bien être tenté de croire le fond parfaitement

assuré, et de se croire lui-même à l'abri de tout péril. Nos paroles,

Messieurs, la franchise de nos paroles, voilà, le seul avertissement que

le pouvoir ait, en ce moment, à recevoir, la seule voix qui se puisse.

élever jusqu'à lui et dissiper ses illusions. Gardons-nous d'en atténuer

la force; gardons-nous d'énerver nos expressions; qu'elles soient

respectueuses, qu'elles soient tendres; mais qu'elles ne soient pas

timides et douteuses. La vérité a déjà assez de peine à pénétrer dans le

palais des rois; ne l'y envoyons pas faible et pâle; qu'il ne soit pas

plus possible de la méconnaître que de se méprendre sur la loyauté de

nos sentiments.»

L'Adresse fut votée comme elle avait été préparée, avec une tristesse

inquiète, mais avec une profonde conviction de sa nécessité. Le

surlendemain du vote, le 18 mars, nous nous rendîmes aux Tuileries pour

la présenter au Roi. Vingt et un députés seulement s'étaient joints au

bureau et à la grande députation de la Chambre. Parmi ceux-là mêmes qui

avaient voté l'Adresse, les uns se souciaient peu d'aller encore, sous

les yeux du Roi, appuyer de leur présence un tel acte d'opposition; les

autres, par égard pour la Couronne, ne voulaient pas donner à cette

présentation plus de solennité et d'effet. Nous n'étions, en tout, que

quarante-six. Nous attendîmes quelque temps, dans le salon de la Paix,

que le Roi fût revenu de la messe. Nous étions là, debout et silencieux;

en face de nous, dans les embrasures des fenêtres, se tenaient les pages

du Roi et quelques hommes de sa cour, inattentifs et presque impolis

à dessein. Madame la Dauphine traversa le salon pour se rendre à la

chapelle précipitamment et sans nous regarder. Elle eût été bien plus

froide encore que je ne me serais senti nul droit de m'en étonner ni de

m'en plaindre. Il y a des crimes dont le souvenir fait taire tout autre

pensée, et des infortunes devant lesquelles on s'incline avec un respect

qui ressemble presque à du repentir, comme si l'on en était soi-même

l'auteur.

Quand nous fûmes introduits dans la salle du Trône, M. Royer-Collard lut

l'Adresse simplement, dignement, avec une émotion que trahissaient sa

voix et ses traits. Le Roi l'écouta dignement aussi, sans air de hauteur

ni d'humeur, bref et sec dans sa réponse, par convenance royale plutôt

que par colère, et, si je ne m'abuse, plus satisfait de sa fermeté

qu'inquiet de l'avenir. Quatre jours auparavant, la veille du débat de

l'Adresse, à son cercle des Tuileries où beaucoup de députés étaient

invités, je l'avais vu traiter avec une bienveillance marquée trois

membres de la Commission, MM. Dupin, Etienne et Gautier. Dans deux

situations si diverses, c'était le même homme et presque la même

physionomie, le même dans ses manières comme dans ses idées, soigneux de

plaire quoique décidé à rompre, et obstiné par imprévoyance et routine

d'esprit plutôt que par passion d'orgueil ou de pouvoir.

Le lendemain de la présentation de l'Adresse (19 mars) la session était

prorogée au 1er septembre. Deux mois après (16 mai),-la Chambre des

députés était dissoute; les deux ministres les plus modérés, le garde

des sceaux et le ministre des finances, M. Courvoisier et M. de Chabrol,

sortaient du Conseil; ils avaient refusé leur concours aux mesures

extrêmes qu'on y débattait déjà pour le cas où les élections

tromperaient l'attente du pouvoir. Le membre le plus compromis et le

plus audacieux du cabinet Villèle, M. de Peyronnet, devenait ministre de

l'intérieur. Par la dissolution, le Roi en appelait au pays, et au même

moment, il faisait de nouveaux pas pour s'en séparer.

Rentré dans la vie privée dont il ne sortit plus, M. Courvoisier

m'écrivit le 29 septembre 1831, de sa retraite de Baume-les-Damés:

«Avant de quitter les sceaux, je causais avec M. Pozzo di Borgo de

l'état du pays et des périls dont s'entourait le trône.--Quel moyen, me

dit-il un jour, d'éclairer le Roi et de l'arracher à un système qui peut

de nouveau bouleverser l'Europe et la France?--Je n'en vois qu'un, lui

répondis-je, c'est une lettre de la main de l'empereur de Russie.--Il

l'écrira, me dit-il; il l'écrira de Varsovie où il doit se rendre.--Puis

nous en concertâmes la substance. M. Pozzo di Borgo m'a dit souvent que

l'empereur Nicolas ne voyait de sécurité pour les Bourbons que dans

l'accomplissement de la Charte.» Je doute que l'empereur Nicolas ait

écrit lui-même au roi Charles X; mais ce que son ambassadeur à Paris

disait au garde des sceaux de France, il le disait, lui aussi, au-due

de Mortemart, ambassadeur du Roi à Saint-Pétersbourg: «Si on sort de la

Charte, on va à une catastrophe; si le Roi tente un coup d'État, il en

supportera seul la responsabilité.» Les conseils des rois n'ont pas plus

manqué au roi Charles X que les adresses des peuples pour le détourner

de son fatal dessein.

Dès que le gant électoral fut jeté, mes amis m'écrivirent de Nîmes

qu'ils avaient besoin de ma présence pour les rallier tous, et pour

espérer, dans le collège de département, quelques chances de succès. On

désirait aussi que j'allasse, pour mon propre compte, à Lisieux, mais en

ajoutant que, si j'étais nécessaire ailleurs, on croyait pouvoir, moi

absent, me garantir mon élection. Je me confiai dans cette assurance, et

je partis pour Nîmes le 15 juin, pressé de sonder moi-même et de près

ces dispositions réelles du pays qu'on oublie si vite ou qu'on méconnaît

si souvent quand on ne sort pas de Paris.

Je ne voudrais pas substituer à mes impressions d'alors mes réflexions

d'aujourd'hui, ni attribuer aux idées et à la conduite de mes amis

politiques, et aux miennes propres, à cette époque, un sens qu'elles

n'auraient point eu. Je reproduis textuellement ce que je trouve dans

des lettres intimes que j'écrivis ou que je reçus pendant mon voyage.

C'est le témoignage le plus irrécusable de ce que nous pensions et

cherchions alors.

J'écrivais le 26 juin, quelques jours après mon arrivée à Nîmes:

«La lutte est très-vive, plus vive qu'on ne le voit de loin. Les deux

partis sont profondément engagés, et d'heure en heure s'engagent plus

profondément l'un contre l'autre. Une fièvre d'égoïsme et de platitude

possède et pousse l'administration. L'opposition se débat, avec une

ardeur passionnée, contre les embarras et les angoisses d'une situation,

légale et morale, assez difficile. Elle trouve dans les lois des moyens

d'action et de défense qui lui donnent la force et le courage de

soutenir le combat, mais sans lui inspirer confiance dans le succès,

car presque partout la dernière garantie manque, et après avoir lutté

bravement et longuement, on court risque de se trouver tout à coup

désarmé et impuissant. Même anxiété dans la situation morale:

l'opposition méprise l'administration et la regarde cependant comme son

supérieur; les fonctionnaires sont déconsidérés et n'en occupent pas

moins encore le haut du pavé; un souvenir de la puissance et de la

grandeur impériale leur sert encore de piédestal; on les regarde en

face, mais de has en haut, avec timidité et colère tout à la fois. Il

y a là beaucoup d'éléments d'agitation et même de crise. Pourtant, dès

qu'on croit voir l'explosion prochaine, ou seulement possible, tous se

replient; tous la redoutent. Au fond, c'est à l'ordre et à la paix que

chacun demande aujourd'hui sa fortune. On n'a confiance que dans les

moyens réguliers.»

On m'écrivait de Paris, le 5 juillet:

«Voilà les élections des grands collèges qui commencent. Si nous y

gagnons quelque chose, ce sera excellent, surtout à cause de l'effet que

cela produira sur l'esprit du Roi, qui ne peut espérer d'avoir jamais

mieux que les grands collèges. Rien, pour le moment, n'indique un coup

d'État. La _Quotidienne_ déclare ce matin qu'elle regarde la session

comme ouverte, tout en convenant que le ministère n'aura pas la

majorité. Elle a l'air charmé qu'on ne se propose pas de faire une

Adresse toute pareille à celle des 221.»

Et le 12 juillet suivant:

«Aujourd'hui _l'Universel_[24] s'élève contre les bruits de coups

d'État, et semble garantir l'ouverture régulière de la session par

un discours du Roi. Ce discours, qui vous gênera, aura l'avantage de

commencer la session en meilleure intelligence. Ce qui importe, c'est

d'avoir une session; on aura bien plus de peine à en venir aux violences

quand on se sera engagé dans la légalité. Mais votre nouvelle Adresse

sera très-difficile à faire; quelle qu'elle soit, la droite et l'extrême

gauche la traiteront de reculade, la droite pour s'en vanter, l'extrême

gauche pour s'en plaindre. Vous aurez à vous défendre de ceux qui

voudraient purement et simplement reproduire la dernière Adresse, et s'y

tenir comme au dernier mot du pays. La victoire électorale nous étant

acquise, et l'alternative de la dissolution ne pouvant plus être

présentée au Roi, il y aura évidemment une nouvelle conduite à tenir.

D'ailleurs, quel intérêt avons-nous à faire que le Roi se bute? La

France ne peut que gagner à des années de gouvernement régulier.

Gardons-nous de précipiter les événements.»

[Note 24: L'un des journaux ministériels du temps.]

Je répondais, le 16 juillet:

«Je ne sais comment nous nous tirerons de la nouvelle Adresse. Ce sera

très-difficile; mais quelle que soit la difficulté, il faut l'accepter,

car évidemment nous avons besoin d'une session. Nous serions pris pour

des enfants et des fous si nous ne faisions que recommencer ce que

nous avons fait il y a quatre mois. La Chambre nouvelle ne doit point

reculer; mais elle doit prendre une autre route. Que nous n'ayons point

de coup d'État, que l'ordre constitutionnel subsiste régulièrement;

quelles que soient les combinaisons ministérielles, le vrai et dernier

succès sera pour nous.»

Je rencontrais autour de moi, parmi les électeurs rassemblés, des

dispositions tout aussi modérées, patientes, et loyales: «M. de Daunant

vient d'être élu (13 juillet), par le collége d'arrondissement de Nîmes;

il a eu 296 voix contre 241 données à M. Daniel Murjas, président du

collège. Au moment où ce résultat a été proclamé, le secrétaire du

bureau a proposé à l'assemblée de voter des remerciements au président

qui, malgré sa candidature, l'avait présidée avec une impartialité et

une loyauté parfaites. Les remerciements ont été votés à l'instant, au

milieu des cris de: _Vive le Roi!_ Et les électeurs, en se retirant, ont

trouvé partout la même tranquillité et la même gravité qu'ils avaient

eux-mêmes apportées dans leurs opérations.»

Enfin, le 12 juillet, en apprenant la prise d'Alger, j'écrivais: «Voilà

la campagne d'Afrique finie, et bien finie. Notre campagne à nous, dans

deux mois d'ici, en sera sans nul doute un peu plus difficile; mais

n'importe, j'espère que ce succès ne fera pas faire au pouvoir les

dernières folies, et j'aime mieux notre honneur national que notre

commodité parlementaire.»

Je n'ai gardé de prétendre que ces sentiments fussent ceux de tous les

hommes qui, soit dans les Chambres, isoit dans le pays, avaient applaudi

à l'Adresse des 221, et qui votaient, dans les élections, pour la

soutenir. La Restauration n'avait pas fait en France, tant de conquêtes.

