Nous arrivâmes à Genève, où nous ne restâmes que le temps nécessaire
pour nous reposer. Nous nous enfonçâmes bientôt dans l'intérieur de
la Suisse, et là nous perdîmes toute inquiétude d'être poursuivis et
découverts. Depuis notre départ, Leoni n'aspirait qu'à gagner avec moi
une retraite agreste et paisible et à vivre d'amour et de poésie dans un
éternel tête-à-tête. Ce rêve délicieux se réalisa. Nous trouvâmes dans
une des vallées du lac Majeur un chalet des plus pittoresques dans une
situation ravissante. Pour très-peu d'argent nous le fîmes arranger
commodément à l'intérieur, et nous le prîmes à loyer au commencement
d'avril. Nous y passâmes six mois d'un bonheur enivrant, dont je
remercierai Dieu toute ma vie, quoiqu'il me les ait fait payer bien
cher. Nous étions absolument seuls et loin de toute relation avec le
monde. Nous étions servis par deux jeunes mariés gros et réjouis,
qui augmentaient notre contentement par le spectacle de celui qu'ils
goûtaient. La femme faisait le ménage et la cuisine, le mari menait au
pâturage une vache et deux chèvres qui composaient tout notre troupeau.
Il tirait le lait et faisait le fromage. Nous nous levions de bonne
heure, et, lorsque le temps était beau, nous déjeunions à quelques pas
de la maison, dans un joli verger dont les arbres, abandonnés à la
direction de la nature, poussaient en tous sens des branches touffues,
moins riches en fruits qu'en fleurs et en feuillage. Nous allions
ensuite nous promener dans la vallée ou nous gravissions les montagnes.
Nous prîmes peu à peu l'habitude de faire de longues courses, et chaque
jour nous allions à la découverte de quelque site nouveau. Les pays de
montagnes ont cela de délicieux qu'on peut les explorer longtemps avant
d'en connaître tous les secrets et toutes les beautés. Quand nous
entreprenions nos plus grandes excursions, Joanne, notre gai majordome,
nous suivait avec un panier de vivres, et rien n'était plus charmant que
nos festins sur l'herbe. Leoni n'était difficile que sur le choix de ce
qu'il appelait le réfectoire. Enfin, quand nous avions trouvé à mi-côte
d'une gorge un petit plateau paré d'une herbe fraîche, abrité contre le
vent ou le soleil, avec un joli point de vue, un ruisseau tout auprès
embaumé de plantes aromatiques, il arrangeait lui-même le repas sur un
linge blanc étendu à terre. Il envoyait Joanne cueillir des fraises et
plonger le vin dans l'eau froide du torrent. Il allumait un réchaud à
l'esprit-de-vin et faisait cuire les oeufs frais. Par le même procédé,
après la viande froide et les fruits, je lui préparais d'excellent café.
De cette manière nous avions un peu des jouissances de la civilisation
au milieu des beautés romantiques du désert.
Quand le temps était mauvais, ce qui arriva souvent au commencement du
printemps, nous allumions un grand feu pour préserver de l'humidité
notre habitation de sapin; nous nous entourions de paravents que Leoni
avait montés, cloués et peints lui-même. Nous buvions du thé; et, tandis
qu'il fumait dans une longue pipe turque, je lui faisais la lecture.
