LE VIEUX DUC.--Quel est donc ce fou?
JACQUES.--Oh! le digne fou! un fou qui a été un courtisan; et il dit
que, si les dames sont jeunes et belles, elles ont le don de le savoir:
dans sa cervelle, qui est aussi sèche que le biscuit qui reste après un
voyage, il y a d'étranges cases farcies d'observations qu'il débite par
parcelles. Oh! si je pouvais être un fou! J'aspire à porter un habit
bigarré.
LE VIEUX DUC--Tu en auras un.
JACQUES.--C'est la seule chose que je vous demande[26], pourvu que vous
arrachiez de votre cerveau la folle idée qui y est enracinée, que je
suis sage. En outre, je veux avoir une liberté aussi étendue que le
vent, et je veux souffler sur qui il me plaira, car les fous ont ce
privilége; et ceux qui essuieront le plus de traits de ma folie, seront
obligés de rire plus que les autres: et pourquoi cela, monsieur? Le
_pourquoi_ est aussi simple que le chemin qui conduit à l'église de la
paroisse. Celui qu'un fou pique à propos agit sottement (fût-il piqué au
vif), s'il se montre sensible au lardon; autrement la folie de l'homme
sage s'expose à être anatomisée par les flèches lancées à tort et à
travers par le fou. Revêtissez-moi de mon habit bigarré, donnez-moi
la liberté de dire ce que je pense, et je vous jure que, si l'on veut
prendre ma médecine patiemment, je purgerai à fond le corps impur de ce
monde infecté.
LE VIEUX DUC.--Fi! fi donc! je puis te dire ce que tu voudrais faire.
JACQUES.--Et pour un jeton[27], que voudrais-je faire, si ce n'est du
bien?
[Note 26: _'Tis my only suit. Suit_, habit et demande, requête.]
[Note 27: _What, for a counter, would I do but good?_]
LE VIEUX DUC.--Tu commettrais, en gourmandant le péché, un péché des
plus dangereux; car toi-même tu as été un libertin aussi sensuel que
l'aiguillon même de la brutalité, et tu voudrais aujourd'hui dégorger
sur le monde entier tous les ulcères et tous les maux que tu as gagnés
par ta licence aux pieds légers.
JACQUES.--Quoi! quel est celui qui, en censurant l'orgueil en général,
peut être accusé d'en taxer quelqu'un en particulier? Ce vice ne
coule-t-il pas gros comme les flots de la mer, jusqu'à ce que les vrais
moyens le refoulent? Quand je dis qu'une femme de la cité porte sur ses
indignes épaules la fortune des princes, quelle est celle qui peut se
présenter et dire que j'entends parler d'elle, lorsque sa voisine est
comme elle? ou quel est l'homme, dans l'emploi le plus vil, qui ne
décèle pas la folie dont je l'accuse, lorsque, pensant que j'ai voulu
parler de lui, il répond que sa parure n'est point à mes frais? Là donc;
comment donc? Eh bien! faites-moi donc voir en quoi ma langue lui a fait
du tort. Si elle lui a rendu justice, alors c'est lui qui s'est fait du
tort lui-même; s'il est libre de tout reproche, alors ma satire s'envole
comme une oie sauvage sans être réclamée de personne. Mais qui vient
ici?
(Orlando entre brusquement, l'épée nue.)
ORLANDO.--Arrêtez et cessez de manger.
JACQUES.--Quoi! je n'ai pas encore commencé.
ORLANDO.--Et tu ne commenceras pas avant que le besoin soit servi.
JACQUES.--De quelle espèce est donc ce coq-là?
LE VIEUX DUC--Est-ce la nécessité, jeune homme, qui te rend si
audacieux, ou est-ce par un grossier mépris des bonnes manières que tu
te montres si dépourvu de civilité?
ORLANDO.--Vous avez touché mon mal tout d'abord. C'est le poignant
aiguillon d'un extrême besoin qui m'a enlevé les douces apparences de
la civilité: j'ai cependant été élevé dans l'intérieur du pays, et j'ai
reçu quelque éducation: mais laissez cela, vous dis-je: il meurt celui
de vous qui touchera à ce fruit avant que moi et mes besoins soyons
satisfaits.
JACQUES.--Si vous ne voulez pas que l'on vous satisfasse avec des
raisons, alors il faut donc que je meure.
LE VIEUX DUC.--Que prétendez-vous? Votre douceur aura plus de force que
votre force pour nous amener à la douceur.
ORLANDO.--Je vais mourir faute de nourriture: laisse-m'en prendre.
LE VIEUX DUC.--Asseyez-vous et mangez, et soyez le bienvenu à notre
table.
