INTRODUCTION

La biographie de Pierre-Ambroise-François Choderlos de Laclos tient en

quelques lignes. Né à Amiens en 1741, admis dans l'armée à dix-huit

ans, capitaine du génie à trente-sept, il fut attaché à la maison du

duc d'Orléans en qualité de secrétaire des commandements. Puis nous le

retrouvons successivement secrétaire général de l'Administration des

hypothèques, général de brigade commandant l'artillerie de l'armée du

Rhin, enfin inspecteur général de l'artillerie de l'armée de Naples. Il

mourut à Tarente le 5 novembre 1803.

La physionomie de ce soldat-écrivain a été souvent esquissée; elle le

fut de fort bonne main par M. Ad. Van Bever, dans l'édition luxueuse

publiée en 1908.

La question de l'identification des personnages de son célèbre roman

est réglée aussi, ainsi que l'a établi M. Van Bever, par les souvenirs

d'Alexandre de Tilly et de Stendhal (_Vie de Henry Brulard_).

_Les Liaisons dangereuses_ ont été composées à Grenoble, alors que

l'auteur y était officier d'artillerie, et certains personnages de

la ville ont pu servir de modèles à l'auteur, mais des personnages

ignorés, oubliés, sans relief d'aucune sorte, tandis que les héros et

héroïnes de Laclos pourraient être accusés d'un relief trop puissant.

Allut, dissertant sur _Aloysia Sigea_ de Chorier, «le livre infâme

dont l'auteur était avocat au Parlement de Grenoble, le traducteur

aussi, et l'éditeur un de messieurs les gens du roi», déclare d'abord

que les mœurs de la magistrature et du barreau de Grenoble lui

inspirent quelque défiance. Il ajoute qu'un siècle plus tard, on voit

l'auteur d'un autre livre impudique choisir ses types de débauche et

de perversité dans cette même société, dont les devanciers avaient

applaudi à ce déplorable scandale ou contribué, par une tolérance

coupable, à l'œuvre de corruption froidement méditée par Chorier.

«J'ai ouï raconter, dit enfin Allut, par M. G. de L... que

Choderlos de Laclos avait donné à son père, officier, comme lui,

dans un régiment d'artillerie alors en garnison à Grenoble, un

exemplaire de son roman, sur les marges duquel il avait écrit de

sa main le nom de chacun de ceux, hommes et femmes, qu'il avait

mis en scène, et qui tous appartenaient aux plus hautes classes

de la société dans cette ville. Les aventures et les orgies

étaient connues; l'auteur n'avait eu qu'à les raconter sous des

noms d'emprunt[1].»

[1] P. Allut. _Aloysia Sigea et Nicolas Chorier_, Lyon, 1862, p. 61.

Ces lignes sévères, trop sévères, sont comme un écho des implacables

appréciations des contemporains de Laclos. Nous voudrions précisément

évoquer, par quelques citations, l'atmosphère de l'époque où les

Lettres furent publiées. Ce fut, on le sait, comme la bombe de

l'anarchiste éclatant dans un milieu tranquille, satisfait de tout son

inconscient dévergondage.

Dès le 15 avril 1782, Grimm se fait l'interprète de l'émotion publique:

«_15 avril 1782._--Depuis plusieurs années, il n'a pas encore

paru de roman dont le succès ait été aussi brillant que celui des

_Liaisons dangereuses, ou Lettres recueillies dans une société,

et publiées pour l'instruction de quelques autres_, par M. C***

de L***, avec cette épigraphe: _J'ai vu les mœurs de mon temps,

et j'ai publié ces Lettres_. M. C*** de L*** est M. Choderlos de

Laclos, officier d'artillerie; il n'était connu jusqu'ici que par

quelques pièces fugitives insérées dans l'_Almanach des Muses_,

et plus particulièrement par une certaine _Épître à Margot_ qui

manqua lui faire une tracasserie assez sérieuse à cause d'une

allusion peu obligeante pour Mme la comtesse Du Barry, dont la

faveur, alors au comble, voulait être respectée.

«On a dit de M. Rétif de La Bretonne qu'il était _le Rousseau

du ruisseau_. On serait tenté de dire que M. de La Clos est le

Rétif de la bonne compagnie. Il n'y a point d'ouvrage, en effet,

sans en excepter ceux de Crébillon et de tous ses imitateurs,

où le désordre des principes et des mœurs de ce qu'on appelle

la bonne compagnie et de ce qu'on ne peut guère se dispenser

d'appeler ainsi, soit peint avec plus de naturel, de hardiesse et

d'esprit: on ne s'étonnera donc point que peu de nouveautés aient

été reçues avec autant d'empressement; il faut s'étonner encore

moins de tout le mal que les femmes se croient obligées d'en

dire; quelque plaisir que leur ait pu faire cette lecture, il n'a

pas été exempt de chagrin: comment un homme qui les connaît si

bien et qui garde si mal leur secret ne passerait-il pas pour un

monstre? Mais, en le détestant, on le craint, on l'admire, on le

fête; l'homme du jour et son historien, le modèle et le peintre

sont traités à peu près de la même manière.

