_M. le ministre de l'instruction publique_.--Les sentiments que
j'exprime devant la Chambre me préoccupent depuis trois jours; depuis
trois jours, j'éprouve le besoin de les exprimer devant la Chambre et
devant le pays; je saisis la première occasion. (_Très-bien!
très-bien!_)
D'autres mots encore ont été prononcés. Il en est un qui m'a blessé. On
a parlé d'irritation, on a parlé de désillusions, d'hommes de bien
irrités. Ceci, messieurs, est un fait personnel, un fait intérieur, dont
chaque homme sincère et consciencieux est juge. Eh bien! pour mon compte
et celui de mes amis, je désavoue formellement cette inculpation. Non,
messieurs, nous ne sommes pas irrités; ce qui se passe ne nous étonne
point; nous le trouvons tout simple; la lutte que nous soutenons, nous
nous y sommes toujours attendus. Nous la soutenons en hommes calmes,
décidés à la soutenir complétement, à ne jamais lâcher pied un instant
(_Très-bien!_) et à accepter jusqu'au bout toutes les chances qui y sont
attachées. J'ignore, messieurs, si Dieu me destine à parvenir jusqu'à la
vieillesse; mais, si telle est sur moi sa volonté et s'il m'est permis
alors d'élever encore la voix sur les affaires de mon pays, je demande à
Dieu, pour unique et dernière grâce, de n'y pas porter alors plus
d'irritation ni plus d'amertume que je n'en ressens aujourd'hui.
(_Très-bien! très-bien!_)
On a parlé de moralité, de la moralité du gouvernement. Messieurs, la
première condition de la moralité des gouvernements, la vraie base de
cette moralité, c'est la sincérité. On nous dit: «Vous tentez une oeuvre
impossible, vous voulez réprimer la licence de la presse, les
dérèglements de la presse; vous n'y réussirez pas: aucun gouvernement
n'y a jamais réussi. Ou bien la presse vous tuera, ou vous serez
contraints de tuer la presse; ou bien vous resterez dans la licence, ou
vous irez jusqu'à la tyrannie.»
Messieurs, on se trompe. (_Une voix_: Nous verrons!) Nous avons
entrepris depuis cinq ans bien des choses qu'on disait impossibles, bien
des choses qui ont perdu d'autres gouvernements. Nous avons vaincu
l'insurrection, tiré le canon dans les rues de Lyon et de paris; nous
avons dissous les associations, nous avons fait, je le répète, bien des
choses qu'on réputait impossibles, et dont la tentative, la simple
tentation, a perdu d'autres gouvernements. Et pourtant, messieurs, nous
avons réussi; et non-seulement nous avons réussi, mais nous nous sommes
fortifiés, nous nous sommes enracinés dans les mêmes épreuves auxquelles
d'autres gouvernements avaient succombé.
Pourquoi, messieurs? par deux raisons:
La première, c'est que la France a obtenu et possède aujourd'hui, en
fait de garanties et de libertés politiques, tout ce qu'elle désire
depuis 1789, tout ce dont elle a besoin d'ici à longtemps; elle ne
demande plus, pour le moment, à rien conquérir: elle ne demande qu'à
jouir en paix de ce qu'elle possède. Nous secondons la France dans ce
voeu, qui est son voeu véritable; voilà pourquoi elle nous soutient.
