M. MAUGUIN..--Nullement.

_M. le ministre de l'instruction publique_.--Je répète que cette forme

est insolite, et que je ne puis l'accepter. Je ne puis prendre et je ne

prends point l'engagement... (_Interruption à gauche._)

Ces messieurs savent sans doute ce que je veux dire, et quel est

l'engagement que je ne veux pas prendre. (_Rire approbatif au centre._)

Je répète que je ne puis prendre et que je ne prends pas l'engagement de

répondre expressément aux questions que l'honorable préopinant nous

adresse. Il pose la question comme il l'entend; il en a le droit. A son

tour, le cabinet donnera les explications qui lui paraîtront convenables

et utiles; mais il ne s'engage point à donner docilement des réponses à

des demandes déterminées, et ces demandes ne peuvent passer par l'organe

de M. le président. Un membre de la Chambre adresse des interpellations

aux ministres; il demande des explications; il en a parfaitement le

droit. Il peut rédiger ces questions, ces interpellations dans la forme

qui lui convient; mais c'est lui seul qui les adresse, c'est lui seul

qui parle; M. le président ne saurait intervenir dans ce débat, et le

ministre s'explique sur les demandes qui lui paraissent convenables,

sans être limité, enfermé dans les interpellations qui lui sont

adressées et tenu de les subir telles qu'on les lui adresse.

Voilà les observations que j'ai à soumettre à la Chambre quant à la

forme même du débat; j'entre immédiatement dans le fond.

Je ne puis m'empêcher de remercier de nouveau l'orateur de la gravité de

ses interpellations, et des limites qu'il leur a lui-même assignées. Il

en a écarté tout ce qui pouvait devenir une occasion de scandale; il

leur a donné un caractère vraiment politique. Ce sont les causes

politiques de la dissolution momentanée et de la recomposition du

ministère qu'il nous demande. C'est sur ce point que je m'expliquerai.

Il n'est aucun de vous, messieurs, qui ignore que, depuis la formation

de cette Chambre, et très-peu de temps après son élection, un effort

tant intérieur qu'extérieur a été tenté pour amener un changement dans

la politique suivie depuis quatre ans. C'est là le fait dominant de

notre situation depuis six mois, je dirai même depuis l'été dernier.

Rappelez-vous tous les incidents qui sont survenus depuis cette époque;

vous verrez que c'est là le fait caractéristique de notre situation. Je

n'en fais un reproche à personne. Ceux qui ont demandé et recherché par

tous les moyens possibles, par la discussion au dedans et au dehors de

cette Chambre, un changement de système, croient, sans aucun doute,

qu'une politique toute nouvelle et différente serait meilleure que celle

qui a été suivie jusqu'à présent. Ils en ont le droit; je ne m'en étonne

pas, je caractérise seulement le fait, et je dis que c'est, depuis l'été

dernier, le fait dominant de notre situation.

Eh bien! quelles étaient, dans cette situation, les règles de notre

conduite? Qu'avions-nous à faire, nous qui soutenions depuis quatre ans

la politique adoptée, nous qui la soutenions et dans les choses et dans

les personnes?

Voici les deux règles de conduite qui nous ont constamment gouvernés.

D'abord, la fidélité, une fidélité scrupuleuse à cette même politique

qu'on voulait changer, le ferme maintien de ce système qu'on voulait

altérer. Il était de notre devoir comme de notre honneur d'y persévérer.

Nous l'avons fait, d'abord parce que nous sommes convaincus que ce

système a été le meilleur jusqu'à présent, et qu'il est encore le

meilleur, malgré les changements survenus dans l'état de la société,

malgré la nouvelle face des affaires, et les modifications qu'elle peut

amener dans la conduite du pouvoir. Il est bien clair que là où il n'y a

plus d'émeute, on ne tire plus de coups de fusil, que là où il n'y a pas

de crimes, on ne demande pas de répression. Il est bien clair qu'à

mesure que l'état de la société s'adoucit, à mesure que les esprits se

calment, la politique, sans abandonner les principes qui lui ont servi

de règle dans des temps difficiles, doit devenir plus facile, plus

douce, et qu'en restant toujours la même, elle ne doit pas faire

exactement les mêmes choses.

