TRIBULATIONS D'UN MUSICIEN

Il y a un proverbe qui dit, qu'il n'y a rien de plus à redouter qu'un

dîner d'amis et un concert d'amateurs. Les proverbes sont la sagesse des

nations, et rien n'est en effet plus sage et plus véridique que la

maxime que nous venons de citer. L'on doit s'estimer bien heureux

lorsqu'on n'est pas frappé de ces deux fléaux à la fois; mais il est

bien rare qu'après avoir été forcé d'avaler le dîner d'ami, composé,

pour l'ordinaire, du classique pot-au-feu, suivi de quelqu'un de ces

bienfaisants légumes qui vous rappellent les beaux jours et les

succulents repas du lycée; il est bien rare, dis-je, qu'après ce

maussade festin, vous ne soyez pas encore régalé d'un petit concert

impromptu après le dessert. C'est la petite fille de huit ans qui va

vous faire juger de ses progrès. On ouvre le piano, à qui il ne manque

qu'une demi-douzaine de cordes, vu qu'il n'a pas été accordé depuis la

dernière soirée où l'on a dansé au piano, et l'enfant chéri est prié de

jouer quelque chose pour faire plaisir à l'ami de la maison. Mais

l'enfant chéri, qui prend ordinairement sa récréation après le dîner, ne

trouve pas du tout amusant de donner un échantillon de ses talents à une

pareille heure, et fait une moue longue d'une aune. «Allons, fais donc

voir à Monsieur que tu es une grande demoiselle à présent,» dit le papa,

en traînant sa fille du côté du piano. L'enfant résiste, le père se

fâche, et la virtuose en herbe se met à pleurer. La maman se met alors

de la partie: «Pourquoi la brutaliser ainsi? dit-elle à son mari; tu

sais combien elle est timide, elle n'osera plus jouer, à présent.

Allons, mon enfant, sois raisonnable, et si tu joues bien ton morceau,

tu iras embrasser le monsieur qui aime beaucoup les petites filles qui

sont bien sages.» Douce perspective!

Vous croyiez en être quittes pour entendre un peu de mauvaise musique,

vous serez obligé, bon gré, mal gré, d'aller embrasser cette charmante

petite fille qui, à l'aide du mouchoir de son père, est occupée dans un

coin à sécher ses larmes. Il faut bien vous résigner; après bien des

façons, vous avez le bonheur d'entendre: _Ah! vous dirai-je, maman!_ _Je

suis Lindor_, _Triste Raison_, et autres petits airs de cette fraîcheur,

exécutés sans mesure, et avec un accompagnement obligé de fausses notes.

Après ce charmant concert, vous êtes forcé de subir l'embrassade promise

et de mêler vos compliments à ceux de la famille enchantée. N'est-ce pas

qu'elle est vraiment étonnante? dit le père; oh! elle est organisée pour

la musique comme on ne l'est pas. Elle retient tous les airs qu'elle

entend... Elle n'a que deux ans de leçons. C'est sa mère qui lui montre.

Elle est excellente musicienne. Est-ce que vous n'avez jamais entendu

chanter ma femme? Elle a une voix magnifique. Dis-donc, bonne amie, il

faut chanter quelque chose à Monsieur. Allons, ne vas-tu pas faire

l'enfant, à présent? Il faut encore joindre vos instances à celles du

mari, qui est allé décrocher une vieille guitare qu'il met un

quart-d'heure à accorder. Puis, mêlant sa voix à celle de sa moitié, il

vous rafraîchit les oreilles de _Fleuve du Tage_ ou de _Dormez donc, mes

chères amours_ à deux voix. Ordinairement on prend son chapeau après le

dernier couplet, et on se retire en remerciant le couple aimable de la

délicieuse soirée qu'il vous a procurée, et l'on ne remet plus les pieds

dans la maison.

