IX.

L'hiver arriva; nous avions fait le projet d'en supporter les rigueurs

plutôt que d'abandonner notre chère retraite. Leoni me disait que jamais

il n'avait été si heureux, que j'étais la seule femme qu'il eût jamais

aimée, qu'il voulait renoncer au monde pour vivre et mourir dans mes

bras. Son goût pour les plaisirs, sa passion pour le jeu, tout cela

était évanoui, oublié à jamais. Oh! que j'étais reconnaissante de

voir cet homme si brillant, si adulé, renoncer sans regret à tous les

enivrements d'une vie d'éclat et de fêtes pour venir s'enfermer avec moi

dans une chaumière! Et soyez sûr, don Aleo, que Leoni ne me trompait

point alors. S'il est vrai que de puissants motifs l'engageaient à se

cacher, du moins il est certain qu'il se trouva heureux dans sa retraite

et que j'y fus aimée. Eût-il pu feindre cette sérénité durant six mois

sans qu'elle fût altérée un seul jour? Et pourquoi ne m'eût-il pas

aimée? j'étais jeune, belle, j'avais tout quitté pour lui et je

l'adorais. Allez, je ne m'abuse plus sur son caractère, je sais tout et

je vous dirai tout. Cette âme est bien laide et bien belle, bien vile

et bien grande; quand on n'a pas la force de haïr cet homme, il faut

l'aimer et devenir sa proie.

Mais l'hiver débuta si rudement, que notre séjour dans la vallée devint

extrêmement dangereux. En quelques jours la neige monta sur la colline

et arriva jusqu'au niveau de notre chalet; elle menaçait de l'engloutir

et de nous y faire périr de famine. Leoni s'obstinait à rester; il

voulait faire des provisions et braver l'ennemi; mais Jeanne assura que

notre perte était certaine si nous ne battions en retraite au plus vite;

que depuis dix ans on n'avait pas vu un pareil hiver, et qu'au dégel le

chalet serait balayé comme une plume par les avalanches, à moins d'un

miracle de saint Bernard et de Notre-Dame-des-Lavanges.--Si j'étais

seul, me dit Leoni, je voudrais attendre le miracle et me moquer des

lavanges; mais je n'ai plus de courage quand tu partages mes dangers.

Nous partirons demain.

--Il le faut bien, lui dis-je; mais où irons-nous? Je serai reconnue

et découverte tout de suite; on me reconduira de vive force chez mes

parents.

--Il y a mille moyens d'échapper aux hommes et aux lois, répondit Leoni

en souriant; nous en trouverons bien un: ne t'inquiète pas; l'univers

est à notre disposition.

--Et par où commencerons-nous? lui demandai-je en m'efforçant de sourire

aussi.

--Je n'en sais rien encore, dit-il, mais qu'importe? nous serons

ensemble; où pouvons-nous être malheureux?

--Hélas! lui dis-je, serons-nous jamais aussi heureux qu'ici?

--Veux-tu y rester? demanda-t-il.

--Non, lui répondis-je, nous ne le serions plus; en présence du danger,

nous serions toujours inquiets l'un pour l'autre.

Nous fîmes les apprêts de notre départ; Jeanne passa la journée à

déblayer le sentier par lequel nous devions partir. Pendant la nuit il

m'arriva une aventure singulière, et à laquelle bien des fois depuis je

craignis de réfléchir.

Au milieu de mon sommeil, je fus saisie par le froid et je m'éveillai.

Je cherchai Leoni à mes côtés, il n'y était plus; sa place était froide,

et la porte de la chambre, à demi entr'ouverte, laissait pénétrer un

vent glacé. J'attendis quelques instants; mais Leoni ne revenant pas,

je m'étonnai, je me levai et je m'habillai à la hâte. J'attendis encore

avant de me décider à sortir, craignant de me laisser dominer par une

inquiétude puérile. Son absence se prolongea; une terreur invincible

s'empara de moi, et je sortis, à peine vêtue, par un froid de quinze

degrés. Je craignais que Leoni n'eût encore été au secours de quelques

malheureux perdus dans les neiges, comme cela était arrivé peu de nuits

auparavant, et j'étais résolue à le chercher et à le suivre. J'appelai

Jeanne et sa femme; ils dormaient d'un si profond sommeil qu'ils ne

m'entendirent pas. Alors, dévorée d'inquiétude, je m'avançai jusqu'au

bord de la petite plate-forme palissadée qui entourait le chalet, et

je vis une faible lueur argenter la neige à quelque distance. Je

crus reconnaître la lanterne que Leoni portait dans ses excursions

généreuses. Je courus de ce côté aussi vite que me le permit la neige,

où j'entrais jusqu'aux genoux. J'essayai de l'appeler, mais le froid

me faisait claquer les dents, et le vent, qui me venait à la figure,

interceptait ma voix. J'approchai enfin de la lumière, et je pus voir

distinctement Leoni; il était immobile à la place où je l'avais

aperçu d'abord, et il tenait une bêche. J'approchai encore, la neige

amortissait le bruit de mes pas; j'arrivai tout près de lui sans qu'il

s'en aperçût. La lumière était enfermée dans son cylindre de métal, et

ne sortait que par une fente opposée à moi et dirigée sur lui.

