LE CLAVECIN DE MARIE-ANTOINETTE

C'était un bel et noble instrument que ce superbe clavecin, lorsqu'il

passa de l'atelier dans la royale demeure pour laquelle il avait été

fabriqué. Il avait trois claviers de quatre octaves et demi, avec de

belles touches en ivoire et en ébène; il avait plusieurs jeux qui en

modifiaient le son à volonté. Comme il résonnait dans sa superbe

enveloppe de laque dorée! Comme il paraissait fier des riches peintures

dont il était orné! Le plus magnifique instrument sorti des mains

habiles d'Erard ou de Pleyel ne recevra d'autres ornements que ceux que

pourront fournir l'ébéniste ou le doreur sur cuivre. Alors, les artistes

les plus célèbres, Boucher, Vanloo ne dédaignaient pas de couvrir de

peintures les parois intérieures d'un instrument de musique, et l'on

voit souvent, dans les cabinets des amateurs, des peintures sur bois qui

ont survécu au meuble dont elles faisaient partie, et dont elles

formaient quelquefois la plus grande valeur.

Ce n'est pas qu'alors il n'y eût déjà des pianos à Paris; mais ces

instruments, presque dans l'enfance à cette époque, appartenaient la

plupart à des artistes de profession, et n'étaient pour les amateurs

qu'un objet de curiosité et jamais de luxe. Le clavecin profitait des

derniers jours de sa gloire, et semblait regarder avec dédain l'humble

rival qui, encore réduit à sa forme mesquine et carrée, devait un jour

le détrôner entièrement.

C'était donc un clavecin qu'on avait fait faire pour Madame la Dauphine:

elle était allemande, on la savait musicienne et on lui donna

l'instrument le plus parfait que l'on pût fabriquer. Pauvre beau

clavecin! tu existes encore, mais non plus dans le palais d'un roi; si

de temps en temps tu fais résonner tes sons aigres et criards, que l'on

trouvait si pleins et si beaux dans ton jeune temps, c'est la main

débile d'un vieillard qui t'anime, toi qui devais ne servir qu'aux

plaisirs d'une reine! et cependant plus d'une main habile s'est promenée

sur tes touches délabrées! A peine peux-tu exhaler de maigres sons, mais

si tu pouvais parler, nous redire le temps de ta gloire, alors que

Gluck, l'immortel Gluck, que protégeait ta royale maîtresse, vint à la

cour de son ancienne écolière, tu pourrais raconter les ricanements de

cette troupe dorée d'inutiles de Versailles en voyant que la jeune reine

honorait un simple musicien plus peut-être qu'un des leurs. Te

rappelles-tu la première entrevue du grand homme et de la jeune reine?

lorsqu'on annonça M. le chevalier Gluck, la reine se précipita vers le

compositeur en s'écriant:

--Ah! c'est vous, c'est donc vous, mon cher maître!

Et le bon gros Allemand de sourire, et reconnaissant à peine l'élève

qu'il avait quittée enfant:

--Oh! Madame, dit-il avec son accent tudesque, que Votre Majesté est

devenue grossière depuis que je l'ai vue?

A la franchise de ce germanisme (la reine était effectivement

engraissée), le flegme des courtisans ne put y tenir, l'étiquette fut un

moment oubliée, on osa rire; la reine partagea la gaîté générale; mais

bientôt voyant la confusion du pauvre compositeur, qui ne se doutait

seulement pas qu'il eût dit une sottise, et qui cherchait partout qui

pouvait faire naître ce fou rire.

--Messieurs, dit-elle avec cette grâce enchanteresse qui ne la quitta

jamais, vous serez sans doute charmés de faire connaissance avec un de

mes compatriotes, dont l'Allemagne s'honore à juste titre. Il parle

très-mal français, il est vrai, mais il possède un langage bien

autrement éloquent, et que l'on comprend dans tous les pays. Allons, mon

bon maître, ajouta-t-elle en conduisant le musicien au clavecin, un

petit souvenir de Vienne.

Gluck comprit alors qu'il avait une revanche à prendre; ses yeux

s'animèrent de ce feu de génie qui le possédait si souvent; il lança un

regard sur le groupe des courtisans, puis laissa ses doigts courir sur

l'instrument.

C'était d'abord quelque chose de vague et dont il était difficile de se

rendre compte: on remarquait parmi ses accords heurtés cent mélodies sur

le point de naître et interrompues tout d'un coup par une nouvelle idée.