Moi, qui ai les nerfs fort irritables, et qui, en ma qualité de

musicien, ai la musique d'amateurs en abomination, j'ai toujours soin de

m'informer si les gens avec qui je suis près de lier connaissance

cultivent la musique; pour peu qu'ils aient le moindre goût pour exercer

cet art enchanteur, votre serviteur... je n'en veux plus entendre

parler, je me renferme en moi-même, et, ferme comme un roc, je reste

sourd à toutes les supplications. Vous concevrez qu'avec de pareils

principes je déménage souvent. Je n'ai jamais pu trouver un propriétaire

qui consentît à exiger de mes co-locataires un certificat d'incapacité

musicale; et dès que, malgré des bourrelets à toutes les portes, et mes

fenêtres constamment fermées même en été, le son d'un piano, d'un

violon, d'un flageolet ou d'une voix arrive jusqu'à moi, le lendemain je

donne congé. Je ne vous parlerai pas des orgues de Barbarie et des cors

de chasse qui s'exercent à la fenêtre des marchands de vin; j'ai reconnu

depuis longtemps que c'était un fléau qu'il est impossible d'éviter dans

une ville un peu civilisée, et que tous les quartiers de Paris y sont

sujets. J'ai essayé des logements les plus isolés, les orgues des rues

ont été m'y poursuivre. J'ai cru un jour en être quitte: j'avais loué

une maisonnette dans la plaine de Monceaux; depuis trois jours, j'y

jouissais d'un silence absolu, lorsque, par une belle matinée d'été, je

suis éveillé en sursaut, à quatre heures du matin, par la générale qu'on

battait sous mes fenêtres. Je me lève en toute hâte. Jugez de mon

désespoir lorsque, mettant le nez à la croisée, je vois une vingtaine de

tambours de la garde nationale groupés autour de mon habitation, et

faisant une répétition générale de tous les _fla_ et les _rrra_ qu'on

peut tirer de cet harmonieux instrument.

Je vis bien que le repos n'est pas fait pour l'homme sur cette terre.

J'ai déménagé; je suis retourné au sein de la grande ville. Je me

calfeutre chez moi, et je tâche de me boucher assez les oreilles pour me

figurer que je suis sourd, quand il passe dans la rue quelque chanteur

ou quelque instrumentiste maudit. Je suis devenu misanthrope; j'ai rompu

avec le genre humain depuis mon lever jusqu'à sept heures du soir.

Je sors alors, et je m'achemine vers l'Opéra ou l'Opéra-Comique, et je

me sature jusqu'à mon coucher de vraie musique qui n'ait aucune analogie

avec la musique d'amateurs. J'ai soin de me placer dans quelque coin

bien obscur, pour être isolé le plus possible; car les amateurs vous

poursuivent partout, et il y en a qui ont l'habitude de battre la mesure

(presque toujours à contre-temps) ou de chantonner avec les acteurs: ces

gens-là me crispent les nerfs et me font d'un plaisir un supplice.

Je me suis brouillé avec toutes mes connaissances qui avaient des

familles musiciennes, et je n'ai conservé de relations qu'avec un

huissier retiré, entièrement étranger aux beaux-arts, du moins à ce que

je croyais. Mais le traître vient de rompre le dernier lien qui me

rattachait à l'humanité, il s'est fait amateur, et cela sans savoir une

note de musique, et qui pis est, il m'a entraîné dans un horrible

repaire où l'on râcle, où l'on souffle, où l'on écorche les oreilles et

les musiciens de la façon la plus atroce, le tout pour cent sous par

mois. Ecoutez le récit de mon malheur:

Il n'y a pas tout à fait quinze jours, que mon vieil huissier m'invita à

venir partager son dîner. C'était la première fois qu'il me conviait,

et, bien qu'il m'eût prévenu que c'était un dîner d'ami, j'aurais été

fort en droit de lui dire en sortant de table: Je ne me croyais pas si

fort votre ami; mais, comme cela n'est que le moindre des maux qui

m'attendaient dans cette fatale soirée, je ne veux pas trop m'appesantir

sur cette première calamité.

Le repas terminé, je m'apprêtais à quitter la chambre, sans feu, et

éclairée d'une seule bougie (c'est par pudeur que je dis bougie), où

nous avions dîné, pour aller à l'Opéra entendre _Robert le Diable_,

quand mon vieux scélérat d'ami, me retenant par le pan de mon habit:

--Et pourquoi, diable! vous sauver si vite? ne pouvez-vous pas me

consacrer une soirée tout entière? Vous vous imaginez, peut-être, que je

n'ai pas songé à vous ménager un après-dîner agréable? Je vous ai

réservé une surprise pour ce soir, laissez-moi le temps de prendre mon

chapeau, laissez-vous conduire; et si vous n'êtes pas content, vous

serez bien difficile.

Je le laisse agir. Nous sortons, et nous arrivons rue des Petits-Champs.

--Maintenant nous allons attendre la voiture, me dit mon huissier.

--Quelle voiture? pour où aller?

--Mon jeune ami, laissez-moi faire. Je vous le répète, quand vous y

serez, vous serez enchanté.

Après avoir attendu un quart-d'heure à la pluie et au froid, nous

voyons, enfin venir de loin une de ces voitures monstres qui, la nuit,

s'annoncent en faisant flamboyer leurs deux gros yeux rouges, bleus ou

jaunes. Nous montons. Je donne mes six sous, ainsi que mon compagnon de

voyage, m'abandonnant à ma destinée, que je ne sais quel pressentiment

me faisait cependant redouter. Après une demi-heure de marche, l'omnibus

s'arrête: nous descendons.

--Où sommes-nous?--Rue de la Harpe.

Singulier quartier pour une partie de plaisir! Nous sommes devant une

grande vilaine maison, bien haute, bien noire et bien sale, comme toutes

celles qui l'avoisinent.

