SUR UN PORTRAIT

Les nouvelles générations de poètes et d’artistes s’engagent dans une

voie esthétique où il va être bien difficile de les suivre. A les

considérer, les plus hardis des beaux esprits se sentent croître des

oreilles d’âne, des yeux de cheval et des âmes de pompiers. Tout ce

qu’on a vu en fait de révolutions dans la littérature et dans l’art, et

dont on nous conte l’histoire, n’est rien en comparaison de celle qui se

prépare et qui est déjà fort avancée. Que l’on prenne par exemple le

dernier volume de Guillaume Apollinaire. Ce sont des poèmes et il

s’intitule _Alcools_. C’est juste, car ils enivrent de plusieurs

manières, soit qu’on les respire, soit qu’on les touche ou seulement

qu’on les regarde. Ils ne comportent pas de ponctuation et pourtant ne

sont pas plus obscurs que tels autres qui en sont surchargés. Mallarmé

avait déjà écrit des poèmes sans ponctuation, mais brefs et qui ne

voulaient donner que des images ou des sensations uniques. Apollinaire

risque de longs poèmes dénués de ces petits signes qu’on nous a habitués

à croire indispensables et il prouve ainsi leur inutilité, au moins en

poésie qui procède moins par analyse intellectuelle que par accumulation

d’impressions. La couverture porte: «Avec un portrait de l’auteur par

Pablo Picasso.» On tourne et voici une épure géométrique fort belle où

l’on distingue au bout d’un moment un œil en haut et l’autre plus bas,

quelques cheveux jetés dans un coin vers le sommet, une oreille aussi,

en somme rien de ce qu’on appelle vulgairement un portrait et cependant

on sent que l’artiste sait dessiner, qu’il n’a nullement fait un

gribouillis de hasard, qu’il obéit à une méthode. C’est du cubisme, par

le maître du genre. C’est comme cela maintenant que les muses voient

leurs poètes et les bourgeois leurs épouses. Il faut entendre

Apollinaire, homme intelligent, trop intelligent, vous dire: «Dans peu,

vous vous y habituerez; l’œil reconstruira. Ne lui en donne-t-on pas les

éléments? Quand on aperçoit quelqu’un, ne le voit-on pas par petits

morceaux successifs?» C’est beaucoup d’«alcools» à la fois; cela monte

un peu à la tête. N’importe, voilà un livre dont je ne me priverais pas

volontiers.

La fin de l'art · 第 19 / 71 题