Nous appelions cela nos journées flamandes: moins animées que les
autres, elles étaient peut-être plus douces encore. Leoni avait un
talent admirable pour arranger la vie, pour la rendre agréable et
facile. Dès le matin il occupait l'activité de son esprit à faire le
plan de la journée et à en ordonner les heures, et, quand ce plan était
fait, il venait me le soumettre. Je le trouvais toujours admirable, et
nous ne nous en écartions plus. De cette manière l'ennui, qui poursuit
toujours les solitaires et jusqu'aux amants dans le tête-à-tête,
n'approchait jamais de nous. Leoni savait tout ce qu'il fallait éviter
et tout ce qu'il fallait observer pour maintenir la paix de l'âme et le
bien-être du corps. Il me le dictait avec sa tendresse adorable; et,
soumise à lui comme l'esclave à son maître, je ne contrariais jamais un
seul de ses désirs. Ainsi il disait que l'échange des pensées entre
deux êtres qui s'aiment est la plus douce des choses, mais qu'elle peut
devenir la pire de toutes si on en abuse. Il avait donc réglé les heures
et les lieux de nos entretiens. Tout le jour nous étions occupés à
travailler; je prenais soin du ménage, je lui préparais des friandises
ou je plissais moi-même son linge. Il était extrêmement sensible à ces
petites recherches de luxe, et les trouvait doublement précieuses au
fond de notre ermitage. De son côté, il pourvoyait à tous nos besoins et
remédiait à toutes les incommodités de notre isolement. Il savait un peu
de tous les métiers: il faisait des meubles en menuiserie, il posait des
serrures, il établissait des cloisons en châssis et en papier peint,
il empêchait une cheminée de fumer, il greffait un arbre à fruit, il
amenait un courant d'eau vive autour de la maison. Il était toujours
occupé de quelque chose d'utile, et il l'exécutait toujours bien. Quand
ces grands travaux-là lui manquaient, il peignait l'aquarelle, composait
de charmants paysages avec les croquis que, dans nos promenades, nous
avions pris sur nos albums. Quelquefois il parcourait seul la vallée
en composant des vers, et il revenait vite me les dire. Il me trouvait
souvent dans l'étable avec mon tablier plein d'herbes aromatiques, dont
les chèvres sont friandes. Mes deux belles protégées mangeaient sur mes
genoux. L'une était blanche et sans tache: elle s'appelait _Neige_; elle
avait l'air doux et mélancolique. L'autre était jaune comme un chamois,
avec la barbe et les jambes noires. Elle était toute jeune, sa
physionomie était mutine et sauvage: nous l'appelions _Daine_. La
vache s'appelait _Pâquerette_. Elle était rousse et rayée de noir
transversalement, comme un tigre. Elle passait sa tête sur mon épaule;
et, quand Leoni me trouvait ainsi, il m'appelait sa Vierge à la crèche.
Il me jetait mon album et me dictait ses vers, qui m'étaient presque
toujours adressés. C'étaient des hymnes d'amour et de bonheur qui me
semblaient sublimes, et qui devaient l'être. Je pleurais sans rien dire
en les écrivant; et quand j'avais fini: «Eh bien! me disait Leoni, tu
les trouves mauvais?» Je relevais vers lui mon visage baigné de larmes:
il riait et m'embrassait avec transport.
Et puis il s'asseyait sur le fourrage embaumé et me lisait des poésies
étrangères, qu'il me traduisait avec une rapidité et une précision
inconcevables. Pendant ce temps je filais du lin dans le demi-jour de
l'étable. Il faut savoir quelle est la propreté exquise des étables
suisses pour comprendre que nous eussions choisi la nôtre pour salon.
Elle était traversée par un rapide ruisseau d'eau de roche qui la
balayait à chaque instant et qui nous réjouissait de son petit bruit.
Des pigeons familiers y buvaient à nos pieds, et, sous la petite arcade
par laquelle l'eau rentrait, des moineaux hardis venaient se baigner et
dérober quelques graines. C'était l'endroit le plus frais dans les jours
chauds, quand toutes les lucarnes étaient ouvertes, et le plus chaud
dans les jours froids quand les moindres fentes étaient tamponnées de
paille et de bruyère. Souvent Leoni, fatigué de lire, s'y endormait sur
l'herbe fraîchement coupée, et je quittais mon ouvrage pour contempler
ce beau visage, que la sérénité du sommeil ennoblissait encore.
Durant ces journées si remplies, nous nous parlions peu, quoique presque
toujours ensemble; nous échangions quelques douces paroles, quelques
douces caresses, et nous nous encouragions mutuellement à notre oeuvre.
Mais, quand venait le soir, Leoni devenait indolent de corps et actif
d'esprit: c'étaient les heures où il était le plus aimable, et il les
avait réservées aux épanchements de notre tendresse. Doucement fatigué
de sa journée, il se couchait sur la mousse à mes pieds, dans un endroit
délicieux qui était auprès de la maison, sur le versant de la montagne.
De là nous contemplions le splendide coucher du soleil, le déclin
mélancolique du jour, l'arrivée grave et solennelle de la nuit. Nous
savions le moment du lever de toutes les étoiles et sur quelle cime
chacune d'elles devait commencer à briller à son tour. Leoni connaissait
parfaitement l'astronomie, mais Joanne possédait à sa manière cette
science des pâtres, et il donnait aux astres d'autres noms souvent plus
poétiques et plus expressifs que les nôtres. Quand Leoni s'était amusé
de son pédantisme rustique, il l'envoyait jouer sur son pipeau le Ranz
des vaches au bas de la montagne. Ces sons aigus avaient de loin une
douceur inconcevable. Leoni tombait dans une rêverie qui ressemblait à
l'extase; puis, quand la nuit était tout à fait venue, quand le silence
de la vallée n'était plus troublé que par le cri plaintif de quelque
oiseau des rochers, quand les lucioles s'allumaient dans l'herbe autour
de nous, et qu'un vent tiède planait dans les sapins au-dessus de nos
têtes, Leoni semblait sortir d'un rêve ou s'éveiller à une autre vie.
