LE NÔTRE

Un jeune écrivain qui connaît à merveille le dix-septième siècle, M.

Émile Magne, contestait l’autre jour l’originalité de Le Nôtre. Des

gravures du temps de Louis XIII présentent déjà des jardins fort

analogues aux siens. C’est bien possible. Il y eut des tragédies avant

Racine et avant Corneille, mais personne, ni même M. Magne, ne conteste

sans doute le mérite particulier de ces deux poètes. Ils n’inventèrent

peut-être rien, mais ils firent mieux que d’inventer. Le génie invente

rarement: il perfectionne. C’est du moins ce que l’on ne peut enlever à

Le Nôtre. Encore qu’à ses jardins trop bien dessinés je préfère un bois

embroussaillé, je reconnais volontiers que les géométriques conceptions

de Le Nôtre se marient admirablement avec les majestueuses

architectures. Elles les soutiennent, elles les font valoir, leur

servent de transition avec la nature. On sait que M. Corpechot appelle

cela les jardins de l’intelligence. Le mot est heureux, mais la question

est précisément de savoir si le sentiment n’a pas le droit, lui aussi,

de prendre ses ébats dans un jardin et d’y venir rêver. Le jardin

n’est-il pas plutôt un lieu où l’on se promène, où l’on se repose, qu’un

lieu que l’on vienne admirer et dont on veuille comprendre la belle

ordonnance. Mais est-il nécessaire, même pour satisfaire l’esprit au

détriment des sens, que les charmilles y soient taillées en toupies ou

disposées en labyrinthe? Ces jeux me gâtent, non pas le parc de

Versailles qui est vaste et qui contient aussi de vrais arbres, mais

l’idée qu’ils m’imposent de Le Nôtre et de ses contemporains. Cette

manière de dominer la nature est bien factice et n’a même pas l’excuse

de l’utilité que peuvent présenter les espaliers en arête de poisson ou

les cordons de pommiers nains. Peut-être que pour comprendre la nature,

il faut d’abord en respecter les formes. Mais on a bien le droit de ne

pas reprocher à Le Nôtre son mauvais goût, qui, au fond, ne fut

peut-être que de la bonhomie.

La fin de l'art · 第 66 / 71 题