LE TOMBEAU DE L’ENFANT.--Cascades d’Aller-Heiligen.--Espiègleries
de M. de La Fléchelle.--Modes de Paris et modes de la forêt
Noire.--Vallées de Kappel et de Seebach.--Réveil en sursaut.
«Il y a quatre ou cinq ans, une jeune femme, une Française, traversait
la Belgique avec un enfant dans ses bras; la mère était malade,
l’enfant aussi. En arrivant à Bruxelles l’étrangère fut forcée de
s’aliter; et tandis qu’une fièvre délirante lui ôtait la connaissance
d’elle-même, l’ange de la mort vint lui prendre son enfant et emporta
la pauvre petite créature éteinte dans le cimetière de Laaken. Quand
la malade eut recouvré la raison, puis à peu près la santé, forcée
impérieusement de rentrer en France, elle alla faire ses adieux, ses
adieux éternels à son enfant. A deux genoux sur sa fosse fraîchement
remuée, le visage en larmes, d’une voix heurtée par les sanglots: «O
mon enfant! s’écria-t-elle, il va donc falloir me séparer de toi!...
retourner en France seule!... Ah! que ne m’est-il permis de vivre
ici.... de ne pas te quitter? Quel regard ami s’arrêtera sur la terre
qui te cache, puisque ta mère elle-même t’abandonne?... Qui prendra
soin de ta tombe?
«--Moi!» dit une voix qui sembla vibrer avec le vent.
«L’étrangère regarda autour d’elle et ne vit personne. «Cette voix
vient-elle de descendre du ciel? se dit la mère; alors, Dieu soit béni!
il veillera sur mon enfant. Mais si elle n’avait résonné que dans ma
tête, sous l’influence d’un reste de délire?...»
«Deux jours après, l’étroit espace où dormait l’enfant avait un
entourage de fer pour le préserver de l’envahissement des grandes
tombes voisines; de jolies fleurs, roses ou blanches, le décoraient.
Un jeune homme, à l’encolure vigoureuse, mais aux traits fatigués
et empreints de tristesse, rêvait, un coude appuyé sur le grillage.
Interrompant sa rêverie, il se découvrit la tête et murmura tout bas:
«Cher petit, c’est au nom de ta mère!»
«Depuis, il ne se passa pas une semaine sans qu’il revînt visiter le
dernier berceau de l’innocente créature.
«Ce jeune homme, c’était un réfugié français compromis politiquement
à la suite d’une folle manifestation de quelques élèves de l’École
polytechnique; il avait choisi la Belgique pour son lieu d’exil,
espérant retrouver là une autre France. Quoique par nature peu porté
aux affections mélancoliques, le mal du pays l’avait atteint. A
Bruxelles, le joyeux Français n’était plus qu’un misanthrope fuyant
le monde, évitant même la société des autres réfugiés. Il cherchait
les lieux déserts et sombres, dont la tristesse pût s’harmoniser avec
sa pensée. Le cimetière de Laaken était devenu sa promenade favorite;
le petit mort qu’il y venait visiter, sans jamais l’avoir rencontré
sur la terre, il éprouvait pour lui quelque chose de sympathique,
de tendre; il l’aimait. Né en France, l’enfant était venu mourir en
Belgique, dévoré par la maladie.... Similitude entre eux qui, plus
tard, bientôt peut-être, devait se compléter. Puis à cette mère,
qu’il n’avait qu’entrevue un instant à travers un massif de cyprès,
n’avait-il pas promis de veiller sur le tombeau de son enfant? En
regardant ce tombeau, il lui semblait qu’elle lui avait légué son droit
de souffrance et d’amour.
«Les bonnes pensées rafraîchissent l’âme; il éprouvait un soulagement à
ses tristesses habituelles en songeant que dans ce pays, où rien ne le
rattachait par le cœur, il avait maintenant un devoir pieux à remplir.
«Néanmoins, sur cette terre d’exil, si les sentiments qu’il avait
jusqu’alors inspirés autour de lui sentaient parfois la contrainte et
la défiance ils n’étaient point hostiles; ils le devinrent tout à coup.
