La seule chose qui m'inquiétât sérieusement, c'était de voir toujours
autour de nous le marquis de... Il s'était introduit, je ne sais à
quel titre, chez la princesse, et l'amusait par son babil caustique et
médisant. Il entraînait ensuite Leoni dans les autres appartements
et avait avec lui de longs entretiens dont Leoni sortait toujours
sombre.--Je hais et je méprise Lorenzo, me disait-il souvent; c'est la
pire canaille que je connaisse, il est capable de tout. Je le pressais
alors de rompre avec lui; mais il me répondait:--C'est impossible,
Juliette; tu ne sais pas que lorsque deux coquins ont agi ensemble, ils
ne se brouillent plus que pour s'envoyer l'un l'autre à l'échafaud. Ces
paroles sinistres résonnaient si étrangement dans ce beau palais, au
milieu de la vie paisible que nous y menions, et presque aux oreilles
de cette princesse si gracieuse et si confiante, qu'il me passait un
frisson dans les veines en les entendant.
Cependant les souffrances de notre malade augmentaient de jour en jour,
et bientôt vint le moment où elle devait succomber infailliblement. Nous
la vîmes s'éteindre peu à peu; mais elle ne perdit pas un instant sa
présence d'esprit, ses plaisanteries et ses discours aimables.
--Que je suis fâchée, disait-elle à Leoni, que Juliette soit ta soeur!
Maintenant que je pars pour l'autre monde, il faut bien que je renonce à
toi. Je ne puis exiger ni désirer que tu me restes fidèle après ma mort.
Malheureusement tu vas faire des sottises et te jeter à la tête de
quelque femme indigne de toi. Je ne connais au monde que ta soeur qui te
vaille; c'est un ange, et il n'y a que toi aussi qui sois digne d'elle.
Je ne pouvais résister à ces cajoleries bienveillantes, et je me prenais
pour cette femme d'une affection plus vive à mesure que la mort la
détachait de nous. Je ne voulais pas croire qu'elle put nous être
enlevée avec toute sa raison, tout son calme, et au milieu d'une si
douce intimité. Je me demandais comment nous ferions pour vivre sans
elle, et je ne pouvais m'imaginer son grand fauteuil doré vide, entre
Leoni et moi, sans que mes yeux s'humectassent de larmes.
Un soir que je lui faisais la lecture pendant que Leoni était assis sur
le tapis et lui réchauffait les pieds dans un manchon, elle reçut une
lettre, la lut rapidement, jeta un grand cri et s'évanouit. Tandis
que je volais à son secours, Leoni ramassa la lettre et en prit
connaissance. Quoique l'écriture fût contrefaite, il reconnut la main
du vicomte de Chalm. C'était une délation contre moi, des détails
circonstanciés sur ma famille, sur mon enlèvement, sur mes relations
avec Leoni; puis mille calomnies odieuses contre mes moeurs et mon
caractère.
Au cri qu'avait jeté la princesse, Lorenzo, qui planait toujours comme
un oiseau de malheur autour de nous, entra je ne sais comment, et Leoni,
l'entraînant dans un coin, lui montra la lettre du vicomte. Lorsqu'ils
se rapprochèrent de nous, le marquis était très-calme, et avait, comme
à l'ordinaire, un sourire moqueur sur les lèvres, et Leoni, agité,
semblait interroger ses regards pour lui demander conseil.
La princesse était toujours évanouie dans mes bras. Le marquis haussa
les épaules.--Ta femme est insupportablement niaise, dit-il assez haut
pour que je l'entendisse; sa présence ici désormais est du plus mauvais
effet; renvoie-la, et dis-lui d'aller chercher du secours. Je me charge
du tout.
--Mais que feras-tu? dit Leoni dans une grande anxiété.
--Sois tranquille, j'ai un expédient tout prêt depuis longtemps: c'est
un papier qui est toujours sur moi. Mais renvoie Juliette..
