VISAGES

Réunis en volume, les _Visages_ de Rouveyre semblent peut-être un peu

moins cruels que lorsqu’ils défilent périodiquement le long d’une revue.

Mais vraiment, je ne sais pas trop à quoi cela tient. Sauf en quelques

pages qui demeurent excessives et comme blessantes, l’ensemble se tient.

On sent beaucoup moins le système que la méthode. Faisons abstraction

des visages de femmes, dont presque aucun n’est tolérable, la galerie

des hommes me paraîtra même supérieure. C’est que la tête de la femme

n’est pas faite pour plaire par son caractère, mais seulement par une

certaine rectitude de lignes, qui ne doit pas être trop individualisée.

Les femmes qui veulent à la fois paraître des beautés et des penseuses

se méprennent sur leurs possibilités: il faut opter. La forme

inesthétique donnée à leur visage, pourrait dire Rouveyre, est un

hommage à leur intelligence: la beauté pure ne pense pas. La pensée

ravage toujours la figure: il est vrai que la vie y suffit très bien.

Mais je crois qu’il aurait fallu tenir compte pour les femmes de la

faiblesse de notre œil pour elles, chez nous autres qui n’avons pas le

regard déformateur ni si rudement scrutateur. Ceci dit, et ceci n’est

peut-être que du sentimentalisme, je ne vois pas d’objection contre les

portraits d’hommes, dont beaucoup sont d’une ressemblance extrêmement

vivante. Ce ne sont pas seulement des portraits, ce sont des tendances,

des intelligences, des manières d’être. Il y a d’autres déformateurs.

Rouveyre diffère des autres par la diversité de sa déformation qui, au

lieu de tourner autour du geste du dessinateur, tourne autour du

caractère qu’il a deviné chez le modèle. En quoi c’est un portraitiste

et non un caricaturiste aux effets toujours limités et presque toujours

identiques. Mais par cela même c’est un homme fort dangereux pour la

tranquillité publique.

La fin de l'art · 第 18 / 71 题