C'était un bel et noble instrument que ce superbe clavecin, lorsqu'il
passa de l'atelier dans la royale demeure pour laquelle il avait été
fabriqué. Il avait trois claviers de quatre octaves et demi, avec de
belles touches en ivoire et en ébène; il avait plusieurs jeux qui en
modifiaient le son à volonté. Comme il résonnait dans sa superbe
enveloppe de laque dorée! Comme il paraissait fier des riches peintures
dont il était orné! Le plus magnifique instrument sorti des mains
habiles d'Erard ou de Pleyel ne recevra d'autres ornements que ceux que
pourront fournir l'ébéniste ou le doreur sur cuivre. Alors, les artistes
les plus célèbres, Boucher, Vanloo ne dédaignaient pas de couvrir de
peintures les parois intérieures d'un instrument de musique, et l'on
voit souvent, dans les cabinets des amateurs, des peintures sur bois qui
ont survécu au meuble dont elles faisaient partie, et dont elles
formaient quelquefois la plus grande valeur.
Ce n'est pas qu'alors il n'y eût déjà des pianos à Paris; mais ces
instruments, presque dans l'enfance à cette époque, appartenaient la
plupart à des artistes de profession, et n'étaient pour les amateurs
qu'un objet de curiosité et jamais de luxe. Le clavecin profitait des
derniers jours de sa gloire, et semblait regarder avec dédain l'humble
rival qui, encore réduit à sa forme mesquine et carrée, devait un jour
le détrôner entièrement.
C'était donc un clavecin qu'on avait fait faire pour Madame la Dauphine:
elle était allemande, on la savait musicienne et on lui donna
l'instrument le plus parfait que l'on pût fabriquer. Pauvre beau
clavecin! tu existes encore, mais non plus dans le palais d'un roi; si
de temps en temps tu fais résonner tes sons aigres et criards, que l'on
trouvait si pleins et si beaux dans ton jeune temps, c'est la main
débile d'un vieillard qui t'anime, toi qui devais ne servir qu'aux
plaisirs d'une reine! et cependant plus d'une main habile s'est promenée
sur tes touches délabrées! A peine peux-tu exhaler de maigres sons, mais
si tu pouvais parler, nous redire le temps de ta gloire, alors que
Gluck, l'immortel Gluck, que protégeait ta royale maîtresse, vint à la
cour de son ancienne écolière, tu pourrais raconter les ricanements de
cette troupe dorée d'inutiles de Versailles en voyant que la jeune reine
honorait un simple musicien plus peut-être qu'un des leurs. Te
rappelles-tu la première entrevue du grand homme et de la jeune reine?
lorsqu'on annonça M. le chevalier Gluck, la reine se précipita vers le
compositeur en s'écriant:
--Ah! c'est vous, c'est donc vous, mon cher maître!
Et le bon gros Allemand de sourire, et reconnaissant à peine l'élève
qu'il avait quittée enfant:
--Oh! Madame, dit-il avec son accent tudesque, que Votre Majesté est
devenue grossière depuis que je l'ai vue?
A la franchise de ce germanisme (la reine était effectivement
engraissée), le flegme des courtisans ne put y tenir, l'étiquette fut un
moment oubliée, on osa rire; la reine partagea la gaîté générale; mais
bientôt voyant la confusion du pauvre compositeur, qui ne se doutait
seulement pas qu'il eût dit une sottise, et qui cherchait partout qui
pouvait faire naître ce fou rire.
--Messieurs, dit-elle avec cette grâce enchanteresse qui ne la quitta
jamais, vous serez sans doute charmés de faire connaissance avec un de
mes compatriotes, dont l'Allemagne s'honore à juste titre. Il parle
très-mal français, il est vrai, mais il possède un langage bien
autrement éloquent, et que l'on comprend dans tous les pays. Allons, mon
bon maître, ajouta-t-elle en conduisant le musicien au clavecin, un
petit souvenir de Vienne.
Gluck comprit alors qu'il avait une revanche à prendre; ses yeux
s'animèrent de ce feu de génie qui le possédait si souvent; il lança un
regard sur le groupe des courtisans, puis laissa ses doigts courir sur
l'instrument.
C'était d'abord quelque chose de vague et dont il était difficile de se
rendre compte: on remarquait parmi ses accords heurtés cent mélodies sur
le point de naître et interrompues tout d'un coup par une nouvelle idée.