--Voyez-vous cette lumière au quatrième? c'est là que nous allons, me

dit mon guide.

Je le suis: nous montons à tâtons un escalier bien roide qui nous

conduit enfin devant une porte faiblement éclairée par une veilleuse

placée sur une planche voisine, et je lis ces mots écrits en grosses

lettres: Concert. Ici, je l'avoue, les jambes me manquèrent, et sans

cette faiblesse peut-être aurais-je cédé à une horrible inspiration du

démon qui me vint tout à coup. J'eus une irrésistible envie de

précipiter mon malencontreux ami en bas des quatre étages; mais la vertu

l'emporta: je me contins, et je me contentai de m'enfoncer les ongles

dans la paume de la main, quand j'entendis ce nouveau Méphistophélès me

dire avec un rire de triomphe:

--Hein! vous ne vous attendiez pas à cela?

La porte s'ouvrit devant nous, et j'entrai. Je ressentis alors en moi

une de ces révolutions bien naturelles au coeur de l'homme. A cette

inquiétude mortelle qui vous possède à l'approche d'un grand danger,

succède tout d'un coup cette courageuse résignation qu'on éprouve quand

le danger est venu. Il n'y avait plus moyen de l'éviter; je pris le

parti de rire de mon malheur, et de jouer le rôle d'observateur, pour

pouvoir au moins tenir mes concitoyens en garde contre une pareille

infortune. La première pièce où nous entrâmes n'avait rien de

particulier; mais la seconde était fort remarquable: au milieu était un

piano couvert de partitions et de parties d'orchestre; des pupitres

étaient disposés tout autour, et contre les murs étaient appendus toutes

sortes d'instruments des plus aigus aux plus graves. Une douzaine

d'individus étaient déjà réunis dans cette salle. A notre entrée, ce

furent des acclamations unanimes: Ah! c'est M. Vincent; bonjour donc,

monsieur Vincent; quel plaisir de vous voir, etc. Les poignées de mains

et les félicitations venaient de toutes parts à mon compagnon qui ne

savait auquel entendre.

Après toutes ces politesses sur l'assurance que le concert ne

commencerait pas avant une heure, j'entraînai mon ami Vincent dans un

petit coin, et voici les détails qu'il me donna sur l'assemblée où nous

étions:

--Cette réunion a plus de trente années d'existence. C'est un fonds qui

s'achète et se trafique comme tout autre genre de commerce. Ici, pour 5

fr. par mois tout amateur, de quelque instrument qu'il joue, peut venir

une fois par semaine faire la partie dans les ouvertures et symphonies

qu'on exécute. On fournit aux exécutants la musique et les instruments,

que vous voyez tapisser cette chambre. On est chauffé, éclairé, et l'on

peut même amener un ami.

--Mais, lui dis-je, que venez-vous faire ici, vous?

--Moi, je viens faire ma partie.

--Vous jouez donc de quelque instrument?

--D'aucun, je ne sais même pas lire la musique, et voilà justement d'où

vient la considération que chacun me témoigne ici. J'ai soin de ne

jamais me mettre qu'à un pupitre où il y ait au moins deux

instrumentistes.

Le chef d'orchestre est un assez bon musicien qui reconnaît parfaitement

ceux qui font ce que vous appelez des brioches. Comme je me contente de

faire semblant de jouer, il ne m'a jamais remarqué comme coupable d'un

pareil méfait, et je passe ici pour être d'une très-grande force. Vous

me demanderez pourquoi je viens ici? C'est parce qu'il y fait chaud, que

cela ne coûte pas cher, et que la considération dont je jouis me fait

plaisir. La société est du reste parfaitement composée: ce sont des

étudiants, des employés, des commerçants qui préfèrent cette réunion aux

cafés et aux estaminets, et vous trouverez parmi eux beaucoup de gens

avec qui vous serez charmé de faire connaissance.

Pendant que nous causions il était venu beaucoup de monde; chacun était

déjà à son pupitre, et depuis cinq minutes le chef d'orchestre frappait

en vain sur son cahier avec son archet pour obtenir un peu de silence.

--Allons, monsieur Vincent, nous allons commencer. De quel instrument

jouez-vous aujourd'hui? Tenez, nous avons des débutants parmi les

flûtes, allez-moi un pou soutenir ces jeunes gens-là.

Mon compagnon jette un coup d'oeil au pupitre où trois jeunes gens

étaient armés de leurs instruments. Il empoigne une flûte pendue au mur

derrière lui, et soufflant de tous ses poumons comme on ferait dans une

clef, il en tire un horrible son de sifflet qu'on aurait entendu du pont

Saint-Michel.

--Hein! quelle belle embouchure! dit en s'exclamant un des apprentis

flûtistes.

Souvenirs d'un musicien précédés de notes biographiques écrites par lui même · 第 17 / 34 题