Je m'éveillai encore dans ses bras, et jamais, il n'eut tant
d'éloquence, tant de tendresse et tant de larmes pour implorer son
pardon. Il avoua qu'il était le dernier des hommes; mais il me dit
qu'une seule chose le relevait à ses propres yeux, c'était l'amour qu'il
avait toujours eu pour moi, et qu'aucun de ses vices, aucun de ses
crimes, n'avait eu la force d'étouffer. Jusque-là il s'était débattu
contre les apparences qui l'accusaient de toutes parts. Il avait lutté
contre l'évidence pour conserver mon estime. Désormais, ne pouvant plus
se justifier par le mensonge, il prit une autre voie et embrassa un
nouveau rôle pour m'attendrir et me vaincre. Il se dépouilla de tout
artifice (peut-être devrais-je dire de toute pudeur), et me confessa
toutes les turpitudes de sa vie. Mais, au milieu de cet abîme, il me fit
voir et comprendre ce qu'il y avait de vraiment beau en lui, la faculté
d'aimer, l'éternelle vigueur d'une âme où les plus rudes fatigues, les
plus dangereuses épreuves n'éteignaient point le feu sacré.--Ma conduite
est vile, me dit-il; mais mon coeur est toujours noble; il saigne
toujours de ses torts; il a conservé, aussi énergique, aussi pur que
dans sa première jeunesse, le sentiment du juste et de l'injuste,
l'horreur du mal qu'il commet, l'enthousiasme du beau qu'il contemple.
Ta patience, tes vertus, ta bonté angélique, ta miséricorde inépuisable
comme celle de Dieu, ne peuvent s'exercer en faveur d'un être qui
les comprenne mieux et qui les admire davantage. Un homme de moeurs
régulières et de conscience délicate les trouverait plus naturelles et
les apprécierait moins. Avec cet homme-là d'ailleurs tu ne serais qu'une
honnête femme; avec un homme tel que moi, tu es une femme sublime, et la
dette de reconnaissance qui s'amasse dans mon coeur est immense comme
tes souffrances et tes sacrifices. Va, c'est quelque chose que d'être
aimée et que d'avoir droit à une passion immense; sur quel autre
auras-tu jamais ce droit comme sur moi? Pour qui recommenceras-tu les
tourments et le désespoir que tu as subis? Crois-tu qu'il y ait autre
chose dans la vie que l'amour? Pour moi, je ne le crois pas. Et crois-tu
que ce soit chose facile que de l'inspirer et de le ressentir? Des
milliers d'hommes meurent incomplets, sans avoir connu d'autre amour que
celui des bêtes; souvent un coeur capable de le ressentir cherche en
vain où le placer, et sort vierge de tous les embrassements terrestres
pour l'aller trouver peut-être dans les cieux. Ah! quand Dieu nous
l'accorde sur la terre, ce sentiment profond, violent, ineffable, il
ne faut plus, Juliette, désirer ni espérer le paradis; car le paradis,
c'est la fusion de deux âmes dans un baiser d'amour. Et qu'importé,
quand nous l'avons trouvé ici-bas, que ce soit dans les bras d'un saint
ou d'un damné? qu'il soit maudit ou adoré parmi les hommes, celui que tu
aimes, que t'importe, pourvu qu'il te le rende? Est-ce moi que tu aimes
ou est-ce le bruit qui se fait autour de moi? Qu'as-tu aimé en moi
dès le commencement? est-ce l'éclat qui m'environnait? Si tu me hais
aujourd'hui, il faudra que je doute de ton amour passé; il faudra qu'au
lieu de cet ange, au lieu de cette victime dévouée dont le sang répandu
pour moi coule incessamment goutte à goutte sur mes lèvres, je ne voie
plus en toi qu'une pauvre fille crédule et faible qui m'a aimé par
vanité et qui m'abandonne par égoïsme, Juliette, Juliette, songe à ce
que tu fais si tu me quittes! Tu perdras le seul ami qui te connaisse,
qui t'apprécie et qui te vénère, pour un monde qui te méprise déjà, et
dont tu ne retrouveras pas l'estime. Il ne te reste que moi au monde, ma
pauvre enfant; il faut que tu t'attaches à la fortune de l'aventurier,
ou que tu meures oubliée dans un couvent. Si tu me quittes, tu es aussi
insensée que cruelle; tu auras eu tous les maux, toute la peine, et tu
n'en recueilleras pas les fruits; car à présent, si, malgré tout ce que