«On ne se passionne pas facilement pour les étrangers en Belgique,
disposé qu’on y est à ne voir en eux que des brouillons ou des
banqueroutiers jetés hors de leur pays par la bascule de la Bourse ou
le tremplin politique. Partout où notre homme avait jusque-là rencontré
des regards indifférents, il rencontrait des regards farouches. A
sa sortie du cimetière, les habitants du faubourg de Laaken se le
désignaient du doigt avec l’expression du mépris. Qu’était-il arrivé?
Déjà, à différentes reprises, son logeur lui avait témoigné en avoir
assez de sa pratique. Il lui en expliqua la raison un beau jour,
nettement, rudement.
«Était-il digne de l’hospitalité belge celui qui avait détourné une
pauvre fille de ses devoirs? L’ancien polytechnicien voulut nier;
mais ne s’était-il pas dénoncé lui-même par ses visites fréquentes au
tombeau de l’enfant? Pourquoi eût-il pris tant de soins de ce tombeau
s’il n’était le père du petit défunt, par conséquent le séducteur de la
jeune mère? Était-ce donc à l’enfant qu’il fallait songer seulement? Il
pouvait se passer de fleurs, tandis que la pauvre fille, faute d’une
réparation, flétrie dans son honneur, repoussée par sa bienfaitrice,
s’était vue forcée de quitter la Belgique, en proie à la misère et au
désespoir.
«Pour s’être fait le gardien d’un tombeau, notre ami se trouvait dans
cette situation étrange de passer pour le père d’un enfant dont le sexe
même ne lui avait pas été révélé, et pour le séducteur d’une femme
qu’il n’aurait pu reconnaître s’il l’eût rencontrée.
«Peu de temps après, il fut rappelé de son exil, par conséquent guéri
de sa nostalgie.
«Avant de partir, bravant de nouveau l’opinion publique, il se rendit
une fois encore au cimetière de Laaken et rétribua largement le
gardien, lui confiant le soin du petit tombeau pendant son absence.
Qu’elle fût fille ou femme, il l’avait promis à la mère!»
Cette histoire me toucha vivement. Athanase me la racontait tandis
que, pour nous rendre aux cascades, nous gravissions ensemble les
jolies collines blondes déjà entrevues par moi à travers les ogives
démantelées de la chapelle. Puis, s’arrêtant:
«Eh bien, mon cher Augustin, croyez-vous que Brascassin (car c’était
encore de l’éternel, de l’inévitable Brascassin qu’il s’agissait ici),
croyez-vous que Brascassin, même avec les idées de mariage que vous lui
supposez, puisse jamais songer à prendre pour femme cette Thérèse, la
fille séduite de Bruxelles?
--Je ne sais ce que je pense, lui dis-je, mais votre joyeux ami, dont
jusqu’ici je n’avais qu’une mince opinion, je vous le déclare, vient
d’entrer brusquement dans mes affections. C’est un noble cœur, et sa
conduite au tombeau de l’enfant...»
Ici, j’interrompis ma phrase par un cri. C’était un cri d’admiration.
De l’endroit où nous étions, les cataractes d’Aller-Heiligen se
développaient sur une longue étendue. On eût dit vingt rivières étagées
les unes sur les autres. C’était magnifique, c’était sublime! De ma
vie de Parisien je n’avais rien vu de plus beau, même les grandes eaux
de Versailles. Quand la nature s’en mêle, elle distribue ses largesses
avec plus de prodigalité encore que le grand roi Louis XIV.
Nos compagnons nous attendaient un peu plus haut, à demi-portée de
fusil; c’était de là que nous devions partir pour descendre le long des
cascades.
En abordant Brascassin, par un mouvement involontaire, je lui tendis la
main.
Il ne sut trop ce que cela voulait dire. Mais je songeais au cimetière
de Laaken.
