M. ODILON BARROT.--Je demande la parole.

GUIZOT.--On nous l'accorde, je dis _nous_, car c'est de nous qu'il

s'agit ici, aussi bien que des ministres qui siégent sur ces bancs; on

nous l'accorde maintenant au milieu de la paix publique, au milieu de la

prospérité publique. Certes, messieurs, je ne ferai aucune objection à

cette victoire nouvelle de notre ancienne majorité et de sa politique.

Je m'en applaudis, je m'en félicite; je n'aurai garde de réveiller des

souvenirs qui pourraient y apporter obstacle; mais je ne souffrirai pas

non plus les méprises ou les fautes qui mettraient de nouveau cette

politique en péril. Je ne prends la parole que pour les repousser.

Je ne dirai qu'un mot de deux reproches qui ont souvent retenti à cette

tribune, et que l'honorable préopinant vient y renouveler.

On a parlé de progrès; on a accusé notre politique d'être une politique

rétrograde et une politique de rigueur. Je ne répondrai que deux mots à

ces deux accusations.

Je ne pense pas, messieurs, et aucun homme de sens ne peut penser que le

progrès d'une société consiste à avancer aveuglément et toujours dans le

même sens, dans la même voie, sans se demander si c'est la voie qui mène

la société à son but, si c'est le véritable progrès qu'elle aurait à

faire. Le progrès pour la société, messieurs, c'est d'avancer vers ce

dont elle a besoin; ce dont elle a besoin, c'est de ce qui lui manque.

Ainsi, quand la société est tombée dans la licence, le progrès, c'est de

retourner vers l'ordre. (_Très-bien! très-bien!_) Quand la société a

abusé de certaines idées, le progrès, c'est de revenir de l'abus qu'on

en a fait; le progrès, messieurs, c'est toujours de rentrer dans la

vérité, dans les conditions éternelles de la société, de satisfaire à

ses vrais besoins réels et actuels. Si la société aujourd'hui avait

besoin, comme on le lui répète, d'une extension indéfinie, je dirai

seulement d'une extension nouvelle des libertés politiques, si c'était

là son voeu, son sentiment, son besoin réel, il y aurait progrès à

marcher dans cette voie. Mais ce n'est pas là le besoin actuel de notre

France. Elle a besoin, messieurs, de s'établir, de s'affermir sur le

terrain qu'elle a conquis, de s'éclairer, car les lumières lui manquent;

elle a besoin de s'organiser, de retrouver les principes d'ordre et de

conservation qu'elle a longtemps perdus et vers lesquels elle cherche à

retourner. Voilà le progrès véritable auquel elle aspire et pour lequel

il faut l'aider. (_Très-bien!_)

Soyez-en bien sûrs, messieurs, il n'y a pas de progrès pour la Chambre,

pas de progrès pour la France à se passionner pour les idées et les

pratiques de 1791; ce qui fut progrès alors serait aujourd'hui une

marche rétrograde; les besoins qu'on avait alors sont satisfaits

aujourd'hui; les besoins qu'on a aujourd'hui, on ne les avait pas alors.

Le véritable progrès pour nous, c'est de donner à la société ce dont

elle a besoin aujourd'hui, c'est de la faire marcher dans la voie dans

laquelle elle est en arrière, et non de la pousser encore une fois

indéfiniment en aveugle, par routine, par préjugé, dans des voies où

notre société s'est peut-être déjà trop avancée, et qui la mèneraient à

sa ruine, non à sa grandeur. (_Très-bien! très-bien!_)

Je repousse donc, je repousse absolument cette accusation de rétrograde

intentée contre notre politique. C'est là un anachronisme, une vieille

routine; c'est vous, messieurs nos adversaires, qui vous traînez dans

une ornière; c'est vous qui répétez ce qu'on disait dans d'autres temps,

sans vous apercevoir que tout est changé autour de vous, que la société

est changée, que ses besoins sont changés. C'est nous qui avons

l'intelligence des temps nouveaux. (_Très-bien! oui! oui!_) Oui,

messieurs, c'est nous. Je comprends très-bien que vous pensiez

autrement, et c'est de quoi je vous accuse. Je vous accuse de n'avoir

pas compris ce qui s'est passé en France depuis quarante ans, je vous

accuse d'être en arrière. (_Très-bien! très-bien! Mouvement prolongé._)