ORLANDO.--Vous me parlez si doucement? En ce cas, pardonnez-moi, je vous
prie; j'ai cru qu'ici tout était sauvage; voilà ce qui m'a fait prendre
la rude apparence du commandement. Mais qui que vous soyez, qui dans ce
désert inaccessible, à l'ombre de ce feuillage mélancolique, perdez et
négligez les heures glissantes du temps, si jamais vous vîtes des jours
plus heureux, si jamais vous avez habité des lieux où le son des cloches
vous appelât à l'église; si jamais vous vous êtes assis à la table d'un
homme vertueux; si jamais vous avez essuyé une larme sur vos paupières;
si vous savez enfin ce que c'est que de plaindre et que d'être plaint,
que la douceur soit ma seule violence. Dans cet espoir, je rougis et je
cache mon épée.
LE VIEUX DUC.--Il est vrai que nous avons vu des jours plus heureux;
le son des cloches sacrées nous a appelés à l'église; nous nous sommes
assis à la table d'hommes vertueux; nous avons essuyé nos yeux baignés
de larmes que faisait couler une sainte pitié: ainsi asseyez-vous
paisiblement, et disposez à votre gré de ce que nous pouvons avoir à
offrir à vos besoins.
ORLANDO.--Eh bien! alors attendez encore un moment pour manger, tandis
que, comme la biche, je vais chercher mon faon pour lui donner à manger.
A quelques pas d'ici, il y a un pauvre vieillard qui, conduit par
l'amitié pure, a traîné après moi ses pas inégaux: il est accablé de
deux maux cruels, l'âge et la faim. Je ne goûterai à rien jusqu'à ce
qu'il soit rassasié.
LE VIEUX DUC.--Allez le chercher; nous ne toucherons à rien avant votre
retour.
ORLANDO.--Je vous remercie; que le ciel vous bénisse pour vos généreux
secours.
(Il sort.)
LE VIEUX DUC.--Tu vois que nous ne sommes pas seuls malheureux; ce vaste
théâtre de l'univers offre de plus tristes spectacles que cette scène où
nous jouons notre rôle.
JACQUES.--Le monde entier est un théâtre, et les hommes et les femmes ne
sont que des acteurs; ils ont leurs entrées et leurs sorties. Un homme,
dans le cours de sa vie, joue différents rôles; et les actes de la pièce
sont les sept âges[28]. Dans le premier, c'est l'enfant, vagissant,
bavant dans les bras de sa nourrice. Ensuite l'écolier, toujours en
pleurs, avec son frais visage du matin et son petit sac, rampe, comme
le limaçon, à contre-coeur jusqu'à l'école. Puis vient l'amoureux, qui
soupire comme une fournaise et chante une ballade plaintive qu'il
a adressée au sourcil de sa maîtresse. Puis le soldat, prodigue de
jurements étranges et barbu comme le léopard[29], jaloux sur le point
d'honneur, emporté, toujours prêt à se quereller, cherchant la renommée,
cette bulle de savon, jusque dans la bouche du canon. Après lui, c'est
le juge au ventre arrondi, garni d'un bon chapon, l'oeil sévère, la
barbe taillée d'une forme grave; il abonde en vieilles sentences, en
maximes vulgaires; et c'est ainsi qu'il joue son rôle. Le sixième âge
offre un maigre Pantalon[30] en pantoufles, avec des lunettes sur le nez
et une poche de côté: les bas bien conservés de sa jeunesse se trouvent
maintenant beaucoup trop vastes pour sa jambe ratatinée; sa voix, jadis
forte et mâle, revient au fausset de l'enfance, et ne fait plus que
siffler d'un ton aigre et grêle. Enfin le septième et dernier âge vient
unir cette histoire pleine d'étranges événements; c'est la seconde
enfance, état d'oubli profond où l'homme se trouve sans dents, sans
yeux, sans goût, sans rien.
[Note 28: «Anciennement, il y avait des pièces divisées en sept actes.»
(WARBURTON.)]
[Note 29: Chaque profession avait jadis une forme de barbe particulière.
La barbe du juge différait de celle du soldat.]
[Note 30: _Allusion_ au personnage de la comédie italienne, appelé il
_Pantalone_, le seul qui joue son rôle en pantoufles.]
(Orlando revient avec Adam.)
LE VIEUX DUC.--Soyez le bienvenu! Déposez votre vénérable fardeau, et
qu'il mange.
ORLANDO.--Je vous remercie surtout pour lui.
ADAM.--Vous faites bien de remercier pour moi; car je puis à peine
parler pour vous remercier moi-même.
LE VIEUX DUC.--Vous êtes les bienvenus, mettez-vous à l'oeuvre: je
ne vous dérangerai point en ce moment pour vous questionner sur vos
aventures.--Faites-nous un peu de musique, cher cousin; chantez-nous
quelque chose.
(On joue un air.)