VOYAGE A REGGIO DE CALABRE ET A MESSINE

Partis de Naples dans la nuit, nous roulions, au lever du jour, dans un

pays fertile et gai comme les Pyrénées-Orientales. La ligne longeait la

mer, qui venait se briser doucement sur une plage de sable, au pied

d’une montagne charmante. Nous traversions parfois de belles vallées, au

fond desquelles coulaient des rivières poissonneuses, et nous longions

des bois de chênes-liège. Rien de romantique, rien de sublime. Rien non

plus d’effrayant. La Calabre se présentait à nous comme un pays agréable

où l’on peut vivre avec nonchalance. Ce qui seulement est particulier,

c’est que ce pays est fort peu peuplé. Des villages rares, des maisons

perdues. Les villages ne paraissaient plus italiens, point de maisons

peintes, point de _pergole_, point de terrasses; des habitations

grisâtres, couvertes de tuiles roses ou jaunâtres, et cuites comme en

Provence. De temps en temps on apercevait un paysan suivant un sentier,

juché sur son âne et, aux stations, des femmes en noir, dont la jupe

relevée découvrait un jupon d’un beau rouge, et qui portaient sur leur

tête, ornée de la funèbre coiffe en forme d’équerre, de larges paniers.

A certain arrêt, vers huit heures du matin, des cuvettes pleines d’eau

étant préparées sur le quai, une partie des voyageurs se mit à se

débarbouiller. Des paysannes, de la route, tendaient vers nous à travers

la barrière des corbeilles de pêches et de figues, et l’on pouvait

faire, pour quelques sous, un grand repas de fruits. Puis le train

repartit...

La voie suivait la mer sur une ligne tracée dans le roc et qui

traversait des tunnels nombreux. Par des échappées, on voyait l’Océan

désert. Puis on reprenait la côte, on passait au pied de quelque ville

perchée et fortifiée contre les pirates. Nous nous tenions dans le

couloir du wagon et nous regardions avec plaisir se succéder les baies,

les criques et les promontoires. Le ciel, la mer étaient radieux. Le

train ne marchait pas très vite, cependant le courant d’air était assez

vif pour que nous ne sentions point la chaleur.

L’après-midi, nous entrâmes dans une contrée sablonneuse un peu ingrate.

C’est là que nous commençâmes à songer au tremblement de terre. De temps

en temps, on rencontrait des campements de _profuges_ installés sous des

tentes ou dans des petites baraques. Au milieu de la solitude, de

fragiles villages s’étaient improvisés, où, depuis sept ou huit-mois,

vivaient des misérables dont les maisons, ici ou là-bas, en Sicile ou en

Calabre, avaient été détruites. Mais rien encore dans ces parages

n’indiquait que la terre eût jamais bougé. C’était tantôt des plages et

des dunes de sable qui s’étendaient le long de la mer à perte de vue, et

tantôt des landes incultes étalées monotonément au pied de la montagne.

Les pauvres gens, épouvantés, avaient fui, et ils ne s’étaient arrêtés

que très loin, quand, rassurés par l’immobilité, par l’apathie du

paysage, ils s’étaient cru tout à fait hors d’atteinte.

Cependant, vers trois ou quatre heures, le train se chargea de nous

avertir que nous arrivions dans une contrée fragile. A partir de

Bagnara, il ralentit son allure, il se mit à avancer à la vitesse d’un

cheval au petit trot, et parfois plus lentement encore. Nous étions

penchés aux portières: des deux côtés de la ligne, nous voyions

d’énormes blocs de granit qui, détachés de la montagne en bas de

laquelle passe la voie, avaient roulé tout près des rails: la terre, là,

s’était violemment agitée. Nous procédions avec prudence, soit qu’on ne

fût pas sûr encore de la solidité du sous-sol, soit qu’on craignît, en

allant plus vite, d’ébranler le terrain, et de faire tomber de là-haut

sur le train des morceaux de montagne encore hésitants.

Ces précautions-là étaient assez impressionnantes. On se sentait dans un

pays blessé. On avait un peu d’angoisse et de la curiosité. Déjà nous

avions aperçu des lézardes sur quelques maisons, et des ruines. Mais

c’est en vue de l’antique Scylla que nous commençâmes à comprendre. Une

partie de ce bourg s’élève fièrement sur le roc, et il y a une partie

basse alentour. Le bas quartier était ravagé, le haut, construit sur un

sol plus ferme, n’avait pas souffert... Plus loin, Ferruzzano n’était

qu’un amas de ruines, on y remarquait une digue s’avançant dans la mer,

dont les larges dalles étaient toutes bousculées, comme si quelque

géant, pour s’amuser, avait donné un coup de pied dans ces pierres si

bien rangées. Et maintenant cette digue, ce n’était plus qu’une ligne de

moellons sens dessus dessous, à demi noyés dans la mer.

C’est par là--nous étions arrivés sur les bords du détroit de

Messine--que nous vîmes un petit port rempli de navires chargés de

planches, et des planches, partout, en piles sur les quais. Matériaux

pour les baraques.

Il faisait un temps délicieux. Le soleil baissait. L’atmosphère était

toute blonde. A notre droite, nous contemplions une mer vaporeuse et

pleine de paresse qu’arrêtaient des rivages charmants. A gauche

l’Aspromonte, d’une couleur et d’un style admirables, offrait au ciel,

pour le bonheur de nos yeux, ses mamelons, ses vallées, ses sommets.

Nous étions arrivés dans un pays d’une beauté parfaite et qui, tout paré

par l’or du soleil, et qui, gracieux et riant, nous faisait l’accueil le

plus doux, en nous présentant comme un bouquet ses citronniers au vert

feuillage. Et c’est cette terre divine que l’obscure conscience du monde

avait voulu frapper!

Deux jeunes gens, une demi-heure avant Reggio, montèrent dans notre

compartiment. L’un paraissait très agile, très affairé, il parlait

d’abondance. L’autre l’écoutait paisiblement, et faisait de temps à

autre une réponse courte. Un esprit échauffé avec une calme

intelligence. A les voir, si nous n’avions pas entendu leur

conversation, nous eussions cru qu’il s’agissait de quelque détail

tragique de la catastrophe, que l’un en était ému, et que l’autre le

raisonnait. Mais non, il y a huit mois que le désastre est arrivé; et

c’est d’affaires que les deux jeunes gens parlent. Cette démolition

totale, un pays où tout est à refaire, cela a agité tous les

entrepreneurs, tous les ingénieurs, tous les gagneurs d’argent de la

région. La fièvre de ce petit bavard, nous allions la retrouver souvent

par ici. Après la période de désolation où la région de Messine et de

Reggio apparaissait seulement comme une victime inouïe, comme une terre

de larmes, les jours ont passé, l’impression s’est usée, et maintenant,

pour les Siciliens, trafiquants et marchands, cette terre dévastée c’est

un Eldorado, un pays où il y a beaucoup d’argent à gagner. Le petit

jeune homme parlait avec exaltation de salaires, de hausse, de je ne

sais quelles combinaisons. Je l’écoutais, et je distinguais aussi en nos

deux compagnons, je ne sais quoi d’un peu factice, d’un peu feint, d’un

peu «théâtre», que j’allais retrouver souvent aussi, et qui venait de

ceci que ces hommes de race méridionale habitués à l’effet, se

sentaient, étant calabrais, étant des victimes de la célèbre

catastrophe, des personnages intéressants pour des étrangers, et qu’ils

n’en étaient pas fâchés.

Nous approchions de Reggio: les gares maintenant étaient en planches. A

Archi-Reggio, quelques kilomètres avant la ville, une cabane de bois

était décorée du titre de _Sala d’aspetta_. Nous arrivâmes enfin à la

ville capitale de la Calabre. Comme elle possède trois gares, et que

nous ne descendions qu’à la dernière, de notre wagon nous eûmes déjà un

aperçu de ce qu’il allait nous être donné de voir. Le chemin de fer suit

une large rue, toutes les maisons bordant celle-ci étaient en ruines et

abandonnées comme après une guerre. Nous avions le cœur serré: nous

entrions dans une cité maudite.

*

* *

Quand nous fûmes descendus de ce train--nous venions d’y passer dix-sept

heures,--nous prîmes pied sur une petite place où un large écriteau

recommandant aux voyageurs un _albergo barracamento_[1], attirait

d’abord les regards. Nous avisâmes près de la gare un fiacre, dont

l’aspect branlant faisait supposer qu’il avait dû, lui aussi, être

retiré des décombres, et nous nous mîmes en marche cahin-caha.

[1] Un hôtel-baraquement.

Nous traversâmes premièrement un camp de soldats assez vaste, puis nous

nous trouvâmes dans un chemin inégal, raboteux, couvert d’une poussière

épaisse, blanche poudre, chaux de démolition, où les roues enfonçaient

profondément. Nous commençâmes à longer des maisons écroulées. Le chemin

que nous suivions était situé hors de ville, c’est-à-dire que la ville

se trouvait immédiatement à notre gauche, et qu’à droite nous avions

tout de suite vue sur la campagne.

