ÉPITRE A MARGOT

Pourquoi craindrais-je de le dire?

C'est Margot qui fixe mon goût:

Oui, Margot: cela vous fait rire...

Que fait le nom? la chose est tout.

Je sais que son humble naissance

N'offre point à l'orgueil flatté,

La chimérique jouissance

Dont s'enivre la vanité;

Que née au sein de l'indigence,

Jamais un éclat fastueux,

Sous le voile de l'opulence,

N'a pu dérober ses aïeux;

Que sans esprit, sans connaissance,

A ces discours fastidieux

Succède un stupide silence:

Mais Margot a de si beaux yeux,

Qu'un seul de ses regards vaut mieux

Que fortune, esprit et naissance.

Quoi! dans ce monde singulier,

Triste jouet d'une chimère,

Pour apprendre qui doit me plaire,

Irai-je consulter d'Hozier?

Non, l'aimable enfant de Cythère

Craint peu de se mésallier.

Souvent par l'amoureux mystère,

Ce dieu, dans ses goûts roturiers,

Donne le pas à la bergère,

En dépit des seize quartiers.

Et qui sait ce qu'à ma maîtresse

Garde l'avenir incertain?

Margot encor dans sa jeunesse

N'est qu'à sa première faiblesse,

Laissez-la devenir _catin_;

Bientôt, peut-être, le destin

La fera marquise ou comtesse.

Joli minois, cœur libertin,

Font bien des titres de noblesse.

Margot est pauvre, j'en conviens;

Qu'a-t-elle besoin de richesse?

Doux appas, et vive tendresse,

Ne sont-ce pas d'assez grands biens?

Ne sait-on pas que toute belle

Porte son trésor avec elle?

Doux trésor, objet des désirs

De l'étourdi, comme du sage,

Où la nature, d'âge en âge,

A su conserver nos plaisirs.

Des autres biens qu'a-t-elle à faire?

Source de peine et d'embarras,

Qui veut en jouir les altère,

Qui les garde n'en jouit pas.

De son temps faire un bon usage,

Voilà la richesse du sage,

Et celle dont Margot fait cas.

Margot, en ménagère habile,

Mêlant l'agréable à l'utile,

Peut aisément suffire à tout.

Le travail est fort de son goût;

Toute la journée elle file,

Et toute la nuit elle... coud.

Ainsi, malgré l'erreur commune,

Margot me prouve, chaque jour,

Que, sans naissance et sa fortune,

On peut être heureux en amour.

Reste l'esprit: j'entends d'avance

Nos beaux diseurs, docteurs subtils

Se récrier. Quoi, diront-ils,

Point d'esprit! Quelle jouissance!

Que deviendront les doux propos,

Les bons contes, les jeux de mots,

Dont un amant, avec adresse,

Se sert auprès de sa maîtresse,

Pour charmer l'ennui du repos!

Si l'on est réduit à se taire,

Quand tout est fait, que peut-on faire?

Ah! les beaux esprits ne sont pas

Grands docteurs dans cette science.

Mais voyez le bel embarras,

Quand tout est fait on recommence,

Et même sans recommencer,

Il est un plaisir plus facile,

Et que l'on goûte sans penser.

C'est le sommeil, repos utile

Et pour les sens et pour le cœur,

Et préférable à la langueur.

De cette tendresse importune

Qui, n'abondant qu'en beaux discours,

Jure cent fois d'aimer toujours,

Et ne le pense jamais une.

O toi, dont je porte les fers,

Doux objet d'un tendre délire,

Le temps que j'emploie à t'écrire

Est sans doute un temps que je perds.

Jamais tu ne liras ces vers,

Margot, car tu ne sais pas lire.

Mais pardonne un ancien travers:

De penser la triste habitude

M'obsède encore, malgré moi,

Et je fais mon unique étude

Au moins de ne penser qu'à toi.

A mes côtés viens prendre place,

Le plaisir attend ton retour.

Viens; et je troque, dans ce jour,

Les lauriers ingrats du Parnasse

Contre les myrtes de l'amour[3].

[3] L'_Épître à Margot_ fut publiée intégralement dans _Les

Fastes de Louis XV_. Villefranche, chez la veuve Liberté, 1782.

Seconde partie, pp. 732 et suiv.

