Cet ouvrage, ou plutôt ce recueil, que le public trouvera peut-être
encore trop volumineux, ne contient pourtant que le plus petit nombre
des lettres qui composaient la totalité de la correspondance dont il
est extrait. Chargé de la mettre en ordre par les personnes à qui elle
était parvenue et que je savais dans l'intention de la publier, je
n'ai demandé, pour prix de mes soins, que la permission d'élaguer tout
ce qui me paraîtrait inutile; et j'ai tâché de ne conserver en effet
que les lettres qui m'ont paru nécessaires, soit à l'intelligence des
événements, soit au développement des caractères. Si l'on ajoute à ce
léger travail celui de replacer par ordre les lettres que j'ai laissé
subsister, ordre pour lequel j'ai même presque toujours suivi celui
des dates, et enfin quelques notes courtes et rares, et qui, pour la
plupart, n'ont d'autre objet que d'indiquer la source de quelques
citations, ou de motiver quelques-uns de ces retranchements que je me
suis permis, on saura toute la part que j'ai eue à cet ouvrage. Ma
mission ne s'étendait pas plus loin[7].
[7] Je dois prévenir aussi que j'ai supprimé ou changé tous
les noms des personnes dont il est question dans ces lettres,
et que si, dans le nombre de ceux que je leur ai substitués,
il s'en trouvait qui appartinssent à quelqu'un, ce serait
seulement une erreur de ma part et dont il ne faudrait tirer
aucune conséquence.
J'avais proposé des changements plus considérables et presque tous
relatifs à la pureté de diction ou de style, contre laquelle on
trouvera beaucoup de fautes. J'aurais désiré aussi être autorisé à
couper quelques lettres trop longues, et dont plusieurs traitent
séparément, et presque sans transition, d'objets tout à fait étrangers
l'un à l'autre. Ce travail, qui n'a pas été accepté, n'aurait pas suffi
sans doute pour donner du mérite à l'ouvrage, mais en aurait au moins
ôté une partie des défauts.
On m'a objecté que c'étaient les lettres mêmes qu'on voulait faire
connaître, et non pas seulement un ouvrage fait d'après ces lettres;
qu'il serait autant contre la vraisemblance que contre la vérité que de
huit à dix personnes qui ont concouru à cette correspondance, toutes
eussent écrit avec une égale pureté. Et sur ce que j'ai représenté
que loin de là il n'y en avait au contraire aucune qui n'eût fait de
fautes graves et qu'on ne manquerait pas de critiquer, on m'a répondu
que tout lecteur raisonnable s'attendrait sûrement à trouver des fautes
dans un recueil de lettres de quelques particuliers, puisque dans
tous ceux publiés jusqu'ici de différents auteurs estimés, et même de
quelques académiciens, on n'en trouvait aucun totalement à l'abri de
ce reproche. Ces raisons ne m'ont pas persuadé, et je les ai trouvées,
comme je les trouve encore, plus faciles à donner qu'à recevoir; mais
je n'étais pas le maître, et je me suis soumis. Seulement je me suis
réservé de protester contre et de déclarer que ce n'était pas mon avis;
ce que je fais en ce moment.
Quant au mérite que cet ouvrage peut avoir, peut-être ne
m'appartient-il pas de m'en expliquer, mon opinion ne devant ni ne
pouvant influer sur celle de personne. Cependant ceux qui, avant de
commencer une lecture, sont bien aises de savoir à peu près sur quoi
compter, ceux-là, dis-je, peuvent continuer; les autres feront mieux de
passer tout de suite à l'ouvrage même: ils en savent assez.
Ce que je puis dire d'abord, c'est que si mon avis a été, comme j'en
conviens, de faire paraître ces lettres, je suis pourtant bien loin
d'en espérer le succès; et qu'on ne prenne pas cette sincérité de ma
part pour la modestie jouée d'un auteur; car je déclare avec la même
franchise que, si ce recueil ne m'avait pas paru digne d'être offert
au public, je ne m'en serais pas occupé. Tâchons de concilier cette
apparente contradiction.
Le mérite d'un ouvrage se compose de son utilité ou de son agrément,
et même de tous deux, quand il en est susceptible; mais le succès, qui
ne prouve pas toujours le mérite, tient souvent davantage au choix
du sujet qu'à son exécution, à l'ensemble des objets qu'il présente
qu'à la manière dont ils sont traités. Or ce recueil contenant,
comme son titre l'annonce, les lettres de toute une société, il y
règne une diversité d'intérêt qui affaiblit celui du lecteur. De
plus, presque tous les sentiments qu'on y exprime, étant feints ou
dissimulés, ne peuvent même exciter qu'un intérêt de curiosité toujours
bien au-dessous de celui de sentiment, qui, surtout, porte moins à
l'indulgence et laisse d'autant plus apercevoir les fautes qui s'y
trouvent dans les détails que ceux-ci s'opposent sans cesse au seul
désir qu'on veuille satisfaire.
