Trois mois avaient suffi pour cette métamorphose. J'étais à la veille
d'épouser Leoni. De tous les papiers qu'il avait promis de fournir, son
acte de naissance et ses lettres de noblesse étaient seuls arrivés.
Quant aux preuves de sa fortune, il les avait demandées à un autre homme
de loi, et elles n'arrivaient pas. Il témoignait une douleur et une
colère extrêmes de ce retard, qui faisait toujours ajourner notre union.
Un matin, il entra chez nous d'un air désespéré. Il nous montra une
lettre non timbrée qu'il venait de recevoir, disait-il, par une occasion
particulière. Cette lettre lui annonçait que son chargé d'affaires était
mort, que son successeur ayant trouvé ses papiers en désordre était
forcé de faire un grand travail pour les reconnaître, et qu'il demandait
encore une ou deux semaines avant de pouvoir fournir à _sa seigneurie_
les pièces qu'elle réclamait. Leoni était furieux de ce contre-temps; il
mourrait d'impatience et de chagrin, disait-il, avant la fin de cette
horrible quinzaine. Il se laissa tomber sur un fauteuil en fondant en
larmes.
Non, ce n'étaient pas des larmes feintes; ne souriez pas, don Aleo. Je
lui tendis la main pour le consoler; je la sentis baignée de ses pleurs,
et, frappée aussitôt d'une commotion sympathique, je me mis à sangloter.
Ma pauvre mère n'y put tenir. Elle courut en pleurant chercher mon père
à sa boutique.--C'est une tyrannie odieuse, lui dit-elle en l'entraînant
près de nous. Voyez ces deux malheureux enfants! comment pouvez-vous
refuser de faire leur bonheur, quand vous êtes témoin de ce qu'ils
souffrent? Voulez-vous tuer votre fille par respect pour une vaine
formalité? Ces papiers n'arriveront-ils pas aussi bien et ne seront-ils
pas aussi satisfaisants après huit jours de mariage? Que craignez-vous?
Prenez-vous notre cher Leoni pour un imposteur? Ne comprenez-vous pas
que votre insistance pour avoir les preuves de sa fortune est injurieuse
pour lui et cruelle pour Juliette?
[Illustration: Mes deux belles protégées mangeaient sur mes genoux.]
Mon père, tout étourdi de ces reproches, et surtout de mes pleurs, jura
qu'il n'avait jamais songé à tant d'exigence, et qu'il ferait tout ce
que je voudrais. Il m'embrassa mille fois, et me tint le langage qu'on
tient à un enfant de six ans lorsqu'on cède à ses fantaisies pour se
débarrasser de ses cris. Ma tante arriva et parla moins tendrement. Elle
me fit même des reproches qui me blessèrent.--Une jeune personne chaste
et bien élevée, disait-elle, ne devait pas montrer tant d'impatience
d'appartenir à un homme.--On voit bien, lui dit ma mère, tout à fait
piquée, que vous n'avez jamais pu appartenir à aucun. Mon père ne
pouvait souffrir qu'on manquât d'égards envers sa soeur. Il pencha de
son côté, et fit observer que notre désespoir était un enfantillage, que
huit jours seraient bientôt passés. J'étais mortellement offensée de
l'impatience qu'on me supposait, et j'essayais de retenir mes larmes;
mais celles de Leoni exerçaient sur moi une puissance magnétique, et je
ne pouvais m'arrêter. Alors il se leva, les yeux tout humides, les joues
animées, et, avec un sourire d'espérance et de tendresse, il courut vers
ma tante; il prit ses mains dans une des siennes, celles de mon père
dans l'autre, et se jeta à genoux en les suppliant de ne plus s'opposer
à son bonheur. Ses manières, son accent, son visage, avaient un pouvoir
irrésistible; c'était d'ailleurs la première fois que ma pauvre tante
voyait un homme à ses pieds. Toutes les résistances furent vaincues.
Les bans étaient publiés, toutes les formalités préparatoires étaient
remplies; notre mariage fut fixé à la semaine suivante, sans aucun égard
à l'arrivée des papiers.
Le mardi gras tombait le lendemain. M. Delpech donnait une fête
magnifique; Leoni nous avait priées de nous habiller en femmes turques;
il nous avait fait une aquarelle charmante, que nos couturières avaient
copiée avec beaucoup d'exactitude. Le velours, le satin brodé, le
cachemire, ne furent pas épargnés. Mais ce fut la quantité et la Beauté
des pierreries qui nous assurèrent un triomphe incontestable sur toutes
les toilettes du bal. Presque tout le fonds de boutique de mon père y
passa: les rubis, les émeraudes, les opales ruisselaient sur nous;
nous avions des réseaux et des aigrettes de brillants, des bouquets
admirablement montés en pierres de toutes couleurs. Mon corsage et
jusqu'à mes souliers, étaient brodés en perles fines; une torsade de ces
perles, d'une beauté extraordinaire, me servait de ceinture et tombait
jusqu'à mes genoux. Nous avions de grandes pipes et des poignards
couverts de saphirs et de brillants. Mon costume entier valait au moins
un million.
Leoni parut entre nous deux avec un costume turc magnifique. Il était
si beau et si majestueux sous cet habit, que l'on montait sur les
banquettes pour nous voir passer. Mon coeur battait avec violence,
j'éprouvais un orgueil qui tenait du délire. Ma parure, comme vous
pensez, était la moindre chose dont je fusse occupée. La beauté de
Leoni, son éclat, sa supériorité sur tous, l'espèce de culte qu'où lui
rendait, et tout cela à moi, tout cela à mes pieds! c'était de quoi
enivrer une tête moins jeune que la mienne. Ce fut le dernier jour de
ma splendeur! Par combien de misère et d'abjection n'ai-je pas payé ces
vains triomphes!