En nous refusant donc à ce changement de système que l'opposition n'a

cessé de réclamer, je ne nie pas qu'il n'y ait des modifications à

apporter dans la conduite du gouvernement; mais ces modifications

laisseront subsister au fond les principes, le système, la politique

suivis depuis 1830, parce que, aujourd'hui comme alors, cette politique

est la seule qui, à nos yeux, convienne aux besoins du pays.

Vous savez tous, messieurs, quelle est la question dont on a fait,

depuis l'été dernier, le pivot de ces efforts continuels pour amener un

changement de système; c'est la question de l'amnistie. (_Écoutez!

écoutez!_)

Il n'est personne qui, en regardant à ce qui s'est passé, ne voie que

c'est à l'aide de cette question qu'on s'est efforcé d'amener le

changement de système qu'on désirait. Eh bien! à ce sujet, je serai,

comme j'ai eu l'honneur de le dire à la dernière séance, de la plus

complète sincérité.

Nos premières dispositions n'étaient point défavorables à l'amnistie; on

a pu en recueillir ça et là, plus d'une fois, le témoignage; non pas que

nous crussions l'amnistie une vraie nécessité politique, non pas que

nous la regardassions comme impérieusement commandée par l'état de la

société, par le besoin de raffermir l'ordre social, momentanément et

profondément troublé; non certainement. Non, nous ne pensions pas, nous

n'avons jamais pensé que, depuis la révolution de 1830, il se soit

produit en France aucune cause impérieuse d'une grande amnistie; mais

nous pensions qu'il pouvait y avoir tel moment où une mesure de douceur,

de clémence, de réconciliation était bonne, désirable, et devait être

provoquée par le gouvernement lui-même.

Nous n'avons pas tardé, messieurs, à nous apercevoir que cette

insistance avec laquelle on demandait l'amnistie n'avait effectivement

d'autre objet que de changer la politique du gouvernement, d'amener un

autre système, une autre majorité; qu'il s'agissait, en un mot,

d'atteindre, par ce moyen, le but des efforts auxquels on s'était livré

depuis le renouvellement de la Chambre. Dès lors, la question nous a

apparu sous une tout autre face; l'amnistie est devenue, pour nous, la

dénégation, l'abandon de la politique que nous avions suivie jusque-là;

elle est devenue une injure à cette politique. On a demandé la démence

après l'oppression, on a demandé la réparation de la violence, de

l'iniquité; on a voulu nous faire reconnaître ce que nous ne pouvions

pas, ce que nous ne devions pas reconnaître, ce qui n'a jamais existé

sous notre administration.

Nous nous sommes en même temps aperçus que l'amnistie, en prenant ce

caractère, devenait aussi une déclaration de l'impuissance de faire

rendre la justice, la justice du pays, suivant les formes légales,

suivant les coutumes du pays. C'était, dis-je, pour les pouvoirs appelés

à vider ce grand procès, une déclaration d'impuissance. Nous n'avons pu

encore accepter l'amnistie sous ce rapport. Nous ne conviendrons jamais

de l'impuissance des pouvoirs appelés à rendre la justice, nous ne

conviendrons jamais que satisfaction ne puisse être donnée au pays par

les pouvoirs constitutionnels qui sont appelés à la lui donner.

Sous ce point de vue donc, comme sous le premier, nous avons été

naturellement amenés à repousser l'amnistie comme ayant des conséquences

bien autres que celles qui s'y étaient attachées d'abord dans notre

pensée.

Enfin, nous avons été frappés par l'effet que la perspective de

l'amnistie, ainsi présentée, produirait sur le pays et du découragement

qu'elle jetterait dans les forces, dans les hommes avec lesquels nous

avons triomphé, ici de l'émeute, là des tentatives d'insurrection. Nous

avons reconnu que l'amnistie, faite comme on l'a réclamée, comme elle

apparaissait de jour en jour, comme elle se serait nécessairement

produite, que l'amnistie, dis-je, était la destruction ou du moins la

désorganisation momentanée de ce parti modéré, de ce parti du

_juste-milieu_, pour l'appeler par son nom, que nous tenons à l'honneur

d'avoir constamment soutenu, d'avoir constitué dans le pays.