Comme il avait fait un beau jour, et que le soleil couchant éclairait le

paysage et les édifices abattus, cela n’était point d’une tristesse

aiguë: le calme, la large paix qui tombe sur les choses le soir,

enlevait à la souffrance sa pointe cruelle et disposait l’esprit à une

mélancolie sereine. Les pauvres pierres dispersées, les murs éventrés,

le fouillis de poutres et de solives et de plâtras étaient couverts des

roses du crépuscule, et la blanchâtre poussière des ruines se dorait. Ce

que nous sentons de sublime dans la majesté des grands spectacles de la

nature se communiquait à ces pauvres victimes contemporaines, les

reculait dans le temps et, devant elles, nous ne trouvions plus en nous

que ce que nous y eussions trouvé devant des vestiges d’âges très

anciens, lesquels nous enseignent seulement, dans une peine sans âcreté,

la fragilité du moment et la vanité de toutes choses. Nous étions

enveloppés par la beauté de la journée finissante et par la gloire que

le soleil, quand il va s’évanouir, projette sur la terre. Là-bas, la

belle montagne était très pure...

Nous voyions maintenant en contre-bas des baraques en bois. Bientôt,

après avoir tourné par une rue écroulée, nous nous engageâmes dans une

voie de la nouvelle Reggio. Elle était bordée de baraques basses et

poursuivait jusqu’à une baraque beaucoup plus grande que les autres, à

très longue façade et qui était l’hôtel (l’_albergo barracamento_). Un

suprême cahot, et notre voiture s’immobilisa dans la poussière. Nous

descendîmes alors, et nous entrâmes dans un vestibule en bois, où nous

demandâmes deux chambres. Par un couloir semblable à ceux des chalets de

montagne, on nous conduisit à deux étroites cellules, deux petites

boîtes de bois où l’on pourrait nous ranger la nuit. Elles semblaient

assez propres, mais étouffantes... Dans cette fragile demeure, chaque

pas produisait d’énormes craquements et ébranlait la maison...

Notre toilette faite, il faisait encore jour; nous sortîmes donc pour

voir la ville. Nous gagnâmes une rue haute qui semblait limiter la cité

de ce côté-là, et nous essayâmes de nous orienter pour revenir plus tard

à l’hôtel sans difficulté. Cette rue, cette route plutôt, dominait un

quartier de baraques et nous voyions, au-dessous de nous, celles-ci bien

alignées, et toutes pareilles, et posées là sur le sol comme de grands

joujoux. Cela faisait une petite ville régulière, telle qu’un plan

d’ingénieur, avec des rues droites, exactement parallèles, avec, entre

chaque maison, un petit espace, toujours le même, et les quartiers

numérotés 1, 2, 3, 4, et les rues désignées par des lettres A, B, C, D,

et c’était net, exact, précis comme un schéma... Beau contraste avec la

vraie Reggio, la ville morte, où tout, maintenant, n’était plus que

fouillis, désordre et chaos.

Nous passâmes devant une église de bois qui ressemblait à un petit

temple norvégien. Elle était recouverte de tôle ondulée, et surmontée

d’un clocheton du Nord. C’était le seul monument dont la forme ne fût

pas réglementaire. Pas loin de là nous rencontrâmes un cinématographe.

Nous ne nous y attendions pas. Une église et un cinématographe, aussitôt

après la première confusion du désastre, voilà de quoi avait eu besoin

la petite colonie qui habitait les baraques.

* * * * *

Nous prîmes un escalier qui descendait vers la ville, et, après avoir

traversé encore un quartier de baraques, nous arrivâmes enfin au centre

de la dévastation... Pas une maison intacte! l’enceinte de la cité n’est

plus qu’un immense chantier de démolition!... Dans certaines façades, on

voit seulement quelques vitres brisées, on pense aussitôt: ah! celles-ci

ont été épargnées! Non, l’intérieur est ruiné, dedans tout s’est

écroulé! Ailleurs ce sont au contraire les façades qui ont chu, et les

chambres apparaissent à l’air avec leurs meubles, leur papier de

tenture, au mur un tableau de travers, une bouteille sur la commode:

après huit mois, cela est tel qu’au moment où l’aube se leva sur la

ville détruite. D’ailleurs, qui donc se risquerait à monter dans cette

pièce, là-haut, que nous voyons d’ici? tout s’écroulerait, cela tient

debout par miracle, et puis maintenant où gîte--où gît?--la famille qui

vivait là et qui se souciait des souvenirs que représentent ces choses

abandonnées?... Et ce ne sont que demeures éventrées, balcons arrachés

pendant au-dessus de votre tête, pans de murs déchiquetés, décombres...

Encore, et encore, toujours et partout. Et tous ces plâtras, cette chose

sale et lamentable que figure une maison démolie, et si mélancolique

déjà quand elle tombe naturellement sous le pic du démolisseur, devient

ici angoissante, affreuse, à cause des cris qui ont été poussés là, à

cause de la terreur qui a été éprouvée là, à cause des morts tragiques

qui sont advenues là; tout cela devient épouvantable. Il y a encore des

cadavres là-dessous, et dans quelles attitudes! Et le silence funèbre

qui maintenant plane sur toutes ces choses, là où il y avait la rumeur

d’une ville! On est pris de cette stupeur, de cette horreur qui serre la

gorge. Je me rappelle ce que j’ai éprouvé jadis devant le champ de

bataille de Sedan, et à Bazeilles, à l’ossuaire...

Nous arrivions à la via Garibaldi, l’ancienne grande rue de la cité,

dont une partie a été un peu moins éprouvée. On l’a complètement

déblayée, on a pu rouvrir quelques boutiques, celle d’une couturière,

celle d’un libraire, celle d’un cordonnier, mais personne ne passe, et

ces boutiquiers sont là comme des figurants. Il n’y a plus de vie ici.

Ils attendent l’avenir, le réveil, maintenant c’est toujours

l’engourdissement. L’avenir! il est difficile de le prédire, car ce sont

les siècles qui forment une ville. Comment remplacer tant de familles

mortes ou dispersées, tout le cerveau de la cité, tout le cœur de la

cité et toutes ses richesses?

Ce qui est resté ici, le petit peuple, conserve un air étrange, étonné

de vivre, étonné d’avoir vu ce qu’il a vu, frappé. S’ils ont échappé à

la démence après ce coup à rendre cent fois fou, du moins ne se sont-ils

pas retrouvés dans leur âme tels qu’ils étaient avant. On sent bien, en

les regardant, que quelque chose d’essentiel en eux est touché, leur

terreur a été trop profonde, leur surprise trop forte, leur anxiété trop

intense pour que jamais, à aucune minute, ils puissent effacer la marque

tracée sur leur cœur. Ils sont à jamais assourdis, découragés. Ils sont

d’une nonchalance infinie, agissent mollement et semblent penser que ce

sera tellement long, tellement long, et qu’il y a tant et tant à faire

que vraiment à quoi bon, à quoi bon même se mettre à l’œuvre? Remplit-on

l’océan en y versant l’eau goutte à goutte?... Je me les rappelle, à la

nuit tombante, qui, immobiles, silencieux, nous regardaient doucement,

tristement, tandis que nous avions gravi, pour voir au loin, un

monticule formé par des décombres; c’était une maison étalée en pleine

rue, et au sommet de l’éminence, une petite pointe de métal dépassait:

le haut d’un réverbère enterré.

Nous continuâmes notre visite, muette et grave dans le jour diminuant,

comme à travers un cimetière. Nous repassâmes devant la gare par

laquelle nous étions arrivés. Dans les environs, nous notâmes un détail

surprenant: au milieu d’une petite place, autour de laquelle les maisons

ont toutes été plus ou moins touchées, s’élève une statue de marbre de

Garibaldi. Cette statue a été épargnée: elle est intacte, la grille qui

l’entoure est indemne; ainsi, parmi l’énorme frisson de la terre qui a

ébranlé les fondements des palais et des cathédrales, qui a renversé les

assises les plus robustes, seul, ce petit terrain n’a pas bougé, et dans

la ruine générale de la cité, Garibaldi subsiste, blanche effigie du

courage et de l’idée italienne contre laquelle il semble que l’esprit du

mal n’ait pas osé. Ce singulier ménagement du Destin nous fit rêver...

Cependant, nous nous étions laissé entraîner, et la nuit approchait. Il

fallait rentrer à l’hôtel. Nous suivîmes quelque temps la route que la

voiture avait prise à notre arrivée. Mais maintenant il ne faisait

presque plus clair; et nous devions nous hâter, si nous ne voulions pas

nous trouver au milieu des ruines en pleine obscurité. Il nous sembla

que la route de voiture devait faire des détours, nous nous orientâmes,

et nous crûmes pouvoir raccourcir en coupant à travers les décombres.

Nous marchions vite, aussi vite que les obstacles que nous rencontrions

à chaque pas nous le permettaient. Nous étions convaincus que nous

filions droit sur l’hôtel. Cependant, après un bon moment de cette

marche fiévreuse, nous débouchâmes dans un quartier de baraques que nous

ne connaissions pas. Les portes des habitations étaient grandes

ouvertes, dans chaque pièce, devant quelque faible lumière, s’agitaient

des ombres. J’interrogeai un homme qui se trouvait sur sa porte. Il me

regarda sans bienveillance, puis il me répondit d’un ton bourru que

l’hôtel ne se trouvait pas du tout par là, que nous en étions fort loin.