Alimentées par la Mourg, par l’Enz et les nombreux cours d’eau
descendus des pentes de la forêt Noire, les cascades d’Aller-Heiligen
se sont frayé leur route à travers un terrain rocheux qui, par ses
résistances, les a transformées en immenses cataractes, reliées entre
elles sur près d’un kilomètre d’étendue.
Autrefois, pour oser les côtoyer dans tout leur parcours, il fallait
s’aventurer le long des berges escarpées et glissantes: on y risquait
sa vie.
Naguère encore, des échelles, ayant pour points d’appui d’énormes
rochers mis à découvert par les eaux torrentueuses, facilitaient la
route aux curieux. Si la visite n’entraînait plus un péril de mort,
elle causait du moins une grande fatigue et tentait seulement sinon les
plus braves, du moins les plus robustes.
Aujourd’hui, tout le monde est appelé à jouir du spectacle; des
escaliers commodes, quoique un peu rapides, avec rampes et garde-fous,
ont remplacé les échelles. C’est plaisir que de descendre ainsi,
de cascade en cascade, au milieu du bruit assourdissant de toutes
ces masses d’eau qui, en passant, vous saluent par une aspersion
d’abondante rosée. Jamais je ne m’étais trouvé à pareille fête.
Les populations campagnardes accourues au festival remplissaient les
escaliers; les riches fermières avec leur taille sous les aisselles,
leurs grands chapeaux de paille ornés de fleurs champêtres, les
dames bûcheronnes, leur petit feutre sur la tête, les ouvrières,
en bonnet de soie, rouge ou bleu, la plupart tenant leurs enfants à
la main ou dans leurs bras; les villageois avec leurs longs bâtons
blancs, leurs redingotes amples et flottantes; les forestiers avec
leurs vestes d’uniforme et leurs grandes guêtres à la souabe; tous
ces groupes, mêlés à des groupes de citadins aux habits étriqués, aux
petits chapeaux ronds, à la casquette universitaire, cheminant, ayant
près d’eux leurs femmes ou leurs sœurs, au buste allongé sur une base
arrondie et volumineuse, présentaient le plus singulier mélange de
formes et de couleurs.
Une partie de la foule, venant du plateau de l’abbaye, montait;
l’autre, ayant, comme nous, escaladé les collines, descendait, et ce
remous humain, le contraste entre tous ces costumes, les modes de
Paris et celles de la forêt Noire confondues ensemble, les bruits, les
murmures de cette foule, couverts par les murmures et les bruits des
cascades, tout cela encadré dans la sévérité d’un paysage alpestre
revêtait les allures d’une grande mascarade défilant au milieu d’une
noble et majestueuse décoration.
J’essayai d’en reproduire quelques détails par le crayon. Ce petit
diable bombé de M. de La Fléchelle, à force de tourner, de gambader
autour de moi, et de s’extasier sur l’œuvre avant même qu’elle fût
commencée, m’en rendit l’exécution impossible.
Il fallut enfin dire adieu à ces merveilles d’Aller-Heiligen. Comme
souvenir, je cueillis sur la rive de la dernière cascade une superbe
_pédiculaire_, m’apprêtant à l’insérer précieusement dans ma boîte.
Dans ma boîte, je trouvai un paquet d’orties. Décidément, le nain en
voie de devenir géant m’avait pris à partie pour ses malices. Je lui
fis du doigt un signe de réprimande. Il pouffa de rire. Peut-être en
grandissant deviendra-t-il plus raisonnable.
A l’entrée du petit bois où j’avais abordé le matin, nous trouvâmes
non-seulement des voiturins, mais des chars à bancs. Athanase,
Brascassin, l’homœopathe, La Fléchelle, deux autres convives d’Épernay,
un ami de rencontre qu’Athanase avait détaché de l’orphéon et moi, nous
formions une bande de huit individus. Nous prîmes deux chars à bancs.
Je pensais retourner à Achern:
«Et le _Mumel-See_! me dit Athanase.
--Est-ce là que nous devons dîner, demandai-je, songeant à mon déjeuner
si fatalement interrompu.
