V.

Dans le peu de jours qui avaient précédé celui-là, j'avais eu la

révélation d'une fierté inconnue. Je la sentis se réveiller, et, poussée

par un mouvement irrésistible, je voulus voir de quel air Leoni faisait

la conversation au comptoir de mon père. Il tardait à monter, et je

supposais avec raison que mon père l'avait retenu pour lui montrer,

selon sa naïve habitude, les merveilles de son travail. Je descendis

résolument à la boutique, et j'y entrai en feignant quelque surprise d'y

trouver Leoni. Cette boutique m'était interdite en tout temps par ma

mère, dont la plus grande crainte était de me voir passer pour une

marchande. Mais je m'échappais quelquefois pour aller embrasser mon

pauvre père, qui n'avait pas de plus grande joie que de m'y recevoir.

Lorsqu'il me vit entrer, il fit une exclamation de plaisir et dit à

Leoni:--Tenez, tenez, monsieur le baron, je vous montrais peu de chose;

voici mon plus beau diamant. La figure de Leoni trahit une émotion

délicieuse; il sourit à mon père avec attendrissement, et à moi avec

passion. Jamais un tel regard n'était tombé sur le mien. Je devins rouge

comme le feu. Un sentiment de joie et de tendresse inconnue amena une

larme au bord de ma paupière pendant que mon père m'embrassait au front.

Nous restâmes quelques instants sans parler, et Leoni, relevant la

conversation, trouva le moyen de dire à mon père tout ce qui pouvait

flatter son amour-propre d'artiste et de commerçant. Il parut prendre

un extrême plaisir à lui faire expliquer par quel travail on tirait les

pierres précieuses d'un caillou brut, pour leur donner l'éclat et la

transparence. Il dit lui-même à ce sujet des choses intéressantes; et,

s'adressant à moi, il me donna quelques détails minéralogiques à ma

portée. Je fus confondue de l'esprit et de la grâce avec lesquels il

savait relever et ennoblir notre condition à nos propres yeux. Il nous

parla de travaux d'orfèvrerie qu'il avait eu l'occasion de voir dans ses

voyages, et nous vanta surtout les oeuvres de son compatriote Cellini,

qu'il plaça près de Michel-Ange. Enfin, il attribua tant de mérite à la

profession de mon père et donna tant d'éloges à son talent, que je me

demandais presque si j'étais la fille d'un ouvrier laborieux ou d'un

homme de génie.

Mon père accepta cette dernière hypothèse, et, charmé des manières du

Vénitien, il le conduisit chez ma mère. Durant cette visite, Leoni eut

tant d'esprit et parla sur toutes choses d'une manière si supérieure,

que je restai fascinée en l'écoutant. Jamais je n'avais conçu l'idée

d'un homme semblable. Ceux qu'on m'avait désignés comme les plus

aimables étaient si insignifiants et si nuls auprès de celui-là, que je

croyais faire un rêve. J'étais trop ignorante pour apprécier tout ce

que Leoni possédait de savoir et d'éloquence, mais je le comprenais

instinctivement. J'étais dominée par son regard, enchaînée à ses récits,

surprise et charmée à chaque nouvelle ressource qu'il déployait.

Il est certain que Leoni est un homme doué de facultés extraordinaires.

En peu de jours il réussit à exciter dans la ville un engouement

général. Vous savez qu'il a tous les talents, toutes les séductions.

S'il assistait à un concert, après s'être fait un peu prier, il chantait

ou jouait tous les instruments avec une supériorité marquée sur les

musiciens. S'il consentait à passer une soirée d'intimité, il faisait

des dessins charmants sur les albums des femmes. Il crayonnait en un

instant des portraits pleins de grâce ou des caricatures pleines de

verve; il improvisait ou déclamait dans toutes les langues; il savait

toutes les danses de caractère de l'Europe, et il les dansait toutes

avec une grâce enchanteresse; il avait tout vu, tout retenu, tout jugé,

tout compris; il savait tout; il lisait dans l'univers comme dans un

livre de poche. Il jouait admirablement la tragédie et la comédie;

il organisait des troupes d'amateurs; il était lui-même le chef

d'orchestre, le premier sujet, le décorateur, le peintre et le

machiniste. Il était à la tête de toutes les parties et de toutes les

fêtes. On pouvait vraiment dire que le plaisir marchait sur ses traces,

et que tout, à son approche, changeait d'aspect et prenait une face

nouvelle. On l'écoutait avec enthousiasme, on lui obéissait aveuglément;

on croyait en lui comme en un prophète; et s'il eût promis de ramener le

printemps au milieu de l'hiver, on l'en aurait cru capable. Au bout

d'un mois de son séjour à Bruxelles, le caractère des habitants avait

réellement changé. Le plaisir réunissait toutes les classes, aplanissait

toutes les susceptibilités hautaines, nivelait tous les rangs. Ce

n'étaient tous les jours que cavalcades, feux d'artifice, spectacles,

concerts, mascarades. Leoni était grand et généreux; les ouvriers

auraient fait pour lui une émeute. Il semait les bienfaits à pleines

mains, et trouvait de l'or et du temps pour tout. Ses fantaisies

devenaient aussitôt celles de tout le monde. Toutes les femmes

l'aimaient, et les hommes étaient tellement subjugués par lui, qu'ils ne

songeaient point à en être jaloux.