Il nous indiqua le sens dans lequel nous devions avancer... Nous nous

étions perdus... Les gens des cabanes nous regardaient sans mot dire,

d’un air hostile. Nous ne retrouvions pas sur leurs visages l’expression

que tout à l’heure nous avions remarquée sur d’autres visages. Est-ce la

nuit qui, ramenant d’affreux souvenirs, renouvelait leur malheur, et les

rendait plus sombres et plus durs? Ou bien y avait-il à Reggio neuve de

mauvais quartiers, des séries de cabanes mal habitées? Nous ne nous

sentions pas en un milieu sûr.

Nous nous hâtâmes dans la direction qui nous était donnée, nous voyions

avec inquiétude l’ombre épaissir. Nous traversions maintenant un

quartier de ruines; si nous allions nous perdre définitivement? Et

comment s’y reconnaître maintenant, en pleine nuit, dans cette ville qui

n’était plus rien qu’un amas de ruines? Au milieu de ces murs effondrés,

sur cette terre pétrie de cadavres, ah! quelle nuit nous allions passer!

Heureux encore si quelque misérable, profitant de l’aubaine, ne nous

attaque pas, nous, désarmés et harassés par le voyage et le manque de

sommeil! Un pays en plein désordre, bouleversé, sans police, une

population exaspérée par le malheur et le dénuement... Plus nous allions

et moins nos réflexions nous rassuraient.

Nous eûmes enfin la chance de rencontrer un homme d’assez bonne mine qui

précisément rentrait à l’hôtel. Nous le suivîmes. Mais à cet instant,

nous comprîmes combien tout le monde, ici, vivait troublé, dans la

crainte et dans l’incertitude, chacun pour soi, ne comptant sur

personne. Maintenant, notre compagnon se reprochait son imprudence, il

nous regardait de côté: il ne nous connaissait pas en somme, qui

étions-nous, qu’est-ce que c’était que ces étrangers? Et nous étions

deux. Si nous allions lui faire un mauvais parti au milieu de ce désert

de ruines? Il ne parut à l’aise que lorsque, en haut du chemin, la basse

silhouette de l’auberge apparut.

* * * * *

... Enfin nous voici à table, devant une nappe blanche. Nous rentrons

dans une existence civilisée... Il y a cependant quelque chose de

singulier dans cette salle à manger. Elle est éclairée à l’électricité,

c’est vrai, mais comme elle sent le provisoire! C’est une sorte de grand

hangar en bois, une vaste pièce, mais fragile et sans confort, et qui

fait songer vaguement à ces salles de bal des restaurateurs de banlieue

parisienne. C’est très rustique, et là encore on sent le campement, la

demi-installation, l’attente... Et que ce public est intéressant aussi!

Pas une seule femme, rien que des hommes; point de voyageurs et peu de

fonctionnaires; mais des gens qu’on sent ici, dans ce pays, comme à leur

bureau, à leurs affaires. A la ville, les affaires vous forcent à

déjeuner hors de chez vous; elles les obligent, eux, à s’installer au

dehors, très loin. La famille est ailleurs, à Rome, à Naples, à Palerme.

Ils n’ont pas ici leur vraie vie. Ils sont ici pour gagner de l’argent.

Ils mènent provisoirement une existence qui tient à la fois de celle du

colon, de celle de l’ingénieur et de celle du marchand. Ils se

retrouvent à table, tables de quatre, de cinq. Ils se parlent, parce

qu’il faut bien parler, mais avec l’ennui évident de ressasser tous les

jours les mêmes choses aux mêmes interlocuteurs. C’est l’exil pour le

gain, c’est la corvée. On a éprouvé de la fièvre au début, quand il

s’agissait de trouver ce qu’il y avait à faire. Maintenant c’est

l’exécution fastidieuse. Ils se sentent loin, plus loin de chez eux, et

plus anormalement que s’ils étaient en Amérique. Ils ont émigré parce

que la Calabre, la Sicile, Reggio, Messine, c’est maintenant un pays

neuf, c’est une contrée où l’on peut émigrer, mais ils ont émigré dans

un endroit ennuyeux, morne, sans distractions. Et nous, nous avons

maintenant la sensation d’être au diable. Tout ce que nous avons vu

était si étrange, et le milieu où nous voilà à présent, les choses qui

nous entourent sont tellement singulières, nous ne sommes plus en

Europe, nous sommes quelque part aux colonies, dans une contrée à

défricher, dans un pays à faire!...

Après le dîner, chacun rentra dans sa caisse. Entre mes quatre cloisons

de bois, je me couchai dans mon petit lit. Je craignais d’avoir trop

chaud. Heureusement en cette contrée, comme à Naples, les nuits sont

fraîches. Je laissai ouverte la fenêtre, étroite comme une lucarne, qui

aérait ma chambre, et je ne fus point incommodé. Cependant, malgré ma

lassitude, je ne m’endormis pas tout de suite. J’avais la tête échauffée

par ce que j’avais éprouvé et j’y songeais malgré moi...

Je n’imaginais pas ce désastre. Toute une cité anéantie, rasée!

Revivrait-elle jamais? Tout est mort ou s’est enfui. Ce qui reste,

vivant maintenant dans les baraques, c’est le peuple. Le peuple peut

bien constituer un village, mais une ville? Pour une ville, il faut une

réunion de familles dont chacune ait son histoire, ses souvenirs, ses

traditions. Or, de pareilles familles, le peu qui en survivait ici est

dispersé maintenant aux quatre coins du monde. Et quand on dit: ce qui

en survivait,--rien n’en survit, puisque l’état civil même a disparu.

Les parentés sont abolies, le réseau intime de la ville est déchiré.

Ceux qui sont partis ne reviendront pas. On revient dans sa ville natale

pour y retrouver des amis de sa jeunesse, pour voir sortir de terre, à

chaque pas, ses souvenirs d’enfance. Ici plus de souvenirs, plus d’amis.

Reggio sera une cité neuve où l’on ne rejoindra rien du passé, où tout

vous sera lointain, où vous serez un étranger. Il faut se faire ailleurs

une patrie. Et si, plus tard, l’on voit ici une cité du nom de Reggio,

elle pourrait aussi bien porter un autre nom, puisque la chaîne des

siècles est rompue, que le présent n’y sera pas rattaché au passé et

qu’un cœur, une pensée et des mœurs nouvelles s’y seront, avec des

habitants nouveaux, installés.

Tandis que je songeais, des gens qui rentraient se coucher passaient

dans le couloir, et le bruit de leurs pas retentissait dans toute cette

maison de bois. J’entendais mon voisin tourner dans sa cellule en se

déshabillant. Mais les bruits du dehors devinrent plus rares, ma pensée

s’engourdit, je ne perçus plus rien, je m’endormis.

*

* *

Le matin était délicieux. Nous nous étions levés de bonne heure pour

prendre le bateau de Messine. Une voiture attendait à la porte. Le

patron de l’hôtel, qui avait affaire à l’embarcadère, monta sur le

siège, près du cocher, on chargea nos sacs et nous partîmes. Dans

l’allégresse des premières heures du jour, par le beau soleil et sous

l’azur du ciel, tout avait changé d’accent. Et il n’y avait plus de

place, en notre cœur reposé par une nuit paisible, que pour la confiance

et l’espoir. Les gens, qui passaient à âne à travers les sentes

poussiéreuses de la cité démolie, nous semblaient partager nos

sentiments. Nous nous étonnions et nous nous rassurions en voyant, à la

porte de quelque logis étayé par des poutres, des ménagères marchander,

comme partout, courges et poivrons devant un petit charreton chargé de

légumes aux somptueuses couleurs. C’était dimanche, tout s’agitait

matinalement, tout semblait renaître. Nous oubliions l’horreur des

maisons en ruines qui nous entouraient.

Je demandai au patron de l’albergo, qui, sur le siège, à demi tourné

vers nous, nous faisait la conversation, s’il ne comptait pas bientôt

reconstruire son hôtel, non plus en planches, en pierres. Mais sa

réponse calma tout de suite l’optimisme auquel le mouvement que je

voyais dans ce beau jour d’été m’avait vite porté. Il hocha la tête, il

haussa les épaules, et avec un accent lassé, découragé, il dit: «Il faut

attendre, il faut attendre. Il faut voir ce que tout cela deviendra...»

Il me montrait maintenant une ruine devant laquelle nous passions.

«Tenez, là, ça, c’était mon hôtel... Il y a eu trois voyageurs tués et

j’ai perdu deux personnes de ma famille. Moi je me suis sauvé en me

mettant sous l’encadrement d’une porte.» Et il m’expliqua comment on

doit s’y prendre dans un tremblement de terre. Généralement il se

produit plusieurs secousses, si l’on est averti par la première, il faut

aussitôt se placer sous une porte. Les portes, en effet, sont pratiquées

dans les murs; or, quand la maison est solide, les murs restent debout,

ce qui tombe c’est le parquet, les plafonds; les chambres situées

au-dessus de la vôtre sont donc précipitées, elles passent devant vous

et vont s’écraser sur le sol; avez-vous eu la chance de n’être pas

atteint par les matériaux, ni enfermé par l’éboulement, vous êtes

sauvé...