Peu à peu tout s'éclaircit, le visage de Gluck rayonnait d'un feu divin,

il ne voyait plus où il était, il avait commencé devant la reine, il

continuait comme chez lui, un mouvement de valse de ce rhythme vigoureux

qui n'appartient qu'aux Allemands, se fit bientôt entendre. La reine

avait peine à contenir deux larmes qui roulaient dans ses beaux yeux,

car avant tout elle tenait à paraître française de coeur, elle savait

qu'on l'avait surnommée l'Autrichienne, et elle aurait voulu oublier son

pays. Elle aurait cependant pu pleurer en liberté: on ne l'aurait pas

remarquée. L'attention des ducs, marquis et autres assistants était tout

absorbée par ces accords sublimes, dont la pâle musique française, la

seule qu'ils eussent entendue jusque là, ne leur avait jamais donné

l'idée; ils comprenaient un art pour la première fois.

Leur extase durait encore et Gluck ne jouait plus. De grosses gouttes de

sueur coulaient sur son large front; il semblait sortir d'un songe

pénible. Il fut quelques instants à se remettre.

La reine le remercia en lui disant bien bas, dans sa langue maternelle:

--Merci, merci, mon bon maître. Oh! vous êtes bien vengé. Puis le bon

Allemand se retira et les grands seigneurs s'inclinèrent quand il passa

près d'eux; la noblesse crut cette fois ne pas déroger en rendant

hommage au génie puissant qui venait de se révéler à elle.

Que d'autres scènes, bien autrement intéressantes, nous feraient

connaître le vieux clavecin. Comme il nous les raconterait bien mieux

que je ne puis le faire, moi, chétif, qui grâce au Ciel, ne suis pas

d'âge à avoir vu toutes ces merveilles. Mais j'ai vu le clavecin, et il

y a de cela peu de jours, et je dois vous raconter maintenant comment et

où j'ai retrouvé ce débris de notre ancienne monarchie.

J'allai dernièrement à l'hôtel des Invalides rendre visite à un ami, un

ancien officier supérieur que j'avais perdu de vue depuis longtemps.

Après avoir causé de la pluie et du beau temps, matières fort

intéressantes pour un invalide, des spectacles que l'on donne à l'Odéon,

ce qui met en grande joie les paisibles habitants de l'hôtel, nous

vînmes à parler musique. Mon ami m'apprit que plusieurs dames

musiciennes étaient leurs commensales, et que même quelques officiers

pratiquaient cet art avec quelque distinction. Nous avons entr'autres,

ajouta-t-il, un de nos camarades qui possède un magnifique clavecin,

auquel il paraît tenir singulièrement, et dont il touche fort souvent à

notre grand plaisir. Sur ma demande, on m'introduisit chez l'amateur de

cet instrument suranné; il me fit remarquer tous les détails de son

clavecin. J'admirai sa parfaite conservation, la laque noire brillante à

filets d'or, et surtout les peintures, qui me parurent d'un grand prix.

Le vieil officier me pria de l'essayer, ce que je fis, et jugeant sans

doute à ma figure que je n'étais pas très-enthousiasmé du son peu

harmonieux que font les bouts de plume en accrochant la corde:

--Est-ce que vous ne trouvez pas qu'il a un bien beau son? me dit-il.

--Oui, repris-je, fort beau pour un clavecin; mais le plus mauvais piano

vaut mieux que cela.

--Ah! Monsieur, me répondit-il, il n'y a pas de piano ou d'instrument au

monde qui puisse me faire autant de plaisir que ce vieux clavecin. C'est

que nous sommes presque du même âge, et puis il me rappelle tant de

souvenirs! Et le bon vieillard paraissait attendri en me disant ces

derniers mots. Ma curiosité fut vivement excitée, et je ne pus

m'empêcher de lui exprimer le désir de la voir satisfaite.

L'ancien officier accéda sans peine à ma demande, qui parut au contraire

lui faire plaisir. Je prêtai l'oreille pendant que mon ami, qui,

probablement, avait entendu l'histoire plus d'une fois, se hâtait de

regagner sa chambre, bien convaincu qu'il serait encore obligé de la

subir en plus d'une occasion. De même que les contes de fée commencent

toujours par: Il y avait une fois, de même les histoires de vieillards

ne manquent jamais de débuter par: avant la Révolution; c'est en effet,

de cette manière que commença la narration.