Peu à peu tout s'éclaircit, le visage de Gluck rayonnait d'un feu divin,
il ne voyait plus où il était, il avait commencé devant la reine, il
continuait comme chez lui, un mouvement de valse de ce rhythme vigoureux
qui n'appartient qu'aux Allemands, se fit bientôt entendre. La reine
avait peine à contenir deux larmes qui roulaient dans ses beaux yeux,
car avant tout elle tenait à paraître française de coeur, elle savait
qu'on l'avait surnommée l'Autrichienne, et elle aurait voulu oublier son
pays. Elle aurait cependant pu pleurer en liberté: on ne l'aurait pas
remarquée. L'attention des ducs, marquis et autres assistants était tout
absorbée par ces accords sublimes, dont la pâle musique française, la
seule qu'ils eussent entendue jusque là, ne leur avait jamais donné
l'idée; ils comprenaient un art pour la première fois.
Leur extase durait encore et Gluck ne jouait plus. De grosses gouttes de
sueur coulaient sur son large front; il semblait sortir d'un songe
pénible. Il fut quelques instants à se remettre.
La reine le remercia en lui disant bien bas, dans sa langue maternelle:
--Merci, merci, mon bon maître. Oh! vous êtes bien vengé. Puis le bon
Allemand se retira et les grands seigneurs s'inclinèrent quand il passa
près d'eux; la noblesse crut cette fois ne pas déroger en rendant
hommage au génie puissant qui venait de se révéler à elle.
Que d'autres scènes, bien autrement intéressantes, nous feraient
connaître le vieux clavecin. Comme il nous les raconterait bien mieux
que je ne puis le faire, moi, chétif, qui grâce au Ciel, ne suis pas
d'âge à avoir vu toutes ces merveilles. Mais j'ai vu le clavecin, et il
y a de cela peu de jours, et je dois vous raconter maintenant comment et
où j'ai retrouvé ce débris de notre ancienne monarchie.
J'allai dernièrement à l'hôtel des Invalides rendre visite à un ami, un
ancien officier supérieur que j'avais perdu de vue depuis longtemps.
Après avoir causé de la pluie et du beau temps, matières fort
intéressantes pour un invalide, des spectacles que l'on donne à l'Odéon,
ce qui met en grande joie les paisibles habitants de l'hôtel, nous
vînmes à parler musique. Mon ami m'apprit que plusieurs dames
musiciennes étaient leurs commensales, et que même quelques officiers
pratiquaient cet art avec quelque distinction. Nous avons entr'autres,
ajouta-t-il, un de nos camarades qui possède un magnifique clavecin,
auquel il paraît tenir singulièrement, et dont il touche fort souvent à
notre grand plaisir. Sur ma demande, on m'introduisit chez l'amateur de
cet instrument suranné; il me fit remarquer tous les détails de son
clavecin. J'admirai sa parfaite conservation, la laque noire brillante à
filets d'or, et surtout les peintures, qui me parurent d'un grand prix.
Le vieil officier me pria de l'essayer, ce que je fis, et jugeant sans
doute à ma figure que je n'étais pas très-enthousiasmé du son peu
harmonieux que font les bouts de plume en accrochant la corde:
--Est-ce que vous ne trouvez pas qu'il a un bien beau son? me dit-il.
--Oui, repris-je, fort beau pour un clavecin; mais le plus mauvais piano
vaut mieux que cela.
--Ah! Monsieur, me répondit-il, il n'y a pas de piano ou d'instrument au
monde qui puisse me faire autant de plaisir que ce vieux clavecin. C'est
que nous sommes presque du même âge, et puis il me rappelle tant de
souvenirs! Et le bon vieillard paraissait attendri en me disant ces
derniers mots. Ma curiosité fut vivement excitée, et je ne pus
m'empêcher de lui exprimer le désir de la voir satisfaite.
L'ancien officier accéda sans peine à ma demande, qui parut au contraire
lui faire plaisir. Je prêtai l'oreille pendant que mon ami, qui,
probablement, avait entendu l'histoire plus d'une fois, se hâtait de
regagner sa chambre, bien convaincu qu'il serait encore obligé de la
subir en plus d'une occasion. De même que les contes de fée commencent
toujours par: Il y avait une fois, de même les histoires de vieillards
ne manquent jamais de débuter par: avant la Révolution; c'est en effet,
de cette manière que commença la narration.