«En disant que le comte de Valmont, l'un des principaux

personnages du nouveau roman, parvient, à force d'intrigue et

de séduction, à triompher de la vertu d'une nouvelle Clarisse,

abuse en même temps de l'innocence d'une jeune personne, les

sacrifie l'une et l'autre à l'amusement d'une courtisane et

finit par les réduire toutes deux au désespoir, on pourrait

bien faire soupçonner que c'est là, selon toute apparence, le

héros de notre histoire. Eh bien! tout sublime qu'il est dans

son genre, ce caractère n'est encore que très subordonné à celui

de la marquise de Merteuil, qui l'inspire, qui le guide, qui le

surpasse à tous égards et qui joint encore à tant de ressources

celle de conserver la réputation de la femme du monde la plus

vertueuse et la plus respectable. Valmont n'est, pour ainsi

dire, que le ministre secret de ses plaisirs, de ses haines et

de sa vengeance; c'est un vrai Lovelace en femme; et comme les

femmes semblent destinées à exagérer toutes les qualités qu'elles

prennent, bonnes ou mauvaises, celle-ci, pour ne point manquer à

la vraisemblance, se montre aussi très supérieure à son rival.

«On croit bien qu'après avoir présenté à ses lecteurs des

personnages si vicieux, si coupables, l'auteur n'a pas osé se

dispenser d'en faire justice; aussi l'a-t-il fait. M. de Valmont

et Mme de Merteuil finissent par se brouiller, un peu légèrement,

à la vérité, mais des personnes de ce mérite sont très capables

de se brouiller ainsi. M. de Valmont est tué par l'ami qu'il a

trahi; la conduite de Mme de Merteuil est enfin démasquée; pour

que sa punition soit encore plus effrayante, on lui donne la

petite vérole, qui la défigure affreusement; elle y perd même un

œil, et, pour exprimer combien cet accident l'a rendue hideuse,

on fait dire au marquis de *** que _la maladie l'a retournée et

qu'à présent son âme est sur sa figure_, etc.

«Toutes les circonstances de ce dénoûment, assez brusquement

amenées, n'occupent guère que quatre ou cinq pages; en

conscience, peut-on présumer que ce soit assez de morale pour

détruire le poison répandu dans quatre volumes de séduction, où

l'art de corrompre et de tromper se trouve développé avec tout

le charme que peuvent lui prêter les grâces de l'esprit et de

l'imagination, l'ivresse du plaisir et le jeu très entraînant

d'une intrigue aussi facile qu'ingénieuse? Quelque mauvaise

opinion qu'on puisse avoir de la société en général et de celle

de Paris en particulier, on y rencontrerait, je pense, peu de

liaisons aussi dangereuses, pour une jeune personne, que la

lecture des _Liaisons dangereuses_ de M. de La Clos. Ce n'est

pas qu'on prétende l'accuser ici, comme l'ont fait quelques

personnes, d'avoir imaginé à plaisir des caractères tellement

monstrueux qu'ils ne peuvent jamais avoir existé: on cite plus

d'une société qui a pu lui en fournir l'idée; mais, en peintre

habile, il a cédé à l'attrait d'embellir ses modèles pour les

rendre plus piquants, et c'est par là même que la peinture qu'il

en fait est devenue bien plus propre à séduire ses lecteurs qu'à

les corriger.

«Un des reproches qu'on a fait le plus généralement à M. de La

Clos, c'est de n'avoir pas donné aux méchancetés qu'il fait faire

à ses héros un motif assez puissant pour en rendre au moins le

projet plus vraisemblable. Le motif qui les fait concevoir est,

en effet, assez frivole; c'est pour punir le comte de Gercourt

de l'avoir quittée pour je ne sais quelle intendante que Mme de

Merteuil emploie toutes les ressources de son esprit et toute

l'adresse de son ami à perdre la jeune personne qu'il doit

épouser. «Prouvons-lui, dit-elle à Valmont, qu'il n'est qu'un

sot; il le sera sans doute un jour; ce n'est pas là ce qui

m'embarrasse, mais le plaisant serait qu'il débutât par là...»

Et c'est là l'objet important de tant d'intrigues, de tant de

perfidies.

«On peut douter si Valmont est amoureux de l'aimable présidente

de Tourvel; en employant, pour la séduire, tout l'artifice

imaginable, il semble qu'il n'ait d'autre but que celui d'assurer

au vice l'espèce d'avantage qu'il peut usurper quelques moments

sur la vertu même la plus pure. Mais ne pourrait-on pas faire

le même reproche au caractère que Richardson donne à Lovelace?

Lovelace est-il vraiment amoureux de Clarisse? Comme Valmont, il

ne cherche _que le charme des longs combats et les détails d'une

pénible défaite_.

