Les lupins (ou lubins) sont des animaux fantastiques qui, la nuit, se
tiennent debout le long des murs et hurlent à la lune. Ils sont très
peureux, et si quelqu'un vient à passer, ils s'enfuient en criant:
_Robert est mort, Robert est mort!_
Maurice SAND.
Il ne faut pas trop regarder les grands murs blancs au crépuscule,
encore moins au clair de la lune. On pourrait y voir _la hure_. En
Normandie et dans plusieurs autres provinces, _la hure_ se promène le
long des treilles, on ne sait guère à quelle intention, si ce n'est pour
empêcher les enfants d'aller voler le raisin. Elle serait donc au nombre
de ces esprits gardiens qui descendent en droite ligne, ainsi que les
autres fadets domestiques, des lares vénérés de l'antiquité.
Quoi qu'il en soit, _la hure_ est fort vilaine et il y aurait de quoi
mourir de peur si on s'obstinait à étudier son profil reflété sur les
murailles. Les Grecs et les Romains avaient l'imagination riante; ils
peuplaient de charmantes divinités les arbres, les eaux et les prairies.
Le moyen-âge a assombri toutes ces bénignes apparitions. Le
catholicisme, ne pouvant extirper la croyance, s'est hâté de les
enlaidir et d'en faire des démons et des bêtes, pour détourner les
hommes du culte des représentants de la matière.
Cependant, il n'a pas réussi à les rendre tous haïssables et pernicieux,
et bon nombre des esprits de la nuit sont demeurés inoffensifs. C'est
bien assez qu'ils aient consenti à revêtir des formes bizarres et
repoussantes qui les empêchent de séduire les humains.
Les lubins sont de cette famille. Esprits chagrins, rêveurs et stupides,
ils passent leur vie à causer dans une langue inconnue, le long des murs
des cimetières. En certains endroits on les accuse de s'introduire dans
le champ du repos et d'y ronger les ossements. Dans ce dernier cas, ils
appartiennent à la race des lycanthropes et des garous, et doivent être
appelés _lupins_. Mais chez les _lubins_, les mœurs s'adoucissent avec
le nom. Ils ne font aucun mal et prennent la fuite au moindre bruit.[15]
Cependant, il ne vaudrait rien de s'aboucher avec eux. Ils ont un
certain mystère à l'endroit de Robert-le-Diable ou de tout autre Robert
dont on n'a pu saisir la légende, et ce mystère a peut-être pour
châtiment l'humiliation d'une figure horrible et l'angoisse du perpétuel
tourment de la peur.
Sont-ils les descendants des _fameux frères lubins et loups-garous_ de
Rabelais? Qui sera assez épris de ces recherches étymologiques pour
aller de leur demander?
Je ne sais si c'est aux lupins que le petit tailleur bossu de
Saint-Bault eut affaire. On le croirait, d'après les circonstances de
son histoire. La voici telle que j'ai pu la recueillir.
Un soir que notre bossu passait le long du cimetière, il y vit une bande
d'esprits en forme de laides bêtes qui ressemblaient à des chiens noirs
ou à des loups et que, pour faciliter notre récit, nous appellerons
lupins bien qu'ils ne nous aient été désignés sous aucun nom
particulier. Soit que ces esprits-bêtes fussent d'une race plus hardie
que les lubins et lupins ordinaires, soit que le tailleur fût si laid,
si laid, qu'il ne leur fit pas l'effet d'un chrétien, ils ne bougèrent
tout le temps qu'il passa devant eux. Ils se contentèrent de le regarder
avec leurs yeux qui brillaient comme du _sang de feu_, et à ouvrir leurs
vilaines gueules qui avaient si mauvaise haleine que le tailleur en fut
empesté.
Pourtant, comme il avait grand'peur, ne les ayant aperçus que lorsqu'il
était au milieu de la file, et qu'il avait autant de chemin à faire pour
reculer que pour avancer, il n'osa point risquer de les offenser en se
bouchant le nez; il passa en faisant le gros dos, encore plus qu'il n'en
avait l'habitude.