--Avant la Révolution, Monsieur, j'avais l'honneur d'être accordeur de
la reine et des premières maisons de la cour. C'était alors une
profession très-lucrative! C'était une autre affaire d'accorder un grand
clavecin dont les claviers avaient chacun des cordes différentes et dont
plusieurs jeux avaient même des rangées de cordes respectives, que
d'accorder vos misérables pianos à trois et à deux cordes; on dit même
qu'on en fait maintenant à une corde, ce qui est le comble de l'absurde.
Aussi l'art de l'accordeur n'est plus qu'un métier, et voilà pourquoi
tant de gens s'en mêlent. J'exerçai honorablement ma profession jusqu'à
l'époque de la tourmente révolutionnaire. On a plaint bien des gens,
Monsieur; mais on n'a pas assez plaint les pauvres accordeurs. Tout nous
abandonnait en même temps, les grands seigneurs se sauvaient avec un
dévouement rare, et il en est bien peu qui aient songé à s'acquitter
avec nous avant leur départ. Ils comptaient tous revenir bientôt pour
châtier cette canaille, comme ils l'appelaient; mais la canaille
saisissait leurs biens; les enrichis achetaient bien les clavecins, mais
c'étaient des meubles et non des instruments pour eux, et l'accordeur
n'y avait jamais à faire. Je traînai péniblement mon existence jusqu'au
10 août.
Cette fatale époque ne sortira jamais de ma mémoire. J'entends dire
qu'après le massacre des Suisses, le peuple s'était répandu dans le
château des Tuileries et brisait tout ce qui se rencontrait sur son
passage. Je voulus jeter un dernier coup d'oeil sur ces appartements, où
j'avais été appelé si souvent avant qu'ils ne fussent dépouillés de leur
magnificence. Je me rendis donc au château, et je fus porté par la foule
jusqu'à la chambre de la reine. Ah! Monsieur, quel spectacle! Tout était
saccagé, brisé; un seul objet était encore intact, c'était le clavecin;
mais un homme hideux était monté dessus, il haranguait la multitude, et
autant que je pus entendre, au milieu du tumulte, il proposait de jeter
mon pauvre clavecin par la fenêtre. J'étais tout tremblant dans un coin,
abîmé, anéanti; l'orateur saute en bas de son piédestal, trente mains
vigoureuses s'emparent de l'instrument, la queue est déjà hors du
balcon; il va aller faire un tour de jardin, quand tout à coup une voix
jeune et claire se fait entendre: Arrêtez! arrêtez!
On s'arrête en effet. Le clavecin reste suspendu sur le bord de l'abîme,
et l'orateur s'avance. C'était un tout jeune homme, en uniforme de garde
national. Sa figure enjouée, franche et spirituelle en même temps,
prévenait en sa faveur.
--Citoyens, qu'allez-vous faire? leur dit-il, pourquoi briser cet
instrument? Ignorez-vous donc le pouvoir de la musique? N'avez-vous pas
souvent marché en entonnant la _Marseillaise_? L'effet en serait encore
plus merveilleux avec accompagnement. Au lieu de briser cet innocent
instrument, laissez-moi vous régaler d'un petit air patriotique.
Cette courte harangue, débitée moitié sérieusement, moitié en riant,
produisit un effet analogue sur l'assemblée. Quelques-uns hésitaient,
d'autres persistaient dans leurs projets de destruction. Mon jeune homme
s'élance vers ceux qui tenaient la tête de l'instrument:
--Ouvrez-moi cela, dit-il d'un ton d'autorité.
On obéit, et sur-le-champ il leur joue la ritournelle de la
_Marseillaise_, que tous les spectateurs reprennent en choeur. Après le
chant vient la danse; c'est dans l'ordre. Après la _Marseillaise_ il
fallut jouer la _Carmagnole_, puis _Ça ira_, puis, _Madam' Véto_, etc.,
etc. Tout cela me saignait le coeur, Monsieur. La _Carmagnole_ sur le
clavecin de la reine!... Toute cette foule me faisait mal à voir. Quand
on eut bien dansé, on ne songea plus à briser l'instrument; on se retira
gaîment, si toutefois on peut nommer cette joie féroce de la gaîté; et
je me trouvais seul dans la chambre. Je m'approchai de mon cher clavecin
qui venait d'être si miraculeusement sauvé; je voulus le purifier, et je
me mis à jouer ce beau coeur d'_Iphigénie_ de Gluck: _Que de grâces, que
que de majesté!_ que la galanterie du public, quelques années
auparavant, adressait toujours à la reine.