Messieurs, ce n'est pas d'aujourd'hui que le juste-milieu en France; il

a toujours existé depuis le commencement de notre Révolution, toujours

avec les mêmes sentiments, les mêmes désirs, les mêmes opinions, les

mêmes intentions. Mais ce n'est que depuis 1830 que le parti du

juste-milieu a été reconstitué parmi nous en parti politique actif;

jusque-là, presque toujours spectateur, spectateur désolé, attendant

pour se produire le moment de la réaction, il n'exerçait pas sur les

affaires du pays l'influence qui lui appartient. Nous lui avons donné

cette influence. Si nous avons fait quelque chose qui nous mérite

quelque estime dans notre pays, c'est d'avoir, je le répète, fortement

constitué, élevé sur la scène le parti du juste-milieu; c'est de lui

avoir assuré la prépondérance politique que jusque-là il avait toujours

méritée et jamais obtenue.

_Voix nombreuses au centre_.--Très-bien! très-bien!

(_Un éclat de rire part de la droite._)

_M. le ministre de l'instruction publique_.--J'ignore ce qui peut

exciter le rire dans mes observations.

_M. de Fitz-James_.--Ce n'est pas de vous qu'on rit; ce sont vos amis...

(_Interruption._)

_M. le ministre de l'instruction publique_.--Je ne puis engager une

conversation particulière avec aucun membre de de cette Chambre.

_M. de Fitz-James_.--Pourquoi les interpellez-vous?

_Voix au centre_.--À l'ordre! à l'ordre!

_M. le ministre de l'instruction publique_.--Je n'interpelle personne;

j'ai trop de respect pour l'ordre de cette Chambre et pour les droits de

chacun de ses membres pour me permettre d'adresser à personne des

interpellations; je ne sais pourquoi l'honorable membre a pris pour lui

ce que j'adressais à tout un côté de la Chambre.

J'ignore donc ce qui peut exciter le rire dans les observations que

j'adresse à la Chambre. Le parti dont je parle, le juste-milieu, n'est

pas accoutumé à rire, depuis quarante ans, de ce qui se passe en France;

il en a beaucoup souffert; c'est ce parti qui a détesté, qui a maudit la

domination des factions de tous genres, sous quelque drapeau qu'elles se

soient produites (_Très-bien! très-bien!_); c'est ce parti qui a

toujours été, en France, le parti de la justice, de la modération, de

l'impartialité; c'est ce parti qui a toujours voulu protéger tout le

monde, et qui n'a pas toujours su se protéger lui-même contre les

factions qui dévoraient notre pays. Or, depuis quatre ans, messieurs, le

juste-milieu a appris à se protéger lui-même, à protéger tout le monde,

même les factions les unes contre les autres, à leur assurer à toutes la

liberté dont elles n'avaient jamais joui jusque-là et qu'elles n'avaient

jamais donnée; car, dans tout le cours de la Révolution, les factions

n'ont jamais su que s'opprimer réciproquement et opprimer la nation en

même temps; c'est au parti seul du juste-milieu qu'il appartient de

défendre tout le monde, et les factions contre elles-mêmes, et la France

contre les factions. (_Vif mouvement d'adhésion._)

Eh bien! messieurs, il nous a paru que, de toutes les choses qui nous

étaient confiées, la plus importante aujourd'hui, c'était le maintien,

le ferme maintien, l'organisation de plus en plus forte et efficace de

cet honorable et salutaire parti, seul capable de sauver le pays.

Voilà pourquoi nous avons repoussé l'amnistie: il nous a paru qu'elle

portait la désorganisation dans cette opinion; il nous a paru que les

hommes modérés, les hommes sages et courageux en même temps, avec

lesquels nous agissions depuis longtemps, ne nous seconderaient plus, et

se retireraient peut-être, du moins en grand nombre, de la scène

politique, si une pareille mesure venait jeter dans leur âme

l'inquiétude et le découragement.