«Ce n'est pas sans quelque regret qu'on se permet d'en convenir;

mais l'expérience le prouve trop bien tous les jours: à en juger

par la conduite de beaucoup de gens, il faut bien que le vice

ait ses plaisirs comme la vertu; et ce qui constitue décidément

le caractère du méchant comme celui de l'homme vertueux, c'est

de l'être sans aucun objet d'utilité personnelle et pour le seul

plaisir de l'être. La société donne aux hommes tant de besoins,

tant d'espèces d'amour-propre à contenter, elle leur laisse tant

d'inquiétude, tant d'activité dont on ne sait le plus souvent que

faire! Si la bonne compagnie offre assez de gens aimables qui

ne trouvent que dans la tracasserie et dans les méchancetés de

quoi occuper le vide de leur cœur, l'inutilité de leur existence,

pourquoi refuser à Mme de Merteuil, au vicomte de Valmont

l'honneur d'avoir été de ce nombre?

«Pour avoir une juste idée de tout le talent qu'on ne peut

s'empêcher de reconnaître dans l'ouvrage de M. de La Clos,

il faut le lire d'un bout à l'autre; il n'y en a pas moins

dans l'ensemble que dans les détails. Les caractères y sont

parfaitement soutenus; la naïveté de la petite de Volanges est

un peu bête, mais elle n'en est que plus vraie, et ce personnage

contraste aussi heureusement avec l'esprit de Mme de Merteuil

que les vices de celle-ci avec la vertu romanesque de Mme de

Tourvel. L'extrême sécurité de Mme de Volanges sur la conduite

de sa fille est peut-être ce qu'il y a de moins vraisemblable

dans tout l'ouvrage; elle est justifiée cependant autant qu'elle

peut l'être et par l'adresse de Mme de Merteuil et par cette

confiance qu'une femme dont la vie fut toujours irréprochable

prend si naturellement dans tout ce qui l'entoure. On peut croire

sans peine que la fille d'une Mme de Merteuil serait, à coup sûr,

mieux gardée que ne l'est la petite de Volanges; l'expérience du

vice a, sur ce point, de grands avantages sur les habitudes de la

vertu.

«Parmi les épisodes qui enrichissent cette ingénieuse production,

on ne peut se refuser au plaisir de citer celui de la fameuse

aventure des Inséparables, dans laquelle le joli Prévan, après

avoir triomphé glorieusement, dans la même nuit, de trois jeunes

beautés, oblige le lendemain leurs amants à lui pardonner cette

triple trahison, et à se croire ses meilleurs amis. L'aventure

de Mme de Merteuil avec ce même Prévan est peut-être encore plus

piquante. Son ami Valmont l'exhorte à s'en défier: «S'il peut

gagner seulement une apparence, lui dit-il, il se vantera et

tout sera dit; les sots y croiront, les méchants auront l'air

d'y croire; quelles seront vos ressources...» Mme de Merteuil

lui répond: «Quant à Prévan, je veux l'avoir, et je l'aurai; il

veut le dire, et il ne le dira pas, en deux mots, voilà notre

roman...» Et ce roman n'en est pas un; car Mme de Merteuil tient

parole.

«Il n'y a pas moins de variété dans le style de ces lettres

qu'il n'y en a dans les différents caractères des personnages

que l'auteur fait paraître sur la scène. La lettre du vicomte à

son chasseur et la réponse de celui-ci ne sont pas au-dessous

de celles de Lovelace et de son Joseph Leman; cependant elles

n'ont d'autre rapport ensemble que celui d'être également vraies,

également originales[2].»

[2] _Correspondance littéraire, philosophique et critique_,

par Grimm, Diderot, Raynal, Meister, etc., publiée par Maurice

Tourneux. Paris, 1880, t. XIII, pp. 107 et suiv.

Voici maintenant les notes, au jour le jour, de Bachaumont:

«_19 avril 1782._--Le livre à la mode aujourd'hui, c'est-à-dire

celui qui fait la matière des conversations, est un roman

intitulé _Les Liaisons dangereuses_, en quatre petits volumes.

Il est attribué à M. de Laclos; officier d'artillerie, auteur de

quelques opuscules en prose et en vers, et surtout de la fameuse

_Épître à Margot_, qui parut en 1773, qu'on attribua à M. Dorat,

et où la comtesse Dubarry était désignée sensiblement, ce qui

obligeait le poète de garder l'anonymat.

«Dans son dernier ouvrage, très noir, qu'on dit un tissu

d'horreurs et d'infamies, on lui reproche d'avoir fait aussi ses

héros trop ressemblants; on assure, d'ailleurs, qu'il est plein

d'intérêt et bien écrit.»

Bien que nous semblions nous éloigner de notre sujet, nous croyons

devoir citer cette fameuse _Épître à Margot_, tant de fois reprochée à

M. de Laclos:

Les liaisons dangereuses Lettres recueillies dans une Société et publiées pour l'instruction de quelques autres · 第 7 / 207 题