Ce sont des esprits taquins et pernicieux. Dès qu'elles aperçoivent un
voyageur, elles l'entourent, le lutinent et parviennent à l'exaspérer.
Elles fuient alors, l'entraînant au fond des bois et disparaissent quand
elles l'ont tout-à-fait égaré.
Maurice SAND.
Les flambeaux, ou _flambettes_, ou _flamboires_, que l'on appelle aussi
les feux fous, sont ces météores bleuâtres que tout le monde a
rencontrés la nuit ou vu danser sur la surface immobile des eaux
dormantes. On dit que ces météores sont inertes par eux-mêmes, mais que
la moindre brise les agite, et ils prennent une apparence de mouvement
qui amuse ou inquiète l'imagination, selon qu'elle est dépose à la
tristesse ou à la poésie.
Pour les paysans, ce sont des âmes en peine qui leur demandent des
prières ou de méchantes âmes qui les entraînent dans une course
désespérée et les mènent, après mille détours insidieux, au plus profond
de l'étang ou de la rivière. Comme le _lupeux_ et le follet, on les
entend rire toujours plus distinctement à mesure qu'elles s'emparent de
leur proie et la voient s'approcher du dénouement funeste et inévitable.
Les croyances varient beaucoup sur la nature et l'intention plus ou
moins mauvaises des _flambettes_. Il en est qui se contentent de vous
égarer et qui, pour en venir à leurs fins, ne se gênent nullement pour
prendre diverses apparences.
On raconte qu'un berger, qui avait appris à se les rendre favorables,
les faisait venir et partir à son gré. Tout allait pour lui, sous leur
protection. Ses bêtes profitaient, et quant à lui, il n'était jamais
malade, dormait et mangeait bien, été comme hiver. Cependant, on le vit
tout à coup devenir maigre, jaune et mélancolique. Consulté sur la cause
de son ennui, il raconta ce qui suit.
Une nuit qu'il était couché dans sa cabane roulante, auprès de son parc,
il fut éveillé par une grande clarté et par de grands coups frappés sur
le toit de son habitacle. Qu'est-ce que c'est donc, fit-il, tout surpris
que ses chiens ne l'eussent pas averti. Mais, avant qu'il fut venu à
bout de se lever, car il se sentait lourd et comme étouffé, il vit
devant lui une femme si petite, si petite, et si menue, et si vieille
qu'il en eut peur, car aucune femme ne pouvait avoir une pareille taille
et un pareil âge. Elle n'était habillée que de ses longs cheveux blancs
qui la cachaient _tout entièrement_ et ne laissaient passer que sa
petite tête ridée et ses petits pieds desséchés.
--Ça, mon garçon, fit-elle, viens avec moi, l'heure est venue.
--Quelle heure donc est venue? dit le berger tout déconfit.
--L'heure de nous marier, reprit-elle; ne m'as-tu pas promis le mariage?
--Oh! Oh; je ne crois pas! d'autant plus que je ne vous connais point et
vous vois pour la première fois de ma vie.
--Tu en as menti, beau berger! Tu m'as vue sous ma forme lumineuse. Ne
reconnais-tu pas la mère des flambettes de la prairie? Et ne m'as-tu pas
juré, en échange des grands services que je t'ai rendus, de faire la
première chose dont je te viendrais requérir?
--Oui, c'est vrai, mère Flambette; je ne suis pas un homme à reprendre
ma parole, mais j'ai juré cela à condition que ce ne serait aucune chose
contraire à ma foi de chrétien et aux intérêts de mon âme.
--Eh bien, donc! est-ce que je te viens enjôler comme une coureuse de
nuit? Est-ce que je ne viens pas chez toi décemment revêtue de ma belle
chevelure d'argent fin, et parée comme une fiancée? C'est à la messe de
la nuit que je te veux conduire, et rien n'est si salutaire pour l'âme
d'un vivant que le mariage avec une belle morte comme je suis. Allons,
viens-tu? Je n'ai pas de temps à perdre en paroles. Et elle fit mine
d'emmener le berger hors de son parc. Mais il recula tout effrayé,
disant:--Nenni, ma bonne dame, c'est trop d'honneur pour un pauvre homme
comme moi, et d'ailleurs j'ai fait vœu à saint Ludre, mon patron, d'être
garçon le restant de mes jours.