tu sais, tu peux encore m'aimer et me suivre, sache que j'aurai pour toi
un amour dont tu n'as pas l'idée, et que jamais je n'aurais seulement
soupçonné si je t'eusse épousée loyalement et si j'eusse vécu avec toi
en paix au sein de ta famille. Jusqu'ici, malgré tout ce que tu as
sacrifié, tout ce que tu as souffert, je ne t'ai pas encore aimée comme
je me sens capable de le faire. Tu ne m'avais pas encore aimé tel que
je suis; tu t'attachais à un faux Leoni en qui tu voyais encore quelque
grandeur et quelque séduction. Tu espérais qu'il deviendrait un jour
l'homme que tu avais aimé d'abord; tu ne croyais pas serrer dans tes
bras un homme absolument perdu. Et moi, je me disais: Elle m'aime
conditionnellement; ce n'est pas encore moi qu'elle aime, c'est le
personnage que je joue. Quand elle verra mes traits sous mon masque,
elle s'enfuira en se couvrant les yeux, elle aura en horreur l'amant
qu'elle presse maintenant sur son sein. Non, elle n'est pas la femme et
la maîtresse que j'avais rêvée, et que mon âme ardente appelle de tous
ses voeux. Juliette fait encore partie de cette société dont je suis
l'ennemi; elle sera mon ennemie quand elle me connaîtra. Je ne puis me
confier à elle, je ne puis épancher dans le sein d'aucun être vivant la
plus odieuse de mes angoisses, la honte que j'ai de ce que je fais tous
les jours. Je souffre, j'amasse des remords. S'il existait une créature
capable de m'aimer sans me demander de changer, si je pouvais avoir
une amie qui ne fût pas un accusateur et un juge!.... Voilà ce que je
pensais, Juliette. Je demandais cette amie au ciel; mais je demandais
que ce fût toi, et non une autre; car tu étais déjà ce que j'aimais le
mieux sur la terre avant de comprendre tout ce qui nous restait à faire
l'un et l'autre pour nous aimer véritablement.
[Illustration: Des soldats qui passaient me relevèrent.]
Que pouvais-je répondre à de semblables discours? Je le regardais d'un
air stupéfait. Je m'étonnais de le trouver encore beau, encore aimable;
de sentir toujours auprès de lui la même émotion, le même désir de
ses caresses, la même reconnaissance pour son amour. Son abjection ne
laissait aucune trace sur son noble front; et quand ses grands yeux
noirs dardaient leur flamme sur les miens, j'étais éblouie, enivrée
comme autrefois; toutes ses souillures disparaissaient, et jusqu'aux
taches du sang d'Henryet, tout était effacé. J'oubliai tout pour
m'attacher à lui par des promesses aveugles, par des serments et des
étreintes insensées. Alors en effet je vis son amour se rallumer ou
plutôt se renouveler, comme il me l'avait annoncé. Il abandonna à peu
près la princesse Zagarolo et passa tout le temps de ma convalescence
à mes pieds, avec les mêmes tendresses, les mêmes soins et les mêmes
délicatesses d'affection qui m'avaient rendue si heureuse en Suisse;
je puis même dire que ces marques de tendresse furent plus vives et me
donnèrent plus d'orgueil et de joie, que ce fut le temps le plus heureux
de ma vie, et que jamais Leoni ne me fut plus cher. J'étais convaincue
de tout ce qu'il m'avait dit; je ne pouvais plus d'ailleurs craindre
qu'il s'attachât à moi par intérêt, je n'avais plus rien au monde à lui
donner, et j'étais désormais à sa charge et soumise aux chances de
sa fortune. Enfin, je sentais une sorte d'orgueil à ne pas rester
au-dessous de ce qu'il attendait de ma générosité, et sa reconnaissance
me sembla il plus grande que mes sacrifices.
Un soir il rentra tout agité, et, me pressant mille fois sur son coeur:
--Ma Juliette, dit-il, ma soeur, ma femme, mon ange, il faut que lu sois
bonne et indulgente comme Dieu, il faut, me donner une nouvelle preuve
de ta douceur adorable et de ton héroïsme: il faut que tu viennes
demeurer avec moi chez la princesse Zagarolo.
Je reculai confondue de surprise; et, comme je sentis qu'il n'était plus
en mon pouvoir de rien refuser, je me mis à pâlir et à trembler comme un
condamné en présence du supplice.