C'est par ces motifs, c'est pour rester fidèle à toute notre politique

que nous avons repoussé une mesure qui, d'abord, nous avait rencontrés

dans des dispositions plus favorables. C'est à ce prix que nous avons

cru que nous pouvions rester fidèles à nos principes, à notre cause, à

notre pays.

Nous avons voulu aussi nous rallier à un autre ordre d'idées, à la

fidélité envers les personnes, à la fidélité dans les relations

politiques.

Ne vous y trompez pas, messieurs; nous sommes bien neufs dans cette

forme de gouvernement, si nous ne savons pas que la fidélité dans les

relations politiques en est une des premières conditions.

Le gouvernement représentatif, qui ne peut subsister que par des

alliances entre des hommes dont les opinions se touchent, dont les

intentions sont près de se confondre, puise dans cette alliance son

principe d'unité et de durée. Sans la solidité, sans la fidélité dans

les relations et les alliances politiques, le gouvernement représentatif

n'est pas possible.

Quand des hommes ont adopté les mêmes principes, quand ils ont tenu la

même conduite, quand ils ont marché longtemps sous les mêmes drapeaux,

ils se sont engagés les uns avec les autres, ils sont tenus par des

devoirs qui, je le répète, sont la sanction et la force du gouvernement

représentatif, ils sortent des affaires ensemble, ils y rentrent

ensemble.

Nous offrons en vérité, messieurs, permettez-moi de le dire, et

l'opposition surtout, qui sait que je ne suis pas accoutumé à abuser de

ce mot, me permettra de l'employer, nous offrons un singulier spectacle.

Vous voyez devant vous, sur ces bancs, des hommes qui n'ont pas tous la

même origine, qui n'ont pas eu toujours absolument les mêmes idées, les

mêmes habitudes; vous les voyez travailler à rester constamment unis, à

défendre ensemble la même cause, les mêmes principes, à repousser

soigneusement de leur sein tout principe de dissentiment, toute cause de

division; et voilà qu'autour d'eux se dresse et s'agite un effort

continuel pour porter entre eux la cognée, pour désunir cette alliance

qui a fait une des forces, oui, messieurs, une des forces de notre cause

et de notre système.

Je ne m'étonne pas que nos adversaires se conduisent ainsi; je le trouve

tout simple, c'est le cours commun des choses. Mais, en vérité, il n'y a

pas là de quoi se vanter; il n'y a rien là qui soit si éminemment moral;

il n'y a rien là qui donne le droit de venir nous dire que nous voulons

abaisser la politique. Non, messieurs; ceux qui abaissent la politique,

ce sont ceux qui travaillent à diviser les hommes qui marchent unis;

ceux qui abaissent la politique, ce sont ceux qui combattent, au lieu de

le seconder, cet effort visible, parmi nous et dans toutes les opinions

modérées, pour se rallier, pour former un ensemble, pour agir en commun,

au profit des intérêts publics.

Et, permettez-moi de vous le dire, ce qui s'est passé dans l'intérieur

du cabinet se passe également dans la Chambre, dans le pays; là aussi,

il y a des opinions différentes, une foule d'hommes qui ont vécu dans

des situations différentes, et qui, depuis quatre ans, ne travaillent

qu'à se rapprocher, à mettre tous leurs efforts en commun pour faire

triompher la même politique; c'est le salut du pays que ce rapprochement

là; c'est ainsi que s'est formé ce parti du juste-milieu dont j'ai parlé

tout à l'heure.

Sans doute, messieurs, si la France était depuis longtemps accoutumée au

gouvernement représentatif, il y aurait des majorités politiques plus

compactes, plus fortes; il y aurait partout une plus grande identité

d'opinions et de sentiments: mais le temps seul peut amener un pareil

résultat, le temps et, de la part de tous les bons citoyens, la bonne

volonté d'y travailler constamment. Eh bien! c'est une justice à nous

rendre, à mes collègues et à moi, de dire que c'est dans ce sens que

nous avons constamment agi et travaillé.

