HÉROLD

Un an s'est écoulé depuis qu'une mort prématurée a enlevé aux amateurs

de musique un compositeur qui faisait leurs délices, à l'Opéra-Comique

un de ses plus fermes soutiens, et à la France une de ses gloires. Le 19

janvier 1833, Hérold a cessé de vivre, en nous léguant pour dernier

héritage le plus heureux, sinon le meilleur de ses ouvrages, le _Pré aux

Clercs_, que le public a été applaudir plus de cent fois, et qu'on

entendra encore longtemps avec un plaisir d'autant plus vif qu'il n'est

pas exempt de regret, et que le nombre des ouvrages d'Hérold restés au

répertoire est plus restreint.

Nous allons essayer, dans une courte notice, de faire connaître à nos

lecteurs la vie et les ouvrages de cet habile musicien, dont la perte

nous fut doublement douloureuse, comme artiste et comme ami.

HÉROLD (Jean-Louis-Ferdinand) naquit à Paris en 1790. Son père, allemand

de naissance, était un professeur de piano de quelque réputation; il a

laissé un seul oeuvre de musique, gravé à Paris. Il mourut d'une maladie

de poitrine, laissant une veuve dans un état de fortune médiocre, mais

au moins à l'abri du besoin, et un fils en bas âge. Le jeune Hérold,

l'idole de sa mère, qui jeune et jolie, refusa constamment de contracter

une nouvelle union, voulant consacrer toute son existence à son fils,

fut l'objet de la sollicitude de tous les amis de son père. M. Adam, qui

était son parrain, reporta sur l'enfant toute l'amitié qu'il avait eue

pour Hérold le père, son compatriote et son confrère; Kreutzer voulut

également l'avoir pour élève, et c'est sous ces deux grands professeurs

que le jeune Hérold apprit le piano et le violon. Il fit ses études chez

M. Hix. Une observation assez singulière, est que de cette institution,

où l'éducation n'avait certainement rien de musical, soient sortis

quatre lauréats de l'Institut pour le prix de composition, Chélard,

Hérold, Hip. de Font-Michel et A. Adam.

Hérold entra ensuite au Conservatoire dans la classe de M. Adam et

remporta bientôt le premier prix de piano. Pour concourir il exécuta une

sonate de sa composition; c'est la seule fois que ce cas se soit

présenté. Il n'avait alors guère plus de seize ans. S'il eût embrassé

cette carrière, il serait devenu un pianiste des plus distingués; il

avait une facilité et une pureté d'exécution très-remarquables, et,

quoiqu'il eût depuis bien longtemps renoncé à s'exercer, on rencontre

dans ses ouvrages de piano des traits d'une extrême élégance, et qui

décèlent combien il connaissait les ressources de cet instrument. Mais

cette gloire ne lui suffisait pas, c'est à être compositeur qu'il

aspirait.

Il prit des leçons de Méhul, et concourut à l'Institut. Le sujet de la

scène était Mme de Lavallière, que Louis XIV veut enlever du couvent où

elle s'est retirée. Les concurrents avaient trois semaines pour composer

leur musique. La mère d'Hérold va pour le visiter à l'Institut, six

jours après son entrée en loge; elle le trouve jouant à la balle dans la

cour; sa tâche était terminée. Quelques instances qu'on lui fît, il ne

voulut pas rester un jour de plus.

--J'ai été enfermé assez longtemps quand j'étais en pension, dit-il, à

présent je veux respirer le grand air.

Il eut le premier grand prix, qu'il partagea avec M. Cazot.

Une des plus utiles prérogatives attachées au prix de Rome, était de

vous arracher à cette funeste conscription qui décimait si cruellement

nos familles à cette époque, que tant de gens font semblant de

regretter. Hérold, âgé de moins de vingt ans, dut à ses succès d'éviter

d'aller porter le mousquet sur les bords glacés de la Néva. Il partit

pour Rome, où il ne séjourna que peu de temps; il vint ensuite s'établir

à Naples. M. Adam, qui à Paris avait donné des leçons aux enfants du roi

de Naples, fit obtenir à Hérold la place de professeur de piano des

jeunes princesses. Aidé de cette royale protection, il fit représenter à

Naples un opéra intitulé _la Gioventu d'Enrico V_. Le succès en fut

immense. Comme je ne connais pas une note de cette partition, je ne

pourrais vous assurer que le succès en fut entièrement dû à la musique;

je crois bien que la préférence donnée alors à tout ce qui était

français, y fut pour quelque chose.