J’écoutais mon compagnon et j’éprouvais une sensation singulière. Ainsi,

dans ce pays, on était accoutumé aux catastrophes au point qu’on s’y

attendait toujours, qu’on avait des recettes pour y échapper et que

d’avance on savait ce qu’on ferait quand le jour sans cesse redouté se

lèverait. Il me désignait à présent des ruines dont il me disait:

«Celles-là ne sont pas de cette fois-ci, elles datent d’une autre, il y

a trente ans.» Et j’admirais, j’admirais cette race aventureuse et

fataliste, qui sait que le destin la guette ici et qui demeure, qui

espère toujours échapper, compte sur la chance, joue sa vie, et reste

là, et reconstruit là, parce qu’elle est indolente et insouciante, et

qu’elle aime la beauté. Vivre peu, mais vivre sur cette terre qui est la

plus belle du monde! Je songeais aux habitants des villages vésuviens

qui, après chaque éruption, reviennent et reconstruisent leurs villages.

Et j’admirais et j’aimais ces Italiens, artistes et enfants, de l’Italie

méridionale.

J’avais une autre impression, laquelle m’étreignait maintenant le cœur.

Les propos de l’hôtelier m’avaient rendu le désastre vivant. J’entendais

le tonnerre formidable de la ville croulant. J’éprouvais l’affolement de

ceux qui s’étaient réveillés subitement dans la nuit, et puis qui,

parvenus miraculeusement à se sauver, et ayant songé naturellement à

quelque catastrophe particulière, à leur maison, ou à deux, à trois

maisons frappées, se trouvaient dehors, et dans le petit jour, voyaient

avec une surprise, avec un effroi inouï, que la ville, toute la ville

était anéantie!... A moitié nus, hagards, en larmes, je me les

représentais, errant dans les décombres au milieu de cette vision

incroyable, et je me demandais comment leur raison avait pu résister à

un pareil ébranlement.

Comme pour me distraire des images épouvantables que je regardais en

moi, notre compagnon me signala, à ce moment, des cabanes d’un aspect

moins frais et moins régulier que celles de la nouvelle Reggio. C’était

les premières baraques élevées après la catastrophe, avec du bois et des

matériaux de fortune, par la troupe. Près de là se trouvait

l’embarcadère de Messine, on délivrait les billets pour le bateau à un

guichet très élevé, et l’on devait monter sur une grosse pierre pour

parler à l’employé. Autour de la grosse pierre, une foule se pressait et

chacun, l’un après l’autre, grimpait en se poussant. Pendant que

j’attendais mon tour au milieu de tout ce monde qui parlait sicilien,

tout à coup je fus stupéfait d’entendre un caporal d’infanterie s’écrier

en français, avec l’accent parisien, en s’adressant à un homme qui

passait: «Comment ça va, ma vieille? ça boulotte?» Ce petit Parisien,

sous cet uniforme italien, et si loin, et dans ce pays! Qu’est-ce que

cela signifiait?...

Maintenant nous attendions sur un corps mort auquel étaient amarrés deux

vapeurs: le transport de Messine et un autre navire qui venait de

Naples, et qui était chargé principalement d’une cargaison de portes en

bois blanc, tout montées sur leur châssis, et destinées aux baraques en

construction.

Nous attendions qu’on pût passer sur le bateau, que l’équipage était en

train de laver... Il faisait un soleil éclatant, mais qui ne brûlait

pas, à cause de l’air léger errant dans le détroit. C’était un glorieux

dimanche, un matin d’or et d’azur... Enfin à bord, nous nous étions

installés à l’ombre. Le bateau avait démarré. Et maintenant accoudés au

bordage, nous regardions ce détroit de Messine, si merveilleux, nous

avait-on dit, qu’il efface tous les souvenirs... Ah! nous jouions de

malheur! Le paysage, ce matin-là, se défendait. La brume des jours d’été

cachait les montagnes de Sicile. Elle diminuait la grandeur du paysage,

rapetissant le canal et supprimant dans le lointain et la mer d’Ionie et

la mer Tyrrhénienne... Je me retournai du côté du pont et j’aperçus, non

loin de moi, le caporal qui m’avait intrigué tout à l’heure. Je le

joignis, remarquant qu’il me voyait approcher avec satisfaction. Il

était évidemment flatté de la curiosité qu’il avait éveillée. A mes

questions, il répondit avec complaisance qu’il était né dans la Suisse

italienne, mais il avait été élevé à Genève, et puis il était venu

travailler à Paris. Quand il avait été appelé pour son service

militaire, il ne savait pas un mot d’italien, il avait appris la langue

au régiment. Nous parlions maintenant du désastre, mais je voyais qu’il

ne pouvait rien dire d’intéressant. Il avait été là avec sa compagnie

depuis le commencement, mais il n’avait point senti, il était trop

occupé à faire le Parisien, le crâneur, celui que rien n’épate... Il

n’était bon qu’à répéter ce qu’on disait autour de lui, et j’eus du

moins par ses propos l’idée des légendes qui couraient. Il me répéta,

par exemple, que si Messine était toujours dans le même état, c’était

bien la faute au gouvernement: une compagnie française, en effet,

s’était engagée à tout déblayer, et en très peu de temps, à condition

qu’on lui donnât ce qu’elle trouverait dans les décombres; le

gouvernement avait refusé... il me débitait cette histoire avec

conviction. Un homme à grandes bottes qui l’accompagnait l’interrompit:

«Ça a tout de même bien changé... Rappelle-toi, autrefois, par où qu’il

fallait passer pour arriver au camp américain... Et puis on pouvait

toujours attraper un coup de fusil.» Les bottes du camarade, ce camp

américain, tout ce que j’avais déjà vu hier, cette existence de hors la

loi, loin du monde civilisé, cette vie de trappeur, cela m’attirait et

me passionnait comme un enfant...

Cependant nous étions maintenant au milieu du détroit. Je commençais à

voir Messine. A cette distance, on ne s’apercevait pas de la

destruction. Comme des façades, des pans de murs sont restés debout (de

loin on ne distingue pas les détails), on ne voit que les taches roses

et jaunes des maisons adossées à la montagne, on ne se rend pas compte

des monceaux de ruines qui s’étalent entre elles: qui pourrait croire,

dans la paix, dans la douceur, dans le bercement de ce lac, à ce

bouleversement effroyable? Nulle part moins qu’ici on n’imagine la

nature farouche et cruelle. Et l’idée de la catastrophe, là, devient un

paradoxe absurde, une abominable plaisanterie. Mais le bateau se

rapproche de plus en plus de la côte, et l’on commence à noter certaines

petites choses inquiétantes. C’est une grande ligne brisée, noire, qui,

du haut en bas, sillonne une maison et qui a l’air d’une lézarde; c’est

un vaste espace qu’on s’étonne de ne pas trouver meublé par des

monuments et, en regardant mieux, on y distingue un amas blanchâtre et

grisâtre qui ressemble à des décombres. Et puis l’on approche encore, et

tous les doutes, hélas! s’évanouissent. On voit la ville telle qu’elle

est, blessée, frappée à mort. Alors je ne puis dire quelle

consternation, quelle douleur, et quelle sombre rage contre le destin

stupide vous soulèvent! On regarde cet affreux spectacle avec une sorte

d’égarement...

On ne peut imaginer le charme de Messine. C’était un lieu élu. La

montagne, au pied de laquelle la ville s’élève, est aimable, elle

s’annonce par de petits monts en avant-garde, détachés les uns des

autres, d’une forme pure, comme on en voit en Lombardie et dans les

tableaux des Primitifs. Au pied de cette belle montagne, facile,

accueillante et sans âpreté, la cité s’étendait sur la rive de la mer,

bien construite, claire, indolente, à l’abri dans le détroit, et comme

au bord d’un lac paisible. Le port était charmant: le quai se

développait en demi-cercle devant une grande ligne de palais du

dix-huitième siècle; leur solennité, unie à la grâce de la ville et du

paysage, donnait à l’accueil de ce port un ton qui ne ressemblait à

aucun autre. Les navires venaient s’amarrer devant les palais, et les

nobles colonnes de marbre souhaitaient la bienvenue aux mâts dressés

vers le ciel. Cet aspect de la Palazzata, unique, il sera cependant

loisible de le conserver dans la reconstruction de Messine, les façades

des palais ayant subsisté; celles qui ne seraient pas assez solides pour

demeurer, on pourra les reproduire telles exactement qu’elles étaient...

Consolation dans la tristesse qui saisit en face de l’assassinat de

cette ville, la même tristesse que devant le cadavre d’une jeune fille

parée de toutes les grâces, et pourtant morte, sur laquelle on pouvait

fonder tous les espoirs, devant qui une vie délicieuse s’ouvrait, et

morte, morte!

*

* *

En descendant du bateau, nous louâmes un jeune garçon qui porta nos sacs

à la consigne.

Nous n’avions pas eu le temps de manger, à Reggio; nous nous arrêtâmes

donc au buffet de la gare pour prendre un café au lait. Au moment de

payer, le garçon nous demanda un prix qui ne concordait pas avec celui

du tarif affiché; je le lui fis remarquer. Alors, lui, une grimace, un

grand soupir: «_Prima il disastro..._ (avant le désastre) _signore_»

répondit-il. Le mensonge était évident. J’ajoutai pourtant un pourboire

au prix «d’après le désastre», la comédie de l’avisé Sicilien m’avait

plu.