Ces défauts sont peut-être rachetés, en partie, par une qualité qui
tient de même à la nature de l'ouvrage: c'est la variété des styles,
mérite qu'un auteur atteint difficilement, mais qui se présentait ici
de lui-même, et qui sauve au moins l'ennui de l'uniformité. Plusieurs
personnes pourront compter encore pour quelque chose un assez grand
nombre d'observations, ou nouvelles, ou peu connues, et qui se trouvent
éparses dans ces lettres. C'est aussi là, je crois, tout ce qu'on y
peut espérer d'agréments, en les jugeant même avec la plus grande
faveur.
L'utilité de l'ouvrage, qui peut-être sera encore plus contestée, me
paraît pourtant plus facile à établir. Il me semble au moins que c'est
rendre un service aux mœurs que de dévoiler les moyens qu'emploient
ceux qui en ont de mauvaises pour corrompre ceux qui en ont de
bonnes, et je crois que ces lettres pourront concourir efficacement
à ce but. On y trouvera aussi la preuve et l'exemple de deux vérités
importantes qu'on pourrait croire méconnues, en voyant combien peu
elles sont pratiquées: l'une, que toute femme qui consent à recevoir
dans sa société un homme sans mœurs finit par en devenir la victime;
l'autre, que toute mère est au moins imprudente qui souffre qu'une
autre qu'elle ait la confiance de sa fille. Les jeunes gens de l'un
et de l'autre sexe pourraient encore y apprendre que l'amitié que les
personnes de mauvaises mœurs paraissent leur accorder si facilement
n'est jamais qu'un piège dangereux et aussi fatal à leur bonheur qu'à
leur vertu. Cependant l'abus, toujours si près du bien, me paraît ici
trop à craindre et loin de conseiller cette lecture à la jeunesse,
il me paraît très important d'éloigner d'elle toutes celles de ce
genre. L'époque où celle-ci peut cesser d'être dangereuse et devenir
utile me paraît avoir été très bien saisie, pour son sexe, par une
bonne mère qui non seulement a de l'esprit, mais qui a du bon esprit.
«Je croirais, me disait-elle, après avoir lu le manuscrit de cette
correspondance, rendre un vrai service à ma fille en lui donnant ce
livre le jour de son mariage.» Si toutes les mères de famille en
pensent ainsi, je me féliciterai éternellement de l'avoir publié.
Mais, en partant encore de cette supposition favorable, il me semble
toujours que ce recueil doit plaire à peu de monde. Les hommes et les
femmes dépravés auront intérêt à décrier un ouvrage qui peut leur
nuire; et, comme ils ne manquent pas d'adresse, peut-être auront-ils
celle de mettre dans leur parti les rigoristes, alarmés par le tableau
des mauvaises mœurs qu'on n'a pas craint de présenter.
Les prétendus esprits forts ne s'intéresseront point à une femme
dévote, que par cela même ils regarderont comme une femmelette, tandis
que les dévots se fâcheront de voir succomber la vertu et se plaindront
que la religion se montre avec trop peu de puissance.
D'un autre côté, les personnes d'un goût délicat seront dégoûtées par
le style trop simple et trop fautif de plusieurs de ces lettres, tandis
que le commun des lecteurs, séduit par l'idée que tout ce qui est
imprimé est le fruit d'un travail, croira voir dans quelques autres la
manière peinée d'un auteur qui se montre derrière le personnage qu'il
fait parler.
Enfin, on dira peut-être assez généralement que chaque chose ne vaut
qu'à sa place et que si d'ordinaire le style trop châtié des auteurs
ôte en effet de la grâce aux lettres de société, les négligences de
celles-ci deviennent de véritables fautes et les rendent insupportables
quand on les livre à l'impression.
J'avoue avec sincérité que tous ces reproches peuvent être fondés;
je crois aussi qu'il me serait possible d'y répondre, et même sans
excéder la longueur d'une préface. Mais on doit sentir que pour qu'il
fût nécessaire de répondre à tout, il faudrait que l'ouvrage ne pût
répondre à rien, et que si j'en avais jugé ainsi, j'aurais supprimé à
la fois la préface et le livre.