Ce dos courbé plut aux lupins, qui s'imaginèrent que c'était une manière
de les saluer, et comme ils n'ont pas l'habitude de voir des gens si
honnêtes avec eux, ils en furent fiers et se mirent à tirer tous la
langue et à remuer la queue comme des chiens, ce qui est apparemment
aussi pour eux un signe de contentement et de fierté.
Le tailleur essaya de raconter son aventure; mais tous ses voisins se
moquèrent de lui, disant qu'il pouvait bien rencontrer le diable en
personne et le faire fuir, vu qu'il était encore le plus vilain des
deux.
Comme notre bossu allait en journée à une métairie qui était à trois
bonnes portées de fusil du village, et qu'il avait à revenir par le
chemin qui longe le cimetière, il se sentit envie de coucher où il
était. Mais le métayer lui dit en ricanant: «Non pas, non pas, tu es un
compère trop à craindre pour les femmes d'une maison, je ne dormirais
pas tranquille, te sachant si près de mes filles. Si tu as peur pour
t'en aller, un de mes gars te fera la conduite. Bois un coup en
attendant, car quand ton aiguille s'arrête, ta langue trotte d'une façon
divertissante et l'on a du plaisir à écouter ta _babille_.»
En effet, le bossu était beau diseur et plaisant. Le vin du métayer
était bon, et notre homme s'oublia jusqu'à dix heures du soir en si
bonne compagnie. Quand il fallut s'en aller, il ne se trouva personne
pour le conduire, tous les gars dormaient debout et, quant à lui, il se
sentait si bien réconforté par la boisson, qu'il ne craignit plus de se
mettre seul en route.
Il arriva sans peur jusqu'au grand mur, se persuadant qu'il avait rêvé
ce qu'il avait vu la veille et regardant de tous ses yeux, avec la
confiance qu'éclaircis par le vin, ils ne verraient plus rien que
l'ombre des arbres, jetée sur le mur blanc par la lune et agitée par
l'air de la nuit.
Mais il vit les lupins dressés debout devant le mur, absolument comme la
veille. Allons! se dit le pauvre bossu, ils y sont encore! Tant pis et
courage! S'ils ne me font pas plus de mal qu'hier, je n'en mourrai pas.
Et il se mit à siffler une chanson, pensant que ces bêtes, ravies de
l'entendre, se mettraient en frais de politesse avec lui, en tirant la
langue et remuant la queue.
Mais ce sifflement, loin de les charmer, paru les inquiéter beaucoup,
car l'un d'eux se détacha de la muraille, se mit à quatre pattes et, le
suivant, encore qu'il marchât vite, le flaira à l'endroit où les chiens
ont coutume de se flairer les uns les autres, pour savoir s'ils doivent
être ennemis ou compagnons.
Puis vint un second qui en fit autant, et un troisième, et un autre, et
tous l'un après l'autre; si bien qu'avant d'avoir dépasser le mur, le
tailleur avait toutes ces bêtes à ses braies et ne sachant point si
elles le voulaient manger ou fêter, il sentait ses jambes _devenir
molles comme des pattes de cousin_. On pense bien qu'il n'avait plus
envie de siffler ni chanter. Cependant il avançait toujours, ayant ouï
dire que ces bêtes ne quittaient pas la longueur du mur où elles avaient
coutume de faire la veillée, et il n'avait plus qu'environ cinq ou six
pas à franchir, quand elles se mirent toutes devant lui, debout,
grondant, puant la rage, et montrant des crocs jaunes à faire lever le
cœur.
--Messieurs, Messieurs, laissez-moi passer, dit le pauvre tailleur en
détresse. Je ne vous veux point de mal, ne m'en faites donc point.
Mais les lupins grognaient de plus belle et même rugissaient comme des
lions. Il semblait que la voix humaine les eût mis en grand émoi et en
mauvaise colère.
Tout à coup, le tailleur eut une idée:--Messieurs, fit-il, ne me mangez
point! Je suis maigre et vilain comme vous voyez! Si vous m'épargnez, je
jure de vous apporter ici, demain, un mouton gras dont vous vous
lécherez les babines.
Aussitôt les lupins se remirent sur leurs quatre pattes sans mot dire,
et le tailleur passa, toujours courant, sans regarder derrière lui.