Ma tante était habillée en juive et nous suivait, portant des éventails
et des boites de parfums. Leoni, qui voulait conquérir son amitié, avait
composé son costume avec tant d'art, qu'il avait presque poétisé le
caractère de sa figure grave et flétrie. Elle était enivrée aussi, la
pauvre Agathe! Hélas! qu'est-ce que la raison des femmes! Nous étions là
depuis deux ou trois heures; ma mère dansait et ma tante bavardait
avec les femmes surannées qui composent ce qu'on appelle en France la
tapisserie d'un bal. Leoni était assis près de moi, et me parlait à
demi-voix avec une passion dont chaque mot allumait une étincelle dans
mon sang. Tout à coup la parole expira sur ses lèvres; il devint pâle
comme la mort et sembla frappé de l'apparition d'un spectre. Je suivis
la direction de son regard effaré, et je vis à quelques pas de nous une
personne dont l'aspect me fut désagréable à moi-même: c'était un
jeune homme, nommé Henryet, qui m'avait demandée en mariage l'année
précédente. Quoiqu'il fût riche et d'une famille honnête, ma mère ne
l'avait pas trouvé digne de moi et l'avait éloigné en alléguant mon
extrême jeunesse. Mais au commencement de l'année suivante il avait
renouvelé sa demande avec instance, et le bruit avait couru dans la
ville qu'il était éperdument amoureux de moi; je n'avais pas daigné m'en
apercevoir, et ma mère, qui le trouvait trop simple et trop bourgeois,
s'était débarrassée de ses poursuites un peu brusquement. Il en avait
témoigné plus de chagrin que de dépit, et il était parti immédiatement
pour Paris. Depuis ce temps, ma tante et mes jeunes amies m'avaient
fait quelques reproches de mon indifférence envers lui. C'était,
disaient-elles, un excellent jeune homme, d'une instruction solide et
d'un caractère noble. Ces reproches m'avaient causé de l'ennui. Son
apparition inattendue au milieu du bonheur que je goûtais auprès de
Leoni me fut déplaisante et me fit l'effet d'un reproche nouveau; je
détournai la tête, et feignis de ne l'avoir pas vu; mais le singulier
regard qu'il lança à Leoni ne put m'échapper. Leoni saisit vivement mon
bras et m'engagea à venir prendre une glace dans la salle voisine; il
ajouta que la chaleur l'incommodait et lui donnait mal aux nerfs. Je le
crus, et je pensai que le regard d'Henryet n'était que l'expression de
la jalousie. Nous passâmes dans la galerie; il y avait peu de monde,
j'y fus quelque temps appuyée sur le bras de Leoni. Il était agité et
préoccupé; j'en montrai de l'inquiétude, et il me répondit que cela n'en
valait pas la peine, qu'il était seulement un peu souffrant.
Il commençait à se remettre, lorsque je m'aperçus qu'Henryet nous
suivait; je ne pus m'empêcher d'en témoigner mon impatience.
--En vérité, cet homme nous suit comme un remords, dis-je tout bas à
Leoni; est-ce bien un homme? Je le prendrais presque pour une âme en
peine qui revient de l'autre monde.
--Quel homme? répondit Leoni en tressaillant; comment l'appelez-vous? où
est-il? que nous veut-il? est-ce que vous le connaissez?
Je lui appris en peu de mots ce qui était arrivé, et le priai de n'avoir
pas l'air de remarquer le ridicule manége d'Henryet. Mais Leoni ne me
répondit pas; seulement je sentis sa main, qui tenait la mienne, devenir
froide comme la mort; un tremblement convulsif passa dans tout son
corps, et je crus qu'il allait s'évanouir; mais tout cela fut l'affaire
d'un instant.
--J'ai les nerfs horriblement malades, dit-il; je crois que je vais être
forcé d'aller me coucher; la téte me brûle, ce turban pèse cent livres.
--O mon Dieu! lui dis-je, si vous partez, déjà, cette nuit va me sembler
éternelle et cette fête insupportable. Essayez de passer dans une pièce
plus retirée et de quitter votre turban pour quelques instants; nous
demanderons quelques gouttes d'éther pour calmer vos nerfs.
--Oui, vous avez raison, ma bonne, ma chère Juliette, mon ange. Il y a
au bout de la galerie un boudoir où probablement nous serons seuls; un
instant de repos me guérira.
En parlant ainsi, il m'entraîna vers le boudoir avec empressement; il
semblait fuir plutôt que marcher. J'entendis des pas qui venaient sur
les nôtres; je me retournai, et je vis Henryet qui se rapprochait de
plus en plus et qui avait l'air de nous poursuivre; je crus qu'il était
devenu fou. La terreur que Leoni ne pouvait plus dissimuler acheva de
brouiller toutes mes idées; une peur superstitieuse s'empara de moi, mon
sang se glaça comme dans le cauchemar, et il me fut impossible de faire
un pas de plus. En ce moment Henryet nous atteignit et posa une main,
qui me sembla métallique, sur l'épaule de Leoni. Leoni resta comme
frappé de la foudre, et lui fit un signe de tête affirmatif, comme s'il
eût deviné une question ou une injonction dans ce silence effrayant.
Alors Henryet s'éloigna, et je sentis mes pieds se déclouer du parquet.
J'eus la force de suivre Leoni dans le boudoir, et je tombai sur
l'ottomane aussi pâle et aussi consternée que lui.