Reprenons les notes des _Mémoires secrets_:

«_14 mai 1782._--Le roman des _Liaisons dangereuses_ a produit

tant de tentations, par les allusions qu'on a prétendu y

saisir, par la méchanceté avec laquelle chaque lecteur faisait

l'application des portraits qui s'y trouvent à des personnes

connues, il en a résulté enfin une clef générale, qui embrasse

tant de héros et d'héroïnes de société, que la police en a arrêté

le débit et a fait défendre aux endroits publics où on le lisait,

de le mettre désormais sur leur catalogue.

«L'auteur est fils d'un M. Choderlos, premier commis d'un

intendant des finances, il a déjà éprouvé beaucoup de chagrin de

la publicité de son ouvrage. Parce qu'il a peint des monstres, on

veut qu'il en soit un, _fænum habet in cornu, longe fuge_. Il est

allé à son régiment travailler à une justification.»

«_28 mai 1782._--_Les Liaisons dangereuses ou Lettres recueillies

dans une société et publiées pour l'instruction de quelques

autres_, par M. C... de L...

«Tel est le titre du nouveau roman qui fait tant de bruit

aujourd'hui et qu'on prétend devoir marquer dans ce siècle; il

est en quatre parties formant quatre petits volumes.

«Il est précédé d'un _Avertissement de l'éditeur_, persiflage, où

prévenant les allusions qu'on pourrait trouver dans cet ouvrage,

il donne à entendre que ce n'est qu'un roman, un roman gauche

même, en ce qu'on y a peint des mœurs corrompues et dépravées,

qui ne peuvent être de ce siècle de philosophie, où les hommes

sont si honnêtes et les femmes si modestes et si réservées.

«Suit une _Préface du rédacteur_, qui rend compte de la manière

dont il a été chargé de publier cette correspondance. Il annonce

en avoir élagué beaucoup de lettres et réservé seulement celles

nécessaires, soit à l'intelligence des évènements, soit au

développement des caractères. Quant au style, on a désiré que,

malgré ses incorrections et ses fautes, il le laissât tel qu'il

était, afin de conserver surtout la diversité des styles qui en

fait un des principaux mérites.»

«_13 juin 1782._--_Les Liaisons dangereuses_ remplissent

parfaitement leur titre, et, malgré la réclamation générale

élevée contre, on doit regarder ce roman comme très utile,

puisque le vice, après avoir triomphé durant tout le cours de

l'histoire, finit par être puni cruellement.

«Il y a certainement beaucoup d'art dans l'ouvrage, à ne

l'examiner que du côté de la fabrique, et si le principal héros

n'est pas aussi vigoureusement peint encore que le Lovelace

de Clarisse, il a des teintes propres, plus adaptées à nos

mœurs actuelles; c'est un vrai _roué_ du jour; d'ailleurs il

est secondé par une femme non moins unique dans son genre

et dont l'auteur n'a point de modèle; c'est une création de

son imagination. Tous les autres personnages sont également

variés; et un mérite fort rare dans ces sortes de romans en

lettres, c'est que, malgré la multiplicité des interlocuteurs

de tout sexe, de tout rang, de tout genre, de toute morale et

d'éducation, chacun a son style particulier très distinct.

«Ce livre doit faire infiniment d'honneur au romancier, qui

marche dignement sur les traces de M. de Crébillon le fils[4]».

[4] _Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la République

des lettres en France depuis 1772 jusqu'à nos jours, ou Journal

d'un observateur._ A Londres, chez John Adamson, 1777 et suiv.,

tome XX.

Voici enfin quelques documents que nous extrayons du dossier donné à la

Bibliothèque Nationale par Mme Charles de Laclos, en 1849. Les lettres

ci-dessous se trouvent manuscrites dans les feuilles précédant le texte

du roman épistolaire. C'est une partie de la correspondance que Laclos

échangea, à propos de son livre, avec Mme Riccoboni, avec laquelle il

eut l'occasion de collaborer au théâtre.

Il est facile de voir combien les moralistes outrés, les débauchés

révoltés menèrent une campagne violente contre l'ouvrage et l'auteur.

