Le petit village de Champtercier, près de Digne, inaugure aujourd’hui un
monument au philosophe Gassendi qui naquit là à la fin du seizième
siècle. L’originalité de Gassendi est d’avoir été à la fois un excellent
prêtre et un athée parfait. Quand on lui demandait comment il pouvait
concilier des états d’esprit si différents: «Il y a temps pour tout»,
répondait-il. Il croyait en Dieu en disant sa messe et le reste du jour
vénérait Épicure. Les gens simples l’appelaient «le bon prêtre de
Digne», mais les initiés opposaient sa philosophie épicurienne au rigide
idéalisme de Descartes. Il avait deux bréviaires, le bréviaire romain et
le Poème de la Nature de Lucrèce. Gassendi est l’inventeur de la cloison
étanche, qui n’est peut-être qu’un jésuitisme supérieur. C’est l’art de
la restriction mentale poussée au plus haut point, l’art de cacher sous
une adhésion de forme aux doctrines religieuses officielles la plus
grande liberté d’esprit. Cette attitude, qui ne fut pas rare au XVIIe
siècle, rendit les plus grands services. Elle permit de cultiver
libéralement les tendances de son esprit sans trop offusquer les
autorités. Molière fut un disciple de Gassendi. La conception de
_Tartufe_ est gassendiste. Si Molière eût avoué que sa comédie était une
attaque directe contre la religion, que son Tartufe était le type même
du dévôt véritable, il eût risqué de finir ses jours à la Bastille; mais
en le donnant pour le faux dévôt, il se posait même en défenseur de
l’intégrité religieuse, et tout le monde y a été pris et on s’y laisse
encore prendre. Que c’est singulier, quand on y songe, cette conception
d’un Molière champion de la dévotion ingénue! Le soin de dire sa messe
permit à Gassendi de former quelques-uns des plus fameux «libertins» du
temps. On a dit qu’il était sincère dans sa double foi. Le fait est que,
s’il pensa selon la doctrine d’Épicure, il vécut une vie fort peu
épicurienne. En ce cas, il n’aurait fait qu’ajouter un mystère de plus
aux mystères chrétiens, le mystère de la cloison étanche.