Il était néanmoins fort honorable pour un musicien aussi jeune d'avoir

un premier ouvrage joué avec succès dans la capitale d'un pays aussi

musical que le royaume d'Italie. Mais ce beau titre de Français, auquel

il était si redevable, faillit bientôt lui être fatal, lorsqu'eurent

lieu les terribles événements qui bouleversèrent la face de l'Europe.

Forcé de se cacher, de fuir, c'est à pied, et au milieu des plus grands

dangers, qu'il alla se réfugier dans l'Allemagne, que nos revers,

toujours croissants, le forcèrent bientôt d'abandonner.

De retour à Paris, il publia quelques morceaux de piano, empreints de ce

cachet d'originalité que l'on remarque dans tous ses ouvrages. Il se fit

aussi entendre plusieurs fois en public comme pianiste dans quelques

concerts, entre autres à l'Odéon, où était alors le Théâtre-Italien. Il

désespérait de pouvoir jamais se produire au théâtre comme compositeur,

lorsqu'à l'occasion du mariage du duc de Berry, un auteur, M. Theaulon,

présenta à l'Opéra-Comique un ouvrage de circonstance, intitulé _Charles

de France_. Le soin d'en faire la musique fat confié à M. Boïeldieu, qui

s'adjoignit dans cette tâche le jeune Hérold.

Quelle bonne fortune pour un jeune auteur de débuter sous les auspices

d'un tel collaborateur! La musique de cet ouvrage eut un grand succès.

Tout le monde se rappelle la délicieuse romance des _Chevaliers de la

fidélité_, qui se trouvait dans l'acte de M. Boïeldieu. La part d'Hérold

fut aussi remarquée, et M. Theaulon lui donna son poëme des _Rosières_.

On trouve dans cette partition une grande fraîcheur d'idées, quoique

l'orchestration fût un peu pauvre.

Le second ouvrage d'Hérold fut la _Clochette_. Cette musique, composée

avec une extrême précipitation, ne valait peut-être pas celle des

_Rosières_; cependant il y a déjà un grand progrès dans

l'instrumentation. L'ouverture fut surtout remarquée, ainsi que le

charmant air: _Me voilà_, qui est devenu populaire et un choeur de

Kalenders, au troisième acte, d'une excellente facture.

Hérold donna ensuite _le Premier venu_, en trois actes. C'était une

comédie fort gaie de M. Vial, mise en opéra. Le sujet étant trop connu,

la pièce n'eut qu'un assez petit nombre de représentations. La musique

méritait cependant un meilleur sort. Elle était infiniment supérieure à

celle de la _Clochette_, quoique le sujet fût plus difficile à traiter

musicalement. Les mélodies étaient beaucoup plus arrêtées et plus

franches. Un trio surtout, celui des dormeurs au deuxième acte, sera

toujours cité comme un excellent morceau de scène.

Puis vinrent _les Troqueurs_, petit acte d'une musique piquante, où l'on

trouve deux ou trois airs très-spirituels, entre autres celui-ci: _Rien

ne me semble aussi joli qu'un mari_; et un trio en canon, dont la

facture a été heureusement reproduite par l'auteur dans l'excellent trio

du second acte du _Pré aux Clercs_.

L'_Auteur mort et vivant_ est peut-être l'ouvrage le plus faible

d'Hérold. Il n'y a rien de digne de son auteur dans cette partition, qui

n'eut qu'un médiocre succès. Le _Muletier_, qu'Hérold donna ensuite,

est, au contraire, un des meilleurs actes de musique qu'il y ait au

théâtre. Tout est à citer, depuis l'ouverture, d'une instrumentation si

nerveuse, où le thème du fandango est traité avec tant de talent,

jusqu'au choeur final. Le morceau si original, où le battement du pouls

est si habilement imité par les notes saccadées des cors, a été

reproduit sur tous nos théâtres.

Le _Muletier_ n'eut cependant qu'un succès très-contesté à son

apparition; ce n'est qu'après plus de vingt représentations que le

public, qui s'était montré fort sévère pour tout ce qui touchait aux

moeurs, pardonna aux gravelures de la pièce en faveur de la musique.

Hérold ne put cependant parvenir à vendre sa partition; il fut obligé de

la faire graver à ses frais propres. Le _Muletier_ compte maintenant

plus de cent représentations.