Non, il n'est pas vrai que nous ayons fomenté, ni seulement accepté, ni

autour de nous, ni en dehors de nous, des divisions, des dissentiments,

des desseins différents. Eh! mon Dieu! des vanités personnelles, des

rivalités politiques, rien de plus vulgaire! Vous ne nous apprenez rien

en nous en parlant: tout le monde sait cela, tout le monde sait que la

nature humaine n'en est jamais complètement affranchie. Mais si vous

scrutez nos démarches, notre conduite, nos paroles, vous n'y trouverez

rien de pareil. Si jamais il eût pu entrer dans mon âme une idée, un

sentiment qui m'eût paru de nature à devenir, dans le parti que je sers

et auquel je me fais honneur d'appartenir, une cause de dissentiment, de

désordre, à l'instant j'aurais travaillé à l'étouffer, car cette idée,

ce sentiment, je les aurais regardés comme coupables, et je suis sûr que

tous mes collègues en auraient fait autant. (_Aux centres._--Très-bien!)

Nous avons tous travaillé dans la même pensée et pour la même cause. Ces

rivalités personnelles, ces misères de la nature humaine dont on nous

entretient sans cesse, nous les avons sacrifiées, pour parler le langage

du temps, nous les avons sacrifiées sur l'autel de la patrie, à qui nous

sommes aussi dévoués que qui que ce soit dans cette enceinte et au

dehors. (_Vif mouvement d'adhésion._)

Ainsi, déterminés comme nous l'avons toujours été à garder

scrupuleusement, d'une part cette fidélité à nos principes, de l'autre

cette fidélité aux personnes et aux relations politiques qui sont à nos

yeux les premières lois de notre gouvernement, déterminés, dis-je, à

tenir constamment cette conduite, nous avons été frappés d'une nécessité

impérieuse qui est la loi de notre situation, c'est de ne rien faire qui

divise, qui désunisse la majorité parlementaire avec laquelle nous

marchons depuis quatre ans.

Je le disais tout à l'heure, cette majorité n'est pas parfaitement

homogène; elle travaille à se former et à s'unir de plus en plus; mais

il faut y prendre des soins, il faut ménager les situations, les

susceptibilités; il faut écarter toutes les causes de trouble, de

division qui pourraient s'introduire dans le sein de cette force

nationale. Il faut surtout prendre garde de donner, à telle ou telle

portion de la majorité, une prépondérance qui blesse une autre portion.

Nous y avons constamment travaillé, nous avons fait de ce but la loi de

notre conduite. C'est de là, je n'hésite pas à le dire, qu'ont pu naître

les embarras momentanés dont le pays a été témoin; toutes les fois qu'il

nous a paru que les conséquences de tel ou tel acte, de telle ou telle

conduite, de tel ou tel choix serait une rupture, une scission, un

dissentiment, un affaiblissement dans le sein de la majorité, à

l'instant même nous y avons renoncé, et nous avons préféré nous retirer

des affaires et les livrer à ceux qui promettaient une autre majorité au

profit d'une autre politique.

Voilà quelle a été la véritable règle de notre conduite, la cause

vraiment politique, vraiment nationale de ce que vous avez vu. En

voulez-vous la preuve évidente? Dès que nous avons eu lieu de penser que

telle combinaison, d'abord écartée, ne deviendrait pas un principe de

désunion dans la majorité, qu'elle serait adoptée, appuyée par les mêmes

hommes, avec les mêmes idées, dans les mêmes sentiments, pour le même

but pour lequel nous avons agi depuis quatre ans, à l'instant tous les

embarras pour la recomposition du cabinet ont cessé; ces prétendues

vanités personnelles, ces prétendues rivalités dont on a parlé ont à

l'instant disparu; et tous les arrangements qui ont pu se concilier avec

le maintien du système, la fidélité aux personnes, la fidélité à

l'ancienne majorité, ont été à l'instant même accomplis.

Je vous le demande, messieurs, n'est-ce pas là le tableau fidèle de ce

qui s'est passé? N'est-ce pas là l'explication vraiment politique,

vraiment morale, du spectacle, triste sans doute, auquel le pays a

assisté? Tout en déplorant ce spectacle, il ne faut pas croire que ce

soit quelque chose d'inouï, dans l'histoire du gouvernement

représentatif; cela s'est vu ailleurs, cela s'est vu plusieurs fois, et

cela ne s'est jamais heureusement dénoué à aucune époque, ni dans aucun

pays, que par la fidélité des hommes politiques à leurs principes, à

leurs antécédents, à leurs amis, à leur parti.