--Écoute, me dit-il, la princesse est horriblement mal. Je l'ai négligée
à cause de toi; elle a pris tant de chagrin que sa maladie s'est
aggravée considérablement, et que les médecins ne lui donnent pas plus
d'un mois à vivre. Puisque tu sais tout....., je puis te parler de cet
infernal testament. Il s'agit d'une succession de plusieurs millions,
et je suis en concurrence avec une famille attentive à profiter de mes
fautes et à m'expulser au moment décisif. Le testament en ma faveur
existe en bonne forme, mais un instant de dépit peut l'anéantir. Nous
sommes ruinés, nous n'avons plus que cette ressource. Il faut que tu
ailles à l'hôpital et que je me fasse chef de brigands si elle nous
échappe.
--O mon Dieu! lui dis je, nous avons vécu en Suisse à si peu de frais!
Pourquoi la richesse est-elle une nécessité pour nous? A présent que
nous nous aimons si bien, ne pouvons-nous vivre heureux sans faire de
nouvelles infamies?...
Il ne me répondit que par une contraction des sourcils qui exprimait la
douleur, l'ennui et la crainte que lui causaient mes reproches. Je me
tus aussitôt et lui demandai en quoi j'étais nécessaire au succès de son
entreprise.
--Parce que la princesse, dans un accès de jalousie assez bien fondée,
a demandé à te voir et à l'interroger. Mes ennemis avaient eu soin de
l'informer que je passais toutes les matinées auprès d'une femme jeune
et jolie qui était venue me trouver à Milan. Pendant longtemps j'ai
réussi à lui faire croire que tu étais ma soeur; mais, depuis un mois
que je la délaisse entièrement, elle a des doutes et refuse de croire à
la maladie, que je lui ai fait valoir comme une excuse. Aujourd'hui elle
m'a déclaré que, si je la négligeais dans l'état où elle se trouve, elle
ne croirait plus à mon affection et me retirerait la sienne.--Si votre
soeur est malade aussi et ne peut se passer de vous, a-t-elle dit,
faites-la transporter dans ma maison; mes femmes et mes médecins la
soigneront. Vous pourriez la voir à toute heure; et, si elle est
vraiment votre soeur, je la chérirai comme si elle était la mienne
aussi. En vain j'ai voulu combattre celle étrange fantaisie. Je lui ai
dit que tu étais très-pauvre et très-fière, que rien au monde ne te
ferai consentir à recevoir l'hospitalité, et qu'il était en effet
inconvenant et indélicat que tu vinsses demeurer chez la maîtresse de
ton frère. Elle n'a rien voulu entendre, et à toutes mes objections elle
répond:--Je vois bien que vous me trompez; ce n'est pas votre soeur. Si
tu refuses, nous sommes perdus. Viens, viens, viens; je t'en supplie,
mon enfant, viens!
Je pris mon chapeau et mon châle sans répondre. Pendant que je
m'habitais, des larmes coulaient lentement sur mes joues. Au moment de
sortir avec moi de ma chambre, Leoni les essuya avec ses lèvres et me
pressa mille fois encore dans ses bras, en me nommant sa bienfaitrice,
son ange tutélaire et sa seule amie.
Je traversai eu tremblant les vastes appartements de la princesse.
Envoyant la richesse de cette maison, j'avais un serrement de coeur
indicible, et je me rappelais les dures paroles d'Henryet:--Quand elle
sera morte, vous serez riche, Juliette; vous hériterez de son luxe, vous
coucherez dans son lit et vous pourrez porter ses robes. Je baissais les
yux en passant auprès des laquais; il me semblait qu'ils me regardaient
avec haine et avec envie; et je me sentais plus vile qu'eux. Leoni
serrait mon bras sous le sien en sentant trembler mon corps et fléchir
mes jambes:--Courage, courage! me disait-il tout bas.
Enfin nous arrivâmes à la chambre à coucher. La princesse était étendue
sur une chaise longue et semblait nous attendre impatiemment. C'était
une femme de trente ans environ, très-maigre, d'un jaune uni, et
magnifiquement élégante quoique en déshabillé. Elle avait dû être
très-belle au temps de sa fraîcheur, et elle avait encore une
physionomie charmante. La maigreur de ses joues exagérait la grandeur de
ses yeux, dont le blanc, vitrifié par la consomption, ressemblait à de
la nacre de perle. Ses cheveux, fins et plats, étaient d'un noir luisant
et semblaient débiles et malades comme toute sa personne. Elle fit, en
me voyant, une légère exclamation de joie, et me tendit une longue main
effilée et bleuâtre que je crois voir encore. Je compris, à un regard de
Leoni, que je devais baiser cette main, et je me résignai.