L'acte de _Lasthénie_, joué à l'Académie royale de musique, fut beaucoup

moins heureux. La révolution musicale n'avait pas encore eu lieu; on

était encore sous l'empire de l'_urlo francese_, et le compositeur était

bien embarrassé pour faire chanter les virtuoses qu'il avait à sa

disposition. Les mélodies de cet ouvrage sont généralement peu

heureuses; on y trouve cependant un joli duettino pour deux voix de

femme, et un morceau en canon d'un bon effet.

Le _Lapin blanc_ eut une chute complète à l'Opéra-Comique. Le sujet

était celui de Tony, joué avec tant de succès depuis au théâtre des

Variétés. L'ouverture de cet ouvrage a été employée pour _Ludovic_.

Hérold fit aussi, en société avec M. Auber, un opéra en deux actes,

_Vendôme en Espagne_, représenté à l'Académie royale de musique, à

l'occasion de la guerre d'Espagne; le succès de cet ouvrage fut d'aussi

courte durée que la réputation de grand capitaine du duc d'Angoulême qui

l'avait inspiré; il n'en est absolument rien resté.

Depuis longtemps Hérold n'avait donné que de petits actes au théâtre; il

devait prendre une revanche éclatante des légers échecs qu'il avait

éprouvés; il fit _Marie_.

Le succès ne fut pas aussi décisif qu'on pourrait le supposer en

entendant cette délicieuse partition. L'Opéra-Comique était alors dirigé

par un homme habile, qui comprit tout le mérite de cet ouvrage. Malgré

la faiblesse des premières recettes, il fit rapidement succéder les

représentations, et le public finit par venir apprécier cette musique

qu'il avait d'abord presque dédaignée.

Hérold fit peu de temps après la musique d'un drame joué à l'Odéon, le

_Siége de Missolonghi_, dont l'ouverture est restée, grâce à un

délicieux motif qui est devenu populaire.

_L'Illusion_ est un petit drame en un acte, où les événements, trop

resserrés, ne laissent pas assez de développement à la musique: un

finale parfaitement fait, et où il y a une charmante valse, est le

morceau capital de cette partition.

_Emmeline_, en trois actes, n'eut point de succès; malgré quelques jolis

motifs, la musique ne plut point généralement.

Mais lorsque Hérold fit paraître _Zampa_, il fut aussitôt placé au rang

des compositeurs. Il est peu d'ouvrages aussi estimés des connaisseurs

que celui que nous citons: le finale est des plus remarquables comme

musique et comme mise en scène. _Zampa_ a eu un prodigieux succès en

Allemagne, où on le regarde à juste titre comme le chef-d'oeuvre de son

auteur. En France, nous ne pensons pas de même, et le _Pré aux Clercs_

obtient la préférence; cela est tout naturel. _Zampa_, plus sévère,

convient mieux à l'imagination un peu sombre des Allemands; le _Pré aux

Clercs_, où les mélodies sont plus franches, quoique peut-être moins

distinguées, a plus d'attrait pour notre goût.

Je ne citerai que pour la mémoire la _Médecine sans médecin_, petit acte

sans conséquence où la musique n'est qu'un très-mince accessoire.

Puis vint enfin le _Pré aux Clercs_, dont je crois pouvoir me dispenser

de parler; tout le monde le sait par coeur.

Il faut encore ajouter à la liste des ouvrages d'Hérold l'_Auberge

d'Auray_, en société avec M. Caraffa, le finale du troisième acte de la

_Marquise de Brinvilliers_, et la musique d'_Astolphe et Joconde_, de la

_Somnambule_, de _Lydie_ et de la _Belle au Bois dormant_, ballets. Dans

ce genre de musique, Hérold n'avait pas de rival. Tous ceux qui feront

de la musique de danse chercheront à la faire aussi bien que lui, aucun

ne pourra la faire mieux. Joignez à cette nomenclature un grand nombre

de pièces pour le piano, dont plusieurs ont eu un grand succès.

On a donné depuis la mort d'Hérold un opéra (_Ludovic_), où il avait

esquissé quelques morceaux, parmi lesquels il faut citer la ronde: _Je

vends des scapulaires_. Le reste de cette partition appartient en entier

à M. Halévy, qui a fait preuve d'un grand talent dans cet ouvrage où il

y a des morceaux de maître, entre autres, le quatuor du premier acte et

le trio du deuxième.