Son âme s'embrasait, son éloquence passionnée m'inondait le coeur;
il parlait aux cieux, au vent, aux échos, à toute la nature avec
enthousiasme; il me prenait dans ses bras et m'accablait de caresses
délirantes; puis il pleurait d'amour sur mon sein, et, redevenu
plus calme, il m'adressait les paroles les plus suaves et les plus
enivrantes. Oh! comment ne l'aurais-je pas aimé, cet homme sans égal,
dans ses bons et dans ses mauvais jours? Qu'il était aimable alors!
qu'il était beau! Comme le hâle allait bien à son mâle visage et
respectait son large front blanc sur des sourcils de jais! Comme il
savait aimer et comme il savait le dire! Comme il savait commander à
la vie et la rendre belle! Comment n'aurais-je pas pris en lui une
confiance aveugle? Comment ne me serais-je pas habituée à une soumission
illimitée? Tout ce qu'il faisait, tout ce qu'il disait était bien, beau
et bon. Il était généreux, sensible, délicat, héroïque; il prenait
plaisir à soulager la misère ou les infirmités des pauvres qui venaient
frapper à notre porte. Un jour il se précipita dans un torrent, au
risque de sa vie, pour sauver un jeune pâtre; une nuit il erra dans les
neiges au milieu des plus affreux dangers pour secourir des voyageurs
égarés qui avaient fait entendre des cris de détresse. Oh! comment,
comment, comment me serais-je méfiée de Leoni? comment aurais-je fait
pour craindre l'avenir? Ne me dites plus que je fus crédule et faible;
la plus virile des femmes eût été subjuguée à jamais par ces six mois
de son amour. Quant à moi, je le fus entièrement, et le remords cruel
d'avoir abandonné mes parents, l'idée de leur douleur s'affaiblit peu
à peu et finit presque par s'effacer. Oh! qu'elle était grande, la
puissance de cet homme!
Juliette s'arrêta et tomba dans une triste rêverie. Une horloge
lointaine sonna minuit. Je lui proposai d'aller se reposer.--Non,
dit-elle; si vous n'êtes pas las de m'entendre, je veux parler encore.
Je sens que j'ai entrepris une tâche bien pénible pour ma pauvre âme, et
que quand j'aurai fini je ne sentirai plus rien, je ne me souviendrai
plus de rien pendant plusieurs jours. Je veux profiter de la force que
j'ai aujourd'hui.
--Oui, Juliette, tu as raison, lui dis-je. Arrache le fer de ton sein,
et tu seras mieux après. Mais dis-moi, ma pauvre enfant, comment la
singulière conduite d'Henryet au bal et la lâche soumission de Leoni à
un regard de cet homme ne t'avaient-elles pas laissé dans l'esprit un
doute, une crainte?
--Quelle crainte pouvais-je conserver? répondit Juliette; j'étais si peu
instruite des choses de la vie et des turpitudes de la société, que je
ne comprenais rien à ce mystère. Leoni m'avait dit qu'il avait un secret
terrible: j'imaginai mille infortunes romanesques. C'était la mode alors
en littérature de faire agir et parler des personnages frappés des
malédictions les plus étranges et les plus invraisemblables. Les
théâtres et les romans ne produisaient plus que des fils de bourreaux,
des espions héroïques, des assassins et des forçats vertueux. Je lus un
jour _Frederick Styndall_, une autre fois _l'Espion_ de Sooper me tomba
sous la main. Songez que j'étais bien enfant et que dans ma passion mon
esprit était bien en arrière de mon coeur. Je m'imaginai que la société,
injuste et stupide, avait frappé Leoni de réprobation pour quelque
imprudence sublime, pour quelque faute involontaire ou par suite de
quelque féroce préjugé. Je vous avouerai même que ma pauvre tête de
jeune tille trouva un attrait de plus dans ce mystère impénétrable, et
que mon âme de femme s'exalta devant l'occasion de risquer sa destinée
entière pour soulager une belle et poétique infortune.
--Leoni dut s'apercevoir de cette disposition romanesque et l'exploiter?
dis-je à Juliette.
--Oui, me répondit-elle, il le fit; mais, s'il se donna tant de peine
pour me tromper, c'est qu'il m'aimait, c'est qu'il voulait mon amour à
tout prix.
Nous gardâmes un instant le silence, et Juliette reprit son récit.