_Il faudrait trouver un nom à ce poème sans nom de la _fabulosité_ ou
_merveillosité_ universelle, dont les origines remontent à l'apparition
de l'homme sur la terre et dont les versions, multipliées à l'infini,
sont l'expression de l'imagination poétique de tous les temps et de tous
les peuples.
Le chapitre des légendes rustiques sur les esprits et les visions de la
nuit serait, à lui seul, un ouvrage immense. En quel coin de la terre
pourrait-on se réfugier pour trouver l'imagination populaire (qui n'est
jamais qu'une forme effacée ou altérée de quelque souvenir collectif) à
l'abri de ces noires apparitions d'esprits malfaisants qui chassent
devant eux les larves éplorées d'innombrables victimes? Là où règne la
paix, la guerre, la peste ou le désespoir ont passé, terribles, à une
époque quelconque de l'histoire des hommes. Le blé qui pousse a le pied
dans la chair humaine dont la poussière a engraissé nos sillons. Tout
est ruine, sang et débris sous nos pas, et le monde fantastique qui
enflamme ou stupéfie la cervelle du paysan est une histoire inédite des
temps passés. Quand on veut remonter à la cause première des formes de
sa fiction, on la trouve dans quelque récit tronqué et défiguré, où
rarement on peut découvrir un fait avéré et consacré par l'histoire
officielle. Le paysan est donc, si l'on peut ainsi dire, le seul
historien qui nous reste des temps anté-historiques. Honneur et profit
intellectuel à qui se consacrerait à la recherche de ces traditions
merveilleuses de chaque hameau qui, rassemblées ou groupées, comparées
entre elles et minutieusement disséquées, jetteraient peut-être de
grandes lueurs sur la nuit profonde des âges primitifs.
Mais ceci serait l'ouvrage et le voyage de toute une vie, rien que pour
explorer la France. Le paysan se souvient encore des récits de son
aïeule, mais le faire parler devient chaque jour plus difficile. Il sait
que celui qui l'interroge ne croit plus, et il commence à sentir une
sorte de fierté, à coup sûr estimable, qui se refuse à servir de jouet à
la curiosité. D'ailleurs, on ne saurait trop avertir les faiseurs de
recherches que les versions d'une même légende sont innombrables, et que
chaque clocher, chaque famille, chaque chaumière a la sienne. C'est le
propre de la littérature orale que cette diversité. La poésie rustique,
comme la musique rustique, compte autant d'arrangeurs que d'individus.
J'aime trop le merveilleux pour être autre chose qu'un ignorant de
profession. D'ailleurs, je ne dois pas oublier que j'écris le texte d'un
album consacré à un choix de légendes recueillies sur place, et je
m'efforcerai de rassembler, parmi mes souvenirs du jeune âge,
quelques-uns des récits qui complètent la définition de certains types
fantastiques communs à toute la France. C'est dans un coin du Berry, où
j'ai passé ma vie, que je serai forcé de localiser mes légendes, puisque
c'est là, et non ailleurs, que je les ai trouvées. Elles n'ont pas la
grande poésie de chants bretons, où le génie et la foi de la vieille
Gaule ont laissé des empreintes plus nettes que partout ailleurs. Chez
nous, ces réminiscences sont plus vagues plus voilées. Le merveilleux de
nos provinces centrales a plus d'analogie avec celui de la Normandie,
dont une femme érudite, patiente et consciencieuse a tracé un tableau
complet[1].
Cependant l'esprit gaulois a légué à toutes nos traditions rustiques de
grands traits et une couleur qui se rencontrent dans toute la France, un
mélange de terreur et d'ironie, une bizarrerie d'invention
extraordinaire jointe à un symbolisme naïf qui atteste le besoin du vrai
moral au sein de la fantaisie délirante.
Le Berry, couvert d'antiques débris des âges mystérieux, de tombelles,
de dolmens, de menhirs, et de _mardelles[2]_, semble avoir conservé dans
ses légendes, des souvenirs antérieurs au culte des Druides: peut-être
celui des Dieux Kabyres que nos antiquaires placent avant l'apparition
des Kimris sur notre sol. Les sacrifices de victimes humaines semblent
planer, comme une horrible réminiscence, dans certaines visions. Les
cadavres ambulants, les fantômes mutilés, les hommes sans tête, les bras
ou les jambes sans corps, peuplent nos landes et nos vieux chemins
abandonnés.
Puis viennent les superstitions plus arrangées du moyen-âge, encore
hideuses, mais tournant volontiers au burlesque; les animaux impossibles
dont les grimaçantes figures se tordent dans la sculpture romane ou
gothique des églises, ont continué d'errer vivantes et hurlantes autour
des cimetières ou le long des ruines. Les âmes des morts frappent à la
porte des maisons. Le sabbat des vices personnifiés, des diablotins
étranges, passe, en sifflant, dans la nuée d'orage. Tout le passé se
ranime, tous les êtres que la mort a dissous, les animaux mêmes,
retrouvent la voix, le mouvement et l'apparence; les meubles, façonnés
par l'homme et détruits violemment, se redressent et grincent sur leurs
pieds vermoulus. Les pierres mêmes se lèvent et parlent au passant
effrayé; les oiseaux de nuit lui chantent, d'une voix affreuse, l'heure
de la mort qui toujours fauche et toujours passe, mais qui ne semble
jamais définitive sur la face de la terre, grâce à cette croyance en
vertu de laquelle tout être et toute chose protestent contre le néant
et, réfugiés dans la région du merveilleux, illuminent la nuit de
sinistres clartés ou peuplent la solitude de figures flottantes et de
paroles mystérieuses._
George SAND.
Quiconque voudra faire un travail sérieux et savant sur le centre de la
Gaule, devra consulter les excellents travaux de M. Raynal, l'historien
du Berry, le texte des _Esquisses pittoresques_ de MM. de La Tremblays
et de La Villegille, les recherches de M. Laisnel de La Salle sur
quelques locutions curieuses, etc.