--Avant la Révolution, Monsieur, j'avais l'honneur d'être accordeur de

la reine et des premières maisons de la cour. C'était alors une

profession très-lucrative! C'était une autre affaire d'accorder un grand

clavecin dont les claviers avaient chacun des cordes différentes et dont

plusieurs jeux avaient même des rangées de cordes respectives, que

d'accorder vos misérables pianos à trois et à deux cordes; on dit même

qu'on en fait maintenant à une corde, ce qui est le comble de l'absurde.

Aussi l'art de l'accordeur n'est plus qu'un métier, et voilà pourquoi

tant de gens s'en mêlent. J'exerçai honorablement ma profession jusqu'à

l'époque de la tourmente révolutionnaire. On a plaint bien des gens,

Monsieur; mais on n'a pas assez plaint les pauvres accordeurs. Tout nous

abandonnait en même temps, les grands seigneurs se sauvaient avec un

dévouement rare, et il en est bien peu qui aient songé à s'acquitter

avec nous avant leur départ. Ils comptaient tous revenir bientôt pour

châtier cette canaille, comme ils l'appelaient; mais la canaille

saisissait leurs biens; les enrichis achetaient bien les clavecins, mais

c'étaient des meubles et non des instruments pour eux, et l'accordeur

n'y avait jamais à faire. Je traînai péniblement mon existence jusqu'au

10 août.

Cette fatale époque ne sortira jamais de ma mémoire. J'entends dire

qu'après le massacre des Suisses, le peuple s'était répandu dans le

château des Tuileries et brisait tout ce qui se rencontrait sur son

passage. Je voulus jeter un dernier coup d'oeil sur ces appartements, où

j'avais été appelé si souvent avant qu'ils ne fussent dépouillés de leur

magnificence. Je me rendis donc au château, et je fus porté par la foule

jusqu'à la chambre de la reine. Ah! Monsieur, quel spectacle! Tout était

saccagé, brisé; un seul objet était encore intact, c'était le clavecin;

mais un homme hideux était monté dessus, il haranguait la multitude, et

autant que je pus entendre, au milieu du tumulte, il proposait de jeter

mon pauvre clavecin par la fenêtre. J'étais tout tremblant dans un coin,

abîmé, anéanti; l'orateur saute en bas de son piédestal, trente mains

vigoureuses s'emparent de l'instrument, la queue est déjà hors du

balcon; il va aller faire un tour de jardin, quand tout à coup une voix

jeune et claire se fait entendre: Arrêtez! arrêtez!

On s'arrête en effet. Le clavecin reste suspendu sur le bord de l'abîme,

et l'orateur s'avance. C'était un tout jeune homme, en uniforme de garde

national. Sa figure enjouée, franche et spirituelle en même temps,

prévenait en sa faveur.

--Citoyens, qu'allez-vous faire? leur dit-il, pourquoi briser cet

instrument? Ignorez-vous donc le pouvoir de la musique? N'avez-vous pas

souvent marché en entonnant la _Marseillaise_? L'effet en serait encore

plus merveilleux avec accompagnement. Au lieu de briser cet innocent

instrument, laissez-moi vous régaler d'un petit air patriotique.

Cette courte harangue, débitée moitié sérieusement, moitié en riant,

produisit un effet analogue sur l'assemblée. Quelques-uns hésitaient,

d'autres persistaient dans leurs projets de destruction. Mon jeune homme

s'élance vers ceux qui tenaient la tête de l'instrument:

--Ouvrez-moi cela, dit-il d'un ton d'autorité.

On obéit, et sur-le-champ il leur joue la ritournelle de la

_Marseillaise_, que tous les spectateurs reprennent en choeur. Après le

chant vient la danse; c'est dans l'ordre. Après la _Marseillaise_ il

fallut jouer la _Carmagnole_, puis _Ça ira_, puis, _Madam' Véto_, etc.,

etc. Tout cela me saignait le coeur, Monsieur. La _Carmagnole_ sur le

clavecin de la reine!... Toute cette foule me faisait mal à voir. Quand

on eut bien dansé, on ne songea plus à briser l'instrument; on se retira

gaîment, si toutefois on peut nommer cette joie féroce de la gaîté; et

je me trouvais seul dans la chambre. Je m'approchai de mon cher clavecin

qui venait d'être si miraculeusement sauvé; je voulus le purifier, et je

me mis à jouer ce beau coeur d'_Iphigénie_ de Gluck: _Que de grâces, que

que de majesté!_ que la galanterie du public, quelques années

auparavant, adressait toujours à la reine.

