LE DÉPART DE NAPLES

Je me rappelle notre tournée à la recherche d’un bateau pour

l’Espagne... Depuis longtemps, chaque fois que je quittais Naples,

j’avais envie de revenir par mer en côtoyant l’Espagne... Il faisait

chaud, ce jour-là, on exécutait de fameux détours pour rester à l’ombre.

Quand nous apercevions une hampe de drapeau au-dessus d’une boutique,

nous entrions. Nous avions vu des Allemands, des Anglais, des Espagnols

et des Italiens; nous avions monté des étages; nous en avions descendu;

nous nous étions arrêtés devant plus d’une affiche représentant un

magnifique steamer qui franchit les flots. Mais c’est à l’Ost Africa

Linie, d’Hambourg, que décidément nous avions trouvé notre affaire. Un

bateau surprenant! Il faisait le tour de l’Afrique, puis, venant de

Port-Saïd, il touchait à Naples et, remontant vers son Allemagne natale,

passait à Marseille et ensuite à Tanger. A Tanger! Qui nous eût dit que

nous irions jamais à Tanger! Et à Tanger, on est presque en Espagne, il

suffit de franchir le détroit... Avec cela, un prix inouï de bon marché!

Et l’agent de la Compagnie était tout à fait aimable, il ne semblait pas

s’amuser beaucoup dans son bureau, aussi quelqu’un arrivait-il pour

bavarder un peu, il était enchanté. D’ailleurs le bateau, sans aucun

doute, était excellent, puisque c’était celui-là même qui avait porté le

Président Roosevelt en Afrique, le vapeur _Admiral_. Et maintenant,

assis dans un cabaret du port, devant de fraîches _granite_, nous nous

exaltions sur le prospectus qu’on nous avait remis. Arrivant de

Kilindini, de Tanga, de Zanzibar et de Mozambique, quels passagers ne

trouverions-nous pas à bord! nous voyagerions avec des sultans noirs,

sur un navire rempli de singes verts et de gazelles, chargé de noix de

coco et d’arachides... Pourvu que nous fassions naufrage! pourvu qu’il

nous arrive beaucoup d’aventures!...

Cependant nous ne partions pas immédiatement pour Tanger. Nous allions

d’abord en Sicile. De Naples à la Sicile, la route la plus courte, c’est

encore la mer. Mais le chemin de fer, s’il met seize longues heures pour

gagner Reggio, traverse les Pouilles et la Calabre. Nous voulions voir

la Calabre. Nous réserverions la navigation pour le retour. Ainsi, en

revenant à Naples, nous n’aurions qu’à passer d’un vapeur sur un autre,

de la _Regina Elena_, qui fait le service de Sicile, sur l’_Admiral_,

qui nous porterait à Tanger.

J’avais tout disposé pour mon départ. Installé à Naples depuis plusieurs

mois--c’était mon quatrième séjour--j’avais pris congé de mes amis. Puis

j’avais réglé mon hôtesse. Enfin j’avais expédié mes bagages à Paris. Je

ne conservais avec moi que le sac et la valise du nomade. J’étais prêt à

errer à travers la vieille Méditerranée.

Je me rappelle mon départ de la maison, le dernier coup d’œil aux

jardins d’orangers et à la colline de San Martino, que je voyais de ma

fenêtre. Là-dessus, le portier boiteux (que j’avais pris autrefois pour

un ancien militaire et qui s’était seulement cassé la jambe en

époussetant son escalier) s’était chargé de mes colis, et nous nous

étions acheminés vers la piazza Mondragone, car sur la rampe où

j’habitais, les voitures ne pouvaient point passer. Une carozzelle

sautillante me conduisit à la brasserie, j’avais coutume d’y dîner tous

les soirs, parce qu’elle était fraîche et bien située, sous le portique

de la Galerie, en face du San Carlo, et que, entre les tables, les

passants circulent et vous distraient.

J’avais vécu là de bonnes soirées. Tous les étrangers s’y retrouvent.

Quand un bateau arrive, la brasserie regorge de buveurs. Je me rappelais

des débarquements d’Allemands, lourds, barbus et blonds, bruyants

compagnons, multipliant les _prosit_ en levant leurs chopes, et que les

petites Napolitaines venaient regarder avec une surprise moqueuse. Et

quand l’escadre américaine avait jeté l’ancre à Naples, on avait vu à la

brasserie, pendant trois jours, des gars décolletés, raides et rouges,

qui buvaient en silence, endormis par l’ivresse, et qui achetaient au

hasard les objets les plus baroques aux petits marchands ambulants. On y

rencontrait quelquefois aussi des Français, des couples en voyage de

noces, muets, fatigués de leurs excursions et doucement ahuris. Et, à la

lumière des globes électriques, sous la haute colonnade où passaient des

officiers, des jeunes filles parées pour la promenade du soir, nombre de

femmes enceintes, des vendeurs de chansons, un vieux mendiant qui me

plaisait et qu’on appelait le Cavalière, un marchand d’allumettes nain

et bossu comme un kobold, qui me plaisait aussi, et des ruffians, on

dînait assez agréablement.

J’étais arrivé avec mes sacs, qu’un garçon avait porté à l’intérieur de

la brasserie, et j’avais rejoint l’ami avec lequel j’allais voyager. Le

train ne partait qu’à une heure du matin. Mais comment tuer cette

soirée? Nous étions rassasiés des divertissements de la place du

Plébiscite, où le soir jouent deux orchestres, tandis qu’une foule

considérable va et vient devant le Palais Royal. L’Eldorado ne nous

tentait pas. Le Pausilippe était trop loin... Une glace, au Gambrinus,

ne nous prit qu’une petite demi-heure. Certaine vieille que, par

fortune, nous rencontrâmes à Chiaia, nous tira enfin d’embarras. Elle

nous proposa de nous conduire chez une de ses amies. Celle-ci était une

aimable dame romaine en la compagnie de laquelle, au milieu de joyeux

contes et propos badins, les heures glissèrent légèrement; elle accepta

de croire que nous étions deux capitaines au long cours, et que notre

navire reprenait demain sa route pour Pernambuco. Nous lui offrîmes de

l’emmener, mais elle ne pouvait quitter Naples. Elle portait un joli

nom. Elle s’appelait Bianca Belfiore...

En flânant de Messine à Cadix · 第 8 / 27 题