Hier, entre quelques amis, nous passions en revue la qualité de pensée
de tels ou tels écrivains momentanément célèbres--tout n’est-il pas
momentané, même la gloire?--et nous étions un peu étonnés qu’elle fût
aussi légère. Je disais peu de chose, soit que je sois devenu plus
indulgent, soit que je recherche dorénavant dans les œuvres littéraires
des qualités différentes de celles qui enthousiasmaient ma jeunesse. Au
fond, je crois que c’est l’indulgence qui dominait. Je l’avoue, tous les
livres nouveaux me paraissent égaux ou à peu près. Il en est peu de
complètement nuls. Il en est encore moins de tout à fait satisfaisants.
Qui n’est pas décidé à l’indulgence ne devrait en ouvrir aucun. Le goût
se blase. Il est un moment où toutes les femmes semblent pareilles. De
même pour les livres. Et comme on donne la préférence à la femme qui
pousse le plus loin l’art de plaire, on choisirait le livre le mieux
rempli de bonnes intentions. C’est généralement celui d’un jeune homme.
Il est plein des illusions qu’on a connues. Cela attire notre sympathie.
Mais les livres de ces gens d’expérience et qui n’ont pas même la valeur
de l’expérience, de ces hommes qui ont traversé la plus grande partie de
la vie et sur lesquels la vie n’a laissé aucune empreinte, il faut
beaucoup de complaisance pour faire semblant de ne pas les mépriser tout
à fait. De la complaisance ou de la résignation. Ces remarques
n’auraient tout leur sel que si on pouvait y mettre des noms propres,
mais nos mœurs s’y opposent. En avouant mon indulgence, j’avoue donc que
je participe à la politesse universelle qui est la marque de la
lassitude ou de la lâcheté de notre époque. Quand je pense à cela, je me
sens plein d’estime pour Boileau Despréaux, mais il faut bien que je me
dise que si un Boileau surgissait aujourd’hui, il serait mis au ban de
la société littéraire. J’entends un vrai Boileau, non un insulteur sans
solidité, un homme qui saurait motiver ses jugements. Que cela nous
ferait de bien!