Un seul mot maintenant sur un autre reproche. On a taxé notre politique

de rigueur, et je puis croire que c'est à moi particulièrement que ce

reproche s'adresse. Si je ne me trompe, c'est moi qui ai prononcé le

premier à cette tribune, à propos des lois de septembre, le mot

d'intimidation. Je l'avoue, messieurs, quand j'ai prononcé ce mot, je

croyais exprimer le lieu commun le plus vulgaire. Je croyais dire ce que

nous avons tous lu dans nos catéchismes et dans la préface de tous les

codes pénaux du monde. Il a toujours été convenu, toujours entendu, que

les lois pénales avaient essentiellement pour objet d'intimider....

_Plusieurs voix_.--C'est clair!

GUIZOT.--D'intimider, de réprimer par la crainte, les mauvais penchants

de la nature humaine. Il a toujours été entendu dans les plus simples

traités de morale, dans les livres écrits pour l'éducation du peuple,

que la crainte était un frein nécessaire, salutaire à l'homme dans

l'imperfection de sa nature et de sa condition.

Je n'avais donc exprimé que la vérité la plus commune, la plus simple,

et il faut que certains esprits soient étrangement pervertis (passez-moi

l'expression), qu'ils aient étrangement dévié du vrai, pour qu'un tel

mot, une telle idée aient causé une seconde d'étonnement.

Si, au lieu des idées, je consulte les faits, si je me rappelle ce qui

s'est passé en France depuis six ans, et les actes auxquels j'ai eu

l'honneur de concourir, en est-il un seul, je vous le demande, auquel le

mot _rigueur_ puisse s'appliquer? Je défie qui que ce soit, dans

quelques années d'ici, quand les passions seront amorties, ces passions

prétendues, qui ne sont, je le sais, que de pâles copies des vraies

passions d'autrefois (_Très-bien! très-bien!_); quand, dis-je, ces

prétendues passions se seront amorties, quand les souvenirs de nos

débats se seront calmés, je défie un homme sensé de venir dire à cette

tribune qu'il y a eu des rigueurs en France depuis six ans.

Des rigueurs, messieurs? Mais nous avons à peine suffi aux nécessités

sociales; mais il a fallu cinq ans pour nous amener à les reconnaître, à

les proclamer, nous, nous-mêmes dépositaires du pouvoir, sur ces bancs

où nous étions assis. Il a fallu des désordres effroyables, des dangers

extrêmes pour nous faire recourir, à quoi? aux moyens de répressions les

plus simples, les plus modérés, les plus légaux, à des moyens de

répression qui sont le code commun, l'état habituel de toute société

policée, de tout gouvernement civilisé.

Je suis donc frappé, étrangement frappé de cette aberration de certains

esprits qui leur fait donner le nom de rigueur aux idées les plus

élémentaires de la loi et de la morale, qui leur fait qualifier de

rigoureux les actes les plus modérés, le gouvernement le moins

oppressif, le plus patient qui ait jamais existé depuis qu'il existe des

gouvernements.

Non, messieurs, il n'y a point de rigueurs, il n'y a point eu

d'intimidation brutale; il y a eu l'emploi le plus réservé du pouvoir

armé de ses droits dans l'intérêt de la société, et non dans un intérêt

de personnes et de ministère. (_Très-bien!_)

J'en resterai là avec le passé; je ne dirai rien de plus. On ne

m'accusera pas de vouloir réveiller les passions, empêcher les

réconciliations: je viens droit au présent. Qu'est-il arrivé depuis que

l'ancien cabinet s'est retiré? Je ne veux pas dire un mot de sa

retraite, je la prends comme un fait accompli; qu'est-il arrivé? A

l'instant, il a été évident pour tout le monde que la Chambre ne voulait

pas changer sa politique, que le gouvernement du roi ne voulait pas

changer sa politique; malgré les accidents qui avaient amené la chute de

l'ancien cabinet, le lendemain la majorité et le cabinet nouveau ont

senti la nécessité de persévérer; leur première pensée a été de le dire

et de le prouver par leurs actes et par leurs paroles.

