Je ne perds pas des yeux mon huissier, qui encourage ses jeunes
compagnons d'un air de protection, dans l'horrible charivari qu'on
exécute. Les flûtes ne peuvent parvenir à se faire entendre; mais,
pendant un silence, voilà un malheureux alto en retard d'une mesure, qui
se met à exécuter un solo auquel on ne s'attendait pas. Le chef
d'orchestre bondit sur sa chaise, tout s'arrête:
--De grâce, Monsieur Vincent, passez donc à la partie d'alto, nous ne
pourrons jamais marcher sans cela. M. Vincent ne se le fait pas dire
deux fois; il dépose sa flûte et prend un alto. On recommence, et cette
fois rien n'accroche. M. Vincent prend du tabac, se mouche, ou arrange
son jabot, pendant les passages du piano; mais quand arrivent les
_forte_, il râcle ses cordes à vide avec fureur, ses compagnons
l'imitent, les altos dominent tout l'orchestre, et à la fin du morceau
M. Vincent reçoit les félicitations du chef d'orchestre et de tous les
exécutants.
Plaignez-moi. J'ai été obligé d'entendre six ouvertures ainsi exécutées.
Vous dire lesquelles, ce me serait bien impossible, je n'en ai pas
reconnu une seule, bien qu'on m'ait assuré qu'elles étaient toutes de
nos premiers maîtres. A la fin du concert, la tête me bourdonnait, force
m'a été de prendre le bras de mon vieil huissier pour retourner chez
moi; je me serais fait écraser; le bruit des voitures et les cris de
gare! ne parvenaient plus à mon oreille; j'étais complétement assourdi.
En rentrant chez moi, je suis monté chez mon propriétaire, je lui ai
payé ce que je lui devais, j'ai déménagé la nuit, et j'ai fait porter
mes meubles hors de Paris.
Au point du jour, je me suis trouvé dans un village, où j'espère que mon
vieil huissier ne viendra pas me relancer. J'y ai loué la moitié d'une
petite maison occupée par un maître d'école. Mais je prévois que je
serai bientôt obligé de transporter mes pénates en d'autres lieux; car
il est dit dans la nouvelle loi sur l'instruction publique, que le chant
entre pour quelque chose dans l'éducation élémentaire. Je suis
maintenant seul au monde; le seul ami que j'avais s'est fait amateur de
musique sans en savoir une note; où trouver maintenant une société? Il y
a quelques années qu'un particulier demandait, dans les _Petites
Affiches_, un domestique qui ne sût pas chanter l'air de _Robin des
Bois_; moi, je demande partout un ami qui n'aime pas la musique, qui ne
la sache pas, et qui redoute surtout les concerts d'amateurs. Si vous
rencontrez jamais cet homme rare, adressez-le-moi; croyez qu'il trouvera
en moi un dévoûment sans bornes; et que pour un pareil trésor, il n'est
pas de sacrifice que ne puisse faire un pauvre musicien.