A peine avais je commencé les premières mesures, que je me sens arraché
du clavier. C'était mon jeune garde national.
--Êtes-vous fou? me dit-il, avez-vous envie de vous faire massacrer? Il
n'en faudrait pas tant. Je me suis échappé à l'ovation de ces
misérables, je voulais voir s'il n'y aurait pas moyen de sauver cet
instrument.
--Vous êtes donc accordeur aussi? lui dis-je.
--Pas le moins du monde, je ne suis qu'un simple amateur, mais j'aurais
été désolé de voir détruire inutilement un si beau meuble.
Il appelait cela un meuble! Enfin, n'importe: il l'avait sauvé, c'était
l'essentiel. Nous cherchâmes en vain les moyens de préserver plus
longtemps mon pauvre clavecin.
--Monsieur, me dit tout d'un coup le jeune homme, je crains qu'il ne
fasse pas longtemps bon pour vous en ces lieux. Grâce à mon uniforme je
ne crains rien, mais vous n'avez pas un costume à l'ordre du jour (il
avait raison, j'étais à peu près propre), d'un moment à l'autre vous
pouvez être arrêté, suspecté, interrogé; le mieux est de vous esquiver
jusque chez vous. Le clavecin deviendra ce qu'il pourra, songez d'abord
à vous. Il dit, me pousse hors de la chambre, ferme la porte et jette la
clef par une fenêtre.
--Monsieur, de grâce, lui dis-je, que je connaisse au moins le sauveur
du clavecin de la reine. Votre nom?
--Singier. Le vôtre?
--Doublet, accordeur de la reine.
Il me ferme la bouche d'une main, me tend l'autre et s'esquive.
Le lendemain de cette fatale journée j'allai m'engager; la carrière des
armes me fut plus favorable que ma première profession. J'obtins
rapidement de l'avancement, et j'étais parvenu au grade de chef de
bataillon à l'époque de la Restauration.
Je jugeai qu'il ne faisait pas meilleur pour les militaires en 1814 que
pour les accordeurs en 1792, je sollicitai ma retraite et j'obtins
d'entrer aux Invalides. Le hasard me fit assister à la vente du mobilier
de la reine Hortense. Jugez, Monsieur, quelle fut ma joie, en
reconnaissant mon vieux compagnon, mon pauvre clavecin! Depuis que j'en
ai fait l'acquisition, il m'a consolé de tous mes chagrins. Mais je me
fais vieux; que deviendra-t-il après moi? Il n'a jamais habité que des
palais ou des hôtels, sera-t-il destiné à être dépecé et vendu pièce à
pièce par un brocanteur? C'est un cruel chagrin pour mes vieux jours.
--Mais, Monsieur, lui dis-je, n'avez-vous jamais revu votre jeune garde
national?
--Si fait vraiment; je l'ai retrouvé presque en même temps que mon
clavecin. Nous étions partis du même point, mais nous avons choisi deux
carrières bien différentes. Je me suis fait militaire, j'y ai gagné les
Invalides. Il s'est fait directeur de spectacles, et il y a gagné
quarante mille livres de rente.
M. Singier est peut-être, du reste, le seul directeur qui ait fait sa
fortune, en se faisant toujours aimer des administrés qui l'aidaient à
s'enrichir. Vous voyez bien, Monsieur, que mon clavecin porte bonheur.
Ici mon vieil officier s'arrêta, je le remerciai de sa courtoisie; il
m'accorda la permission de venir le revoir et même de lui amener
quelques vrais amateurs pour visiter son instrument. Lecteurs, si vous
voulez faire connaissance avec le clavecin de Marie-Antoinette, allez à
l'hôtel des Invalides, demandez M. le chef de bataillon Doublet, et
l'heureux possesseur de ce précieux morceau se fera sans doute un
plaisir de vous le laisser admirer, peut-être même consentirait-il à
s'en défaire; mais, je vous en préviens, ce ne serait qu'en faveur d'un
véritable amateur.