Le nom du saint, mêlé au refus du berger, mit la vieille en fureur. Elle
se prit à sauter en grondant comme une tempête et à faire tourbillonner
sa chevelure qui, en s'écartant, laissa voir son corps noir et velu. Le
pauvre Ludre (c'était le nom du berger) recula d'horreur en voyant que
c'était le corps d'une chèvre, avec la tête, les pieds et les mains
d'une femme caduque.
--Retourne au diable, la laide sorcière! s'écria-t-il; je te renie et te
conjure au nom du...
Il allait faire le signe de la croix, mais il s'arrêta jugeant que
c'était inutile, car au seul geste de sa main la diablesse avait
disparu, et il ne restait d'elle qu'une petite flammette bleue qui
voltigeait en dehors du parc.
--C'est bien, dit le berger, faites le flambeau tant qu'il vous plaira,
cela m'est fort égal, et je me moque de vos clartés et de vos singeries.
Là-dessus, il se voulut recoucher; mais voilà que ses chiens qui,
jusque-là, étaient restés comme charmés, se prirent à venir sur lui en
grondant et montrant les dents comme s'ils le voulaient dévorer, ce qui
le mit fort en colère contre eux et, prenant son bâton ferré, il les
battit comme ils le méritaient pour leur mauvaise garde et leur méchante
humeur.
Les chiens se couchèrent à ses pieds en tremblant et en pleurant. On eût
dit qu'ils avaient regret de ce que le mauvais esprit les avait forcés
de faire. Ludre les voyant apaisés et soumis, se mettait en devoir de se
rendormir, lorsqu'il les vit se relever comme des bêtes furieuses et se
jeter sur son troupeau. Il y avait là deux cents ouailles qui se prirent
de peur et de vertige, sautèrent comme des diables par-dessus la clôture
du parc et s'enfuirent à travers champs, courant comme si elles eussent
été changées en biches, tandis que les chiens tournés à la rage comme
des loups, les poursuivaient en leur mordant les jambes et en leur
arrachant la laine qui s'envolait en nuées blanches sur les buissons.
Le berger bien en peine, ne prit pas le temps de remettre ses souliers
et sa veste, qu'il avait posés à cause de la grande chaleur. Il se mit à
courir après son troupeau, jurant après ses chiens qui ne l'écoutaient
point et couraient de plus belle, hurlant comme chiens courants qui ont
levé le lièvre, et chassant devant eux le troupeau effarouché.
Et tant coururent, ouailles, chiens et berger, que le pauvre Ludre fit
au moins douze lieues autour de la _mare aux flambettes_, sans pouvoir
rattraper son troupeau, ni arrêter ses chiens qu'il eût tués de bon cœur
s'il eût pu les atteindre.
Enfin le jour venant à poindre, il fut bien étonné de voir que les
ouailles qu'il croyait poursuivre n'étaient autre chose que des petites
femmes blanches, longues et menues, qui filaient comme le vent et qui ne
semblaient point se fatiguer plus que ne se fatigue le vent lui-même.
Quant à ses chiens, il les vit _muées en deux grosses coares_ (corbeaux)
qui volaient de branche en branche en croassant.
Assuré alors qu'il était tombé dans un sabbat, il s'en retourna tout
éreinté et tout triste à son parc, où il fut bien étonné de retrouver
son troupeau dormant sous la garde de ses chiens, lesquels vinrent au
devant de lui pour le caresser.
Il se jeta alors sur son lit et dormit comme une pierre. Mais le
lendemain, au soleil levé, il compta ses bêtes à laine et en trouva une
de moins qu'il eut beau chercher.