A la sortie de la gare, nous avançâmes droit devant nous. La rue, où

nous nous étions engagés, était en ruines, les maisons formaient des

amas de décombres; un peu plus loin, les façades seulement s’étaient

écroulées, et l’on voyait l’intérieur délabré des appartements.

L’impression cependant n’était pas la même qu’à Reggio. La rue large,

les constructions restées debout très hautes: nous nous sentions dans

une grande ville; la surprise, l’horreur étaient encore plus fortes que

de l’autre côté du détroit, parce que la catastrophe était encore plus

formidable.

Au milieu de cette nécropole, nous tombâmes, au moment où nous nous y

attendions le moins, sur une voie animée qui nous parut extraordinaire.

C’était la grande rue de la nouvelle Messine. Une chaussée poussiéreuse

et creusée d’ornières, bordée par deux lignes de baraques et de petits

chalets, où étaient établis des marchands: bouchers, épiciers,

fruitiers. Ce n’était plus une série ennuyeuse de cases régulières,

toutes pareilles, allée administrative et morne, mais là chacun avait

élevé la construction qu’il préférait; il y avait des arbres, et, dans

ce gai dimanche, avec la foule qui se pressait, les ânes qui trottaient,

les paysans, les femmes, les marchandages, les appels, cela prenait un

air de fête et de kermesse. On eût dit d’un petit village d’été, d’une

rue fragile et provisoire de station balnéaire.

Au bas de cette voie, dans un grand baraquement de planches mal

rabotées, construit à la hâte pendant les premiers jours, était

installée la poste. Nous n’y stationnâmes guère, car nous étions pressés

de visiter les ruines de la ville. Nous passâmes donc aussitôt sur la

Palazzata, le quai bordé de palais que nous avions vu du bateau. Nous

marchions à l’ombre, le long des maisons. La plupart de ces beaux

édifices s’étaient écroulés dans leur partie supérieure: ce n’était que

colonnes tronquées, que balcons brisés. Mais le bas des maisons avait

généralement peu souffert, les grandes portes arquées, livrant passage

aux rues perpendiculaires à la Palazzata, étaient intactes; cependant

ces rues n’existaient plus, elles étaient comblées par des démolitions.

Les boutiques du rez-de-chaussée étaient closes de volets, telles encore

qu’au moment où la catastrophe les avait surprises, pendant la nuit,

dans leur sommeil; aux premiers étages, on voyait des fenêtres qui

paraissaient avoir été préservées, mais en prenant du recul sur le quai,

on s’apercevait que ces fenêtres, de l’autre côté, donnaient sur le

vide, et que, derrière ces belles façades, rien des maisons ne

subsistait, que tout s’était effondré... Les larges dalles du quai

étaient descellées, les unes enfoncées dans le sol, les autres au

contraire projetées. Le long du bassin, la bordure du quai s’était

affaissée, l’eau l’avait envahie, et les escaliers de pierre qui

descendaient à la mer étaient détruits, les larges blocs de marbre qui

formaient les marches, soulevés, brisés, dispersés. Parmi toute cette

dévastation, seule, une statue de Neptune, dressée en face du détroit,

avait été épargnée, et le dieu au trident, debout, immobile et

surhumain, avait considéré avec impassibilité l’accès de fureur subite

de la nature.

*

* *

Nous voulûmes voir l’intérieur de la ville. Nous nous y aventurâmes par

une de ces hautes portes pratiquées dans la Palazzata, et où

aboutissaient autrefois les rues qui descendaient au port. La porte

était obstruée jusqu’à mi-hauteur: nous grimpâmes sur une montagne de

décombres, et nous dépassâmes, dans quelque chose qui avait été une rue,

quelque chose qui avait été une maison. C’était une muraille percée de

fenêtres, le soleil brillait dans les carreaux intacts. Cela ressemblait

à un décor de théâtre. Une mince façade suffisait à indiquer et à

évoquer toute une demeure... Quand nous fûmes en haut du monticule, nous

redescendîmes de l’autre côté, nous nous trouvâmes alors dans une sorte

de sente qu’avait tracée le pied des Messinois à travers les maisons

écroulées. Cette sente, très irrégulière, montait ou dévalait, suivant

que l’amas de débris, formé par les constructions en s’effondrant, était

plus ou moins élevé; elle faisait des détours pour éviter tantôt des

trous et tantôt des talus, et c’était comme un chemin de montagne. De

l’endroit où nous étions arrivés, nous découvrions une église dont la

façade était écornée, écorchée, griffée: la muraille latérale,

horriblement crevée, laissait voir l’intérieur, encombré d’un fouillis

de plâtras, de statues, de moellons, de croix et de vitraux brisés. Le

sol, sur lequel nous nous tenions, était composé d’un mélange sans nom:

grilles tordues, fragments de balcons, morceaux de lits, toute une

ferraille mêlée à des poutres et à des solives, à des restes de

charpentes, à des portes arrachées, à des coffres défoncés, à des

chaises sans pieds, à des débris de vases, à des bouts d’étoffes, à des

cercles de tonneaux, et confondue dans une poussière grise avec des

éclats de maçonnerie, des briques, des tuiles, du plâtre et du ciment. A

côté de nous, un grand trou était ouvert au fond duquel avaient roulé un

piano et un fauteuil. En face, une haute ruine, une maison dont il

n’était demeuré, dans chaque appartement, que la pièce du centre,--le

reste était éboulé--au sommet, sur la terrasse, un palmier continuait à

croître, et des plantes grimpantes s’enlaçaient capricieusement au

grillage d’une volière, au-dessus des chambres béantes comme des

cavernes...

Nous avions emporté un plan de l’ancienne Messine, et nous essayions de

nous orienter. Nous sûmes ainsi que les décombres sur lesquels nous nous

trouvions, étaient ceux de la via Garibaldi, la principale rue de la

ville. En continuant à suivre la sente, nous passerions devant le

Municipe et devant le Théâtre. Nous marchions avec précaution, redoutant

les éboulements, et nous nous arrêtions de temps à autre, devant des

détails plus saisissants: un lit tout en haut d’une maison, suspendu

au-dessus du vide, gardant l’équilibre par miracle, et garni encore, tel

qu’en la nuit terrible, de son matelas, de ses draps, de son oreiller,

de sa couverture; les poutres hérissées du faîtage d’une bâtisse, qui se

profilaient rageusement sur le ciel; une armoire grande ouverte, à un

troisième étage, et où apparaissaient, bien rangées, des jarres d’huile,

des fiasques et des bouteilles... Je me rappelle l’impression accablante

de toutes ces maisons ruinées, immobiles sous le soleil, et ce silence

et cette solitude... Toute vie avait disparu. Nous n’avions rencontré

que trois hommes, en deuil, et suivant tous les trois la sente en file

indienne.

*

* *

Nous parvînmes à la place du Municipe, dont les abords, par une

bizarrerie du hasard, ont été presque respectés. Là, les décombres

prenaient fin, et les maisons avoisinantes s’élevaient intactes devant

une chaussée bien dallée, bien conservée. Sans doute, ç’avait été là le

point médian, le point mort du tremblement de terre, le centre immobile

du balancement.

Au milieu de la place, qui avait conservé son ordonnance et qui

apparaissait agréable et bien proportionnée, sur le terre-plein du

milieu, s’élevait à présent une tente entourée de vieux tonneaux. Une

famille campait là. La grande place de Messine appartenait maintenant à

deux hommes qui fumaient tranquillement leur pipe, assis à l’ombre sur

des caisses, tandis que leur fricot cuisait sur un petit fourneau... Et

plus loin, nous allions voir d’autres misérables dont le désastre avait

probablement amélioré la condition: un jardin de la ville est devenu

comme une sorte de village, lequel, par le beau matin d’été où nous le

visitâmes, dans la fraîcheur des arbres, nous parut attirant:

certainement les gens qui vivaient là y étaient plus à l’aise que dans

les taudis qu’ils devaient habiter avant le désastre. Il est vrai qu’ils

regrettaient peut-être leurs taudis...

En nous éloignant de la place du Municipe, nous reprîmes notre marche à

travers la montagne de ruines et nous arrivâmes bientôt à la place du

Théâtre. Autre monument conservé. Mais celui-ci--le seul de

Messine--entièrement: l’intérieur et la façade. Même le fronton, sur

lequel se voyait un groupe de trois personnages de marbre, est intact!

Singulière prédilection du monstre pour les arts! Parmi toutes les

églises, il a respecté seulement le temple de la Comédie,--et qu’il a

épargné de statues!... Ce qui faisait dire au peintre, mon compagnon,

que le bon Dieu décidément aimait la sculpture. La préservation du

théâtre est frappante, car tout, alentour, est tombé.