«Je ne suis pas surprise qu'un fils de M. de Choderlos écrive

bien, l'esprit est héréditaire dans sa famille; mais je ne puis

le féliciter d'employer ses talents, sa facilité, les grâces

de son style à donner aux étrangers une idée si révoltante des

mœurs de sa nation et du goût de ses compatriotes. Un écrivain

distingué comme M. de la Clos, doit avoir deux objets en se

faisant imprimer, celui de plaire, et celui d'être utile; en

remplir un, ce n'est pas assez pour un homme honnête. On n'a pas

besoin de se mettre en garde contre des caractères qui ne peuvent

exister, et j'invite M. de la Clos à ne jamais orner le vice des

agréments qu'il a prêtés à Mme de Merteuil.»

La réponse de Laclos ne figure pas dans le dossier. Suit aussitôt une

seconde lettre de Mme Riccoboni:

«Vous êtes bien généreux, monsieur, de répondre par des

compliments si polis, si flatteurs, si spirituellement exprimés,

à la liberté que j'ai osé prendre d'attaquer le fond d'un

ouvrage, dont le style et les détails méritent tant de louanges.

Vous me feriez un tort véritable en m'attribuant la partialité

d'un auteur. Je le suis de si peu de choses qu'en lisant un livre

nouveau je me trouverais bien injuste et bien sotte si je le

comparais aux bagatelles sorties de ma plume et croyais mes idées

propres à guider celles des autres. C'est en qualité de femme,

monsieur, de Française, de patriote zélée pour l'honneur de ma

nation, que j'ai senti mon cœur blessé du caractère de Mme de

Merteuil. Si comme vous l'assurez, ce caractère affreux existe,

je m'applaudis d'avoir passé mes jours dans un petit cercle, et

je plains ceux qui étendent assez leurs connaissances pour se

rencontrer avec de pareils monstres.

«Recevez mes sincères remerciements, monsieur, de l'agréable

présent que vous avez bien voulu me faire. Tout Paris s'empresse

à vous lire, tout Paris s'entretient de vous. Si c'est un bonheur

d'occuper les habitants de cette immense capitale, jouissez de

ce plaisir, personne n'a pu le goûter autant que vous. J'ai

l'honneur d'être, monsieur, avec tous les sentiments qui vous

sont dûs,

«Votre très humble et très obéissante servante.

«RICCOBONI.

«_14 avril 1782._»

«Me croire dispensée de vous répondre, monsieur, et me donner

votre adresse, c'est au moins une petite contradiction. On vous

aura dit que j'étais farouche? Je le suis en effet, mais l'antre

où je me cache ne m'a pas rendue tout à fait impolie, et je

reconnaîtrais mal la bonne opinion que vous daignez avoir de

mon caractère si je paraissais insensible aux égards dont vous

m'honorez. Une de vos expressions me semble assez singulière. Un

militaire mettre au rang de ses _privations_ la négligence d'une

femme dont il a pu entendre parler à sa grand'mère! Cela ne vous

fait-il pas rire, monsieur?

«Vous avez la fantaisie de me persuader, même de me convaincre

par vos raisonnements, qu'un livre, où brille votre esprit,

est le résultat de vos remarques et non l'ouvrage de votre

imagination. N'est-ce pas là votre idée? En le supposant, toutes

les campagnes n'offrent point l'aspect d'un joli paysage, et

c'est au peintre à choisir les vues qu'il dessine. Oui, sans

doute, monsieur, on a montré avant vous des monstres détestables,

mais leur vice est puni par les lois. Tartuffe, que vous chargez

à tort d'un désir incestueux, est un voleur adroit, mis à la

fin de la pièce entre les mains de la justice. Molière a dû

rassembler des traits frappants sur ce personnage, le théâtre

exigeant une action vive et pressée. Votre second exemple,

Lovelace, est un être de raison. La passion vraiment forte,

vraiment tendre que Richardson lui donne pour Clarisse le met

absolument hors de la nature. Votre libertin, indifférent et

vain, s'en rapproche bien davantage, il trompe, il trahit de

sang-froid, ce qu'un homme amoureux ne saurait faire.