C'est qu'en effet il y avait quelque inquiétude, quelque doute dans les

esprits. C'est cette inquiétude, c'est ce doute qui ont poussé le

nouveau cabinet d'une part, la majorité de l'autre, à se hâter de

rassurer les esprits et le pays; car, entendez-le bien, messieurs, on

s'est hâté de rassurer le pays. On a compris que l'ébranlement de la

politique qui avait prévalu depuis cinq ans, c'était l'ébranlement du

pays même, du gouvernement fondé par la révolution de Juillet; on a

compris que le plus pressant besoin, c'était que cette politique reparût

ouvertement, prévalût toujours. On s'est donc hâté de rassurer le pays,

et on a eu raison, c'était nécessaire. D'une part, l'ancienne opposition

continuait à pousser au changement de système; c'était son droit: elle a

considéré constamment le système comme mauvais. Aujourd'hui, il est

vrai, une partie de ses membres paraissent ne pas garder la même

conviction; peu importe: ceux qui la gardent ont le droit de continuer à

provoquer un changement de système; et, en effet, ils ont agi en ce sens

depuis un mois plus activement et avec plus d'espérances qu'auparavant;

d'autre part, on a dit que les circonstances étant changées, la

politique devait changer aussi, qu'il y avait, après la répression des

désordres, possibilité, utilité de modifier le système suivi pour les

réprimer.

D'autres personnes enfin, le défilé passé, le grand péril surmonté, la

société sauvée, ont pu être moins frappées des moyens nécessaires pour

conserver les biens une fois conquis. Il est arrivé plus d'une fois que

le danger passé, le remède a eu moins de prix aux yeux de ceux qu'il

avait rendus à la vie. Toutes ces causes, toutes ces dispositions ont

pu, ont dû faire craindre l'altération de la politique suivie depuis

cinq ans.

Eh bien! messieurs, je n'hésite pas à l'affirmer, malgré les changements

survenus dans l'état des affaires, et qui sont le fruit de la politique

suivie depuis cinq ans, malgré l'apaisement des esprits qu'a amené cette

politique qui devait, disait-on, les irriter, les diviser chaque jour

davantage, je persiste à penser qu'il est aujourd'hui plus nécessaire

que jamais, pour les Chambres, pour le gouvernement de Juillet, pour

notre glorieuse révolution, de persévérer dans cette politique; et c'est

là le motif qui m'a décidé à monter à la tribune, j'ai besoin d'exprimer

à cet égard ma conviction; je demande encore à la Chambre, à ce sujet,

quelques minutes d'attention. (_Mouvements divers._)

Messieurs, on nous a dit plus d'une fois, à mes amis et à moi, que nous

ne nous souvenions pas de la révolution de Juillet, que nous n'avions

pas une juste idée de son importance et de sa grandeur. Je serais bien

tenté de renvoyer ce reproche à ceux qui nous l'adressent; bien souvent,

en les voyant tenir la même conduite, en les entendant tenir le même

langage, qu'ils auraient tenu, il y a douze ans, il y a quinze ans, sous

la Restauration, en les voyant constamment occupés à contrôler, à

affaiblir le pouvoir, à envahir, à conquérir au profit de ce qu'on

appelle les libertés publiques, j'ai été tenté de leur dire à mon tour:

Mais vous ne savez donc pas qu'il y a eu une révolution? (_On rit._)

Vous n'avez donc aucune idée de ce qu'est un pareil fait, de tout ce

qu'il a de puissant, de redoutable, du long tremblement qu'il imprime à

la société tout entière et de la difficulté de la rasseoir? Eh bien!

oui, nous avons fait une révolution, et je la crois plus grande, je la

sens plus profonde que vous ne l'avez jamais senti. Oui, la France, par

un acte de sa volonté, a changé son gouvernement. Vous figurez-vous dans

quel état un tel fait laisse pendant longtemps le peuple qui l'a

accompli? C'est un grand acte, un acte glorieux, un de ces actes qui

grandissent les nations, qui en font des personnages historiques

admirables. Mais un tel acte, messieurs, est pendant longtemps, pour le

peuple qui l'a accompli, une source féconde d'aveuglement et d'orgueil.

