LE LATIN

On ne me croirait pas si je me disais ennemi du latin, mais je ne suis

pas non plus ami du latin pour tous. Il semble que la tradition soit

rompue et que toute une classe de jeunes gens de quinze ans ne puisse

plus s’intéresser au langage de Cicéron. Les professeurs, malgré leur

zèle, sont obligés de constater la faiblesse croissante des études

latines. L’air n’est plus favorable au latin. Trop de choses nouvelles

veulent entrer et d’autres sont entrées déjà dans les jeunes esprits; il

faut leur faire place. On étouffe dans les cervelles: ouvrez la porte et

renouvelez l’air. Je ne sais pas si c’est fâcheux, mais c’est un fait,

ou que les têtes n’ont pas grandi en proportion de ce qu’il s’agit

maintenant d’y enfourner, ou qu’on a tort d’y vouloir enfourner trop de

notions. Il va peut-être falloir choisir et, considérant le latin comme

une notion de luxe, le réserver pour les quelques têtes un peu plus

larges que les autres. Il y aurait ce moyen, mais qui semble tout à fait

hors de la portée de l’Université: changer sa méthode d’enseignement et

ne plus se donner pour but, dans les lycées, la formation uniforme de

lettrés, de professeurs, d’écrivains. Car cela semble bien dans cette

vue qu’elle gave la jeunesse et il semble bien aussi que cette vue ne

soit plus absolument compatible avec le parti que cette jeunesse entend

tirer de la vie. Or, je crois qu’il faut enseigner les gens et les

jeunes gens selon qu’ils veulent être instruits et non pas selon que la

coutume l’a fixé. A l’époque de la réforme, tout le monde voulait savoir

l’hébreu. Il y eut des professeurs d’hébreu jusque dans les villages, il

n’y en avait pas assez. Cent ans plus tard, il n’y en avait plus. La

mode impose l’enseignement et la mode est fondée sur des besoins réels

ou factices; avons-nous à en juger? On ne veut plus de latin, pourquoi

l’enseigner de force? Qu’on en fasse un cours libre.

La fin de l'art · 第 22 / 71 题