Ce Théâtre nous rappela une affiche que nous avions lue tout à l’heure

sur les murs: _le 20 janvier, au Café du Théâtre, arrivage de vêtements

de sport_. Affiche qui avait fait revivre pour notre imagination les

jours qui suivirent le désastre. Veuillez songer que de Messine, une

ville plus importante que Rouen, presqu’aussi considérable que Lille,

rien n’avait été sauvé. Rien est le terme exact. Le stock énorme de

marchandises de toute espèce qu’une aussi grande cité contient était

perdu tout entier: dans Messine abattue, il eût été impossible de

trouver un mouchoir! Les magasins étaient ensevelis sous les décombres,

plus rien des premières denrées nécessaires à la vie, il y fallait

mourir de faim, de froid et de soif, les fontaines étaient ruinées, les

conduites enfouies, on n’aurait pas pour une fortune bu un verre

d’eau... Il est passionnant d’imaginer ce que fut alors l’existence des

voleurs, qui, pour faire du butin, au milieu de la fuite générale,

étaient restés dans la ville détruite. Comment ont-ils vécu dans ce

désert de ruines et de cadavres? D’abord, il fallait qu’ils se

cachassent pour échapper aux soldats qui les poursuivaient: trouver

quelque tanière, un trou, dans les décombres on le pouvait. Mais manger,

mais boire!... Parmi ce chaos inimaginable, on devait avoir repéré la

place d’un magasin d’aliments, et creuser, et fouiller longtemps pour

arriver à trouver un pain dur ou des fruits gâtés. A moins d’avoir la

chance de rencontrer par hasard, au milieu de périlleuses et profitables

explorations parmi les murs branlants, un garde-manger, une bouteille.

Pour boire, il fallait déterrer un tuyau d’eau et le crever... Et

poursuivre cette vie sous le regard fixe des morts, en suant de peur, en

entendant de temps en temps, dans ce silence terrible, le coup de fusil

d’un soldat abattant quelque autre loup humain!

Cependant, après les premiers jours de panique, après l’affolement du

début, beaucoup de Messinois revinrent à Messine, soit pour retrouver

les leurs, soit pour essayer d’arracher aux ruines de leurs maisons une

partie de ce qu’ils possédaient. Alors il y eut un premier embryon de

vie sociale. Cette population avait un besoin absolu de certaines

denrées. Des commerçants les faisaient venir, ils en annonçaient

l’arrivée par voie d’affiches... A tout cela nous avait fait songer

l’affiche que nous avions vue... Puis la ville morte, pauvre et

dépouillée comme un homme nu, se réveillait peu à peu, se montait petit

à petit. De la nourriture, des chandelles, des vêtements,--puis des

maisons. Et l’on avait commencé à construire, comme à Reggio, une ville

de bois.

Pour le déblaiement de la cité en ruines, huit mois après la

catastrophe, il ne nous semblait pas qu’on eût rien fait. Nous

rencontrions bien, de loin en loin, une petite ligne de rails et un

wagonnet, mais comment prendre au sérieux un moyen pareil pour

débarrasser un sol couvert d’énormes ruines sur une pareille superficie?

Il y faudrait alors des centaines d’années. Il est vrai que le travail

apparaît si formidable qu’on peut bien se sentir découragé au moment de

l’entreprendre. Peut-être est-ce là le sentiment de l’État italien; à

moins toutefois qu’il ne préfère ne commencer le déblaiement qu’en

hiver, de crainte d’une épidémie possible l’été, après la mise au jour

de si nombreux cadavres. Le labeur, en tous cas, semble prodigieux, et,

sans doute, quand on aura enfin déblayé l’ancienne Messine, une Messine

nouvelle sera-t-elle déjà construite à côté, à la place occupée

maintenant par les baraquements.

Pour donner une idée de l’état primitif dans lequel nous avons trouvé

les ruines de Messine, voici un petit fait: En quittant les maisons

écroulées qui bordaient autrefois la via Garibaldi, nous nous

rapprochâmes du port, toujours suivant la crête des collines de

décombres. A un certain moment, nous trouvâmes un rassemblement:

quelques enfants, des petites filles et des petits garçons qui portaient

des cruches. Sans doute, à proximité, plusieurs familles

campaient-elles; on envoyait les enfants faire de l’eau. Nous nous

approchâmes et nous vîmes, en guise de fontaine, un simple tuyau qu’on

avait déterré du fouillis des ruines et coupé; il n’y avait aucun

robinet; l’eau en jaillissait avec abondance et continuellement. Deux

soldats gardaient cette fontaine rudimentaire.

Les enfants étaient gais, ils gaminaient. Ceux d’en haut se battaient à

coup de pierres avec ceux qui se trouvaient en bas des ruines, et en les

voyant, je compris qu’eux, du moins, n’avaient pas dû souffrir du

désastre. Après la première terreur physique, les enfants, dans le

changement imprévu de toutes choses, et dans ce milieu nouveau, avaient

trouvé de quoi inventer cent nouveaux jeux. Ils s’étaient amusés de

tout, de l’installation sous des tentes, puis dans des baraques, et

cette nouvelle vie, à la bohémienne, les avaient certainement enchantés.

En poursuivant vers la Palazzata, nous remarquâmes au milieu des ruines,

une maison neuve. Elle était claire, peinte en rose, et produisait un

étrange effet au milieu de toutes ces constructions écroulées. De loin,

en la voyant si fraîche, j’eus l’idée qu’elle avait été construite

depuis le tremblement de terre... Mais c’était trop invraisemblable, qui

donc eût pu avoir la pensée d’élever un édifice nouveau au milieu de ce

quartier dévasté? En nous approchant, nous vîmes en effet qu’elle aussi

avait été frappée, et qu’elle était antérieure à la catastrophe. Une

lézarde, d’une ligne effrayante comme un éclair, la marquait du haut en

bas. Mais pour le reste elle paraissait intacte. Peut-être avait-elle

été achevée la veille même du tremblement de terre? Et c’est une

singulière destinée que celle de cette maison qui n’a jamais été, et ne

sera jamais habitée, et qui semble n’avoir été édifiée que pour assister

à cette effroyable désolation.

Nous nous retrouvions sur la Palazzata, avançant dans la direction des

baraquements que nous avions aperçus ce matin, et où nous pensions

pouvoir nous reposer et restaurer, car la matinée, déjà, était écoulée.

Nous arrivâmes au baraquement de la poste, et nous commençâmes à monter

la rue de chalets en bois que nous avions traversée trois heures plus

tôt. Elle n’était plus aussi animée, c’était l’heure chaude, les

ménagères avaient fini leur marché, les campagnards des environs étaient

repartis dans leurs villages. Nous montâmes donc cette rue, dont j’ai

déjà dit qu’elle ressemblait, avec ses petites boutiques légères, à

quelque voie fragile et provisoire de ville d’eau. Les _saloni_ des

coiffeurs y alternaient avec les fruiteries et les épiceries. On y

rencontrait aussi quelques bars et quelques guinguettes, mais le

restaurant, vers lequel notre appétit nous poussait, ne paraissait pas.

Nous avions dépassé seulement une ou deux _trattorie_, d’un aspect si

médiocre, et où il semblait faire si chaud, que nous n’avions pu nous

décider à y pénétrer.

Nous montions toujours, espérant toujours découvrir quelque chose de

plus attirant, mais nous ne voyions plus rien... Nous étions las, nous

commencions à désespérer, et nous allions nous résoudre à revenir sur

nos pas, quand un spectacle inouï frappa nos regards. Une maison, une

véritable maison, non pas une case de bois, mais une _maison_, était

devant nous! Nous nous frottions les yeux, nous n’en revenions pas...

Tout autour de cette maison, qui était intacte, entourée de verdure,

d’un air frais, coquet et agréable, s’amoncelaient des ruines: de hautes

demeures renversées, brisées, ravagées, des montagnes de décombres, des

murs lézardés, des chambres aux cloisons crevées... Qu’est-ce que

c’était que cette maison! On lisait: pension, sur la porte. Nous

entrâmes, sans nul espoir d’ailleurs, car nous n’imaginions pas, bien

sûr, que nous allions comme ça, du premier coup, nous humbles voyageurs

inconnus, être accueillis dans ce paradis!...

Or, cela se passa tout naturellement. On nous fit asseoir à une petite

table couverte d’une nappe, dans une vraie salle à manger. Un garçon

nous présenta un menu. Et l’on nous servit un déjeuner qui nous parut

incomparable. Le garçon avait tiré les volets pour que nous fussions

bien au frais, et nous ne voyions plus rien de l’extraordinaire Messine,

nous étions de retour en pays normal et nous jouissions du confort et

des commodités de l’existence civilisée. Le garçon nous avait expliqué

que cette maison-là, construite en ciment armé, tandis que toute la

ville s’écroulait, n’avait même pas eu une égratignure, pas seulement

une crevasse. Elle s’était balancée avec la terre, et quand le

tremblement avait pris fin, elle s’était retrouvée telle qu’elle était

auparavant... Après des poulpes à la tomate, un macaroni à la sicilienne

et des escalopes au marsala, nous prîmes un verre de café glacé, en

tirant béatement sur nos cigares. Les gens qui nous entouraient

n’avaient pas l’air d’aventuriers, ils portaient d’honnêtes figures de

fonctionnaires, et nous fermions l’oreille à leurs propos, pour mieux

nous imaginer que nous étions dans quelque calme hôtel de

sous-préfecture, et que tout le monde ici jouissait du bonheur ennuyeux,

mais dont maintenant nous apercevions le prix, d’une vie réglée,

paisible, sans surprise, ni tracas... Et quand nous sortîmes, nous fûmes

étonnés de retrouver toutes les choses bouleversées, et le désordre et

la ruine. Il était impossible, dans cette maison, de se croire à

Messine. Nous regardions les décombres, les murs déchirés, les bâtiments

effondrés, d’un œil neuf, ils nous réapparaissaient dans leur horreur:

depuis deux jours que nous errions au milieu de cette destruction, nous

avions fini en effet par en être moins frappés...