La pensée de l'homme ne résiste pas à un tel entraînement; elle en reste

longtemps troublée et enivrée. Elle se persuade qu'elle peut chaque

jour, à son plaisir et par cela seul qu'elle le veut, renouveler ce fait

terrible, et faire ainsi à tout venant, devant le monde, acte de sa

puissance.

Regardez autour de vous, regardez l'état générai des esprits,

indépendamment des opinions politiques; écoutez ce que disent les dévots

comme les impies; écoutez les gens qui parlent au nom du Christ comme

ceux qui parlent dans l'intérêt du monde; vous les verrez, et en grand

nombre, atteints comme de folie, par ce seul fait qu'ils ont vu une

grande révolution s'accomplir sous leurs yeux, et qu'il leur plairait

qu'on en recommençât une autre dans leur sens. (_Sensation._) Descendez

en vous-mêmes, dans votre pensée, vous tous qui êtes des hommes sages,

des hommes sensés. N'avons-nous pas entendu dire par des hommes sages, à

cette tribune, que les citoyens étaient libres de choisir dans les lois

les articles qui leur plaisaient pour leur obéir, et ceux qui ne leur

plaisaient pas pour leur désobéir? N'avons-nous pas entendu dire à cette

tribune: «Vous ferez des lois, mais je n'y obéirai pas.» Est-ce que vous

n'êtes pas frappés du degré d'égarement, et je ne puis m'empêcher de le

dire, d'abaissement auquel il faut que les esprits soient arrivés pour

tenir un pareil langage? Est-ce que vous ne reconnaissez pas, dans de

tels faits, cette puissance d'une révolution de la veille qui pèse

encore sur toutes les têtes, qui trouble et égare la raison de l'homme?

Messieurs, voilà, au vrai, l'état où nous sommes; nous en sortons peu à

peu, laborieusement, comme on échappe à la tempête; nous en sortons,

nous en sortirons victorieusement. Mais nous sommes encore à la porte,

et encore bien atteints du mal que je viens de vous décrire.

Et songez au milieu, de quel pays un tel fait est tombé, au milieu de

quel pays une telle révolution s'est accomplie! Au milieu d'un pays qui

venait de traverser quarante ans de révolutions, d'un pays profondément

imbu des principes, des habitudes, des pratiques révolutionnaires. Ne

croyez pas que je médise de notre passé, que je m'élève contre la

révolution de 1789, pas plus que contre la révolution de 1830. La

première aussi a fait son oeuvre. Elle a été immensément utile,

salutaire à la France. Mais enfin, nous savons bien aujourd'hui que les

idées, les habitudes, les passions de ce temps étaient anarchiques,

vouées à une oeuvre de destruction: oeuvre nécessaire, inévitable, mais

qui ne convient ni à d'autres temps, ni à d'autres besoins.

Pour mon compte, je crois que ce n'est pas faire injure à nos illustres

devanciers, à nos pères de 1789 et de 1791, que de ne pas suivre la même

route qu'eux. Je vais plus loin; je ne doute pas que, dans leur séjour

inconnu, ces nobles âmes, qui ont voulu tant de bien à l'humanité, ne

ressentent une joie profonde en nous voyant éviter aujourd'hui les

écueils contre lesquels sont venues se briser tant de leurs belles

espérances...... (_Vif mouvement d'adhésion._)

Je les honore assez pour être sûr qu'aujourd'hui, toutes les fois que

nous signalons des tendances anarchiques, que nous les combattons, ils

se réjouissent, ils nous applaudissent; ils ont le sentiment que nous

continuons leur oeuvre, que nous faisons les véritables progrès qu'ils

n'ont pu faire de leur temps, mais auxquels nous sommes appelés

aujourd'hui.

Voulez-vous, messieurs, que nous y regardions encore de plus près?

Voulez-vous qu'après avoir considéré l'état général de notre société et

les faits dont elle sort à peine, nous regardions les partis proprement

dits qui s'agitent encore au milieu de nous? Vous verrez si ce sont là

encore des maux et des dangers qu'on puisse espérer de guérir en cinq ou

six ans, avec les moyens que nous avons employés jusqu'à ce jour.