Inactives, mais non résignées, les sociétés secrètes étaient toujours

là, prêtes, dès qu'une circonstance favorable se présenterait, à

reprendre leur travail de conspiration et de destruction. D'autres

adversaires, plus légaux mais non moins redoutables, épiaient toutes les

fautes du Roi et de son gouvernement, et les commentaient assidûment

devant le public, attendant et faisant pressentir des fautes bien plus

graves, qui amèneraient les conséquences suprêmes. Dans les masses

populaires, les vieux instincts de méfiance et de haine, pour tout ce

qui rappelait l'ancien régime et l'invasion étrangère, continuaient de

fournir, aux ennemis de la Restauration, des armes et des espérances

inépuisables. Le peuple est comme l'Océan, immobile et presque immuable

au fond, quels que soient les coups de vent qui agitent sa surface.

Cependant l'esprit de légalité et le bon sens politique avaient fait

de notables progrès; même au milieu de la fermentation électorale, le

sentiment public repoussait hautement toute révolution nouvelle. Jamais

la situation des hommes qui voulaient sincèrement le Roi et la Charte

n'avait été meilleure ni plus forte; ils avaient, dans l'opposition

légale, fait leurs preuves de fermeté persévérante; ils venaient

de maintenir avec éclat les principes essentiels du gouvernement

représentatif; ils, possédaient l'estime, et même la faveur publique;

les partis violents par nécessité, le pays avec quelque doute, mais

aussi avec une espérance honnête, se rangeaient et marchaient derrière

eux. S'ils avaient, à ce moment critique, réussi auprès du Roi comme

dans les Chambres et dans le pays, si Charles X, après avoir, par

la dissolution, poussé jusqu'au bout le droit de sa couronne, avait

accueilli le voeu manifeste de la France, et pris ses conseillers parmi

les royalistes constitutionnels investis de la considération publique,

je le dis avec une conviction qui peut sembler téméraire mais qui

persiste aujourd'hui, on pouvait raisonnablement espérer que l'épreuve

décisive était surmontée, et que, le pays prenant confiance en même

temps dans le Roi et dans la Charte, la Restauration et le gouvernement

constitutionnel seraient fondés ensemble.

Mais ce qui manquait précisément au roi Charles X, c'était cette étendue

et cette liberté d'esprit qui donnent à un prince l'intelligence de

son temps et lui en font sainement apprécier les ressources comme les

nécessités. «Il n'y a que M. de La Fayette et moi qui n'ayons pas changé

depuis 1789,» disait-il un jour, et il disait vrai: à travers les

vicissitudes de sa vie, il était resté tel qu'il s'était formé dans sa

jeunesse, à la cour de Versailles et dans la société aristocratique

du XVIIIe siècle, sincère et léger, confiant en lui-même et dans ses

entours, peu observateur et peu réfléchi quoique d'un esprit actif,

attaché à ses idées et à ses amis de l'ancien régime comme à sa foi et à

son drapeau. Sous le règne de son frère Louis XVIII et dans la scission

du parti monarchique, il avait été le patron et l'espérance de

cette opposition royaliste qui fit hardiment usage des libertés

constitutionnelles, et il s'était fait alors en lui un singulier mélange

d'intimité persévérante avec ses anciens compagnons et de goût pour la

popularité nouvelle d'une physionomie libérale. Monté sur le trône, il

fit, à cette faveur populaire, plus d'une coquetterie royale, et se

flatta sincèrement qu'il gouvernerait selon la Charte, avec ses idées et

ses amis d'autrefois. M. de Villèle et M. de Martignac s'usèrent à

son service dans ce difficile travail; et après leur chute, aisément

acceptée, Charles X se trouva rendu à ses pentes naturelles, au milieu

de conseillers peu disposés à le contredire et hors d'état de le

contenir. Deux erreurs funestes s'établirent alors dans son esprit:

il se crut menacé par la Révolution beaucoup plus qu'il ne l'était

réellement, et il cessa de croire à la possibilité de se défendre et de

gouverner par le cours légal du régime constitutionnel. La France ne

voulait point d'une révolution nouvelle. La Charte contenait, pour un

souverain prudent et patient, de sûrs moyens d'exercer l'autorité royale

et de garantir la Couronne. Mais Charles X avait perdu confiance dans la

France et dans la Charte; quand l'Adresse des 221 sortit triomphante des

élections, il se crut poussé dans ses derniers retranchements, et réduit

à se sauver malgré la Charte ou à périr par la Révolution. Peu de jours

avant les ordonnances de juillet, l'ambassadeur de Russie, le comte

Pozzo di Borgo, eut une audience du Roi. Il le trouva assis devant son

bureau, les yeux fixés sur la Charte ouverte à l'article XIV. Charles X

lisait et relisait cet article, y cherchant avec une inquiétude honnête

le sens et la portée qu'il avait besoin d'y trouver. En pareil cas, on

trouve toujours ce qu'on cherche; et la conversation du Roi, bien que

détournée et incertaine, laissa à l'ambassadeur peu de doutes sur ce qui

se préparait.

PIÈCES HISTORIQUES

I

1° _Le vicomte de Chateaubriand à M. Guizot_.

Val-de-Loup, ce 12 mai 1809.

Mille remercîments, Monsieur; j'ai lu vos articles avec un extrême

plaisir. Vous me louez avec tant de grâce et vous me donnez tant

d'éloges que vous pouvez affaiblir _celles-ci_; il en restera toujours

assez pour satisfaire ma vanité d'auteur, et toujours plus que je n'en

mérite.

Je trouve vos critiques fort justes. Une surtout m'a frappé par la

finesse du goût. Vous dites que les catholiques ne peuvent pas, comme,

les protestants, admettre une mythologie chrétienne, parce que nous

n'y avons pas été formés et habitués par de grands poëtes: cela est

très-ingénieux. Et quand on trouverait mon ouvrage assez bon pour dire

que je commencerai pour nous cette mythologie, on pourrait répondre que

je viens trop tard, que notre goût est formé sur d'autres modèles, etc.,

etc... Cependant il resterait toujours le Tasse et tous les poëmes

latins _catholiques_ du moyen âge. C'est la seule objection de fait que

l'on trouve contre votre critique.

Véritablement, Monsieur, je le dis très-sincèrement, les critiques qui

ont jusqu'à présent paru sur mon ouvrage me font une certaine honte pour

les Français. Avez-vous remarqué que personne ne semble avoir compris

mon ouvrage, que les règles de l'épopée sont si généralement oubliées

que l'on juge un ouvrage de sens et d'un immense travail comme on

parlerait d'un ouvrage d'un jour et d'un roman? Et tous ces cris contre

le merveilleux! ne dirait-on pas que c'est moi qui suis l'auteur de

ce merveilleux? que c'est une chose inouïe, singulière, inconnue? Et

pourtant nous avons le Tasse, Millon, Klopstock, Gessner, Voltaire même!

Et si l'on ne peut pas employer le _merveilleux_ chrétien, il n'y aura

donc plus d'épopée chez les modernes, car le merveilleux est essentiel

au poëme épique, et je pense qu'on ne veut pas faire intervenir Jupiter

dans un sujet tiré de notre histoire. Tout cela est sans bonne foi,

comme tout en France. La question était de savoir si mon ouvrage était

bon ou mauvais comme épopée, et voilà tout, sans s'embarrasser de savoir

s'il était ou non contraire à la religion, et mille choses de cette

espèce.

Je ne puis, moi, Monsieur, avoir d'opinion sur mon propre ouvrage; je ne

puis que vous rapporter celle des autres. M. de Fontanes est tout à fait

décidé en faveur des _Martyrs_. Il trouve cet ouvrage fort supérieur

à mes premiers ouvrages, sous le rapport du plan, du style et des

caractères. Ce qui me paraît singulier, c'est que le IIIe livre, que

vous n'aimez pas, lui semble un des meilleurs de l'ouvrage. Sous les

rapports du style, il dit que je ne l'ai jamais porté plus haut que dans

la peinture du bonheur, des justes, dans la description de la lumière du

ciel et dans le morceau sur la Vierge. Il excuse la longueur des deux

discours du Père et du Fils sur la _nécessité_ d'établir ma _machine_

épique. Sans ces discours plus de _récit_, plus d'_action_; le récit et

l'action sont motivés par les discours des essences incréées.

Je vous rapporte ceci, Monsieur, non pour vous convaincre, mais pour

vous montrer comment d'excellents esprits peuvent voir un objet sous dix

faces différentes. Je n'aime point comme vous, Monsieur, la description

des tortures; mais elle m'a paru absolument nécessaire dans un ouvrage

sur des _martyrs_. Cela est consacré par toute l'histoire et par tous

les arts. La peinture et là sculpture chrétiennes ont choisi ces sujets;

ce sont là les véritables _combats_ du sujet. Vous qui savez tout,

Monsieur, vous savez combien j'ai _adouci_ le tableau et ce que j'ai

retranché des _Acta Martyrum_, surtout en faisant disparaître les

douleurs _physiques_ et opposant des images gracieuses à d'horribles

tourments. Vous êtes trop juste, Monsieur, pour ne pas distinguer ce qui

est ou l'_inconvénient_ du sujet ou la _faute_ du poëte.

Au reste, Monsieur, vous connaissez les tempêtes élevées contre mon

ouvrage et d'où elles partent. Il y a une autre plaie cachée qu'on

ne montre pas, et qui au fond est la source de la colère; c'est ce

_Hiéroclès_ qui égorge les chrétiens au nom de la _philosophie_ et de la

_liberté_. Le temps fera justice si mon livre en vaut la peine, et vous

hâterez beaucoup cette justice en publiant vos articles, dussiez-vous

les changer et les mutiler jusqu'à un certain degré. Montrez-moi mes

fautes, Monsieur; je les corrigerai. Je ne méprise que les critiques

aussi has dans leur langage que dans les raisons secrètes qui les font

parler. Je ne puis trouver la raison et l'honneur dans la bouche de ces

saltimbanques littéraires aux gages de la police, qui dansent dans le

ruisseau pour amuser les laquais.

Je suis à ma chaumière, Monsieur, où je serai enchanté de recevoir de

vos nouvelles. Je serais trop heureux de vous y donner l'hospitalité si

vous étiez assez aimable pour venir me la demander.

Agréez, Monsieur, l'assurance de ma profonde estime et de ma haute

considération.

DE CHATEAUBRIAND.

Val-de-Loup, près d'Aunay, par Antony, département de la Seine.

2° _Le vicomte de Chateaubriand à M. Guizot_.

Val-de-Loup, ce 30 mai 1809.

Bien loin, Monsieur, de m'importuner, vous me faites un plaisir extrême

de vouloir bien me communiquer vos idées. Cette fois-ci, je passerai

condamnation sur le _merveilleux_ chrétien, et je croirai avec vous que

nous autres Français nous ne nous y ferons jamais. Mais je ne saurais,

Monsieur, vous accorder que les _Martyrs_ soient fondés sur une hérésie.