Nous reprîmes la route, car je désirais visiter maintenant la nouvelle

Messine. Et nous arrivâmes aux premiers baraquements. Nous étions sortis

de Messine ancienne, nous nous trouvions dans les plaines où l’on a

installé la cité nouvelle, entre la montagne et la mer. Des deux côtés

de la route, il n’y avait plus de maisons démolies, mais des files de

baraques qui s’étendaient très loin. Elles étaient rangées par quartier,

il y en avait de différents types. Le premier quartier que nous vîmes

était composé de baraques peintes en blanc, et qui ressemblaient un peu

à des habitations coloniales, on eût cru voir un petit coin du Soudan.

Plus loin s’élevait le village américain, net et de lignes strictes.

Nous avançâmes encore: à perte de vue, des baraques...--Cette Messine

nouvelle est très importante et semble prospère.

En regardant autour de nous, nous vîmes sur notre droite une jolie

petite colline boisée, dont la fraîcheur nous attira. Nous crûmes y

distinguer des constructions, et nous nous demandions si c’était là une

propriété close de murs, où nous ne pourrions pas entrer, ou un hameau?

Nous en étant approchés un peu, nous reconnûmes le cimetière. J’adore

les cimetières d’Italie, ils sont roses, ils dominent toujours un beau

paysage, et leur mélancolie n’est jamais amère, mais je refusai d’aller

visiter celui-là: j’en avais vu des photographies; les tombes

bouleversées, les chapelles démolies, les cercueils troués, ce ravage

effroyable d’un champ de paix et de silence, non, c’était trop cruel, et

l’acharnement du monstre, qui s’était attaqué même aux morts, me faisait

mal.

Nous descendîmes vers la mer, en traversant un quartier de baraques.

Dans la torpeur de ce dimanche d’été, tout dormait. De loin en loin

seulement, on surprenait quelque chant de mandoline derrière une porte,

ou l’on dépassait une femme vidant sur le sol un bassin d’eau sale. Nous

longeâmes un immense hôtel en bois, qui est la plus vaste construction

de ce genre que nous ayons vue. Il a deux étages, une très longue

façade, et compte peut-être une centaine de chambres. Nous vîmes aussi

une grande école, puis les baraquements de l’autorité militaire, les

baraques-casernes. Cette nouvelle Messine paraissait vraiment organisée

et vivante. Lorsque,--dans combien d’années?--le déblaiement de la

Messine ancienne sera un fait accompli, je suppose qu’une autre Messine

sera depuis longtemps installée dans le voisinage et vivra. Car, même

quand le provisoire durerait davantage encore en Italie que chez nous,

on en arrivera vite, cependant, à construire, on sera forcément amené à

remplacer les baraques de bois si incommodes, glaciales l’hiver,

étouffantes l’été, par des maisons de pierre. Une ville, une ville

véritable, s’élèvera donc là, à l’endroit où florissaient autrefois les

maraîchers de Messine, et, par un imprévu retour, c’est sur le sol de

l’ancienne ville que s’établiront les maraîchers de la nouvelle et que

pousseront les légumes pour nourrir les néo-Messinois.

Nous passâmes sur la plage où s’élevaient quelques tentes qui servaient

de demeure à des familles de sinistrés. Le sable était sali, mêlé de

débris, de reliefs, d’ordures. Puis nous revînmes du côté de la grande

route en longeant des usines noires et dévastées. Ayant enfin regagné la

voie principale de Messine en bois, nous nous attablâmes à un petit

café, pour attendre l’heure du train de Taormine. La baraque de notre

limonadier était précédée d’un carré sablé, à l’ombre, où quelques

tables étaient rangées, on n’y était pas mal; sur la chaussée, devant

nous, c’était une allée et venue continuelle, et nous restions frappés

de l’allure active, vivante et un peu fiévreuse des passants: pas

découragés, ceux-là, déjà ils s’étaient adaptés à leur nouvelle

existence, ils avaient un but et ils y allaient; en face de nous se

voyaient les restes d’une haute maison abattue par le tremblement de

terre, personne n’y faisait attention; cela appartenait au passé, à un

passé déjà lointain; il s’agissait maintenant d’autre chose.

Quand nous descendîmes à la gare, nous eûmes encore un spectacle

d’exubérance et de vivacité messinoise, le guichet du baraquement, où se

distribuaient les billets, était fort étroit, un seul employé, beaucoup

de voyageurs. Quel débat, quelle éloquence, et comme on se poussait pour

passer le premier! Peuple qui sait se tirer d’affaire!

C’était un dimanche, le train était plein, et malgré tous les vêtements

de deuil, on n’était pas bien triste. Cependant, tandis que nous nous

acheminions vers Taormine en contemplant la belle ligne des montagnes au

pied desquelles nous roulions, je rêvais. Le soleil baissait dans le

ciel pur, le soir allait tomber bientôt sur cette nature sereine. Et la

paix des choses me troublait. Je songeais à l’agitation vaine de ceux

qui avaient survécu. A quoi bon, puisque votre tour viendra aussi?...

*

* *

Le patron de l’hôtel de Taormine, où nous sommes descendus, était allé à

Messine le lendemain de la catastrophe. Voici le récit qu’il nous a

fait:

«Ici, à Taormine, oui, nous avons ressenti la secousse, mais il n’y a

pas eu d’accident, le sol sur lequel notre ville est construite est

solide. C’est arrivé de grand matin. Il faisait nuit noire, c’était en

décembre. Une bonne saison: la maison était pleine. Vous imaginez tout

le monde qui sort des chambres, en criant, affolé... Alors mon frère

et moi, nous avons parcouru les couloirs, nous avons rassuré les

personnes, mais nous leur avons dit aussi qu’elles ne devaient pas se

recoucher, parce que, vous savez, il y a souvent plusieurs

secousses... Chacun, très rapidement, s’est un peu vêtu, et l’on est

descendu dans la rue, sur la place. Tout le pays était dehors, parce

que ces jours-là, il vaut mieux ne pas rester dans les maisons... Puis

sept heures, huit heures, neuf heures ont sonné, il n’arrivait rien,

on s’est peu à peu rassuré... On se disait tout de même: A Messine, à

Catane, pourvu qu’il n’y ait rien eu! on pense tout de suite, n’est-ce

pas, aux grandes villes... Mais on ne savait rien. Moi, je suis parti

pour une maison que nous avons à la campagne, et où j’avais à

travailler. Et tout l’après-midi j’ai écrit des lettres, j’étais

tranquille. Le soir, je rentre à Taormine, et je descends à la gare

pour voir si l’on savait quelque chose. A la gare, monsieur, on me

montre une dépêche. Sur la dépêche, il y avait: Messine complètement

détruite!»

Ici notre hôte s’arrêta, il poussa un violent soupir, comme un soupir de

fureur, il serra les dents; et son visage sombre et expressif de

Sicilien se durcit...

«Messine complètement détruite!... Je n’ai rien dit. Je suis remonté

ici. Je n’ai parlé à personne. Vous comprenez, on ne peut pas croire

cela. Vous savez ce qu’était Messine pour nous. Vous savez quelle

ville c’était. Mais pendant la soirée, le bruit s’était répandu dans

le pays. Alors il a bien fallu y croire. J’ai dit: Demain j’irai;

peut-être a-t-on besoin d’hommes là-bas, je peux servir à quelque

chose... Le lendemain matin, j’ai pris le train. On ne roulait pas

vite, vous comprenez; pour ce trajet qu’on fait en une heure, nous

avons mis cinq heures, et, à mesure qu’on approchait, on voyait des

maisons démolies, et dans chaque station c’était un désordre, une

cohue, un affolement, des cris!... Enfin nous arrivons, on n’allait

pas jusqu’à la gare, naturellement, elle était démolie, on s’est

arrêté bien avant... je suis descendu... Et alors, monsieur, ce que

j’ai vu! des gens nus, d’autres qui avaient pris des couvertures, des

tapis pour s’envelopper... on aurait dit je ne sais pas quoi, des

Arabes, des tribus d’Arabes. Ils étaient comme fous... comme des

fous... Et il n’y avait plus rien, plus de routes, plus de rues,

rien... Maintenant on a déblayé, on peut passer. Alors, toutes les

rues étaient comblées par les maisons écroulées, on ne s’y

reconnaissait plus, on ne savait plus où l’on était, on se perdait...

Je suis parti tout de même là dedans, dans ces ruines; il fallait

avancer doucement, on ne savait pas où l’on posait le pied, si c’était

solide, des pans de murs s’écroulaient autour de vous, tout était

branlant... Monsieur, il y avait par terre des fortunes, des

fortunes!... Et il y a des gens qui les ramassaient... Ce qu’on a

volé, monsieur, et tout ce qu’on a fait! Ah! je ne peux pas dire tout

ce qu’on a fait... une honte, oh! une honte!»

Il se frappa sur la cuisse avec irritation, il soupira de toutes ses

forces, et une lueur inquiétante brilla dans ses yeux très noirs, il

avait l’air ivre...