Prenez le parti carliste. (_Sensation prolongée._) Il y a quarante ans

qu'on dit qu'il est vaincu. Il a subi des défaites effroyables: la

Convention, l'Empire, ont passé sur lui et l'ont broyé. Eh bien! de

notre temps, tout à l'heure, il s'est retrouvé vivace; il n'est pas

vaincu, ne le croyez pas, vous aurez affaire à lui longtemps (_On rit_);

c'est un parti qui a des racines profondes dans le passé; c'est le parti

de l'ancien régime, de l'ancienne France, avec ce qu'elle avait de bon

et de mauvais, de vices et de mérites. Un parti qui vient de si loin,

qui est toujours resté semblable à lui-même, qui a survécu à de telles

défaites, un tel parti ne meurt pas si vite, bien qu'on dise qu'il est

mort, qu'on n'a plus rien à redouter de lui. C'est le parti du passé, et

avant qu'il se soit transformé, avant qu'il ait reconnu ses vices, les

vices de son système et de sa nature, avant qu'il les ait reconnus assez

pour accepter notre société actuelle et s'y incorporer pleinement, il se

passera bien des années et bien des luttes encore.

Voulez-vous que je parle du parti révolutionnaire? Je ne le traiterai

pas avec plus de dédain. Il a reçu aussi, depuis quarante ans, bien des

démentis, il a aussi éprouvé bien des défaites. Ses idées, ses pratiques

ont été mises à l'épreuve; et, toutes les fois qu'il s'est agi de fonder

un gouvernement, elles ont été trouvées vides et vaines; ce sont de

pures machines de guerre, incapables de fonder un gouvernement: on ne

bâtit pas des villes à coups de canon. (_Sensation prolongée._)

Mais, enfin, malgré cela, ne traitez pas ce parti légèrement; ne lui

croyez pas l'haleine si courte; non-seulement à cause de sa force,

non-seulement parce qu'il a été accoutumé à se voir puissant dans le

pays, et qu'il croira l'être encore longtemps, mais aussi parce qu'il a

des idées profondes, puissantes; c'est un parti qui a rêvé toute une

organisation de la société; c'est un parti qui croit avoir résolu tous

les grands problèmes qui tourmentent l'homme et la société depuis le

commencement du monde. Prenez-le toujours, messieurs, en grande

considération; pensez-y toujours car vous ne le vaincrez pas dans

quelques années; vous le trouverez encore longtemps, dans le pays et sur

ces bancs, au sein de la Chambre, parmi les vieillards et parmi les

jeunes gens; vous le trouverez longtemps redoutable, toujours dangereux,

toujours faux, car il l'est essentiellement, mais longtemps actif et

puissant.

Eh bien! messieurs, ces maux que je viens de signaler, ces dangers que

je viens de rappeler, ce ne sont pas des maux et des dangers dont on se

débarrasse en quelques années, comme on se complaît aujourd'hui à le

croire. Croyez-moi, messieurs, tout n'est pas fini; il s'en faut

beaucoup que tout soit fini, vous aurez encore très-longtemps besoin de

lutter.

Et avec quoi lutterez-vous? Avec quoi avez-vous lutté? Vous avez un

gouvernement libre, un gouvernement hérissé de libertés publiques,

c'est-à-dire qui entretient, qui excite, qui provoque chaque matin les

partis; je ne m'en plains pas, je n'en accuse pas la nature du

gouvernement; je désire cette lutte; j'aime mieux qu'elle soit longue,

qu'elle soit redoutable, et qu'elle aboutisse enfin à l'honneur de la

raison et de la liberté humaine; mais je ne veux pas non plus qu'on la

méconnaisse. Sachez que la nature de votre gouvernement entretient les

partis et les fait vivre infiniment plus longtemps qu'ils ne vivraient

si vous pouviez les combattre avec le pouvoir absolu que vous n'avez

pas, et que, grâce à Dieu, personne dans mon pays n'aura plus jamais.

(_Très-bien! très-bien!_)

Soyez-en sûrs, messieurs, ce n'est pas avec quelques victoires dans la

rue, avec quelques lois comme celles que vous appelez _lois

d'intimidation_, que vous en finirez véritablement avec les longs et

durables dangers auxquels cette société est en proie.