--Nous dînerons au _Hirsch_, me répondit Brascassin.
--Pourquoi pas à Achern? Je compte bien ce soir prendre le chemin de
fer pour Paris.
--Nous aussi, parbleu! sinon pour retourner à Paris, du moins à
Épernay, reprit Athanase. Mais, malheureux! vient-on à Aller-Heiligen
sans visiter le _Mumel-See_?
--Qu’est-ce que le Mumel-See?
--C’est le lac des Fées! me dit La Fléchelle.
--Et où est situé ce lac des Fées?
--Au Mumel-See.»
Je ne jugeai pas nécessaire de prolonger de pareilles explications.
D’ailleurs, ce mot de _lac des Fées_ avait doucement résonné à mon
oreille.
Nous voici dans la délicieuse vallée de Kappel. Au lieu du tumulte de
l’entonnoir, du tapage, des bruits de toutes sortes, cris de la foule,
vacarme des cascades, trompettes et contre-basses de la _Musik-Fest_,
qui, depuis le matin, avaient surexcité la partie nerveuse de mon
organisation, silence complet, à peine troublé par quelques chants
d’oiseaux, par quelques mugissements de génisses. Du sein d’immenses
prairies, entre les hautes herbes, s’élève de temps à autre un front
cornu, et deux gros yeux nous regardent passer. Notre char à bancs
avec ses ressorts de bois, vraiment de très-bon usage dans les routes
accidentées, semble glisser sur le sable; j’éprouvais une quiétude,
un calme parfaits. Parmi mes compagnons, les uns fumaient avec cette
taciturnité naturelle aux fumeurs; les autres dormaient. Peut-on
dormir, un pareil tableau sous les yeux! Moi, je méditais, ce qui ne
m’était pas arrivé depuis longtemps au milieu de ma vie agitée; je
songeais à Thérèse et au vainqueur des Turcs, à Thérèse surtout. Non!
je ne pouvais ratifier la sentence portée contre elle par Athanase;
il avait été abusé par ses propres suppositions ou celles de son
entourage; Brascassin n’avait pas parlé avec mépris de la pauvre fille;
elle lui était si dévouée, si reconnaissante!...
Je ne fus distrait de ces pensées qu’à la vue des vallées de Seebach,
qui s’enchaînent à celles de Kappel et les font oublier; là un horizon
de hautes montagnes boisées, un double rang de collines parsemées de
nombreux chalets; aux flancs de la colline, se détachant nettement sur
leur verdure un peu sombre, bondissent des chèvres blanches, serpentent
de jolis ruisseaux qui semblent se rouler sur eux-mêmes et caqueter au
soleil; à la porte comme aux fenêtres des chalets, apparaissent des
figures de femmes, toujours blondes, souvent charmantes; du fond de
la vallée montent vers nous des bourdonnements, des murmures, et les
tintements doucement monotones de la clochette des troupeaux.
J’étais sous le charme! il me semblait déjà ressentir l’influence
magnétisante des fées du lac. Je ne connais la Suisse que par ouï-dire
et pour avoir vu un grand nombre de ses portraits, plus ou moins bien
coloriés; mais peut-elle présenter quelque chose de plus gracieux, de
plus idéalement pittoresque que cette ravissante vallée de Seebach? Je
me promis bien d’inscrire sur mes tablettes, comme une des journées
les mieux employées de ma vie, celle où j’avais vu les cascades
d’Aller-Heiligen, cet agreste paradis de Seebach, et qui devait se
terminer au lac des Fées!
Je commençais à me prendre au sérieux et à me croire devenu, toujours
malgré moi, un illustre voyageur. Au milieu de ces idées vaniteuses,
repu de ces beaux spectacles, fatigué d’admiration, je finis par
m’endormir à mon tour. Nous dormions donc à l’unanimité dans nos deux
chars à bancs, quant un double ressaut des voitures nous fit ouvrir les
yeux à tous les huit à la fois.
Nous arrivions au _Hirsch_!