Il ne s'agit point, si je ne me trompe, d'une _rédemption_, ce qui

serait absurde, mais d'une _expiation_, ce qui est tout à fait conforme

à la foi. Dans tous les temps, l'Église a cru que le sang d'un martyr

pouvait effacer les péchés du peuplé et le délivrer de ses maux. Vous

savez mieux que moi, sans doute, qu'autrefois, dans les temps de guerre

et de calamités, on enfermait un religieux dans une tour ou dans une

cellule, où il jeûnait et priait pour le salut de tous. Je n'ai

laissé sur mon intention aucun doute, car je fais dire positivement à

l'Éternel, dans le troisième livre, qu'Eudore attirera les bénédictions

du ciel sur les chrétiens _par le mérite du sang de Jésus-Christ;_ ce

qui est, comme vous voyez, Monsieur, précisément la phrase orthodoxe, et

la leçon même du catéchisme. La doctrine des expiations, si consolante

d'ailleurs, et consacrée par toute, l'antiquité, a été reçue dans notre

religion: la mission du Christ ne l'a pas détruite; et, pour le dire en

passant, j'espère bien que le sacrifice de quelque victime innocente

tombée dans notre révolution obtiendra dans le ciel la grâce de notre

coupable patrie: ceux que nous avons égorgés prient peut-être dans ce

moment même pour _nous;_ vous ne voudriez pas sans doute, Monsieur,

renoncer à ce sublime espoir, fruit du sang et des larmes chrétiennes.

Au reste, Monsieur, la franchise et la noblesse de votre procédé me font

oublier un moment la turpitude de ce siècle. Que penser d'un temps où

l'on dit à un honnête homme: «Vous aurez sur tel ouvrage telle opinion;

vous louerez ou vous blâmerez cet ouvrage, non pas d'après votre

conscience, mais d'après l'esprit du journal où vous écrivez?» On est

trop heureux, Monsieur, de retrouver encore des hommes comme vous qui

sont là pour protester contre la bassesse des temps, et pour conserver

au genre humain la tradition de l'honneur. En dernier résultat,

Monsieur, si vous examinez bien _les Martyrs_, vous y trouverez beaucoup

à reprendre sans doute; mais, tout bien considéré, vous verrez que pour

le plan, les caractères et le style, c'est le moins mauvais et le moins

défectueux de mes faibles écrits.

J'ai en effet en Russie, Monsieur, un neveu appelé Moreau: c'est le fils

du fils d'une soeur de ma mère; je le connais à peine, mais je le crois

un bon sujet. Son père, qui était aussi en Russie, est revenu en France,

il n'y a guère plus d'un an. J'ai été charmé de l'occasion qui m'a

procuré l'honneur de faire connaissance avec mademoiselle de Meulan:

elle m'a paru, comme dans ce qu'elle écrit, pleine d'esprit, de goût et

de raison. Je crains bien de l'avoir importunée par la longueur de ma

visite: j'ai le défaut de rester partout où je trouve des gens aimables,

et surtout des caractères élevés et des sentiments généreux.

Je vous renouvelle bien sincèrement, Monsieur, l'assurance de ma haute

estime, de ma reconnaissance et de mon dévouement. J'attends avec une

vive impatience le moment où je vous recevrai dans mon ermitage, ou

celui qui me conduira à votre solitude. Agréez, je vous en prie,

Monsieur, mes très-humbles salutations et toutes mes civilités.

DE CHATEAUBRIAND.

Val-de-Loup, près d'Aunay, par Antony, ce 30 mai 1809.

3° _Le vicomte de Chateaubriand à M. Guizot_.

Val-de-Loup, ce 12 juin 1809.

J'ai été absent de ma vaille, Monsieur, pendant quelques jours, et c'est

ce qui m'a empêché de répondre plus tôt à votre lettre. Me voilà bien

convaincu d'hérésie; j'avoue que le mot _racheté_ m'est échappé, à la

vérité contre mon intention. Mais enfin il y est; je vais sur-le-champ

l'effacer pour la première édition.

J'ai lu vos deux premiers articles, Monsieur. Je vous en renouvelle mes

remercîments: ils sont excellents, et vous me louerez toujours au delà

du peu que je vaux.

Ce qu'on a dit, Monsieur, sur l'église du Saint-Sépulcre est très-exact.

Cette description n'a pu être faite que par quelqu'un qui connaît

les lieux. Mais le Saint-Sépulcre lui-même aurait bien pu échapper à

l'incendie sans qu'il y ait eu pour cela aucun miracle. Il forme, au

milieu de la nef circulaire de l'église, une espèce de catafalque de

marbre blanc: la coupole de cèdre, en tombant, aurait pu l'écraser,

mais non pas y mettre le feu. C'est cependant une circonstance

très-extraordinaire et qui mériterait de plus longs détails que ceux

qu'on peut renfermer dans les bornes d'une lettre.

Je voudrais bien, Monsieur, pouvoir aller vous donner moi-même ces

détails dans votre solitude. Malheureusement madame de Chateaubriand est

malade, je suis obligé de rester auprès d'elle. Je ne renonce pourtant

point à l'espoir d'aller vous chercher ni à celui de vous recevoir dans

mon ermitage: les honnêtes gens doivent, surtout à présent, se réunir

pour se consoler. Les idées généreuses et les sentiments élevés

deviennent tous les jours si rares qu'on est trop heureux quand on les

retrouve. Je serais enchanté, Monsieur, que ma société pût vous être

agréable, ainsi qu'à M. Stapfer, que je vous prie de remercier beaucoup

pour moi.

Agréez de nouveau, Monsieur, je vous en prie, l'assurance de ma haute

considération et de mon dévouement sincère, et, si vous le permettez,

d'une amitié que nous commençons sous les auspices de la franchise et de

l'honneur.

DE CHATEAUBRIAND.

La meilleure description de Jérusalem est celle de Danville, mais le

petit traité est fort rare; en général, tous les voyageurs sont fort

exacts sur la Palestine. Il y a une lettre dans les _Lettres édifiantes_

(Missions du Levant) qui ne laisse rien à désirer. Quant à M. de Volney,

il est bon sur le gouvernement des Turcs, mais il est évident qu'il n'a

jamais vu Jérusalem. Il est probable qu'il n'a pas passé Ramlé ou Rama,

l'ancienne Arimathie.

Vous pourriez consulter encore le _Theatrum Terra Sanctoe_

d'Adrichomius.

II

_Le comte de Lally-Tolendal à M. Guizot_.

Bruxelles, 27 avril 1811.

Vous ne devez pas comprendre mon silence, Monsieur, et moi je ne

comprenais pas la lente arrivée des prospectus que vous m'aviez annoncés

dans votre lettre du 4 de ce mois. Imaginez-vous que le portier d'ici

avait confondu ce paquet avec toutes les liasses d'imprimés oiseux qu'on

adresse à une préfecture, et que si le besoin d'un livre ne m'eût

pas fait descendre dans le cabinet-sanctuaire du préfet, je n'aurais

peut-être pas encore découvert la méprise. Je vous remercie, Monsieur, de

la confiance que vous avez bien voulu me témoigner dans cette occasion.

Vous savez si personne vous rend plus que moi la plénitude de la justice

qui vous est due, et vous savez que je vous la rends avec autant

d'attrait que de conviction. Ma génération passe, la vôtre vient

d'arriver, une autre naît; je vous vois placé entre deux pour consoler

la première, honorer la seconde et former la troisième. Tâchez de faire

celle-ci à votre image, ce qui ne veut pas dire que je souhaite à tous

les petits garçons d'en savoir un jour autant que vous, ni à toutes

les petites filles de ressembler en tout à votre plus qu'aimable

collaboratrice. Il ne faut désirer que ce qu'on peut obtenir, et

j'aurais trop de regret de me sentir sur mon déclin quand un si beau

siècle serait près de se lever sur la terre. Mais renfermez ma pensée

dans ses justes bornes, et dictez, comme Solon, les meilleures lois que

puisse supporter ou recevoir l'enfance du XIXe siècle: ce sera bien

encore assez. Aujourd'hui le _mox progeniem daturos vitiosiorem_ ferait

dresser les cheveux.

Madame de la Tour du Pin, baronne de l'Empire depuis deux ans, préfète

de la Dyle depuis trois ans, mère religieuse depuis vingt, conseillera

votre recueil avec toute l'influence que peuvent lui donner les deux

premiers titres, et y souscrit avec tout l'intérêt que lui inspire le

dernier. Moi qui n'ai plus et ne veux plus d'autres titres que ceux de

père et d'ami, je vous demande la permission de souscrire pour ma fille

qui, commençant la double éducation d'un petit Arnaud et d'une petite

Léontine, sera très-heureuse de profiter de votre double enseignement.

Je ne doute pas que le grand-père lui-même ne trouve très-souvent à s'y

instruire et toujours à s'y plaire. Il me semble que jamais association

ne fut plus propice au mélange de l'_utile dulci_. Si je laissais aller

ma plume, je suis sûr qu'elle écrirait comme une folle à l'un des deux

auteurs: «Ne pouvant me refaire jeune pour adorer vos mérites, je

m'établis un vieil enfant pour recevoir vos préceptes. Je baise de loin

la main de ma jeune bonne, avec un respect très-profond, mais pas assez

dégagé de quelques-uns de ces mouvements qui ont suivi ma première

enfance, et que doit m'interdire ma seconde éducation. Peut-on se

soumettre à votre férule avec plus de candeur? au moins j'avoue mes

fautes. Comme il ne faut pas mentir, je n'ose pas encore ajouter: _cela

ne m'arrivera plus_; mais le ferme propos viendra avec l'âge faible, et

plus je me déformerai, plus je serai parfait.»

Voulez-vous bien, Monsieur, présenter mes respects à madame et à

mademoiselle de Meulan? Un très-excellent et très-aimable jeune homme

(encore un de ceux dont l'élévation et la pureté consolent), le neveu de

M. Hochet, ne demeure-t-il pas sous le même toit que vous? alors je

vous prierais de me rappeler à son souvenir, et par lui à M. son oncle,

duquel j'attends, avec une grande anxiété, réponse sur un objet du plus

grand intérêt pour l'oncle de mon gendre dans les installations des

cours impériales.--Mais rien par la poste.

Je ne vous parlerai pas de nos si bons et si respectables amis de la

place Louis XV[25], parce que je vais leur écrire Directement.

[Note 25: M. et madame Suard.]

Mais l'idée me vient de vous demander une grâce avant de fermer ma

lettre. Lorsque, dans vos préceptes à la jeunesse, vous en serez au

chapitre et à l'âge où il sera question du choix d'un état, je vous

conjure d'y insérer, avec toute la gravité de votre caractère intègre,

quelque chose qui revienne à ceci: «Si votre vocation vous porte à

être imprimeur, éditeur d'un ouvrage quelconque, moral, politique,

historique, n'importe, ne vous croyez pas permis de mutiler, sans l'en

prévenir, un auteur, et surtout celui qui tient à l'inviolabilité de ses

écrits beaucoup plus par conscience que par amour-propre. Si vous le

mutilez à vous tout seul, ce qui est déjà passablement hardi, au moins

ne croyez pas pouvoir substituer un membre postiche de votre façon au

membre vivant que vous aurez coupé, et craignez de remplacer, sans vous

en apercevoir, un bras de chair par une jambe de bois. Mais brisez

toutes vos presses, plutôt que de lui faire dire, sous le sceau de la

signature, le contraire de ce qu'il a dit, le contraire de ce qu'il a

pensé et de ce qu'il sent, car ce serait un oubli de raison tout voisin

d'un oubli de morale.»--J'écris plus longuement air ce sujet à nos amis

de la place Louis XV, et vous prie, Monsieur, de vouloir bien ne parler

qu'à eux de mon énigme, qui, sûrement, n'en est déjà plus une avec vous.

J'espère que ce qui m'a indigné et affligé ne se rencontrera pas une

seconde fois. En disant ce qu'il fallait dire, je me suis imposé

les ménagements nécessaires. Je ne veux point d'une rupture dont la

vengeance frapperait sur mes tombeaux chéris et mes amis vivants. Ma

lettre est devenue bien sérieuse; je ne savais pas, quand je l'ai

commencée, qu'elle allait me conduire où je me trouve en la finissant.

