La première fois que j’eus une notion concrète de la nouvelle
prononciation du latin telle qu’elle est préconisée et pratiquée dans
quelques milieux universitaires, ce fut par l’entremise d’une dame qui
apprenait à décliner _Rosa_, _la rose_, pour le faire apprendre à son
fils. Elle disait tranquillement _roça_ et cela lui paraissait tout
naturel. Moi, cela me gênait un peu. Elle disait _ounous_ (pour _unus_)
et bien d’autres choses qui me semblaient saugrenues. Depuis cela, j’ai
appris que chaque professeur, ou à peu près, a sa méthode et sa
prononciation préférées, car cette science nouvelle est fort obscure et
ne porte avec soi aucune certitude. Les uns tiennent pour le latin
prononcé à l’allemande, d’autres pour le latin prononcé à la romaine et
les plus savants, enfin, pour la prononciation cicéronienne. De plus
comme le ministre a laissé les professeurs libres de suivre
provisoirement les vieux usages, quelques-uns prononcent modestement à
la française. Qui sait si l’an prochain la dame, son rejeton ayant gravi
un échelon, ne tombera pas sur un de ces professeurs surannés? Après
avoir appris qu’il fallait dire _Kikéronn_, il sera condamné à revenir à
_Cicéron_ en attendant qu’un pédagogue féru de catholicisme le condamne
à _Tchitchéronn_, à la romaine. Au milieu de tout cela, les gens, sans
se douter un instant de leur incohérence, parlent ferme de la
restauration des études latines. On peut être certain que ces
innovations y contribueront puissamment. Remarquez aussi l’immense
utilité qu’il y a à être fixé sur la prononciation d’une langue qu’on ne
parle plus. Cette façon détournée des vendeurs de latin à donner raison
aux espérantistes n’est-elle pas ingénieuse?