«Malgré tout votre esprit, malgré toute votre adresse à justifier

vos intentions, on vous reprochera toujours, monsieur, de

présenter à vos lecteurs une vile créature, appliquée dès sa

première jeunesse à se former au vice, à se faire des principes

de noirceur, à se composer un masque pour cacher à tous les

regards le dessein d'adopter les mœurs d'une de ces malheureuses

que la misère réduit à vivre de leur infamie. Tant de dépravation

irrite et n'instruit pas. On s'écrie à chaque page: «Cela n'est

point, cela ne saurait être!» L'exagération ôte au précepte la

force propre à corriger. Un prédicateur emporté, fanatique,

en damnant son auditoire, n'excite pas la moindre réflexion

salutaire: il en a trop dit, on ne le croit pas, ce sont les

vérités douces et simples qui s'insinuent aisément dans le cœur;

on ne peut se défendre d'en être touché parce qu'elles parlent

à l'âme et l'ouvrent au sentiment dont on veut la pénétrer.

Un homme extrêmement pervers est aussi rare dans la société

qu'un homme extrêmement vertueux. On n'a pas besoin de prévenir

contre les crimes, tout le monde en conçoit de l'horreur, mais

des règles de conduite seront toujours nécessaires, et ce sera

toujours un mérite d'en donner. Vous avez tant de facilité,

monsieur, un style si aimable, pourquoi ne pas les employer à

présenter des caractères que l'on désire d'imiter? Vous prétendez

aimer les femmes? Faites-les donc taire, apaisez leurs cris

et calmez leur colère. Vous ne savez pas, monsieur, combien

vous regretterez un jour leur amitié; elle est si douce, elle

devient si agréable à votre sexe, quand ses passions amorties

lui permettent de ne plus les regarder comme l'objet de son

amusement. Les hommes s'estiment, se servent, s'obligent même;

mais sont-ils capables de ces attentions délicates, de ces petits

soins, de ces complaisances continuelles et consolantes, dont

l'amitié des femmes fait seule goûter les charmes. Changez de

système, monsieur, ou vous vivrez chargé de la malédiction de

la moitié du monde, excepté de la mienne pourtant, car je vous

pardonne de tout mon cœur et je vous excuserai même autant que

je le pourrai, sans me faire arracher les yeux. J'ai l'honneur

d'être, monsieur,

«Votre très humble et très obéissante servante,

«RICCOBONI.

«_Vendredi 19 avril 1782._»

«Vous croire dispensée de me répondre, madame, et vous donner mon

adresse, c'est en effet une petite contradiction, mais désirer

de recevoir de vos lettres et ne vous pas donner le moyen de

me les faire parvenir en eût été une autre. Forcé de choisir,

j'ai préféré, je l'avoue, le parti de mes désirs à celui de mes

craintes; ce que je ne voulais pas devoir à mon indiscrétion,

j'espérais l'obtenir de votre politesse, et il est si difficile

de s'arrêter dans ses désirs, que je souhaite actuellement

mériter qu'au moins par la suite, votre politesse ne soit plus

le seul motif de votre correspondance. Je m'attends encore que

cet espoir sera déçu, cependant si je connaissais quelques moyens

pour qu'il ne le fût pas, je n'en négligerais aucun. C'est

toujours même conduite, comme vous voyez; et que ce soit votre

faute ou la mienne, j'ai bien peur de ne me pas corriger; je ne

peux pas même gagner sur moi de ne pas trouver une _privation_

dans votre silence! et cependant je me rappelle fort bien

d'avoir entendu, comme vous dites, madame, parler de vous à ma

grand'mère; j'en parle même encore tous les jours avec mon père,

qui n'est plus jeune, et pour tout dire, je ne le suis plus

moi-même, mais nos petits-neveux parleront aussi de vous à leur

tour, et si après vous avoir lue, ils ne regardaient pas comme

une privation de ne plus avoir à vous lire, j'estimerais bien

peu le goût de la postérité. Je vous pardonne de me trouver des

torts pour le plaisir que je trouve à m'en justifier; il n'en est

pas de même de ceux que vous trouvez à mon ouvrage, une longue

justification est si près d'être une justification ennuyeuse,

qu'il ne faut pas moins que le cas infini que je fais de votre

suffrage, pour me donner le courage de revenir sur ces objets.