Je crois vous parler; la confiance m'entraîne; il m'est doux d'avoir

joint une preuve involontaire de ce sentiment à l'expression

très-volontaire de tous ceux que vous m'avez si profondément inspirés,

et dont j'ai l'honneur, Monsieur, de vous renouveler l'assurance au

milieu de mes plus sincères salutations.

Lally-Tolendal.

III

_Discours prononcé pour l'ouverture du Cours d'histoire moderne de M.

Guizot, le 11 décembre_ 1812.

Messieurs,

Un homme d'État, célèbre par son caractère et par ses malheurs, sir

Walter Raleigh, avait publié la première partie d'une _Histoire du

monde_: enfermé dans la prison de la Tour, il venait de terminer la

dernière. Une querelle s'élève sous ses fenêtres dans une des cours de

la prison: il regarde, examine attentivement la contestation qui devient

sanglante, et se retire, l'imagination vivement frappée des détails de

ce qui s'est passé sous ses yeux. Le lendemain, il reçoit la visite d'un

de ses amis, et le lui raconte: quelle est sa surprise lorsque cet ami,

qui avait été témoin et même acteur dans l'événement de la veille, lui

prouve que cet événement, dans son résultat comme dans ses détails, a

été précisément le contraire de ce qu'il croyait avoir observé! Raleigh,

resté seul, prend son manuscrit et le jette au feu, convaincu que,

puisqu'il s'était si fort trompé sur ce qu'il avait vu, il ne savait

rien de tout ce qu'il venait d'écrire.

Sommes-nous mieux instruits ou plus heureux que sir Walter Raleigh?

L'historien le plus confiant n'oserait peut-être répondre à cette

question d'une manière tout à fait affirmative. L'historien raconte

une longue suite d'événements, peint un grand nombre de caractères; et

songez, Messieurs, à la difficulté de bien connaître un seul caractère,

un seul événement. Montaigne, après avoir passé sa vie à s'étudier,

faisait sans cesse sur lui-même de nouvelles découvertes; il en a rempli

un long ouvrage, et a fini par dire: «L'homme est un subject si divers,

si ondoyant et si vain, qu'il est malaisé d'y fonder un jugement

constant et uniforme.» Composé obscur d'une infinité de sentiments et

d'idées qui s'altèrent, se modifient réciproquement et dont il est aussi

difficile de démêler la source que d'en prévoir les résultats, produit

incertain d'une multitude de circonstances, quelquefois impénétrables,

toujours compliquées, qu'ignore souvent celui qu'elles entraînent, et

que ne soupçonnent même pas ceux qui l'entourent, l'homme sait à peine

se connaître lui-même et n'est jamais que deviné par les autres. Le

plus simple, s'il essayait de s'étudier et de se peindre, aurait à nous

apprendre mille secrets dont nous ne nous doutons point. Et que d'hommes

dans un événement! Que d'hommes dont le caractère a influé sur cet

événement, en a modifié la nature, la marche, les effets! Amenez

des circonstances parfaitement semblables; supposez des situations

exactement pareilles; qu'un acteur change, tout est changé; c'est par

d'autres motifs qu'il agit, c'est autre chose qu'il veut faire. Prenez

les mêmes acteurs; changez une seule de ces circonstances indépendantes

de la volonté, qu'on appelle hasard ou destinée; tout est changé encore.

C'est de cette infinité de détails, où tout est obscur, où rien n'est

isolé, que se compose l'histoire; et l'homme, fier de ce qu'il sait,

parce qu'il oublie de songer combien il ignore, croit la savoir quand

il a lu ce que lui en ont dit quelques hommes qui n'avaient pas, pour

connaître leur temps, plus de moyens que nous n'en avons pour connaître

le nôtre.

Que chercher donc, que trouver dans ces ténèbres du passé qui

s'épaississent à mesure qu'on s'en éloigne? Si César, Salluste ou

Tacite n'ont pu nous transmettre que des notions souvent incomplètes et

douteuses, nous fierons-nous à ce qu'ils racontent? Et si nous n'osons

nous y fier, comment y suppléerons-nous? Serons-nous capables de nous

débarrasser de ces idées, de ces moeurs, de cette existence nouvelle

qu'a amenées un nouvel ordre de choses, pour adopter momentanément dans

notre pensée d'autres moeurs, d'autres idées, une autre existence?

Saurons-nous devenir Grecs, Romains ou Barbares pour comprendre les

Romains, les Barbares ou les Grecs avant de nous hasarder à les juger?

Et quand nous serions parvenus à cette difficile abnégation d'une

réalité présente, et impérieuse, saurions-nous, aussi bien que César,

Salluste ou Tacite, l'histoire des temps dont ils nous parlent? Après

nous être ainsi transportés au milieu du monde qu'ils peignent, nous

découvririons dans leurs tableaux des lacunes dont nous ne nous doutons

pas, dont ils ne se doutèrent pas toujours eux-mêmes: cette multitude de

faits qui, groupés et vus de loin, nous paraissent remplir le temps et

l'espace, nous offriraient, si nous nous trouvions placés sur le terrain

même qu'ils occupent, des vides qu'il nous serait impossible de combler,

et que l'historien y laisse nécessairement, parce que celui qui raconte

ou décrit ce qu'il voit, à des gens qui le voient comme lui, n'imagine

jamais avoir besoin de tout dire.

Gardons-nous donc de penser que l'histoire soit réellement pour nous le

tableau du passé: le monde est trop vaste, la nuit du temps trop obscure

et l'homme trop faible pour que ce tableau soit jamais complet et

fidèle.

Mais serait-il vrai qu'une connaissance si importante nous fût

totalement interdite? Que, dans ce que nous en pouvons acquérir, tout

fût sujet de doute ou d'erreur? L'esprit ne s'éclairerait-il que pour

chanceler davantage? Ne déploierait-il toutes ses forces que pour être

amené à confesser son ignorance? Idée cruelle et décourageante que

beaucoup d'hommes supérieurs ont rencontrée dans leur chemin, mais à

laquelle ils ont eu tort de s'arrêter.

Ce que l'homme ne se demande presque jamais, c'est ce qu'il a réellement

besoin de savoir dans ce qu'il cherche si ardemment à connaître. Il

suffit de jeter un coup d'oeil sur ses études pour y apercevoir deux

parties dont la différence est frappante, quoique nous ne puissions

assigner la limite qui les sépare. Partout je vois un certain travail

innocent, mais vain, qui s'attache à des questions, à des recherches

inabordables ou sans résultat, qui n'a d'autre but que de satisfaire

l'inquiète curiosité d'un esprit dont le premier besoin est d'être

occupé; et partout je vois un travail véritablement utile, fécond,

intéressant non-seulement pour celui qui s'y livre, mais pour le genre

humain tout entier. Que de temps, que de talent ont consumé les hommes

dans les méditations métaphysiques! Ils ont voulu pénétrer la nature

intime des choses, de l'esprit, de la matière; ils ont pris pour des

réalités de pures et vagues combinaisons de mots; mais ces mêmes

travaux, ou des travaux qui en ont été la conséquence, nous ont éclairés

sur l'ordre de nos facultés, les lois qui les régissent, la marche de

leur développement; nous avons eu une histoire, une statistique de

l'esprit humain; et, si personne n'a pu nous dire ce qu'il est, nous

avons appris comment il agit, et comment on doit travailler à en

affermir la justesse, à en étendre la portée.

L'étude de l'astronomie n'a-t-elle pas eu longtemps pour unique but les

rêves de l'astrologie? Gassendi lui-même n'avait commencé à l'étudier

que dans cette vue, et, lorsque la science l'eut guéri des préjugés de

la superstition, il se repentit d'en avoir parlé trop haut, «parce que,

disait-il, plusieurs étudiant auparavant l'astronomie pour devenir

astrologues, il s'apercevait que plusieurs ne voulaient plus l'apprendre

depuis qu'il avait décrié l'astrologie.» Qui nous prouvera que, sans

cette inquiétude qui a porté l'homme à chercher l'avenir dans les

astres, la science qui dirige aujourd'hui nos vaisseaux serait parvenue

où nous la voyons?

C'est ainsi que nous retrouverons dans tous les travaux de l'homme une

moitié vaine à côté d'une moitié utile; nous ne condamnerons plus alors

la curiosité qui mène au savoir; nous reconnaîtrons que, si l'esprit

humain s'est souvent égaré dans la route, s'il n'a pas toujours pris,

pour arriver, la voie la plus prompte, il s'est vu conduit enfin, par

la nécessité de sa nature, à la découverte d'importantes vérités: mais,

plus éclairés, nous nous efforcerons de ne point perdre de temps,

d'aller droit au but en concentrant nos forces sur des recherches

fécondes en résultats profitables; et nous ne tarderons pas à nous

convaincre que tout ce que l'homme ne peut pas ne lui est bon à rien, et

qu'il peut tout ce qui lui est nécessaire.

L'application de cette idée à l'histoire lèvera bientôt la difficulté

que nous avait opposée d'abord son incertitude. Peu nous importe, par

exemple, de connaître la figure ou le jour précis de la naissance de

Constantin, de savoir quels motifs particuliers, quels sentiments

personnels ont influé, en telle ou telle occasion, sur ses

déterminations et sur sa conduite, d'être informés de tous les détails

de ses guerres et de ses victoires contre Maxence ou Licinius: ces

circonstances ne regardent que le monarque, et le monarque n'est plus.

L'ardeur que tant de savants mettent à les rechercher n'est que la suite

de ce juste intérêt qui s'attache aux grands noms, aux grands souvenirs.

Mais les résultats de la conversion de Constantin, son administration,

les principes politiques et religieux qu'il établit dans son empire,

voilà ce qu'aujourd'hui encore il nous importe de connaître, parce que

c'est là ce qui ne meurt pas en un jour, ce qui fait le sort et la

gloire des peuples, ce qui leur laisse ou leur enlève l'usage des plus

nobles facultés de l'homme, ce qui les plonge silencieusement dans une

misère tantôt muette, tantôt agitée, ou pose pour eux les fondements

d'un long bonheur.

On pourrait dire en quelque sorte qu'il y a deux passés, l'un tout

à fait mort, sans intérêt réel parce que son influence ne s'est pas

étendue au delà de sa durée; l'autre durant toujours par l'empire qu'il

a exercé sur les siècles suivants, et par cela seul réservé, pour ainsi

dire, à notre connaissance, puisque ce qui en reste est là pour nous

éclairer sur ce qui n'est plus. L'histoire nous offre, à toutes ses

époques, quelques idées dominantes, quelques grands événements qui ont

déterminé le sort et le caractère d'une longue suite de générations.

Ces idées, ces événements ont donc laissé des monuments qui subsistent

encore, ou qui ont subsisté longtemps sur la face du monde: une longue

trace, en perpétuant le souvenir comme l'effet de leur existence, a

multiplié les matériaux propres à nous guider dans les recherches dont

ils sont l'objet; la raison même peut ici nous offrir ses données

positives pour nous conduire à travers le dédale incertain des faits.

Dans l'événement qui passe, peut se trouver telle circonstance

aujourd'hui inconnue qui le rende totalement différent de l'idée que

nous nous en formons: ainsi nous ignorerons toujours ce qui retint

Annibal à Capoue et sauva Rome; mais dans un effet qui s'est longtemps

prolongé, on découvre facilement la nature de sa cause: ainsi l'autorité

despotique qu'exerça longtemps le Sénat sur le peuple romain nous

indique à quoi se bornaient, pour les sénateurs, les idées de liberté

qui déterminèrent l'expulsion des rois. Marchons donc du côté où nous

pouvons avoir la raison pour guide; appliquons les principes qu'elle

nous fournit aux exemples que nous prête l'histoire; l'homme, dans

l'ignorance et la faiblesse auxquelles le condamnent les bornes de sa

vie et celles de ses facultés, a reçu la raison pour suppléer au savoir,

comme l'industrie pour suppléer à la force.