A peine avais je commencé les premières mesures, que je me sens arraché

du clavier. C'était mon jeune garde national.

--Êtes-vous fou? me dit-il, avez-vous envie de vous faire massacrer? Il

n'en faudrait pas tant. Je me suis échappé à l'ovation de ces

misérables, je voulais voir s'il n'y aurait pas moyen de sauver cet

instrument.

--Vous êtes donc accordeur aussi? lui dis-je.

--Pas le moins du monde, je ne suis qu'un simple amateur, mais j'aurais

été désolé de voir détruire inutilement un si beau meuble.

Il appelait cela un meuble! Enfin, n'importe: il l'avait sauvé, c'était

l'essentiel. Nous cherchâmes en vain les moyens de préserver plus

longtemps mon pauvre clavecin.

--Monsieur, me dit tout d'un coup le jeune homme, je crains qu'il ne

fasse pas longtemps bon pour vous en ces lieux. Grâce à mon uniforme je

ne crains rien, mais vous n'avez pas un costume à l'ordre du jour (il

avait raison, j'étais à peu près propre), d'un moment à l'autre vous

pouvez être arrêté, suspecté, interrogé; le mieux est de vous esquiver

jusque chez vous. Le clavecin deviendra ce qu'il pourra, songez d'abord

à vous. Il dit, me pousse hors de la chambre, ferme la porte et jette la

clef par une fenêtre.

--Monsieur, de grâce, lui dis-je, que je connaisse au moins le sauveur

du clavecin de la reine. Votre nom?

--Singier. Le vôtre?

--Doublet, accordeur de la reine.

Il me ferme la bouche d'une main, me tend l'autre et s'esquive.

Le lendemain de cette fatale journée j'allai m'engager; la carrière des

armes me fut plus favorable que ma première profession. J'obtins

rapidement de l'avancement, et j'étais parvenu au grade de chef de

bataillon à l'époque de la Restauration.

Je jugeai qu'il ne faisait pas meilleur pour les militaires en 1814 que

pour les accordeurs en 1792, je sollicitai ma retraite et j'obtins

d'entrer aux Invalides. Le hasard me fit assister à la vente du mobilier

de la reine Hortense. Jugez, Monsieur, quelle fut ma joie, en

reconnaissant mon vieux compagnon, mon pauvre clavecin! Depuis que j'en

ai fait l'acquisition, il m'a consolé de tous mes chagrins. Mais je me

fais vieux; que deviendra-t-il après moi? Il n'a jamais habité que des

palais ou des hôtels, sera-t-il destiné à être dépecé et vendu pièce à

pièce par un brocanteur? C'est un cruel chagrin pour mes vieux jours.

--Mais, Monsieur, lui dis-je, n'avez-vous jamais revu votre jeune garde

national?

--Si fait vraiment; je l'ai retrouvé presque en même temps que mon

clavecin. Nous étions partis du même point, mais nous avons choisi deux

carrières bien différentes. Je me suis fait militaire, j'y ai gagné les

Invalides. Il s'est fait directeur de spectacles, et il y a gagné

quarante mille livres de rente.

M. Singier est peut-être, du reste, le seul directeur qui ait fait sa

fortune, en se faisant toujours aimer des administrés qui l'aidaient à

s'enrichir. Vous voyez bien, Monsieur, que mon clavecin porte bonheur.

Ici mon vieil officier s'arrêta, je le remerciai de sa courtoisie; il

m'accorda la permission de venir le revoir et même de lui amener

quelques vrais amateurs pour visiter son instrument. Lecteurs, si vous

voulez faire connaissance avec le clavecin de Marie-Antoinette, allez à

l'hôtel des Invalides, demandez M. le chef de bataillon Doublet, et

l'heureux possesseur de ce précieux morceau se fera sans doute un

plaisir de vous le laisser admirer, peut-être même consentirait-il à

s'en défaire; mais, je vous en préviens, ce ne serait qu'en faveur d'un

véritable amateur.

Souvenirs d'un musicien précédés de notes biographiques écrites par lui même · 第 14 / 34 题