«Je conviens avec vous, madame, que _toutes les campagnes

n'offrent point l'aspect d'un joli paysage_, et que _c'est au

peintre à choisir les vues qu'il dessine_; mais si quelques-unes

vous plaisent par le choix des sites riants, rejetterons-nous

entièrement ceux qui préfèrent pour leurs tableaux les rochers,

les précipices, les gouffres et les volcans? et la paisible

habitante de Paris sera-t-elle autorisée à reprocher au peintre

du Vésuve de calomnier la nature? Mais quoi! le même pinceau ne

peut-il pas s'exercer tour à tour dans les deux genres? Si je

m'en souviens bien, Vernet fit son tableau de la tempête avant

celui du calme, et l'un n'a pas nui à l'autre.

«Ce n'est pas que pour mon compte, je m'engage à courir l'autre

carrière. Hé! qui osera se croire le talent nécessaire pour

peindre les femmes dans tous leurs avantages! pour rendre, comme

en lisant, et leurs forces et leurs grâces, et leur courage et

même leurs faiblesses! toutes les vertus embellies, jusqu'aux

défauts devenus séduisants! la raison sans raisonnements,

l'esprit sans prétention! l'abandon de la tendresse et la réserve

de la modestie; la solidité de l'âge mûr et l'enjouement folâtre

de l'enfance! Que sais-je... mais surtout comment ne pas laisser

là le tableau, pour courir après le modèle? Rousseau osa fixer

Julie; il essaya de la peindre, il porta l'enthousiasme jusqu'au

délire, et vingt fois cependant il resta en dessous de son sujet.

«Sans doute une femme, née avec une belle âme, un cœur sensible

et un esprit délicat, peut répandre sur le portrait qu'elle

trace une partie du charme qu'elle possède; elle jouit dans son

travail d'une paisible facilité; elle ne fait en quelque sorte

que donner une contre-épreuve d'elle-même; mais quel homme assez

froid, peut faire une étude tranquille d'un modèle enchanteur?

Quelle main ne sera pas tremblante? Quels yeux ne seront point

troublés?... et si cet homme impassible existe, il ne fera qu'une

image imparfaite; dans son tableau sans vie et sans chaleur, je

ne retrouverai plus la femme qu'il faut aimer, celle-là ne peut

se reconnaître qu'aux transports qu'elle excite; et celui qui les

ressent s'occupe-t-il à la peindre.

«Vous voyez, madame, combien je suis loin encore _de faire taire

les femmes, d'apaiser leurs cris et de calmer leur colère_.

Heureusement, j'avais déjà quelques-unes d'elles pour amies

et _mon criminel ouvrage_ ne m'a point encore attiré _leur

malédiction_. Je me rappelle à ce sujet un mot de Julie, qui

disait en parlant de Dieu: «Les réprouvés, dit-on, le haïssent,

il faudrait donc qu'il m'empêchât de l'aimer». J'ose dire comme

elle, je mets trop de prix à l'amitié des femmes, pour ne pas

espérer de la conserver par titre même de noblesse encore. Pour

vous, madame, il y aurait sûrement de l'indiscrétion à vous

demander plus que de l'indulgence... Je sens qu'il faut m'arrêter

ici pour ne pas tomber encore dans une petite contradiction.

«Cette longue lettre ne répond, comme vous voyez, qu'à une partie

de la vôtre, et je n'ai même dit encore qu'une partie de mes

raisons sur les objets dont j'ai parlé. Si vous craignez un

second volume, il sera nécessaire que vous me le fassiez savoir

bientôt.

«J'ai l'honneur d'être, etc...»

«Cette lettre n'est, madame, que la continuation de celle que

j'ai eu l'honneur de vous écrire il y a quelques jours, il me

semble que votre silence me donne le droit de poursuivre, et j'en

profite pour éclaircir les objets qui me restent à traiter avec

vous.

«Je n'ai point prétendu charger Tartuffe d'un désir incestueux;

si je n'ai pas désigné Marianne par le mot de cette fille, c'est

qu'écrivant sur un sujet si connu, j'étais assuré d'être entendu;

c'est de plus que je ne prétendais pas apprécier le péché,

mais seulement le procédé. Or l'action considérée sous cette

face, et relativement à Orgon, me paraît absolument la même,

il n'en est pas moins vrai que l'expression n'est pas exacte;