Comment, au milieu d'un tel entraînement, aurais-je pu rester insensible

à la gloire d'être recherchée par l'homme qui fanatisait toute une

province? Leoni nous accablait de soins et nous entourait d'hommages.

Nous étions devenues, ma mère et moi, les femmes les plus à la mode

de la ville. Nous marchions à ses côtés, à la tête de tous les

divertissements; il nous aidait à déployer un luxe effréné; il dessinait

nos toilettes et composait nos costumes de caractère: car il s'entendait

à tout, et aurait fait lui-même au besoin nos robes et nos turbans. Ce

fut par de tels moyens qu'il accapara l'affection de la famille. Ma

tante fut la plus difficile à conquérir. Longtemps elle résista et nous

affligea de ses tristes observations.--Leoni, disait-elle, était un

homme sans conduite, un joueur effréné. Il gagnait et il perdait chaque

soir la fortune de vingt familles; il dévorerait la nôtre en une nuit.

Mais Leoni entreprit de l'adoucir, et il y réussit en s'emparant de sa

vanité, ce levier qu'il manoeuvrait si puissamment en ayant l'air de

l'effleurer. Bientôt il n'y eut plus d'obstacles. Ma main lui fut

promise avec une dot d'un demi-million; ma tante fit observer encore

qu'il fallait avoir des renseignements plus certains sur la fortune et

la condition de cet étranger. Leoni sourit et promit de fournir ses

titres de noblesse et de propriété en moins de vingt jours. Il traita

fort légèrement la rédaction du contrat, qui fut dressé de la manière

la plus libérale et la plus confiante envers lui. Il paraissait à

peine savoir ce que je lui apportais. M. Delpech et, sur la parole de

celui-ci, tous les nouveaux amis de Leoni assuraient qu'il avait quatre

fois plus de fortune que nous, et qu'en m'épousant il faisait un mariage

d'amour. Je me laissai facilement persuader. Je n'avais jamais été

trompée, et je ne me représentais les faussaires et les filous que sous

les haillons de la misère et les dehors de l'ignominie...

Un sentiment pénible oppressa la poitrine de Juliette. Elle s'arrêta, et

me regarda d'un air égaré.--Pauvre enfant! lui dis-je, Dieu aurait dû te

protéger.

--Oh! me dit-elle en fronçant légèrement son sourcil d'ébène, j'ai

prononcé des mots affreux; que Dieu me les pardonne! Je n'ai pas de

haine dans le coeur, et je n'accuse point Leoni d'être un scélérat; non,

non, car je ne veux pas rougir de l'avoir aimé. C'est un malheureux

qu'il faut plaindre. Si vous saviez... Mais je vous dirai tout.

--Continue ton histoire, lui dis-je; Leoni est assez coupable: ton

intention n'est pas de l'accuser plus qu'il ne le mérite.

Juliette reprit son récit.

Le fait est qu'il m'aimait, il m'aimait pour moi-même; la suite l'a bien

prouvé. Ne secouez pas la tête, Bustamente. Leoni est un corps robuste,

animé d'une âme immense; toutes les vertus et tous les vices, toutes les

passions coupables et saintes y trouvent place en même temps. Personne

n'a jamais voulu le juger impartialement; il avait bien raison de le

dire, moi seule l'ai connu et lui ai rendu justice.

Le langage qu'il me parlait était si nouveau à mon oreille, que j'en

étais enivrée. Peut-être l'ignorance absolue où j'avais vécu de tout

ce qui touchait au sentiment me faisait-elle paraître ce langage plus

délicieux et plus extraordinaire qu'il n'eût semblé à une fille plus

expérimentée. Mais je crois (et d'autres femmes le croient aussi) que

nul homme sur la terre n'a ressenti et exprimé l'amour comme Leoni.

Supérieur aux autres hommes dans le mal et dans le bien, il parlait une

autre langue, il avait d'autres regards, il avait aussi un autre coeur.

J'ai entendu dire à une dame italienne qu'un bouquet dans la main de

Leoni avait plus de parfum que dans celle d'un autre, et il en était

ainsi de tout. Il donnait du lustre aux choses les plus simples, et

rajeunissait les moins neuves. Il y avait un prestige autour de lui; je

ne pouvais ni ne désirais m'y soustraire. Je me mis à l'aimer de toutes

mes forces.

Dans ce moment je me sentis grandir à mes propres yeux. Que ce fût

l'ouvrage de Dieu, celui de Leoni ou celui de l'amour, une âme forte se

développa et s'épanouit dans mon faible corps. Chaque jour je sentis un

monde de pensées nouvelles se révéler à moi. Un mot de Leoni faisait

éclore en moi plus de sentiments que les frivoles discours entendus dans

toute ma vie. Il voyait ce progrès, il en était heureux et fier.

Il voulut le hâter et m'apporta des livres. Ma mère en regarda la

couverture dorée, le vélin et les gravures. Elle vit à peine le titre

des ouvrages qui allaient bouleverser ma tête et mon coeur. C'étaient

de beaux et chastes livres, presque tous écrits par des femmes sur des

histoires de femmes: _Valérie_, _Eugène de Rothelin_, _Mademoiselle de

Clermont, Delphine._ Ces récits touchants et passionnés, ces aperçus

d'un monde idéal pour moi élevèrent mon âme, mais ils la dévorèrent.

Je devins romanesque, caractère le plus infortuné qu'une femme puisse

avoir.

[Illustration: Je vis Henryet qui se rapprochait.]

Leone Leoni · 第 8 / 29 题