Il se jeta au lit, tout transi de peur, et eut la fièvre huit jours
durant sans pouvoir sortir du lit, battant la campagne, et toujours
s'imaginant de voir des loups ou des chiens enragés après lui, si bien
qu'on fit venir Monsieur le Curé, pour tâcher de le tranquilliser.
Mais quand le curé l'eut confessé de sa peine et bien grondé d'avoir été
si lâche que de promettre un bon mouton à ces sales diables, on entendit
autour de la maison du tailleur des hurlements abominables, et tout le
village put voir sur les murs de cette maison, non pas le corps des
lupins, ils n'eussent osé venir si près d'un lieu où était le curé de la
paroisse, mais leur ombre si bien dessinée que les cheveux en dressaient
sur la tête et que le sang était glacé dans le cœur. On eût dit que cela
passait en nuages sur la lune, et on les voyait remuer, sauter, gratter
la terre et se mordiller les uns les autres, en figures aussi nettes
qu'une image peinte, sur le pignon du tailleur, voire sur les maisons
voisines.
Et cela revint tous les soirs durant toute la semaine, de quoi tout le
monde, et mêmement M. le Curé, fut très effrayé.
Pourtant le bossu, qui n'était pas bête, voyant qu'il y avait là de la
diablerie et que les exorcismes de Monsieur le Curé ne pouvaient rien
contre des apparences qui n'avaient point de corps, résolut d'attirer
les lupins en personne au moyen d'un piège, et dès qu'il fut en état de
se lever, il se fit prêter un beau mouton gras qu'il attacha le soir,
devant sa porte. Puis ayant prévenu le Curé de se tenir là tout prêt
avec son goupillon et tous les voisins de se cacher sous le buisson de
son jardin, avec leurs fusils bien chargés de balles bénites, il
commença de faire bêler le mouton en lui montrant de la feuille verte,
placée trop loin de lui pour qu'il pût y toucher.
Alors les lupins entendant cela, ne purent se tenir de quitter leur mur
et de venir, à petits pas de loups, jusqu'en vue de la maison, où ils
furent si bien reçus qu'ils se sauvèrent tous, sauf une vieille femelle
qui reçut une balle dans le cœur et tomba par terre en criant d'une voix
humaine: _La lune est morte, la lune est morte!_
On ne sut jamais ce qu'elle avait voulu dire, sinon qu'elle avait une
lune blanche au front et que, dans la bande, elle portait peut-être le
nom de la _lune_. On lui coupa la tête et les pattes qui ont été vues
longtemps clouées sur la porte du cimetière de Saint-Bault, et où jamais
les lupins n'ont osé reparaître depuis[16].
[1: _La Normandie romanesque et merveilleuse_, par Mlle Amélie Bosquet.]
[2: Voyez pour ces mystérieux vestiques l'_Histoire du Berry_, par M.
Raynal, etc.]
[3: On ne s'accorde pas sur l'étymologie des fameuses pierres jomatres,
de Boussac: les uns disent _jo-math_, celte, les autres _jovismatri_,
latin.]
[4: Près d'Aigurande, une pierre-levée s'appelle la pierre à la marte.
Elle est très redoutée.]
[5: Nous en vîmes.]
[6: Fatigués à force de sauter.]
[7: On verra, plus tard, une certaine analogie entre cette croyance et
celle du _Chien de Monthulé_.]
[8: George Sand: _Légendes rustiques_ (A. Morel et Cie, 1858).]
[9: En Normandie, Mlle Amélie Bosquet nous apprend qu'on le retrouve à
chaque pas et même sous le nom peut-être celtique de _Gerguintua_.]
[10: Espèce de gril en tôle pour faire cuire les galettes.]
[11: Le paysan bas-normand, auteur de cette légende, dit l'auteur qui la
rapporte, ne se doutait guère qu'il imitait Homère.]
[12: Le vergne est l'aune des prairies. Quand on le coupe, son bois est
d'un rouge de sang.]
[13: La lande.]
[14: George Sand: _Légendes rustiques_ (A. Morel et Cie, Paris, 1858).]
[15: En certaines localités le _lubin_ est un très bon diable qui
protège les laboureurs.]
[16: George Sand: _Légendes rustiques_ (A. Morel et Cie, Paris, 1858).]