Tel est le point de vue, Messieurs, sous lequel nous tâcherons

d'envisager l'histoire. Nous chercherons dans l'histoire des peuples

celle de l'espèce humaine; nous nous appliquerons à démêler quels ont

été, dans chaque siècle, dans chaque état de civilisation, les idées

dominantes, les principes généralement adoptés qui ont fait le bonheur

ou le malheur des générations soumises à leur pouvoir, et qui ont

ensuite influé sur le sort des générations postérieures. Le sujet dont

nous avons à nous occuper est un des plus riches en considérations de

ce genre. L'histoire nous offre des périodes de développement durant

lesquelles le genre humain, parti d'un état de barbarie et d'ignorance,

arrive par degrés à un état de science et de civilisation qui peut

déchoir, mais non se perdre, car les lumières sont un héritage qui

trouve toujours à qui se transmettre. La civilisation des Égyptiens et

des Phéniciens prépara celle des Grecs; celle des Grecs et des Romains

ne fut point perdue pour les Barbares qui vinrent s'établir dans leur

empire: aucun siècle encore n'a été placé avec autant d'avantages que le

nôtre pour observer cette progression lente, mais réelle: nous pouvons,

en portant nos regards en arrière, reconnaître la route qu'a suivie le

genre humain en Europe depuis plus de deux mille ans. L'histoire moderne

seule, par son étendue, sa variété et la longueur de sa durée, nous

offre le tableau le plus vaste et le plus complet que nous possédions

encore de la marche progressive de la civilisation d'une partie du

globe: un coup d'oeil rapide, jeté sur cette histoire, suffira pour en

indiquer le caractère et l'intérêt.

Rome avait conquis ce que son orgueil se plaisait à appeler le monde.

L'Asie occidentale depuis les frontières de la Perse, le nord de

l'Afrique, la Grèce, la Macédoine, la Thrace, tous les pays situés

sur la rive droite du Danube depuis sa source jusqu'à son embouchure,

l'Italie, la Gaule, la Grande-Bretagne, l'Espagne reconnaissaient son

pouvoir; ce pouvoir s'exerçait sur une étendue de plus de mille lieues

en largeur, depuis le mur d'Antonin et les limites septentrionales de

la Dacie, jusqu'au mont Atlas; et de plus de quinze cents lieues

en longueur, depuis l'Euphrate jusqu'à l'Océan occidental. Mais si

l'immensité de ces conquêtes saisit d'abord l'imagination, l'étonnement

diminue quand on songe combien elles avaient été faciles et combien

elles étaient peu sûres. Rome n'eut à vaincre en Asie que des peuples

amollis, en Europe que des peuples sauvages, dont le gouvernement sans

union, sans régularité et sans vigueur, ici, à cause de la barbarie, là,

à cause de la décadence des moeurs, ne pouvait lutter contre la forte

constitution de l'aristocratie romaine. Qu'on s'arrête un instant à y

songer; Rome eut plus de peine à se défendre d'Annibal qu'à subjuguer

le monde; et, dès que le monde fut subjugué, Rome ne cessa de se voir

enlever peu à peu ce qu'elle avait conquis. Comment aurait-elle pu s'y

maintenir? L'état de la civilisation des vainqueurs et des vaincus

avait empêché que rien s'unît, se constituât en un ensemble homogène

et solide; point d'administration étendue et régulière; point de

communications générales et sûres; les provinces n'existaient pour Rome

que par les tributs qu'elles lui payaient; Rome n'existait pour les

provinces que par les tributs dont elle les accablait. Partout, dans

l'Asie Mineure, en Afrique, en Espagne, dans la Bretagne, dans le nord

de la Gaule, de petites peuplades défendaient et maintenaient leur

indépendance: toute la puissance des empereurs ne pouvait soumettre les

Isauriens. C'était ce chaos de peuples à demi vaincus, à demi barbares,

sans intérêt, sans existence dans l'État dont ils étaient censés faire

partie, que Rome appelait son empire.

Dès que cet empire fut conquis, il commença à cesser d'être, et cette

orgueilleuse cité, qui regardait comme soumises toutes les régions où

elle pouvait, en y entretenant une armée, envoyer un proconsul et lever

des impôts, se vit bientôt forcée d'abandonner presque volontairement

des provinces qu'elle était incapable de conserver. L'an du Christ 270,

Aurélien se retire de la Dacie et la cède tacitement à la nation des

Goths; en 412, Honorius reconnaît l'indépendance de la Grande-Bretagne

et de l'Armorique; en 428, il veut engager les habitants de la Gaule

Narbonnaise à se gouverner eux-mêmes. Partout on voit les Romains

quitter, sans en être chassés, des pays dont, selon l'expression de

Montesquieu, l'_obéissance leur pèse_, et qui, n'ayant jamais été

incorporés à leur empire, devaient s'en séparer au premier choc.

Ce choc venait d'une partie de l'Europe que les Romains, en dépit de

leur orgueil, n'avaient jamais pu regarder comme une de leurs provinces.

Encore plus barbares que les Gaulois, les Bretons ou les Espagnols,

les Germains n'avaient point été conquis, parce que leurs innombrables

tribus, sans demeures fixes, sans patrie, toujours prêtes à avancer ou à

fuir, tantôt se précipitaient avec leurs femmes et leurs troupeaux sur

les possessions de Rome, tantôt se retiraient devant ses armées, ne lui

abandonnant pour conquête qu'un pays sans habitants, qu'elles revenaient

occuper dès que l'affaiblissement ou l'éloignement des vainqueurs leur

en laissait la possibilité. C'est à cette vie errante d'un peuple

chasseur, à cette facilité de fuite et de retour, plutôt qu'à une

bravoure supérieure que les Germains durent la conservation de leur

indépendance. Les Gaulois et les Espagnols s'étaient aussi défendus avec

courage; mais les uns, entourés de l'Océan, n'avaient su où fuir des

ennemis qu'ils ne pouvaient chasser; les autres, dans un état de

civilisation déjà plus avancé, attaqués par les Romains à qui la

province narbonnaise donnait, au coeur de la Gaule même, un point

d'appui inébranlable, repoussés par les Germains des terres où ils

auraient pu passer, s'étaient vus aussi contraints de se soumettre.

Drusus et Germanicus avaient pénétré fort avant dans la Germanie; ils

en sortirent, parce que, les Germains reculant toujours devant eux, ils

n'auraient occupé, en y restant, que des conquêtes sans sujets.

Lorsque, par des causes étrangères à l'empire romain, les tribus

tartares qui erraient dans les déserts de la Sarmatie et de la Scythie,

jusqu'aux frontières septentrionales de la Chine, marchèrent sur la

Germanie, les Germains, pressés par ces nouveaux venus, se jetèrent sur

les possessions de Rome pour conquérir des terres où ils pussent vivre

et demeurer. Alors Rome combattit pour sa défense; la lutte fut longue;

le courage et l'habileté de quelques empereurs opposèrent longtemps aux

Barbares une puissante barrière: mais les Barbares furent vainqueurs,

parce qu'ils avaient besoin de l'être, et parce que leurs belliqueux

essaims se renouvelaient toujours. Les Visigoths, les Alains, les Suèves

s'établirent dans le midi de la Gaule et en Espagne; les Vandales

passèrent en Afrique; les Huns occupèrent les rives du Danube; les

Ostrogoths fondèrent leur royaume en Italie, les Francs dans le nord de

la Gaule. Rome cessa de se dire maîtresse de l'Europe; Constantinople

n'appartient pas à notre sujet.

Ces peuples de l'Orient et du Nord, qui venaient de se transporter en

masse dans des pays où ils devaient fonder des États plus durables,

parce qu'ils les conquéraient, non pour s'étendre, mais pour s'établir,

étaient barbares comme l'avaient été, comme l'étaient restés longtemps

les Romains. La force était leur droit, une indépendance sauvage leur

plaisir; ils étaient libres, parce qu'aucun d'eux ne se serait avisé de

penser que des hommes individuellement aussi forts que lui pussent se

soumettre à son obéissance; ils étaient braves, parce que la bravoure

était pour eux un besoin; ils aimaient la guerre, parce que la guerre

occupe l'homme sans le contraindre au travail; ils voulaient des terres,

parce que ces nouvelles possessions leur offraient mille nouveaux moyens

de jouissance qu'ils pouvaient goûter en se livrant à leur paresse. Ils

avaient des chefs, parce que les hommes réunis en ont toujours, parce

que le plus brave est le plus considéré, devient bientôt le plus

puissant, et lègue à ses fils une partie de sa considération et de sa

puissance. Ces chefs devinrent rois; les anciens sujets de Rome qui

n'avaient d'abord été obligés que de recevoir, de loger et de nourrir

leurs nouveaux maîtres, furent bientôt contraints de leur céder une

partie de leurs terres; et comme le laboureur tient, ainsi que la

plante, au sol qui le nourrit, les terres et les laboureurs devinrent

la propriété de ces maîtres turbulents et paresseux. Ainsi s'établit la

féodalité, non tout à coup, non par une convention expresse entre le

chef et ses guerriers, non par une répartition immédiate et régulière

des pays conquis entre les conquérants, mais par degrés, après de

longues années d'incertitude, par la seule force des choses, comme cela

doit arriver partout où la conquête est suivie de la transplantation et

d'une longue possession.

On aurait tort de croire que les Barbares fussent étrangers à toute

idée morale; l'homme, à cette première époque de la civilisation, ne

réfléchit point sur ce que nous appelons des devoirs, mais il connaît et

respecte dans ses semblables certains droits dont la trace se retrouve

au milieu même de l'empire de la force le plus absolu. Une justice

simple, souvent violée, cruellement vengée, règle les rapports simples

des sauvages réunis. Les Germains, ne connaissant ni d'autres rapports,

ni une autre justice, se trouvèrent tout à coup transportés au milieu

d'un ordre de choses qui supposait d'autres idées, qui exigeait d'autres

lois. Ils ne s'en inquiétèrent point; le passage était trop rapide

pour qu'ils pussent reconnaître et suppléer ce qui manquait à leur

législation et à leur politique: s'embarrassant peu de leurs nouveaux

sujets, ils continuèrent à suivre les mêmes usages, les mêmes principes

qui naguère, dans les forêts de la Germanie, réglaient leur conduite et

décidaient leurs différends. Aussi les vaincus furent-ils d'abord plus

oubliés qu'assujettis, plus méprisés qu'opprimés; ils formaient la masse

de la nation, et cette masse se trouva sujette sans qu'on eût songé à la

réduire en servitude, parce qu'on ne s'occupa point d'elle, parce que

les vainqueurs ne lui soupçonnaient pas des droits qu'elle n'avait pas

défendus. De là naquit, dans la suite, ce long désordre des premiers

siècles du moyen âge où tout était isolé, fortuit, partiel; de là cette

séparation absolue entre les nobles et le peuple; de là ces abus du

système féodal, qui ne firent réellement partie d'un système que

lorsqu'une longue possession eut fait regarder comme un droit ce qui

n'avait été d'abord que le produit de la conquête et du hasard.

Le clergé seul, à qui la conversion des vainqueurs offrait les moyens

d'acquérir une puissance d'autant plus grande que sa force et son

étendue n'avaient de juge que l'opinion qu'il dirigeait, maintint ses

droits et assura son indépendance. La religion qu'embrassèrent les

Germains devint la seule voie par où leur arrivassent des idées

nouvelles, le seul point de contact entre eux et les habitants de leur

nouvelle patrie. Le clergé ne profita d'abord que pour lui seul de ce

moyen de communication; tous les avantages immédiats de la conversion

des Barbares furent pour lui: la libérale et bienfaisante influence

du christianisme ne s'étendit qu'avec lenteur; celle des animosités

religieuses, des querelles théologiques se fit sentir la première.