et j'aurais dû dire, de _séduire la faveur de l'homme dont il

épousait la fille_. Je me permets à mon tour une observation

sur ce que vous me dites de cette pièce; c'est que Tartuffe

n'est point puni _par les lois_, mais par l'autorité. Je fais

cette remarque, parce qu'il me semble que le droit du moraliste,

soit dramatique soit romancier, ne commence qu'où les lois se

taisent. Molière lui-même m'a paru si bien être de son avis,

qu'il a pris soin de mettre à l'abri des atteintes de la loi,

jusqu'à la donation irrégulière d'Orgon à Tartuffe. C'est qu'en

effet les hommes une fois rassemblés en société, n'ont droit de

se faire justice que des délits que le gouvernement ne s'est pas

chargé de punir. Cette justice du public est le ridicule pour les

défauts et l'indignation pour les vices. La punition de Tartuffe

n'est elle-même qu'une suite de l'indignation du prince, et le

châtiment est motivé sur d'autres actions que celles qui se sont

passées durant le cours de la pièce.

«Mais combien cette salutaire indignation publique n'est-elle

pas utile à réveiller sur les vices en faveur desquels elle

semble se relâcher! C'est ce que j'ai voulu faire. Mme de M...

et V... excitent, dans ce moment, une clameur générale, mais

rappelez-vous les événements de nos jours, et vous retrouverez

une foule de traits semblables, dont les héros des deux sexes ne

sont ou n'ont été que mieux accueillis et plus honorés; j'ajoute

même que je me suis particulièrement privé de quelques traits qui

manquent à mon caractère, par la seule raison qu'ils étaient trop

récents et trop connus, et que l'honnête homme en diffamant le

vice, répugne cependant à diffamer les vicieux.

«Les mœurs que j'ai peintes ne sont pourtant pas, madame, celles

de _ces malheureux que la misère réduit à vivre de leur infamie_;

mais ce sont celles de ces femmes plus viles encore qui savent

calculer ce que le rang ou la fortune leur permettent d'ajouter à

un vice infâme, et qui en redoublent le danger par la profanation

de l'esprit et des grâces. Le tableau en est attristant, je

l'avoue, mais il est vrai, et le mérite que je reconnais à

travers des _sentiments qu'on désire d'imiter_, n'empêche pas,

je crois, qu'il ne soit utile de peindre ceux dont on doit se

défendre.

«Je ne finirai pas cette lettre sans vous remercier, madame, de

l'honnêteté avec laquelle vous avez combattu mon avis, et même

encore de la complaisance que vous avez eue de la combattre;

et je me félicite d'avoir fixé un moment sur moi l'attention

volage du public. C'est particulièrement par l'occasion que j'ai

trouvé de faire parvenir jusqu'à vous et de pouvoir vous adresser

moi-même, l'assurance et l'hommage des sentiments d'estime et de

respect que je vous ai voués pour la vie.

«J'ai l'honneur d'être, etc.»

«Avec de l'esprit, de l'éloquence et de l'obstination on a

souvent raison, monsieur, ou du moins on réduit au silence

les personnes qui n'aiment ni à disserter, ni à soutenir leur

opinion avec trop de chaleur. Permettez-moi donc de terminer

une dispute dont nos derniers neveux ne verraient pas la fin si

elle continuait. Le brillant succès de votre livre doit vous

faire oublier ma légère censure; parmi tant de suffrages, à quoi

vous servirait celui d'une cénobite ignorée? Il n'ajouterait

point à votre gloire. Dire ce que je ne pense pas me paraît une

trahison, et je vous tromperais en feignant de me rendre à vos

sentiments. Ainsi, monsieur, après un volume de lettres, nous

nous retrouverions toujours au point d'où nous sommes partis.

«J'ai l'honneur d'être votre très humble et obéissante servante,

«RICCOBONI[5].

«_Ce vendredi._»

[5] Bibliothèque Nationale. Manuscrits français, n° 12845,

folios 13, 15, 26 à 31.

Pour contrebalancer des témoignages aussi manifestement partiaux, nous

ne connaissons pas de pages plus précises et plus suggestives que

celles consacrées par les frères de Goncourt à l'œuvre de Laclos.

«A mesure que le siècle vieillit, qu'il accomplit son caractère,

qu'il creuse ses passions, qu'il raffine ses appétits, qu'il

s'endurcit et se confine dans la sécheresse et la sensualité de

tête, il cherche plus résolument de ce côté l'assouvissement de

je ne sais quels sens dépravés et qui ne se plaisent qu'au mal.

