S’étant mise à substituer aveuglément le raisonnement à l’expérience, la
médecine moderne décréta contre le vin. Inutilement l’exemple des
siècles protestait. De tout temps les races européennes, et surtout
depuis l’extension du catholicisme qui en a fait un de ses fondements,
ont bu du vin, s’y sont peu à peu habituées, l’ont incorporé à leurs
mœurs. Et là où la vigne ne pousse pas, de tout temps aussi les hommes
s’étaient créé diverses boissons alcooliques, cidre, bière, d’autres
encore, et tout cela était considéré comme un bienfait quotidien. Il
semble, si ces boissons furent, à un certain moment, jugées dangereuses
par leur abus, qu’on aurait dû tout au moins tenir compte de l’habitude
qu’en avaient les hommes. La pratique même de la médecine ne
montrait-elle pas qu’il est dangereux de supprimer tout d’un coup une
mauvaise habitude, fût-ce l’alcool pur, fût-ce le tabac, et même l’éther
ou l’opium? Les médecins ne comprirent pas ce mécanisme physiologique et
persuadèrent à beaucoup de leurs clients de ne boire que de l’eau: les
cas d’appendicite se multiplièrent. Ce n’est que tout récemment que l’on
découvrit qu’il pouvait y avoir une relation entre ce régime trop bénin
et l’extension de ce mal. La médecine commence à céder et n’est pas très
éloignée de croire maintenant à l’utilité des boissons alcooliques
prises à dose modérée et, par-dessus tout, du vin. Dans quelques
siècles, cette campagne contre le vin, partie d’un pays qui est la
région par excellence de la vigne, paraîtra inimaginable, mais on en
trouvera peut-être la cause dans le phylloxera et les fraudes qui
s’ensuivirent. Les ennemis du vin auront confondu avec le jus de la
vigne des mixtures horrifiques où il entrait jusqu’à des teintures,
jusqu’à de l’acide sulfurique.