LETTRE XVIII

_CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY._

Quoi! Sophie, tu blâmes d'avance ce que je vais faire! J'avais déjà

bien assez d'inquiétudes; voilà que tu les augmentes encore. Il est

clair, dis-tu, que je ne dois pas répondre. Tu en parles bien à ton

aise, et d'ailleurs tu ne sais pas au juste ce qui en est; tu n'es pas

là pour voir. Je suis sûre que si tu étais à ma place, tu ferais comme

moi. Sûrement, en général, on ne doit pas répondre, et tu as bien vu,

par ma lettre d'hier, que je ne le voulais pas non plus; mais c'est que

je ne crois pas que personne se soit jamais trouvé dans le cas où je

suis.

Et encore être obligée de me décider toute seule! Mme de Merteuil, que

je comptais voir hier au soir, n'est pas venue. Tout s'arrange contre

moi, c'est elle qui est cause que je le connais. C'est presque toujours

avec elle que je l'ai vu, que je lui ai parlé. Ce n'est pas que je lui

en veuille du mal, mais elle me laisse là au moment de l'embarras. Oh!

je suis bien à plaindre!

Figure-toi qu'il est venu hier comme à l'ordinaire. J'étais si troublée

que je n'osais le regarder. Il ne pouvait pas me parler parce que maman

était là. Je me doutais bien qu'il serait fâché, quand il verrait

que je ne lui avais pas écrit. Je ne savais quelle contenance faire.

Un instant après il me demanda si je voulais qu'il allât chercher ma

harpe. Le cœur me battait si fort, que ce fut tout ce que je pus faire

que de répondre que oui. Quand il revint, c'était bien pis. Je ne le

regardai qu'un petit moment. Il ne me regardait pas, lui, mais il avait

un air qu'on aurait dit qu'il était malade. Ça me faisait bien de la

peine. Il se mit à accorder ma harpe, et après, en me l'apportant,

il me dit: «Ah! Mademoiselle!...» Il ne me dit que ces deux mots-là,

mais c'était d'un ton que j'en fus toute bouleversée. Je préludais

sur ma harpe sans savoir ce que je faisais. Maman demanda si nous ne

chanterions pas. Lui s'excusa, en disant qu'il était un peu malade, et

moi, qui n'avais pas d'excuse, il me fallut chanter. J'aurais voulu

n'avoir jamais eu de voix. Je choisis exprès un air que je ne savais

pas; car j'étais bien sûre que je ne pourrais en chanter aucun, et on

se serait aperçu de quelque chose. Heureusement il vint une visite,

et, dès que j'entendis entrer un carrosse, je cessai et le priai de

reporter ma harpe. J'avais bien peur qu'il ne s'en allât en même temps,

mais il revint.

Pendant que maman et cette dame qui était venue causaient ensemble, je

voulus le regarder encore un petit moment. Je rencontrai ses yeux, et

il me fut impossible de détourner les miens. Un moment après je vis

ses larmes couler, et il fut obligé de se retourner pour ne pas être

vu. Pour le coup, je ne pus y tenir, je sentis que j'allais pleurer

aussi. Je sortis, et tout de suite j'écrivis avec un crayon, sur un

chiffon de papier: «Ne soyez donc pas si triste, je vous en prie; je

promets de vous répondre». Sûrement, tu ne peux pas dire qu'il y ait du

mal à cela; et puis c'était plus fort que moi. Je mis mon papier aux

cordes de ma harpe, comme sa lettre était, et je revins dans le salon.

Je me sentais plus tranquille. Il me tardait bien que cette dame s'en

fut. Heureusement, elle était en visite, elle s'en alla bientôt après.

Aussitôt qu'elle fut sortie, je dis que je voulais reprendre ma harpe,

et je le priai de l'aller chercher. Je vis bien, à son air, qu'il ne se

doutait de rien. Mais au retour, oh! comme il était content! En posant

ma harpe vis-à-vis de moi, il se plaça de façon que maman ne pouvait

voir, et prit ma main qu'il serra... mais d'une façon!... ce ne fut

qu'un moment, mais je ne saurais te dire le plaisir que ça m'a fait. Je

la retirai pourtant; ainsi je n'ai rien à me reprocher.

A présent, ma bonne amie, tu vois bien que je ne peux pas me dispenser

de lui écrire, puisque je le lui ai promis; et puis je n'irai pas lui

refaire du chagrin, car j'en souffre plus que lui. Si c'était pour

quelque chose de mal, sûrement je ne le ferais pas. Mais quel mal

peut-il y avoir à écrire, surtout quand c'est pour empêcher quelqu'un

d'être malheureux? Ce qui m'embarrasse, c'est que je ne saurai pas bien

faire ma lettre; mais il sentira bien que ce n'est pas ma faute, et

puis je suis sûre que rien que de ce qu'elle sera de moi, elle lui fera

toujours plaisir.

Adieu, ma chère amie. Si tu trouves que j'ai tort, dis-le-moi; mais je

ne crois pas. A mesure que le moment de lui écrire approche, mon cœur

bat que ça ne se conçoit pas. Il le faut pourtant bien, puisque je l'ai

promis. Adieu.

_De..., ce 20 août 17**._

Les liaisons dangereuses Lettres recueillies dans une Société et publiées pour l'instruction de quelques autres · 第 36 / 207 题