La méchanceté, qui était l'assaisonnement, devient le génie de

l'amour. Les «noirceurs» passent de mode, et la «scélératesse»

éclate. Il se glisse dans les relations d'hommes à femmes quelque

chose comme une politique impitoyable, comme un système réglé

de perdition. La corruption devient un art égal en cruautés,

en manques de foi, en trahisons, à l'art des tyrannies. Le

machiavélisme entre dans la galanterie, et il la domine et la

gouverne. C'est l'heure où Laclos écrit d'après nature ses

_Liaisons dangereuses_, ce livre admirable et exécrable, qui est

à la morale amoureuse de la France du XVIIIe siècle ce

qu'est le traité du _Prince_ à la morale politique de l'Italie du

XVIe.

«Aux heures troubles qui précèdent la Révolution, au milieu

de cette société traversée et pénétrée jusqu'au plus profond

de l'âme, par le malaise d'un orage flottant et menaçant, on

voit apparaître, pour remplacer les petits maîtres sémillants

et impertinents de Crébillon fils, les grands maîtres de la

perversité, les roués accomplis, les têtes fortes de l'immoralité

théorique et pratique. Ces hommes sont sans entrailles, sans

remords, sans faiblesse. Ils ont l'amabilité, l'impudence,

l'hypocrisie, la force, la patience, la suite des résolutions,

la constance de la volonté, la fécondité d'imagination. Ils

connaissent la puissance de l'occasion, le bon effet d'un acte

de vertu ou de bienfaisance bien placé, l'usage des femmes de

chambre, des valets, du scandale, toutes les armes déloyales. Ils

ont calculé de sang-froid tout ce qu'un homme peut se permettre

«d'horreurs», et ils ne reculent devant rien. Ne pouvant prendre

d'assaut, dans un secrétaire, le secret d'un cœur de femme, ils

se prennent à regretter que le talent d'un filou n'entre pas

dans l'éducation d'un homme qui se mêle d'intrigues. Leur grand

principe est de ne jamais finir une aventure avant d'avoir en

main de quoi déshonorer la femme: ils ne séduisent que pour

perdre, ils ne trompent que pour corrompre. Leur joie, leur

bonheur, c'est de faire «expirer la vertu d'une femme dans une

lente agonie et de la fixer sur ce spectacle», et ils s'arrêtent

à moitié de leur victoire, pour faire arrêter celle qu'ils

ont attaquée, à chaque degré, à chaque station de la honte,

du désespoir, lui faire savourer à loisir le sentiment de sa

défaite, et la conduire à la chute assez doucement, pour que le

remords la suive pas à pas. Leur passe-temps, leur distraction,

dont ils rougissent presque, tant elle leur a peu coûté, est de

subjuguer par l'autorité une jeune fille, une enfant, d'emporter

son honneur en badinant, de la dépraver par désœuvrement; et

c'est pour eux comme une malice de faire rire cette fille des

ridicules de sa mère, de sa mère couchée à côté et qu'une cloison

sépare de la honte et des risées de son sang! Le XVIIIe

siècle a marqué là, à ce dernier trait, les dernières limites de

l'imagination dans l'ordre de la férocité morale.

«La femme égala l'homme, si elle ne le dépassa, dans ce

libertinage de la méchanceté galante. Elle révéla un type nouveau

où toutes les adresses, tous les dons, toutes les finesses,

toutes les sortes d'esprit de son sexe se tournèrent en une sorte

de cruauté réfléchie qui donne l'épouvante.

«La rouerie s'éleva, dans quelques femmes rares et abominables,

à un degré presque satanique. Une fausseté naturelle, une

dissimulation acquise, un regard à volonté, une physionomie

maîtrisée, un mensonge sans effort de tout l'être, une

observation profonde, un coup d'œil pénétrant, la domination des

sens, une curiosité, un désir de science qui ne leur laissaient

voir dans l'amour que des faits à méditer et à recueillir,

c'étaient à des facultés et à des qualités si redoutables que

ces femmes avaient dû, dès leur jeunesse, des talents; et une

politique capables de faire la réputation d'un ministre. Elles

avaient étudié dans leur cœur le cœur des autres; elles avaient

vu que chacun y porte un secret caché et elles avaient résolu de

faire leur puissance avec la découverte de ce secret de chacun.