De plus, messieurs, la France a besoin d'un gouvernement sans
arrière-pensée; et c'est la situation du gouvernement de Juillet. Tous
les gouvernements qui l'ont précédé ont eu, à l'égard des libertés du
pays, à l'égard de ses institutions, des arrière-pensées. Ils ont tous
été plongés, plus ou moins, dans la réticence et le mensonge. L'Empire
voulait le pouvoir absolu; la Restauration voulait l'ancien régime. Le
gouvernement actuel ne veut que ce qui est; tout ce qu'il dit, il le
pense; tout ce qu'il veut, il le veut sincèrement; rien de moins, rien
de plus: il veut la Charte, rien que la Charte. Il est sincère,
pleinement sincère dans ses relations avec le pays; il a le coeur sur
les lèvres avec la France. Voilà ce qui fait sa force; voilà ce qui fait
non-seulement sa force, mais sa moralité; voilà pourquoi ses rapports
avec le pays sont essentiellement honnêtes, moraux. Il n'y a, dans le
gouvernement de Juillet, ni corruption, ni mensonge. Quand il s'est
formé une idée sur les besoins du pays, il vient la dire, il vient la
dire sincèrement, complétement, à vous et au pays; il ne craint pas
d'être accusé d'arrière-pensée; il ne craint pas qu'on lui dise que,
derrière ce qu'il demande, il y a quelque chose qu'il cache. Les
gouvernements précédents cachaient leurs intentions derrière leurs
actes; nous, nous n'avons pas d'autres intentions que nos actes. Notre
conduite, notre pensée, nos intentions, notre langage, tout cela se
confond, tout cela est identique avec les voeux, les sentiments, les
intérêts de la France. Voilà la première, la vraie moralité des
gouvernements; c'est la nôtre, et nous n'y manquerons jamais. (_Vive
approbation au centre._) Voilà pourquoi, messieurs, nous avons réussi;
voilà pourquoi nous espérons encore réussir.
Mais on nous dit: «Vous serez obligés d'aller plus loin; vous serez
poussés jusqu'à la tyrannie; vous ne vous arrêterez pas à supprimer la
presse illégale, inconstitutionnelle, anticonstitutionnelle; vous irez
jusqu'à la presse légitime, jusqu'à la presse opposante dans tous les
partis, mais opposante dans les bornes constitutionnelles.»
Non, messieurs; de même que notre pensée et nos intentions ne vont pas
jusque-là, nos actes n'iront pas davantage. C'est encore ici,
permettez-moi de vous le dire, une méprise, un anachronisme, une routine
déplorable. Ces choses-là sont bonnes à dire aux partis qui obéissent à
des principes absolus dont ils sont forcés de subir toutes les
conséquences; ces choses-là sont bonnes à dire à nos adversaires, aux
factions absolutistes et révolutionnaires qui, en effet, poursuivent
chacune le triomphe d'un principe absolu, incapable de transaction et de
mesure. Mais noire politique à nous, messieurs, la politique du
juste-milieu est essentiellement ennemie des principes absolus, des
conséquences trop loin poussées. Nous en sommes nous-mêmes la preuve
vivante; car, permettez-moi de vous le rappeler, nous avons combattu
pour la liberté comme pour l'ordre; nous avons tous fait nos preuves
dans l'une et l'autre cause. Et non-seulement nous ne nous en défendons
pas, messieurs, mais nous nous en faisons gloire. C'est la nature de
notre politique d'être ennemie de tous les excès, de faire sans le
moindre embarras, sans la moindre inconséquence, volte-face pour
combattre tantôt les uns, tantôt les autres. Oui, messieurs, la
politique du juste-milieu doit se défendre de tous les excès; oui, elle
repousse les principes absolus, les conséquences extrêmes; elle s'adapte
aux besoins divers de la société; elle sait prendre en considération ses
états successifs et livrer tour à tour des combats différents. C'est là
ce qui fait notre force; voilà pourquoi nous ne craignons pas d'être
poussés à des excès qui répugnent, et qui ont constamment répugné au
système que nous pratiquons. (_Au centre_: Très-bien! très-bien!)
Je ne pousserai pas plus loin cette discussion. Je tenais vivement à
rendre aux projets de lois leur véritable caractère, à ces projets qui
ne sont pas dirigés contre la Charte, mais qui, au contraire, ont pour
unique objet de sauver la Charte, de mettre notre constitution, notre
pays, à l'abri des factions. Nous n'avons point d'arrière-pensées; nous
sommes parfaitement sincères. Tout ce que disent les projets de lois,
nous le voulons; nous ne voulons rien que ce qu'ils disent.
Et ce que les Chambres auront volé, messieurs, nous le ferons, mais nous
ne ferons rien de plus; pas un seul pas hors de l'enceinte légale, de
même que nous voulons que personne en France ne puisse faire un pas hors
de la constitution. (_Très-bien! très-bien!_)