SUR UNE PHRASE

Sur mille personnes qui répètent si volontiers la moitié, je ne dirais

pas de la pensée, car ce n’est même pas une pensée, la moitié de la

phrase de Pascal: «Les fleuves sont des chemins qui marchent...», il

n’en est peut-être pas une qui soit capable de la compléter: «... et qui

mènent où on veut aller.» S’ils la connaissaient toute, peut-être ne la

répèteraient-ils plus, car ils en verraient trop clairement l’absurdité.

Cette fameuse phrase doit-elle être classée parmi les sottises échappées

aux grands hommes, ou n’est-elle qu’une erreur de copiste, ou encore une

chose incomplète jetée au hasard, je n’en sais rien, mais il est certain

qu’elle n’a qu’une apparence de bon sens. La première partie est fort

supportable parce qu’elle énonce un fait et qu’aux immobiles routes elle

oppose les mobiles fleuves. Mais la seconde partie en détruit tout

l’effet. Je ne pense pas qu’il soit besoin d’expliquer que cette route

qui marche ne marche que dans un sens et mène non où l’on veut aller,

mais bon gré mal gré où elle va nécessairement elle-même; ce sera une

fois sur deux là précisément où nous ne voulons pas aller. Elle est

donc, en tant que route, bien inférieure aux plus simples chemins, qui

du moins n’ont pas de parti pris et nous mènent vraiment, avec le seul

effort du mouvement, là où nous le désirons. Pourquoi donc cette phrase

est-elle devenue célèbre? Probablement à cause de l’antithèse qu’elle

contient, bien que comme toutes les antithèses, fort incomplète et très

peu juste, même quand elle l’est le plus. Elle abrège le raisonnement

pour ceux qui se contentent de peu, qu’une vague apparence satisfait.

Pascal n’était pas un bon observateur, mais la généralité des hommes,

étant encore moins observateurs que lui, l’ont suivi avec confiance. Un

Pascal peut-il dire une sottise ou une demi-sottise, peut-il avoir une

distraction?

La fin de l'art · 第 34 / 71 题