C'était dans la classe occupée de ces querelles, échauffée de ces

animosités, que se trouvaient les seuls hommes vigoureux qui restassent

dans l'empire romain; les sentiments et les devoirs religieux avaient

ranimé, dans des coeurs pénétrés de leur auguste importance, une énergie

partout éteinte depuis longtemps; les saint Athanase, les saint Ambroise

avaient résisté seuls à Constantin et à Théodose; leurs successeurs

furent les seuls qui osassent, qui pussent résister aux Barbares. De

là ce long empire de la puissance spirituelle, soutenu avec tant de

dévouement et de force, si faiblement ou si inutilement attaqué. On peut

aujourd'hui le dire sans crainte, les plus grands caractères, les

hommes les plus distingués par la supériorité de leur esprit ou de leur

courage, dans ce période d'ignorance et de malheur, appartiennent à

l'ordre ecclésiastique; et aucune époque de l'histoire ne présente d'une

manière aussi frappante la confirmation de cette vérité honorable pour

l'espèce humaine, et peut-être la plus instructive de toutes, que les

plus hautes vertus naissent et se développent encore au sein des plus

funestes erreurs.

A ces traits généraux, destinés à peindre les idées, les moeurs et

l'état des hommes dans le moyen âge, il serait aisé d'en ajouter

d'autres, non moins caractéristiques, bien que plus particuliers. On

verrait la poésie et les lettres, ces belles et heureuses productions de

l'esprit, dont toutes les folies, toutes les misères du genre humain ne

sauraient étouffer le germe, naître au sein de la barbarie, et charmer

les Barbares même par un nouveau genre de plaisir: on rechercherait la

source et le vrai caractère de cet enthousiasme poétique, guerrier et

religieux, qui produisit la chevalerie et les croisades. On découvrirait

peut-être, dans la vie errante des chevaliers et des croisés,

l'influence de cette vie errante des chasseurs germains, de cette

facilité de déplacement, de cette surabondance de population qui

existent partout où l'ordre social n'est pas assez bien réglé pour que

l'homme se trouve longtemps bien à sa place, et tant que sa laborieuse

assiduité ne sait pas encore forcer la terre à lui fournir partout des

subsistances abondantes et sûres. Peut-être aussi ce principe d'honneur

qui attachait inviolablement les Barbares germains à un chef de leur

choix, cette liberté individuelle dont il était le fruit, et qui donne

à l'homme une haute idée de sa propre importance, cet empire de

l'imagination qui s'exerce sur tous les peuples jeunes, et leur fait

faire les premiers pas hors du cercle des besoins physiques et d'une vie

purement matérielle, nous offriraient-ils les causes de cette élévation,

de cet entraînement, de ce dévouement qui, arrachant quelquefois les

nobles du moyen âge à la rudesse de leurs habitudes, leur inspirèrent

des sentiments et des vertus dignes, aujourd'hui encore, de toute

notre admiration. Nous nous étonnerions peu alors de trouver réunis la

barbarie et l'héroïsme, tant d'énergie avec tant de faiblesse, et la

grossièreté simple de l'homme sauvage avec les élans les plus sublimes

de l'homme moral.

C'était à la dernière moitié du XVe siècle qu'il était réservé de voir

éclore des événements faits pour introduire en Europe de nouvelles

moeurs, un nouvel ordre politique, et pour imprimer au monde la

direction qu'il suit encore aujourd'hui. L'Italie venait, on peut le

dire; de découvrir la civilisation des Grecs; les lettres, les arts, les

idées de cette brillante antiquité inspiraient un enthousiasme général:

les longues querelles des républiques italiennes, après avoir forcé les

hommes à déployer toute leur énergie, leur avaient donné le besoin d'un

repos ennobli et charmé par les occupations de l'esprit; l'étude de la

littérature classique leur en offrait le moyen; ils le saisirent avec

ardeur. Des papes, des cardinaux, des princes, des gentilshommes,

des hommes de génie se livrèrent à des recherches savantes; ils

s'écrivaient, ils voyageaient pour se communiquer leurs travaux, pour

chercher, pour lire, pour copier des manuscrits. La découverte de

l'imprimerie vint rendre les communications faciles et promptes, le

commerce des esprits étendu et fécond. Aucun événement n'a aussi

puissamment influé sur la civilisation du genre humain; les livres

devinrent une tribune du haut de laquelle on se fit entendre au monde.

Bientôt ce monde fut doublé; la boussole avait ouvert des routes sûres

dans la monotone immensité des mers. L'Amérique fut trouvée; et le

spectacle de moeurs nouvelles, l'agitation de nouveaux intérêts qui

n'étaient plus de petits intérêts de ville à ville, de château à

château, mais de grands intérêts de puissance à puissance, changèrent et

les idées des individus et les rapports politiques des États.

L'invention de la poudre à canon avait déjà changé leurs rapports

militaires; le sort des combats ne dépendait plus de la bravoure isolée

des guerriers, mais de la puissance et de l'habileté des chefs. On n'a

pas assez dit combien cette invention contribua à affermir le pouvoir

monarchique et à faire naître le système de l'équilibre.

Enfin, la Réformation vint porter à la puissance spirituelle un coup

terrible, dont les conséquences ont été dues à l'examen hardi des

questions théologiques et aux secousses politiques qu'amena la

séparation des sectes religieuses, plutôt qu'aux nouveaux dogmes dont

les réformés firent la base de leur croyance.

Représentez-vous, Messieurs, l'effet que durent produire toutes ces

causes réunies au milieu de la fermentation où se trouvait alors

l'espèce humaine, au milieu de cette surabondance d'énergie et

d'activité qui caractérise le moyen âge. Dès lors, cette activité si

longtemps désordonnée commença à se régler et à marcher vers un but;

cette énergie se vit soumise à des lois; l'isolement disparut; le

genre humain se forma en un grand corps; l'opinion publique prit

de l'influence; et si un siècle de troubles civils, de dissensions

religieuses, offrit le long retentissement de cette puissante secousse

qui, à la fin du XVe siècle, ébranla l'Europe en tant de manières, ce

n'en est pas moins aux idées, aux découvertes qui produisirent cette

secousse, qu'ont été dus les deux siècles d'éclat, d'ordre et de paix,

pendant lesquels la civilisation est parvenue au point où nous la voyons

aujourd'hui.

Ce n'est pas ici le lieu de suivre avec plus de détails la marche

de l'espèce humaine pendant ces deux siècles. Cette histoire est si

étendue, elle se compose de tant de rapports, tantôt si minutieux,

tantôt si vastes, et toujours si importants, de tant d'événements si

bien liés, amenés par des causes si mêlées, et causes, à leur tour,

d'effets si nombreux, de tant de travaux divers, qu'il est impossible de

les résumer en peu de paroles. Jamais tant d'États puissants et voisins

n'ont exercé les uns sur les autres une influence si constante et si

compliquée; jamais leur organisation intérieure n'a offert tant de

ramifications à étudier; jamais l'esprit humain n'a marché, à la fois,

en tant de routes; jamais tant d'événements, tant d'acteurs, tant

d'idées ne se sont pressés sur un aussi grand espace, n'ont eu des

résultats aussi intéressants, aussi instructifs. Peut-être aurons-nous

un jour l'occasion d'entrer dans ce labyrinthe, et de chercher le fil

propre à nous y conduire. Appelés maintenant à étudier les premiers

siècles de l'histoire moderne, nous irons trouver son berceau dans les

forêts de la Germanie, patrie de nos ancêtres: après avoir tracé un

tableau de leurs moeurs, aussi complet que nous le permettront le nombre

des faits parvenus à notre connaissance, l'état actuel des lumières et

mes efforts pour m'élever à leur niveau, nous jetterons un coup d'oeil

sur la situation de l'empire romain au moment où les Barbares y

pénétrèrent pour tenter de s'y établir. Nous assisterons ensuite à la

longue lutte qui s'éleva entre eux et Rome, depuis leur irruption dans

l'occident et le midi de l'Europe jusqu'à la fondation des principales

monarchies modernes. Cette fondation deviendra ainsi pour nous un

point de repos, d'où nous partirons ensuite pour suivre la marche de

l'histoire de l'Europe, qui est la nôtre; car, si l'unité, fruit de la

domination romaine, disparut avec elle, il y a toujours eu néanmoins,

entre les divers peuples qui se sont élevés sur ses débris, des rapports

si multipliés, si continus et si importants, qu'il en résulte, dans

l'ensemble de l'histoire moderne, une véritable unité que nous nous

efforcerons de saisir. Cette tâche est immense, et il est impossible,

lorsqu'on en envisage toute l'étendue, de ne pas reculer devant sa

difficulté. Jugez, Messieurs, si je dois être effrayé d'avoir à la

remplir; mais votre intelligence et votre zèle suppléeront à la

faiblesse de mes moyens: je serai trop payé si je puis vous faire faire

quelques pas dans la route qui mène à la vérité!

IV

1° _L'abbé de Montesquiou à M. Guizot._

Ce 31 mars 1815.

Je ne suis pas, mon cher, tellement perdu pour mes amis que je ne me

souvienne de leur amitié; la vôtre a eu pour moi beaucoup de charmes. Je

ne me reproche point le mauvais tour que je vous ai joué. A votre âge on

ne fait pas de long bail avec le mien; on ne peut que montrer au public

les objets dignes de sa confiance, et je me félicite de lui avoir laissé

un souvenir de vous qui ne doit point s'effacer. Je n'aurai pas été si

heureux pour mon compte. Il ne me reste qu'à gémir sur cette fatalité

qui a triomphé de ma conviction, de ma répugnance, et des secours

innombrables que l'amitié m'a prêtés. Que mon exemple vous profite un

jour. Donnez aux affaires le temps de la force, et non pas celui qui ne

laisse plus que le besoin du repos; l'intervalle est assez grand à votre

âge pour que vous puissiez vous faire beaucoup d'honneur. J'en jouirai

avec l'intérêt que vous me connaissez et avec tous les souvenirs que

me laisse toute votre bienveillance. Présentez mes hommages à madame

Guizot: c'est à elle que j'adresse mes excuses d'avoir troublé son

repos. Mais j'espère que son enfant se sentira de la forte nourriture

que nous lui avons déjà donnée; je lui demande, comme à vous, quelque

souvenir pour tous les sentiments de respect et d'amitié que je vous ai

voués pour la vie.

2° _L'abbé de Montesquiou à M. Guizot_.

Plaisance. Gers, ce 8 juin 1816.

J'attendais, mon cher, de vos nouvelles avec une grande impatience, et

je vous remercie bien de m'en avoir donné. Ce n'est pas que je fusse

inquiet de votre philosophie; vous savez que ceux qui devancent leur

âge connaissent plus tôt l'inconstance des choses humaines; mais

je craignais que votre goût pour vos premiers travaux ne vous fît

abandonner les affaires pour lesquelles vous avez montré une si heureuse

facilité, et nous ne sommes pas assez riches pour faire des sacrifices.