Tout cela a été très-bon, très-nécessaire: il faut vaincre les partis

dans la rue quand ils y descendent; il faut les enchaîner dans les lois

quand ils repoussent les lois; mais savez-vous ce qui a fait notre

véritable force depuis cinq ans? Savez-vous avec quoi nous ayons dompté

ou plutôt commencé à dompter les partis? Savez-vous ce qu'il vous

importe par-dessus tout, ce qu'il importe par-dessus tout au pays de

maintenir? Ce sont ces deux choses-ci: l'harmonie, la forte harmonie des

grands pouvoirs de l'État, et, dans le sein de chacun de ces pouvoirs,

une conduite prudente, habile, indépendante, suivie.

Ce qui nous a fait triompher depuis cinq ans, c'est qu'il s'est formé

dans le sein des Chambres une majorité qui n'a consulté que sa propre

raison, qui ne s'est pas laissé étourdir par le bruit qu'on faisait à sa

porte pour l'asservir, qui ne s'est pas laissé éblouir par les promesses

qu'on lui jetait à la tête pour l'égarer; une majorité qui a agi avec

une ferme indépendance, qui a constitué dans les Chambres un véritable

pouvoir public, un pouvoir qui a persévéré dans la politique qu'il avait

adoptée, qui a compris qu'à travers la diversité des années et des

situations, il fallait marcher dans la même voie, imposer aux factieux

les mêmes lois; un pouvoir qui s'est offert sagement et noblement à la

couronne et à l'autre Chambre; qui a marché constamment de concert avec

eux, qui a respecté les attributions et les limites de tous les autres

pouvoirs. C'est à cette politique indépendante, suivie, mesurée, c'est à

la majorité qui l'a faite, adoptée, qui l'a constamment pratiquée,

qu'est dû véritablement notre succès depuis cinq ans. Voilà ce qu'il

nous importe de maintenir; voilà ce qui a introduit dans notre

gouvernement quelque chose des mérites qui manquent si souvent dans les

gouvernements libres, un peu de fixité et un peu de dignité.

Ne vous y trompez pas, messieurs, quelles que soient leur nécessité et

leur légitimité, quels que soient le bien et la gloire qu'elles

procurent à une nation, les révolutions ont toujours ce grave

inconvénient qu'elles ébranlent le pouvoir et qu'elles l'abaissent; et

quand le pouvoir a été ébranlé et abaissé, ce qui importe par-dessus

tout à la société, à ses libertés comme à son repos, à son avenir comme

à son présent, c'est de raffermir et de relever le pouvoir, de lui

rendre de la stabilité et de la dignité, de la tenue et de la

considération. Voilà ce qu'a fait la Chambre depuis 1830, voilà ce

qu'elle a commencé; car Dieu me garde de dire que tout soit fait! Non,

tout est commencé parmi nous, rien n'est fait, tout est à continuer. Si

vous ne persévériez pas dans la politique que vous avez adoptée, si

cette majorité, qui s'est glorieusement formée et maintenue, ne se

maintenait pas encore, si elle ne se maintenait pas intimement,

énergiquement, en accueillant toutes les conquêtes, en s'ouvrant à

toutes les réconciliations; mais en ne laissant jamais enfoncer ses

rangs, en ne se laissant jamais diviser, si vous ne faisiez pas cela, si

vous ne saviez pas le faire, vous verriez en quelques mois, peut-être en

quelques jours, s'évanouir toute votre oeuvre, cette oeuvre salutaire

que vous avez si laborieusement accomplie.

Messieurs, gouvernement ou Chambres, ministres, députés, citoyens, nous

n'ayons qu'une chose à faire, c'est d'être fidèles à nous-mêmes, de

faire ce que nous avons fait, d'avancer au lieu de reculer dans la voie

dans laquelle nous nous sommes engagés. Non, nous n'avons point à

rétrograder, nous n'avons rien à rétracter; il faut, au contraire, que

nous poursuivions, que nous avancions; et ce seront là les progrès

véritables, les véritables services rendus à la révolution de Juillet,

que j'aime et que j'honore autant que qui que ce soit dans cette

Chambre, mais que je veux voir ferme, digne, sage, pour son salut et

pour notre honneur à nous, à nous tous. (_Vives acclamations._)

Histoire parlementaire de France, Volume 2. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 114 / 119 题