Hérold était d'un caractère naturellement enjoué; sur la fin de sa vie,

il était cependant devenu un peu mélancolique: il rêvait un nouveau

voyage en Italie, que la mort ne lui a pas permis d'effectuer. Quoique à

l'époque où il donna ses premiers ouvrages, les partitions se vendissent

fort peu, il avait vécu avec tant d'économie qu'à l'époque de son

mariage, il y a huit ans environ, il était déjà possesseur d'une somme

assez considérable. Ce fait est d'autant plus à remarquer que Hérold,

ainsi que la plupart des compositeurs de notre époque, ne reçut jamais

aucune faveur du gouvernement. Il avait été longtemps accompagnateur au

théâtre italien, puis un des chefs du chant à l'Opéra. Il tenait

singulièrement à cette place, et conçut un très-grand chagrin quand des

mesures d'économie forcèrent l'administration à la lui retirer. Il fit

les démarches les plus actives pour y rentrer, et quand il y réussit ce

fut un véritable jour de fête pour lui.

Il avait l'habitude de composer en se promenant, et les Champs-Elysées

lui ont souvent servi de cabinet de travail. Que de gens qui le

connaissaient peu se sont formalisés de le voir passer près d'eux sans

avoir l'air de les apercevoir, et continuer sa route en chantonnant!

Comme il était très-spirituel, il laissait quelquefois échapper des mots

un peu piquants qui ont blessé bien des susceptibilités; mais son

caractère était excellent au fond. Il ne se livrait pas facilement; mais

quand quelqu'un était réellement son ami, il lui était entièrement

dévoué. Il rendait justice à tous ses confrères, et ne connut jamais

l'envie. Quoique M. Auber eût commencé beaucoup plus tard que lui et eût

été beaucoup plus heureux au théâtre, il reconnaissait franchement que

tous les succès de son rival étaient mérités, et qu'il y avait sans

doute dans sa musique des qualités qui manquaient dans la sienne. Nous

n'entreprendrons pas de faire un parallèle entre ces deux grands

talents. Hérold a malheureusement terminé sa carrière, et M. Auber en

parcourra encore une semée de succès. D'un seul mot on pourrait

peut-être résumer la différence qui les caractérise: M. Auber a plus de

franchise, Hérold avait plus d'originalité.

Hérold est mort le 19 janvier 1833, à quatre heures du matin, au même

âge et de la même maladie que son père. Depuis quelque temps il se

plaignait de maux de poitrine, et semblait prévoir sa fin. Il mit un

zèle extraordinaire dans ses répétitions du _Pré aux Clercs_. Les

musiciens seuls savent combien un tel métier est fatigant. Il était

exténué quand vint la première représentation. Il fut redemandé à la fin

de la pièce, et quand on annonça au public qu'il ne pouvait se rendre à

ses désirs, étant trop malade, on prit cette nouvelle pour une excuse

banale. Elle n'était, hélas! que trop vraie.

Il rentra chez lui avec une fièvre ardente, causée sans aucun doute par

l'extrême fatigue que lui avaient donnée ses répétitions, et l'émotion

du plus grand, du seul très-grand succès qu'il eût obtenu depuis qu'il

travaillait pour le théâtre. Le lendemain, il apprend qu'une maladie

d'actrice arrête son ouvrage. Ce lui fut un coup mortel. L'Opéra offrit

généreusement une de ses plus habiles cantatrices pour remplacer celle

dont la maladie suspendait les représentations de la pièce. Il fallut

qu'Hérold fît de nouveaux efforts pour aller montrer son rôle et faire

de nouvelles répétitions. Cela l'acheva. Il se montra encore une ou deux

fois au théâtre, faible et languissant, puis, aux derniers jours de

décembre, il fut obligé de garder le lit qu'il ne quitta plus.

Hérold a laissé une jeune veuve et trois enfants, dont un garçon, et une

malheureuse mère, dont toute l'existence avait été consacrée à ce fils

auquel elle ne croyait pas devoir survivre. Vous la voyez souvent errer

autour de l'Opéra-Comique, consultant les affiches, pour voir si l'on

donne quelque ouvrage de son fils. Lorsqu'elle y aperçoit son nom chéri,

elle se met à pleurer, et se retire douloureusement dans sa demeure

solitaire pour revenir le lendemain pleurer de nouveau au même endroit.

C'est là toute sa vie. Son bonheur, c'était Hérold! sa seule

consolation, c'est la gloire qu'il a laissée!

Souvenirs d'un musicien précédés de notes biographiques écrites par lui même · 第 15 / 34 题