Le soir, un bûcheron qui travaillait autour de la mare aux flambettes,
lui rapporta sur son âne la pauvre brebis noyée, en lui demandant
comment il gardait ses bêtes, et en lui conseillant de ne pas dormir si
dur s'il voulait garder sa bonne renommée de berger et la confiance de
ses maîtres.
Le pauvre Ludre eut bien du souci d'une affaire à quoi il ne comprenait
rien, et qui, par malheur pour lui, recommença d'une autre manière la
nuit suivante.
Cette fois, il rêva qu'une vieille chèvre, à grandes cornes d'argent,
parlait à ses ouailles et qu'elles la suivaient, en galopant et sautant
comme des cabris autour de la grand'mare. Il s'imagina que ses chiens
étaient _mués_ en bergers, et lui-même en un bouc que ces bergers
battaient et forçaient à courir.
Comme la veille, il s'arrêta à la _piquée_ du jour, reconnut les
flambettes blanches qui l'avaient déjà abusé, revint, trouva tout
tranquille dans son parc, dormit tombant de fatigue, puis se leva tard,
compta ses bêtes et en trouva encore une de moins.
Cette fois, il courut à la mare et trouva la bête en train de se noyer.
Il la retira de l'eau, mais elle n'était plus bonne qu'à écorcher. Ce
méchant métier durait depuis huit jours. Il manquait huit bêtes au
troupeau et Ludre, soit qu'il courut en rêve comme un somnambule, soit
qu'il rêvât dans la fièvre qu'il avait les jambes en mouvement et
l'esprit en peine, se sentait si las et si malade qu'il en pensait
mourir.
--Mon pauvre camarade, lui dit un vieux berger très savant, à qui il
contait ses peines, il te faut épouser la vieille, ou renoncer à ton
état.
Je connais cette bique aux cheveux d'argent pour l'avoir vue lutiner un
de nos anciens, qu'elle a fait mourir de fièvre et de chagrin. Voilà
pourquoi je n'ai jamais voulu frayer avec les flambettes, encore
qu'elles m'aient fait bien des avances, et que je les aie vu danser en
belles jeunes filles autour de mon parc.
--Et sauriez-vous me donner un charme pour m'en débarrasser? dit Ludre
tout accablé.
--J'ai ouï dire, répondit le vieux, que celui qui pourrait couper la
barbe à cette maudite chèvre la gouvernerait à son gré; mais on y risque
gros, à ce qu'il paraît, car si on lui en laisse seulement un poil, elle
reprend sa force et vous tord le cou.
--Ma foi, j'y tenterai tout de même, reprit Ludre, car autant vaut y
périr que de m'en aller en _languition_ comme j'y suis.
La nuit suivante, il vit la vieille en figure de flambette approcher de
sa cabane, et il lui dit:
--Viens çà, la belle des belles, et marions-nous vitement. Quelle fut la
noce, on ne l'a jamais su; mais sur minuit, la sorcière étant bien
endormie, Ludre prit les ciseaux à tondre les moutons et, d'un seul
coup, lui trancha si bien la barbe, qu'elle avait le menton tout à nu et
il fut content de voir que ce menton était rose et blanc comme celui
d'une jeune fille. Alors l'idée lui vint de tondre ainsi toute sa
_chèvre épousée_, pensant qu'elle perdrait peut-être toute sa laideur et
sa malice avec sa toison.
Comme elle dormait toujours ou faisait semblant, il n'eut pas
grand'peine à faire cette tondaille. Mais quand ce fut fini, il
s'aperçut qu'il avait tondu sa houlette et qu'il se trouvait seul,
couché avec ce bâton de cormier.
Il se leva bien inquiet de ce que pouvait signifier cette nouvelle
diablerie, et son premier soin fût de compter ses bêtes qui se
trouvèrent au nombre de deux cents, comme si aucune ne se fût jamais
noyée.
Alors, il se dépêcha de brûler tout le poil de la chèvre et de remercier
le bon saint Ludre, qui ne permit plus aux flambettes de le
tourmenter[14].