Leoni me pria d'appeler les femmes; j'obéis et posai doucement la tête
de la princesse sur un coussin. Mais quand je fus au moment de franchir
la porte, je ne sais quelle force magnétique m'arrêta et me força de
me retourner. Je vis le marquis s'approcher de la malade comme pour la
secourir; mais sa figure me sembla si odieuse, celle de Leoni si pale,
que la peur me prit de laisser cette mourante seule avec eux. Je ne sais
quelles idées vagues me passèrent par la tête; je me rapprochait du lit
vivement, et, regardant Leoni avec terreur je lui dis:--Prends garde,
prends garde!...--A quoi? me répondit-il d'un air étonné. Le fait est
que je ne le savais pas moi-même, et que j'eus honte de l'espèce de
folie que je venais de montrer. L'air ironique du marquis acheva de me
déconcerter. Je sortis et revins un instant après avec les femmes et le
médecin. Celui-ci trouva la princesse en proie à une affreuse crispation
de nerfs, et dit qu'il faudrait lâcher de lui faire avaler tout de suite
une cuillerée de la potion calmante. On essaya en vain de lui desserrer
les dents.--Que la signora s'en charge, dit une des femmes en me
désignant; la princesse n'accepte rien que de sa main et ne refuse
jamais ce qui vient d'elle. J'essayai en effet, et la mourante céda
doucement. Par un reste d'habitude, elle me pressa faiblement la main en
me rendant la cuiller; puis elle étendit violemment les bras, se leva
comme si elle allait s'élancer au milieu de la chambre, et retomba raide
morte sur son fauteuil.
Cette mort si soudaine me fit une impression horrible; je m'évanouis, et
l'on m'emporta. Je fus malade quelques jours; et quand je revins à la
vie, Leoni m'apprit que j'étais désormais chez moi, que le testament
avait été ouvert et trouvé inattaquable de tous points, que nous étions
à la tête d'une belle fortune et maîtres d'un palais magnifique.
--C'est à toi que je dois tout cela, Juliette, me dit-il, et de plus,
je te dois la douceur de pouvoir songer sans honte et sans remords aux
derniers moments de notre amie. Ta sensibilité, ta bonté angélique, les
ont entourés de soins et en ont adouci la tristesse. Elle est morte dans
tes bras, cette rivale qu'une autre que toi eût étranglée! et tu l'as
pleurée comme si elle eût été ta soeur, tu es bonne, trop bonne, trop
bonne! Maintenant jouis du fruit de ton courage; vois comme je suis
heureux d'être riche, et de pouvoir t'entourer de nouveau de tout le
bien-être dont tu as besoin.
--Tais-toi, lui dis-je, c'est à présent que je rougis et que je souffre.
Tant que cette femme était là, et que je lui sacrifiais mon amour et ma
fierté, je me consolais en sentant que j'avais de l'affection pour elle
et que je m'immolais pour elle et pour toi. A présent je ne vois plus
que ce qu'il y avait de bas et d'odieux dans ma situation. Comme tout le
monde doit nous mépriser!
--Tu te trompes bien, ma pauvre enfant, dit Leoni; tout le monde nous
salue et nous honore, parce que nous sommes riches.
Mais Leoni ne jouit pas longtemps de son triomphe. Les cohéritiers,
arrivés de Rome, furieux contre nous, ayant appris les détails de cette
mort si prompte, nous accusèrent de l'avoir hâtée par le poison, et
demandèrent qu'on déterrât le corps pour s'en assurer. On procéda à
cette opération, et l'on reconnut au premier coup d'oeil les traces d'un
poison violent.--Nous sommes perdus! me dit Leoni en entrant dans ma
chambre; Ildegonda est morte empoisonnée, et l'on nous accuse. Qui a
fait cette abomination? il ne faut pas le demander; c'est Satan sous la
figure de Lorenzo. Voilà comme il nous sert; il est en sûreté, et nous
sommes entre les mains de la justice. Te sens-tu le courage de sauter
par la fenêtre?
--Non, lui dis-je, je suis innocente, je ne crains rien; si vous êtes
coupable, fuyez.
--Je ne suis pas coupable, Juliette, dit-il en me serrant le bras avec
violence; ne m'accusez pas quand je ne m'accuse pas moi-même. Vous savez
qu'ordinairement je ne m'épargne pas.
Nous fûmes arrêtés et jetés en prison. On instruisit contre nous un
procès criminel; mais il fut moins long et moins grave qu'on ne s'y
attendait; notre innocence nous sauva. En présence d'une si horrible
accusation, je retrouvai toute la force que donne une conscience pure.
Ma jeunesse et mon air de sincérité me gagnèrent l'esprit des juges au
premier abord. Je fus promptement acquittée. L'honneur et la vie de
Leoni furent un peu plus longtemps en suspens. Mais il était impossible,
malgré les apparences, de trouver une preuve contre lui, car il n'était
pas coupable; il avait horreur de ce crime, son visage et ses réponses
le disaient assez. Il sortit pur de cette accusation. Tous les laquais
furent soupçonnés.