Je suis fort aise d'être rassuré sur ce point; j'abandonne le reste

aux caprices du sort qui ne peut être rigoureux pour vous. Vous serez

distingué au Conseil comme vous l'ayez été partout, et rien ne peut

faire qu'étant plus connu, votre carrière n'en soit pas plus brillante

et plus assurée. La jeunesse qui sent ses forces doit toujours dire

comme le cardinal de Bernis: «Monseigneur, j'attendrai.» Plus je vois

la France, et plus je suis frappé de cette vérité. Que ceux qui croient

avoir bien servi l'État en compromettant l'autorité royale viennent voir

ces départements éloignés: tout ce qui est honnête et raisonnable est

royaliste; mais grâce à nos discussions, ils ne savent plus comment il

faut l'être. Ils avaient cru jusqu'alors que servir le Roi, c'était

faire ce qu'il demandait par la voix de ses ministres, et on est venu

leur dire que c'était une erreur sans leur apprendre quels étaient ses

véritables organes. Les ennemis de notre repos en profitent. On fait

courir dans le peuple les contes les plus absurdes, et tout est peuple à

une si grande distance. Je me figure que le genre de ces perturbateurs

varie dans nos différentes provinces. Dans celle-ci où nous n'avons ni

grandes villes, ni aristocratie, nous sommes à la merci de tout ce

qui se donne pour en savoir plus que nous. Il en résulte un crédit

extraordinaire pour les demi-soldes qui, appartenant de plus près au

peuple et ne pouvant digérer leur dernier mécompte, le travaillent de

toutes les manières et en sont toujours crus parce qu'ils sont les plus

riches de leur endroit. MM. les députés viennent brochant sur le tout,

se donnant pour de petits proconsuls, disposant de toutes les places,

annulant les préfets, et vous voyez ce qu'il peut rester d'autorité au

Roi, dont les agents ont des maîtres et dont rien ne se fait en son nom.

Quant à l'administration, vous jugez bien, que personne n'y pense. Le

peuple manque de pain; sa récolte pourrit dans des pluies continuelles;

les chemins sont horribles, les hôpitaux dans la plus grande misère;

il ne nous reste que des destitutions, des dénonciations et des

députations. Si vous pouviez nous les échanger pour un peu d'autorité

royale, nous verrions encore la fin de nos misères; mais dépêchez-vous,

car, le mois d'octobre arrivé, il ne sera plus temps.

Adieu, mon cher; mes hommages, je vous prie, à madame Guizot, et recevez

toutes mes amitiés.

V

_Fragments extraits d'un écrit de M. Guizot, intitulé_: QUELQUES IDÉES

SUR LA LIBERTÉ DE LA PRESSE, _et publié en 1814._

Une grande partie des maux de la France, maux qui pourraient se

prolonger beaucoup si on ne les attaquait pas dans leur source, tient,

comme je viens de le dire, à l'ignorance à laquelle ont été condamnés

les Français sur les affaires et la situation de l'État, au système

de mensonge qu'avait adopté un gouvernement qui avait besoin de tout

cacher, à l'indifférence et à la méfiance que cette obscurité et ce

mensonge habituel avaient inspirées aux citoyens. C'est donc la vérité

qu'il faut mettre au grand jour, c'est l'obscurité qu'il faut dissiper

si l'on veut rétablir la confiance et ranimer le zèle; et il ne suffit

pas que les intentions du gouvernement soient bonnes, que ses discours

soient sincères; il faut encore que les sujets en soient persuadés,

aient mille moyens de s'en convaincre: quand on a été longtemps trompé

par un fourbe, on se méfie même d'un honnête homme, et tous nos

proverbes sur la triste méfiance de la vieillesse reposent sur cette

vérité...

Ce peuple, si longtemps abusé, a besoin de voir la vérité arriver à

lui de toutes parts; maintenant il aura l'espoir de l'obtenir; il la

demandera avec inquiétude à ses représentants, à ses administrateurs,

à tous ceux qu'il croira capables de la lui dire; plus elle lui a été

étrangère jusqu'ici, plus elle lui sera précieuse; ce qu'il y aura de

bien, il l'apprendra avec transport dès qu'il sera sûr qu'il peut y

croire; ce qu'il y aura de fâcheux, il l'écoutera sans crainte dès

qu'il verra qu'on ne lui ôte point la liberté d'en dire son avis et de

travailler ouvertement à y parer. On ne se doute pas des embarras que

dissipe la vérité et des ressources qu'elle donne; une nation à qui on

prend soin de la cacher croit aussitôt qu'on médite quelque chose contre

elle et se replie dans le soupçon; quand on la lui montre, quand le

gouvernement ne laisse voir qu'une noble confiance dans ses intentions

et dans la bonne volonté des sujets, cette confiance excite la leur et

réveille tout leur zèle...

Les Français, sûrs d'entendre la vérité et libres de la dire, perdront

bientôt cette triste habitude de méfiance qui tuait en eux toute

estime de leur chef et tout dévouement à l'État: les plus insouciants

reprendront un vif intérêt aux affaires publiques quand ils verront

qu'ils peuvent y prendre part; les plus soupçonneux se guériront de

leurs craintes quand ils ne vivront plus dans les ténèbres; ils ne

seront plus continuellement occupés à calculer combien ils doivent

rabattre de toutes les paroles qu'on leur adresse, de tous les récits

qu'on leur fait, de tous les tableaux qu'on leur présente, à démêler,

dans tout ce qui vient du trône, l'artifice, les desseins dangereux, les

arrière-pensées...

...Une grande liberté de la presse peut seule, en ramenant la confiance,

rendre à l'esprit public cette énergie dont le Roi, comme la nation, ne

sauraient se passer; c'est la vie de l'âme qu'il faut réveiller dans ce

peuple en qui le despotisme travaillait à l'éteindre; cette vie est

dans le libre mouvement de la pensée, et la pensée ne se meut, ne se

développe librement qu'au grand jour: personne en France ne peut plus

redouter l'oppression sous laquelle nous avons vécu depuis dix ans; mais

si l'immobilité qu'entraîne la faiblesse succédait à celle qu'impose

la tyrannie, si le poids d'une agitation terrible et muette n'était

remplacé que par la langueur du repos, on ne verrait point renaître en

France cette activité nationale, cette disposition bienveillante et

courageuse qui fait des sacrifices un devoir, enfin cette confiance dans

le souverain dont le besoin se fera sentir chaque jour; on n'obtiendrait

de la nation qu'une tranquillité stérile dont l'insuffisance obligerait

peut-être à recourir à des moyens funestes pour elle-même et bien

éloignés des intentions paternelles de son Roi.

Qu'on adopte, au contraire, un système de liberté et de franchise; que

la vérité circule librement du trône aux sujets et des sujets au trône;

que les routes soient ouvertes à ceux qui doivent la dire, à ceux qui

ont besoin de la savoir; on verra l'apathie se dissiper, la méfiance

disparaître et le dévouement rendu général et facile par la certitude de

sa nécessité et de son utilité.

Malheureusement nous avons fait, dans les vingt-cinq années qui viennent

de s'écouler, un si déplorable abus des bonnes choses qu'il suffit

aujourd'hui d'en prononcer le nom pour réveiller les plus tristes

craintes. On ne veut pas tenir compte de la différence des temps, des

situations, de la marche des opinions, de la disposition des esprits: on

regarde comme toujours dangereux ce qui a été une fois funeste; on pense

et on agit comme feraient des mères qui, pour avoir vu tomber l'enfant,

voudraient empêcher le jeune homme de marcher...

...Cette disposition est générale; on la retrouve sous toutes les

formes, et ceux qui l'ont bien observée auront peu de peine à se

convaincre qu'une entière liberté de la presse serait aujourd'hui, du

moins sous le rapport politique, presque sans aucun danger: ceux qui la

redoutent se croient encore au commencement de notre révolution, à

cette époque où toutes les passions ne demandaient qu'à éclater, où

la violence était populaire, où la raison n'obtenait qu'un sourire

dédaigneux. Rien ne se ressemble moins que ce temps et le nôtre; et

de cela même qu'une liberté illimitée a causé alors les maux les plus

funestes, on peut inférer, si je ne me trompe, qu'elle en entraînerait

fort peu aujourd'hui.

Cependant, comme beaucoup de gens paraissent la craindre, comme je

n'oserais affirmer qu'elle ne pût être suivie de quelques inconvénients

plus fâcheux par l'effroi qu'ils inspireraient que par les suites

réelles qu'ils pourraient amener, comme, dans l'état où nous nous

trouvons, sans guide dans l'expérience du passé, sans données pour

l'avenir, il est naturel de ne vouloir marcher qu'avec précaution,

comme l'esprit même de la nation semble indiquer qu'à tous égards la

circonspection est nécessaire, l'avis de ceux qui pensent qu'il y faut

mettre quelques restrictions doit peut-être prévaloir. Depuis vingt-cinq

ans, la nation est si étrangère aux habitudes d'une vraie liberté, elle

a passé à travers tant de despotismes différents, et le dernier a été si

lourd qu'on peut redouter, en la lui rendant, plutôt son inexpérience

que son impétuosité; elle ne songerait pas à attaquer, mais peut-être

aussi ne saurait-elle pas se défendre; et au milieu de la faiblesse

universelle, au milieu de ce besoin d'ordre et de paix qui se fait

surtout sentir, au milieu de la collision de tant d'intérêts divers

qu'il importe également de ménager, le gouvernement peut désirer avec

raison d'éviter encore ces apparences de choc et de trouble qui seraient

peut-être sans importance, mais dont l'imagination serait disposée à

s'exagérer le danger.

La question se réduit donc à savoir quelles sont, dans les circonstances

actuelles, les causes qui doivent engager à contenir la liberté de la

presse, par quelles restrictions conformes à la nature de ces causes

on peut la contenir sans la détruire, et comment on pourra arriver

graduellement à lever ces restrictions maintenant jugées nécessaires.

Toute liberté est placée entre l'oppression et la licence; la liberté

de l'homme, dans l'état social, étant nécessairement restreinte par

quelques règles, l'abus et l'oubli de ces règles sont également

dangereux; mais les circonstances qui exposent la société à l'un ou à

l'autre de ces dangers ne sont point les mêmes: dans un gouvernement

bien établi et solidement constitué, le danger contre lequel doivent,

lutter les amis de la liberté, c'est celui de l'oppression; tout y est

combiné pour le maintien des lois, tout y tend à entretenir une vigueur

de discipline contre laquelle chaque individu doit travailler à soutenir

la portion de liberté qui lui est due; la fonction du gouvernement est

de maintenir l'ordre, celle des gouvernés de veiller à la liberté.

L'état des choses est tout différent dans un gouvernement qui commence:

s'il succède à une époque de malheur et de trouble, où la morale et la

raison aient été également perverties, où toutes les passions se soient

déployées sans frein, où tous les intérêts se soient étalés sans honte,

alors l'oppression est au nombre des dangers qu'il faut seulement

prévenir, et la licence est celui contre lequel il faut lutter. Le

gouvernement n'a pas encore toute sa force; il n'est pas encore nanti

de tous les moyens qu'on doit remettre en sa puissance pour maintenir

l'ordre et la règle; avant de les avoir tous, il se gardera bien

d'abuser de quelques-uns; et les gouvernés qui n'ont pas encore tous les

avantages de l'ordre veulent avoir tous ceux du désordre; on n'est pas

encore assez assuré de sa propre tranquillité pour craindre de troubler

celle des autres; chacun se hâte de porter le coup qu'il est exposé à

recevoir; on offense avec impunité les lois qui n'ont pas encore prévu

tous les moyens qu'on pourrait prendre pour les éluder; on brave

sans danger des autorités qui n'ont pas encore, pour se soutenir,

l'expérience du bonheur qu'on a goûté sous leurs auspices: c'est alors

contre les entreprises particulières qu'il faut faire sentinelle; c'est

alors qu'il faut garantir la liberté des outrages de la licence, et

quelquefois tâcher d'empêcher ce qu'un gouvernement fort, bien sûr qu'on

lui obéira, se contente de défendre.