«Décidées à respecter les dehors et le monde, à s'envelopper et

à se couvrir d'une bonne renommée, elles avaient sérieusement

cherché dans les moralistes et pesé elles-mêmes ce qu'on pouvait

faire, ce qu'on devait penser, ce qu'on devait paraître. Ainsi

formées, secrètes et profondes, impénétrables et invulnérables,

elles apportent dans la galanterie, dans la vengeance, dans le

plaisir, dans la haine un cœur de sang-froid, un esprit toujours

présent, un ton de liberté, un cynisme de grande dame mêlé d'une

hautaine élégance, une sorte de légèreté implacable. Ces femmes

perdent un homme pour le perdre. Elles sèment la tentation dans

la candeur, la débauche dans l'innocence. Elles martyrisent

l'honnête femme, dont la vertu leur déplaît; et l'ont-elles

touchée à mort? elles poussent ce cri de vipère: «Ah! quand

une femme frappe dans le cœur d'une autre, la blessure est

incurable...»

«Elles font éclater le déshonneur dans les familles comme un

coup de foudre: elles mettent aux mains des hommes les querelles

et les épées qui tuent. Figures étonnantes qui fascinent et qui

glacent! On pourrait dire d'elles, dans le sens moral, qu'elles

dépassent de toute la tête la Messaline antique.

«Elles créent, en effet, elles révèlent, elles incarnent en

elles-mêmes une corruption supérieure à toutes les autres et que

l'on serait tenté d'appeler une corruption idéale: le libertinage

des passions méchantes, la luxure du Mal!

«Et que l'on ne croie pas que ces types si complets, si parfaits,

soient imaginés. Ils ne sortent pas de la tête de Laclos, ils ne

sont pas le rêve d'un romancier; ils sont des individualités de

ce monde, des personnages vivants de cette société. Les autorités

du temps sont là pour attester leur ressemblance et pour mettre

sur ces portraits les initiales de leurs noms. Le seul embarras

est qu'on leur trouve trop de modèles. Valmont ne fait-il pas

nommer un homme fameux? M. de Choiseul n'a-t-il pas commencé sa

grande carrière par ce rôle d'homme à bonnes fortunes, de méchant

impitoyable, de roué consommé, marchant à son but avec l'air

étourdi, n'avançant ni un pas ni une parole sans un projet contre

une femme, s'imposant aux femmes par le sarcasme, les menaçant

de son esprit en triomphant par la peur? Mais que parle-t-on de

Choiseul? Laclos n'avait-il pas sous les yeux le prototype de sa

création dans la figure effrayante du marquis de Louvois, dans la

figure de ce comte de Frise s'amusant à torturer Mme de Blot? Et

pour la femme que Laclos a peinte et pour laquelle il a attribué

tant de grâces et de ressources infernales, n'en avait-il pas

rencontré l'original et ne l'avait-il pas étudiée sur le vif?

Le prince de Ligne et Tilly n'affirment-ils pas, d'après la

confidence de Laclos, qu'il n'a eu qu'à déshabiller la conscience

d'une grande dame de Grenoble, la marquise L. T. D. P. M., qu'à

raconter sa vie, pour trouver en elle sa marquise de Merteuil[6]?»

[6] Ed. et J. de Goncourt.--_L'Amour au dix-huitième siècle._

Paris, Charpentier, 1893, pages 111 et suiv.

Le manuscrit des _Liaisons dangereuses_ se trouve dans les collections

de la Bibliothèque Nationale, n° 12845 du fonds français: il fut donné

par Mme Charles de Laclos en 1849.

Ce manuscrit comprend un certain nombre de documents.

Folio 1.--Une copie des armes de la famille du général de Laclos;

Fol. 2 à 10.--Quelques pièces de vers de Laclos;

Fol. 13 à 15 et 26 à 31.--Un certain nombre de lettres de Mme

Riccoboni et les réponses de Laclos, que nous avons reproduites

ci-dessus;

Fol. 16 à 25 et 32 à 34.--Lettres diverses et épîtres en vers;

Fol. 35.--Titre du roman:

Les liaisons dangereuses Lettres recueillies dans une Société et publiées pour l'instruction de quelques autres · 第 8 / 207 题