Le marquis avait disparu; mais il revint secrètement au moment où nous
sortions de prison, et intima à Leoni l'ordre de partager la succession
avec lui. Il déclara que nous lui devions tout, que, sans la hardiesse
et la promptitude de sa résolution, le testament eût été déchiré. Leoni
lui fit les plus horribles menaces, mais le marquis ne s'en effraya
point. Il avait, pour le tenir en respect, le meurtre de Henryet, commis
sous ses yeux par Leoni, et il pouvait l'entraîner dans sa perte. Leoni
furieux se soumit à lui payer une somme considérable. Ensuite nous
recommençâmes à mener une vie folle et à étaler un luxe effréné: se
ruiner de nouveau fut pour Leoni l'affaire de six mois. Je voyais sans
regret s'en aller ces biens que j'avais acquis avec honte et douleur;
mais j'étais effrayée pour Leoni de la misère qui s'approchait encore
de nous. Je savais qu'il ne pourrait pas la supporter, et que, pour en
sortir, il se précipiterait dans de nouvelles fautes et dans de nouveaux
dangers. Il était malheureusement impossible de l'amener à un sentiment
de retenue et de prévoyance; il répondait par des caresses ou des
plaisanteries à mes prières et à mes avertissements. Il avait quinze
chevaux anglais dans son écurie, une table ouverte à toute la ville, une
troupe de musiciens à ses ordres. Mais ce qui le ruina le plus vite,
ce furent les dons énormes qu'il fut obligé de faire à ses anciens
compagnons pour les empêcher de venir fondre sur lui, et de faire de
sa maison une caverne de voleurs. Il avait obtenu d'eux qu'ils
n'exerceraient pas leur industrie chez lui; et, pour les décider à
sortir du salon quand ses hôtes commençaient à jouer, il était obligé
de leur payer chaque jour une certaine redevance. Cette intolérable
dépendance lui donnait parfois envie de fuir le monde et d'aller se
cacher avec moi dans quelque tranquille retraite. Mais il est vrai de
dire que celle idée l'effrayait encore plus; car l'affection que je lui
inspirais n'avait plus assez de force pour remplir toute sa vie.
Il était toujours prévenant avec moi; mais, comme à Venise, il me
délaissait pour s'enivrer de tous les plaisirs de la richesse. Il menait
au dehors la vie la plus dissolue, et entretenait plusieurs maîtresses
qu'il choisissait dans un monde élégant, auxquelles il faisait des
présents magnifiques, et dont la société flattait sa vanité insatiable.
Vil et sordide pour acquérir, il était superbe dans sa prodigalité. Son
mobile caractère changeait avec sa fortune, et son amour pour moi en
subissait toutes les phases. Dans l'agitation et la souffrance que lui
causaient ses revers, n'ayant que moi au monde pour le plaindre et pour
l'aimer, il revenait à moi avec transport; mais au milieu des plaisirs
il m'oubliait, et cherchait ailleurs des jouissances plus vives. Je
savais toutes ses infidélités; soit paresse, soit indifférence, soit
confiance en mon pardon infatigable, il ne se donnait plus la peine
de me les cacher; et quand je lui reprochais l'indélicatesse de cette
franchise, il me rappelait ma conduite envers la princesse Zagarolo, et
me demandait si ma miséricorde était déjà épuisée. Le passé m'enchaînait
donc absolument à la patience et à la douleur. Ce qu'il y avait
d'injuste dans la conduite de Leoni, c'est qu'il semblait croire que
désormais je dusse accomplir tous ces sacrifices sans souffrir, et
qu'une femme pût prendre l'habitude de vaincre sa jalousie...
Je reçus une lettre de ma mère, qui enfin avait eu de mes nouvelles par
Henryet, et qui, au moment de se mettre en route pour venir me chercher,
était tombée dangereusement malade. Elle me conjurait de venir la
soigner, et me promettait de me recevoir sans reproches et avec
reconnaissance. Cette lettre était mille fois trop douce et trop bonne.
Je la baignai de mes larmes; mais elle me semblait malgré moi déplacée,
les expressions en étaient inconvenantes à force de tendresse et
d'humilité. Le dirai-je, hélas! ce n'était pas le pardon d'une mère
généreuse, c'était l'appel d'une femme malade et ennuyés. Je partis
aussitôt et la trouvai mourante. Elle me bénit, me pardonna et mourut
dans mes bras, en me recommandant de la faire ensevelir dans un certaine
robe qu'elle avait beaucoup aimée.