Leoni se sentait mal à l'aise sans doute, et cependant son aplomb et le
calme de ses manières me confondirent. Il parlait de moi à sa maîtresse
comme si elle n'eût jamais pu découvrir sa fourberie, et il lui
exprimait sa tendresse devant moi comme s'il m'eût été impossible d'en
ressentir de la douleur ou du dépit. La princesse semblait de temps en
temps avoir des retours de méfiance, et je vis, à ses regards et à ses
paroles, qu'elle m'étudiait pour détruire ses soupçons ou pour les
confirmer. Ma douceur naturelle excluant toute espèce de haine, elle
prit vite confiance en moi; et, jalouse qu'elle était avec emportement,
elle pensa qu'il était impossible à une autre femme de consentir au rôle
que je jouais. Une intrigante aurait pu l'accepter, mais mon ton et
ma physionomie démentaient cette conjecture. La princesse se prit de
passion pour moi. Elle ne voulait plus que je sortisse de sa chambre,
elle m'accablait de dons et de caresses. Je fus un peu humiliée de sa
générosité et j'eus envie de refuser; mais la crainte de déplaire à
Leoni me fit supporter encore cette mortification. Ce que j'eus à
souffrir dans les premiers jours, et les efforts que je fis pour
assouplir à ce point mon orgueil, sont des choses inouïes. Cependant
peu à peu ces souffrances s'apaisèrent et ma situation d'esprit
devint tolérable. Leoni me témoignait à la dérobée une reconnaissance
passionnée et une tendresse délirante. La princesse, malgré ses
caprices, ses impatiences, et tout le mal que son amour pour Leoni me
causait, me devint agréable et presque chère. Elle avait le coeur ardent
plutôt que tendre, et le caractère prodigue, plutôt que généreux. Mais
elle avait dans les manières une grâce irrésistible; l'esprit dont
pétillait son langage, au milieu des plus vives souffrances, le choix
des mots ingénieux et caressants avec lesquels elle me remerciait de
mes complaisances ou me priait d'oublier ses emportements, ses petites
flatteries, ses finesses, sa coquetterie qui la suivit jusqu'au
tombeau, tout en elle avait un caractère d'originalité, de noblesse et
d'élégance, dont j'étais d'autant plus frappée que je n'avais jamais vu
de près aucune femme de son rang, et que je n'étais point accoutumée
à ce grand charme que leur donne l'usage de la bonne compagnie. Elle
possédait ce don à un tel point, que je ne pus y résister, et que je me
laissai dominer à son gré; elle était si malicieuse et si aimable avec
Leoni, que je concevais qu'il fût devenu amoureux d'elle, et que j'avais
fini par m'habituer à voir leurs baisers et à entendre leurs fadeurs
sans en être révoltée. Il y avait vraiment des jours où ils avaient
assez de grâce et d'esprit l'un et l'autre pour que j'eusse du plaisir
à les écouter, et Leoni trouvait le moyen de m'adresser des choses
si délicates, que je me sentais encore heureuse dans mon abominable
abaissement. La haine que les laquais et les subalternes m'avaient
d'abord témoignée s'était vite apaisée, grâce au soin que j'avais
pris de leur abandonner tous les petits présents que me faisait leur
maîtresse. J'eus même l'affection et la confiance des neveux et des
cousins; une très-jolie petite nièce, que la princesse refusait
obstinément de voir, fut enfin introduite par mes soins jusqu'à elle et
lui plut extrêmement. Je la priai alors de me permettre de donner à cet
enfant un joli écrin qu'elle m'avait forcée d'accepter dans la matinée;
et cet acte de générosité l'engagea à remettre à la petite fille un
présent beaucoup plus considérable. Leoni, qui n'avait rien de mesquin
ni de petit dans sa cupidité, vit avec plaisir le secours accordé à une
orpheline pauvre, et les autres parents commencèrent à croire qu'ils
n'avaient rien à craindre de nous, et que nous n'avions pour la
princesse qu'une amitié noble et désintéressée. Les tentatives de
délation contre moi cessèrent donc entièrement, et, pendant deux mois,
nous eûmes une vie très calme. Je m'étonnai d'être presque heureuse.