Je vis alors qu'il avait écarté la neige et entamé la terre avec sa

bêche; il était jusqu'aux genoux dans un trou qu'il venait de creuser.

Cette occupation singulière, à une pareille heure et par un temps si

rigoureux, me causa une frayeur ridicule. Leoni semblait agité d'une

hâte extraordinaire. De temps en temps il regardait autour de lui avec

inquiétude; je me courbai derrière un rocher, car je fus épouvantée de

l'expression de sa figure. Il me sembla qu'il allait me tuer s'il me

trouvait là. Toutes les histoires fantastiques et folles que j'avais

lues, tous les commentaires bizarres que j'avais faits sur son secret,

me revinrent à l'esprit; je crus qu'il venait déterrer un cadavre, et

je faillis m'évanouir. Je me rassurai un peu en le voyant continuer de

creuser et retirer bientôt un coffre enfoui dans la terre. Il le regarda

avec attention, examina si la serrure n'avait pas été forcée; puis il le

posa hors du trou, et commença à y rejeter la terre et la neige, sans

prendre beaucoup de soin pour cacher les traces de son opération.

Quand je le vis près de revenir à la maison avec son coffre, je craignis

qu'il ne s'aperçût de mon imprudente curiosité, et je m'enfuis aussi

vite que je pus. Je me hâtai de jeter dans un coin mes hardes humides

et de me recoucher, résolue à feindre un profond sommeil lorsqu'il

rentrerait; mais j'eus le loisir de me remettre de mon émotion, car il

resta encore plus d'une demi-heure sans reparaître.

Je me perdais en commentaires sur ce coffret mystérieux, enfoui

sans doute dans la montagne depuis notre arrivée, et destinée nous

accompagner comme un talisman de salut ou comme un instrument de mort.

Il me sembla qu'il ne devait pas contenir d'argent; car il était assez

volumineux, et pourtant Leoni l'avait soulevé d'une seule main et sans

effort. C'étaient peut-être des papiers d'où dépendait son existence

entière. Ce qui me frappait le plus, c'est qu'il me semblait déjà avoir

vu ce coffre quelque part; mais il m'était impossible de me rappeler en

quelle circonstance. Cette fois, sa forme et sa couleur se gravèrent

dans ma mémoire comme par une sorte de nécessité fatale. Pendant toute

la nuit je l'eus devant les yeux, et dans mes rêves j'en voyais sortir

une quantité d'objets bizarres: tantôt des cartes représentant des

figures étranges, tantôt des armes sanglantes: puis des fleurs, des

plumes et des bijoux; et puis des ossements, des vipères, des morceaux

d'or, des chaînes et des carcans de fer.

Je me gardai bien de questionner Leoni et de lui laisser soupçonner ma

découverte. Il m'avait dit souvent que, le jour où j'apprendrais son

secret, tout serait fini entre nous; et quoiqu'il me rendît grâce à deux

genoux d'avoir cru en lui aveuglément, il me faisait souvent comprendre

que la moindre curiosité de ma part lui serait odieuse. Nous partîmes

le lendemain à dos de mulet, et nous prîmes la poste à la ville la plus

prochaine jusqu'à Venise.

Nous y descendîmes dans une de ces maisons mystérieuses que Leoni

semblait avoir à sa disposition dans tous les pays. Celle-là était

sombre, délabrée, et comme cachée dans un quartier désert de la ville.

Il me dit que c'était la demeure d'un de ses amis absent; il me pria

de ne pas trop m'y déplaire pendant un jour ou deux; il ajouta que des

raisons importantes l'empêchaient de se montrer sur-le-champ dans

la ville, mais qu'au plus tard dans vingt-quatre heures je serais

convenablement logée et n'aurais pas à me plaindre du séjour de sa

patrie.

Nous venions de déjeuner dans une salle humide et froide, lorsqu'un

homme mal mis, d'une figure désagréable et d'un teint maladif, se

présenta en disant que Leoni l'avait fait appeler.

--Oui, oui, mon cher Thadée, répondit Leoni en se levant avec

précipitation; soyez le bienvenu, et passons dans une autre pièce pour

ne pas ennuyer madame de détails d'affaires.

Leoni vint m'embrasser une heure après; il avait l'air agité, mais

content, comme s'il venait de remporter une victoire.

--Je te quitte pour quelques heures, me dit-il; je vais faire préparer

ton nouveau gîte: nous y coucherons demain soir.

Leone Leoni · 第 12 / 29 题