«Songez que, pendant plusieurs jours, il n’y a eu aucune police. Il

n’y avait là que la garnison de Messine; elle aussi, naturellement,

elle était affolée par le désastre, elle était incapable d’aucun

service... Moi, j’ai vu des soldats avec des képis de généraux, des

généraux avec des képis de soldats... Aussitôt, immédiatement, il

aurait fallu envoyer des hommes du dehors...»

Il s’arrêta un instant, puis il reprit:

«Ah! ceux-là qui ont eu le courage de rester à Messine se sont

enrichis!... Et encore maintenant on s’enrichit... Sur tout, monsieur,

sur tout... Il y a d’abord les bijoux... Mais même, tenez, les

matériaux... On va reconstruire, eh bien! les matériaux qu’on a eus

pour rien, on les revendra, vous comprenez, on les revendra très

cher.»

Sa voix tremblait, et il était très difficile de distinguer si c’était

seulement d’indignation.

«... Et que de gens l’on aurait pu sauver, de gens qui sont morts bien

après la catastrophe! oh! des milliers! des milliers!... Moi, j’ai

entendu, moi, monsieur, quelqu’un appeler, et je n’ai pas pu le

secourir!... Je passais sur des ruines, il me semble entendre quelque

chose, un bruit sous mes pieds. J’ai écouté: sûrement, là, il y avait

quelqu’un, quelqu’un appelait... Mais c’est difficile, on ne sait pas

exactement l’endroit, c’est sourd, c’est indistinct. Alors où creuser,

où fouiller?... Et je n’avais pas d’instruments! Il aurait fallu un

pic, une pioche: Comment faire? Il y avait des gens qui passaient en

bas, je les ai appelés: Montez m’aider. Personne n’a répondu; vous

comprenez, chacun avait d’abord son frère, son cousin, un parent, à

aller voir, à secourir... Et j’ai dû, monsieur, j’ai dû m’éloigner

sans avoir rien fait!

«Alors le soir j’ai pensé: A quoi bon rester ici? On est inutile. Et

où coucher? Comment manger? Il vaut mieux partir... Mais pour partir,

c’était terrible. Tout le monde voulait partir, c’était une panique...

Il y avait une bataille autour du train, on s’insultait, on se

frappait, et tout cela, dans l’obscurité, pas de lumière. Les wagons

étaient bondés, on suppliait qu’on vous laissât monter, ce n’était pas

possible, ils étaient serrés là dedans, à étouffer. J’ai vu bien des

trains s’en aller. Alors j’ai pensé que je ne pourrais jamais

partir... J’ai eu l’idée d’aller à pied jusqu’à la prochaine station

pour revenir à Messine par un train dont je ne descendrais pas, et

dans lequel je repartirais. J’ai fait cela. Et j’étais parvenu à

garder ma place, je croyais que j’allais enfin partir, un soldat

arrive, il dit: tout le monde dehors, wagon pour les blessés... Et

alors redescendre dans la nuit! on marchait sur des blessés, sur des

morts!... Ah! monsieur!... Enfin, après des heures, des heures, et des

heures, j’ai pu revenir...»

Je regardais l’homme qui nous parlait. Il était inquiétant. Il semblait

vivre dans une fureur contenue incessante, qui, de temps en temps, se

trahissait par la contraction des traits, par des gestes violents ou par

une sorte de rire de colère. Il était ivre de mécontentement. Et cet

état dans lequel nous le voyions paraissait son état habituel.

Maintenant, il nous parlait des voleurs, et cette idée du vol, du vol

général, du vol partout, semblait devenue une idée fixe:

«Tous les Messinois n’ont pensé qu’à voler. Ceux qui se sont trouvés

sains et saufs n’ont plus songé qu’à cela... Et les millions,

monsieur, les millions qui ont été envoyés par le monde entier pour

les sinistrés, où sont-ils passés?... Et les vêtements de mon fils,

tenez, voilà quelque chose qui m’a paru bizarre... Il était au collège

à Messine--la nuit du désastre, par bonheur, il se trouvait ici pour

les fêtes de Noël--le collège a été détruit... Eh bien! depuis, on a

bien retrouvé son carnet de notes pour l’envoyer au collège de Catane

où je l’ai mis... On a retrouvé son carnet de notes, on n’a pas

retrouvé ses vêtements!... Oh! monsieur, voyez-vous, rien n’a été

droit dans tout cela... Mais quelle fortune ai-je eue, moi, que mon

fils justement ne soit pas à Messine cette nuit-là!... Ah! nous avons

tous éprouvé des émotions trop fortes, vous comprenez, trop fortes!...

Un de nos voisins croyait avoir perdu ses deux petits garçons, il va à

Messine faire des recherches, il ne retrouve rien, il s’en revenait

donc ici désolé, en larmes, et ne sachant comment il allait annoncer

le malheur à sa femme. Or, les enfants avaient été sauvés par miracle,

et pendant que le père était allé les chercher à Messine, ils étaient

revenus ici. Il les croyait morts tous les deux, il ouvre sa porte, il

les voit! Vous comprenez cela: il les voit!...

«Ah! ç’a été extraordinaire, vous savez, tout ce qui s’est passé... Il

y a eu des familles dispersées, dont les membres ont mis des mois à se

retrouver... Une maison s’écroule, le père peut se sauver d’un côté,

la mère d’un autre, les enfants chacun du leur... et les voilà tous

errants sur les quais de Messine, mais séparément, ne sachant ni qui

est mort, ni qui est vivant; une escouade de matelots prend la mère,

l’embarque sur un vapeur pour Syracuse, une autre rencontre le père et

l’envoie à Catane, une troisième dirige la fille sur Naples, une

quatrième recueille le fils et le porte à Palerme... Comment cette

famille se retrouvera-t-elle?... Chacun ignore si les autres sont

vivants, et, s’ils sont vivants, où sont-ils? Vous comprenez cela?...

Il y a encore beaucoup de gens qui ne sont pas morts et que leurs

parents pleurent. Où sont-ils?... Et il y en a d’autres aussi qui sont

morts et que leurs parents espèrent toujours revoir... Il y a eu tant,

tant de fous, monsieur! on les a mis dans des maisons de santé, sans

savoir leur nom, sans avoir de renseignements sur eux, puisqu’on les

trouvait à peu près nus dans la rue... Eh bien! n’est-ce pas, il y a

des gens qui continuent à espérer qu’un des leurs n’est pas mort,

qu’il vit dans une maison de fous, qu’il n’a pu dire son nom, qu’on ne

peut donc pas les prévenir de son existence!...»

Encore une fois, il s’arrêta. Il réfléchit. Puis il dit:

«Voyez-vous, ç’a été un trop grand bouleversement: des pères qui ont

perdu tous leurs enfants!... et des familles si nombreuses!... Il n’y

a pas un survivant qui ne soit vêtu de noir... Et des héritages! Ah!

des héritages! Des pauvres devenus millionnaires... J’en connaissais

un, maintenant il ne me salue plus, il a une automobile, il a perdu je

ne sais pas combien de personnes de sa famille dont il a hérité. Il

vit maintenant comme un fou... Ah! un trop grand bouleversement!

«Et des riches qui sont devenus pauvres, qui tout d’un coup n’ont plus

eu à eux que la chemise qu’ils portaient!... Et tous ceux-là, tous les

gens ruinés, il a fallu les faire vivre. On les a secourus partout, on

les a recueillis partout... Mais, vous savez, ils n’étaient pas

agréables, tout leur était dû. Ce qu’on leur donnait, pour eux on ne

le donnait pas. Comme ils savaient que, dans le monde entier, on avait

recueilli d’énormes sommes pour leur venir en aide, ils s’imaginaient

qu’on était payé pour les nourrir et les loger... Mais tout cet

argent-là, Cristo! où a-t-il passé?... Oui, j’ai eu un profuge ici, il

fallait que toute la maison fût à ses ordres, il n’était jamais

content. Un jour, l’hôtel était plein, et j’avais une personne que je

devais absolument loger; je mets cette personne dans sa chambre... Le

soir mon profuge était sur la porte, il attendait, l’air furieux.

«Qu’est-ce que vous attendez?--Le signor qui doit coucher dans ma

chambre... Il faut que je lui parle» dit-il en serrant les poings...

«Ah! monsieur, rien n’a été droit... vous comprenez, rien n’a été

droit...»

Rien n’a été droit... Je l’écoutais, et je pensais que, peut-être, le

plus terrible du désastre, c’est qu’il a déséquilibré les survivants.

J’avais déjà remarqué la surexcitation, l’air singulier des gens que je

rencontrais depuis trois jours. L’homme qui parlait là, me découvrait le

fond de ces malheureux frappés trop fort depuis huit mois, ils n’ont pas

pu y résister, leurs nerfs, leur cœur et leur raison sont ébranlés.

La réalité pour eux a été décevante. Rien ne fut tel qu’ils l’eussent

imaginé. Ce désastre a fait sortir les loups, et ceux qui ont vu cela

sont devenus misanthropes.

* * * * *

Ainsi dans ce jardin parfumé, sous le ciel de Sicile, à Taormine!

d’amères réflexions m’assombrissaient, tandis que notre hôte continuait

à nous parler fiévreusement et à rire de son étrange rire.

En flânant de Messine à Cadix · 第 9 / 27 题