Ainsi l'entière liberté de la presse, sans inconvénient dans un État

libre, heureux et fortement constitué, peut en avoir dans un État qui

se forme, et où les citoyens ont besoin d'apprendre la liberté comme le

bonheur; là, il n'y a nul danger à ce que chacun puisse tout dire, parce

que, si l'ordre des choses est bon, la plupart des membres de la société

seront disposés à le défendre, et parce que la nation, éclairée par son

bonheur même, se laissera difficilement entraîner à la poursuite d'un

mieux toujours possible, mais toujours incertain; ici, au contraire, les

passions et les intérêts des individus divergent en différents sens,

tous plus ou moins éloignés de l'intérêt public; cet intérêt n'est pas

encore assez connu pour que ceux qui veulent le soutenir sachent bien

où le trouver; l'esprit public n'est encore ni formé par le bonheur, ni

éclairé par l'expérience; il n'existe donc dans la nation que très-peu

de barrières contre le mauvais esprit, tandis qu'il existe dans le

gouvernement beaucoup de lacunes par où peut s'introduire le désordre:

toutes les ambitions se réveillent, et aucune ne sait à quoi se fixer;

tous cherchent leur place, et nul n'est sûr de l'obtenir; le bon sens

qui n'invente rien, mais qui sait choisir, n'a point de règle fixe à

laquelle il puisse s'attacher; la multitude ébahie, que rien ne dirige

et qui n'a pas encore appris à se diriger elle-même, ne sait quel

guide elle doit suivre; et, au milieu de tant d'idées contradictoires,

incapable de démêler le vrai du faux, le moindre mal est qu'elle prenne

son parti de rester dans son ignorance et sa stupidité. Quand les

lumières sont encore très-peu répandues, la licence de la presse devient

donc un véritable obstacle à leurs progrès; les hommes peu accoutumés à

raisonner sur certaines matières, peu riches en connaissances positives,

reçoivent trop facilement l'erreur qui leur arrive de toutes parts et ne

distinguent pas assez promptement la vérité qu'on leur présente; de là

naissent une foule d'idées fausses, indigestes, de jugements adoptés

sans examen, et une science prétendue d'autant plus fâcheuse que,

s'emparant de la place que devrait tenir la raison seule, elle lui en

interdit longtemps l'accès.

C'est de cette science mal acquise que la révolution nous a prouvé le

danger; c'est de ce danger que nous devons nous défendre: il faut le

dire, le malheur nous a rendus plus sages; mais le despotisme des dix

dernières années a étouffé, pour une grande partie des Français, les

lumières que nous en aurions pu tirer: quelques hommes sans doute ont

continué à réfléchir, à observer, à étudier; ils se sont éclairés par le

despotisme même qui les opprimait; mais la nation en général, écrasée

et malheureuse, s'est vue arrêtée dans le développement de ses facultés

intellectuelles. Quand on y regarde de près, on est étonné et presque

honteux de son irréflexion et de son ignorance: elle éprouve le besoin

d'en sortir; le joug le plus oppressif a pu et pourrait encore seul la

réduire quelque temps au silence et à l'inaction; mais il lui faut des

soutiens, des guides, et, après tant d'expériences imprudentes, pour

l'intérêt même de la raison et des lumières, la liberté de la presse,

dont nous n'avons jamais joui, doit être doucement essayée.

Envisagées sous ce point de vue, les restrictions qu'on pourra y

apporter effrayeront moins les amis de la vérité et de la justice; ils

n'y verront qu'une concession faite aux circonstances actuelles, dictée

par l'intérêt même de la nation; et si l'on prend soin de borner cette

concession de manière à ce qu'elle ne puisse jamais devenir dangereuse;

si, en établissant une digue contre la licence, on laisse toujours une

porte ouverte à la liberté; si le but des restrictions n'est évidemment

que de mettre le peuple français en état de s'en passer et d'arriver un

jour à la liberté entière; si elles sont combinées et modifiées de telle

sorte que cette liberté puisse toujours aller croissant à mesure que la

nation deviendra plus capable d'en faire un bon usage; enfin, si, au

lieu d'entraver les progrès de l'esprit humain, elles ne sont propres

qu'à en assurer, à en diriger la marche, les hommes les plus éclairés,

loin de s'en plaindre comme d'une atteinte portée aux principes de la

justice, y verront une mesure de prudence, une garantie de l'ordre

public et un nouveau motif d'espérer que le bouleversement de cet

ordre ne viendra plus troubler et retarder la nation française dans la

carrière de la vérité et de la raison.

VI

_Rapport au Roi et Ordonnance du Roi pour la réforme de l'instruction

publique_ (17 février 1813).

Louis, par la grâce de Dieu, Roi de France et de Navarre,

A tous ceux qui ces présentes verront, salut.

Nous étant fait rendre compte de l'état de l'instruction publique dans

notre royaume, nous avons reconnu qu'elle reposait sur des institutions

destinées à servir les vues politiques du gouvernement dont elles furent

l'ouvrage, plutôt qu'à répandre sur nos sujets les bienfaits d'une

éducation morale et conforme aux besoins du siècle; nous avons rendu

justice à la sagesse et au zèle des hommes qui ont été chargés de

surveiller et de diriger l'enseignement; nous avons vu avec satisfaction

qu'ils n'avaient cessé de lutter contre les obstacles que les temps

leur opposaient, et contre le but même des institutions qu'ils étaient

appelés à mettre en oeuvre; mais nous avons senti la nécessité de

corriger ces institutions et de rappeler l'éducation nationale à son

véritable objet, qui est de propager les bonnes doctrines, de maintenir

les bonnes moeurs, et de former des hommes qui, par leurs lumières et

leurs vertus, puissent rendre à la société les utiles leçons et les

sages exemples qu'ils ont reçus de leurs maîtres.

Nous avons mûrement examiné ces institutions que nous nous proposons

de réformer, et il nous a paru que le régime d'une autorité unique et

absolue était incompatible avec nos intentions paternelles et avec

l'esprit libéral de notre gouvernement.

Que cette autorité, essentiellement occupée de la direction de

l'ensemble, était en quelque sorte condamnée à ignorer ou à négliger ces

détails et cette surveillance journalière qui ne peuvent être confiés

qu'à des autorités locales mieux informées des besoins, et plus

directement intéressées à la prospérité des établissements placés sous

leurs yeux.

Que le droit de nommer à toutes les places, concentré dans les mains

d'un seul homme, en laissant trop de chances à l'erreur et trop

d'influence à la faveur, affaiblissait le ressort de l'émulation et

réduisait aussi les maîtres à une dépendance mal assortie à l'honneur de

leur état et à l'importance de leurs fonctions.

Que cette dépendance et les déplacements trop fréquents qui en sont la

suite inévitable rendaient l'état des maîtres incertain et précaire,

nuisaient à la considération dont ils out besoin de jouir pour se livrer

avec zèle à leurs pénibles travaux, ne permettaient pas qu'il s'établît

entre eux et les parents de leurs élèves cette confiance qui est le

fruit des longs services et des anciennes habitudes, et les privaient

ainsi de la plus douce récompense qu'ils puissent obtenir, le respect et

l'affection des contrées auxquelles ils ont consacré leurs talents et

leur vie.

Enfin, que la taxe du vingtième des frais d'études levée sur tous les

élèves des lycées, collèges et pensions, et appliquée à des dépenses

dont ceux qui la payent ne retirent pas un avantage immédiat et qui

peuvent être considérablement réduites, contrariait notre désir de

favoriser les bonnes études et de répandre le bienfait de l'instruction

dans toutes les classes de nos sujets.

Voulant nous mettre en état de proposer le plus tôt possible aux deux

Chambres les lois qui doivent fonder le système de l'instruction

publique en France, et pourvoir aux dépenses qu'il exigera, nous avons

résolu d'ordonner provisoirement les réformes les plus propres à nous

faire acquérir l'expérience et les lumières dont nous avons encore

besoin pour atteindre ce but; et en remplacement de la taxe du vingtième

des frais d'étude, dont nous ne voulons pas différer plus longtemps

l'abolition, il nous a plu d'affecter, sur notre liste civile, la somme

d'un million qui sera employée, pendant la présente année 1815, au

service de l'instruction publique dans notre royaume;

A ces causes, et sur le rapport de notre ministre secrétaire d'État au

département de l'intérieur;

Notre Conseil d'État entendu,

Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit:

TITRE Ier.

Dispositions générales.

Art. 1er. Les arrondissements formés sous le nom _d'académies_, par le

décret du 17 mars 1808, sont réduits à dix-sept, conformément au tableau

annexé à la présente ordonnance.

Ils prendront le titre _d'Universités_.

Les Universités porteront le nom du chef-lieu assigné à chacune d'elles.

Les lycées actuellement établis seront appelés _colléges royaux_.

2. Chaque Université sera composée: 1° d'un conseil présidé par

un recteur; 2° de facultés; 3° de collèges royaux; 4° de colléges

communaux.

3. L'enseignement et la discipline dans toutes les Universités seront

réglés et surveillés par un conseil royal de l'instruction publique.

4. L'École normale de Paris sera commune à toutes les Universités; elle

formera, aux frais de l'État, le nombre de professeurs et de maîtres

dont elles auront besoin pour l'enseignement des sciences et des

lettres.

TITRE II.

Des Universités.

SECTION I.

Des Conseils des Universités.

5. Le conseil de chaque Université est composé d'un recteur président,

des doyens des facultés, du proviseur du collège royal du chef-lieu ou

du plus ancien des proviseurs, s'il y a plusieurs collèges royaux, et

de trois notables au moins, choisis par notre conseil royal de

l'instruction publique.

6. L'évêque et le préfet sont membres de ce conseil; ils y ont voix

délibérative et séance au-dessus du recteur.

7. Le conseil de l'Université fait visiter, quand il le juge à propos,

les collèges royaux et communaux, les institutions, pensionnats et

autres établissements d'instruction, par deux inspecteurs, qui lui

rendent compte de l'état de l'enseignement et de la discipline, dans le

ressort de l'Université, conformément aux instructions qu'ils ont reçues

de lui.

Le nombre des inspecteurs de l'Université de Paris peut être porté à

six.

8. Le conseil nomme ces inspecteurs entre deux candidats qui lui sont

présentés par le recteur.

9. Il nomme aussi, entre deux candidats présentés par le recteur, les

proviseurs, les censeurs ou préfets des études, les professeurs de

philosophie, de rhétorique et de mathématiques supérieures, les

aumôniers et les économes des collèges royaux.

10. Les inspecteurs des Universités sont choisis entre les proviseurs,

les préfets des études, les professeurs de philosophie, de rhétorique

et de mathématiques des colléges royaux, et les principaux des colléges

communaux; les proviseurs entre les inspecteurs, les principaux des

colléges communaux et les préfets des études des colléges royaux;

ceux-ci entre les professeurs de philosophie, de rhétorique et de

mathématiques supérieures des mêmes colléges.

11. Le conseil de l'Université peut révoquer, s'il y a lieu, les

nominations qu'il a faites: en ce cas, ses délibération sont motivées,

et elles n'ont leur effet qu'après avoir reçu l'approbation de notre

conseil royal de l'instruction publique.

12. Nul ne peut établir une institution ou un pensionnat, ou devenir

chef d'une institution ou d'un pensionnat déjà établis, s'il n'a été

examiné et dûment autorisé par le conseil de l'Université, et si cette

autorisation n'a été approuvée par le conseil royal de l'instruction

publique.

13. Le conseil de l'Université entend et juge définitivement les comptes

des facultés et des colléges royaux; il entend le compte des dépenses de

l'administration générale rendu par le recteur, et il le transmet, après

l'avoir arrêté, à notre conseil royal de l'instruction publique.

14. Il tient registre de ces délibérations, et en envoie copie tous les

mois à notre conseil royal.

15. Il a rang après le conseil de préfecture dans les cérémonies

publiques.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 1) · 第 1 / 4 章