C'est là, messieurs, ce qui a fait notre règle, c'est ainsi que nous

nous sommes conduits; vous auriez beau scruter tous les bruits publics,

toutes les anecdotes de café et de salon, vous n'y trouveriez rien, rien

du moins de vrai et d'authentique qui démente ce que je viens de dire.

Telles sont, messieurs, les seules explications que, pour mon compte, je

croie pouvoir donner. Je remercie de nouveau, en finissant, l'honorable

préopinant du terrain sur lequel il nous a placés, et du soin avec

lequel il a écarté lui-même toutes les parties mesquines d'une pareille

question. A toutes les époques, au mois de novembre comme aujourd'hui,

nous avons voulu maintenir la politique que nous avons suivie depuis

quatre ans. Nous n'avons pas voulu souffrir qu'elle subît aucune

déviation importante; nous avons voulu rester fidèles aux mêmes amis,

aux mêmes relations; nous avons voulu maintenir notre parti dans la même

position, dans la même union; c'est pour éviter la division de la

majorité que nous sommes sortis des affaires; c'est dans l'espoir

qu'elle resterait unie que nous sommes rentrés au pouvoir.

Il n'y a point d'autre explication juste, ni vraie, de ce qui s'est

passé depuis trois semaines. (_Très-bien! très-bien!_)

Dans cette même séance, M. Sauzet prit la parole pour attaquer la

politique qu'annonçait le cabinet reconstitué, s'opposer au procès des

insurgés d'avril 1834, et réclamer l'amnistie. Je lui répondis:

GUIZOT, _ministre de l'instruction publique_.--Messieurs, si nous

montions à cette tribune pour nous donner les uns aux autres des

conseils ou des avertissements de morale, j'aurais l'honneur de répondre

à ce qu'a dit l'honorable M. Sauzet sur la vivacité des expressions qui

peuvent échapper à telle ou telle portion de cette Chambre. Je ne crois

pas qu'à cet égard l'opinion à laquelle j'ai l'honneur d'appartenir ait

de graves reproches à craindre, ni qu'elle puisse être fréquemment

accusée d'apporter dans nos discussions plus de vivacité, plus

d'amertume et de récriminations que ses adversaires. Je ne veux, je le

répète, rien reprocher à personne. Je ne veux pas nier que, sur tous les

bancs de cette Chambre, à tous les orateurs, il ne puisse échapper une

expression trop vive, trop dure. Il m'en est probablement échappé plus

d'une fois. Mais je n'ai jamais reproché rien de semblable à mes

adversaires, et je ne me suis jamais plaint à cette tribune de l'âpreté

de leur langage. J'accepte même l'âpreté du langage; sans doute il est

très désirable que les formes de tout le monde soient douces, mesurées.

Mais, en vérité, ce n'est pas là pour nous un digne objet de

récrimination et de débat.

Je le laisse donc là et j'aborde le fond de la question.

L'honorable orateur l'a complétement déplacée. (_Oui! oui!_) Remarquez

qu'il ne s'agit plus en ce moment d'explications, d'interpellations sur

les motifs de la décomposition et de la recomposition du cabinet; il

s'agit du fond même du système du cabinet, du fond de la politique.

C'est là ce que le préopinant a mis en question. Il est venu vous dire

que la crise ne serait pas finie tant qu'une autre politique ne serait

pas substituée à la nôtre. Il faut bien qu'il en convienne; lorsqu'il

vient demander l'amnistie que nous repoussons, c'est évidemment le fond

de la politique qu'il veut changer, puisqu'il soutient que la crise ne

sera pas finie tant que cette politique, qui est la nôtre, ne sera pas

changée.

Certes, en soutenant cette thèse, l'honorable préopinant use de son

droit; mais, à coup sûr, il ne s'agit plus ici d'interpellations au

ministère, et de réponses à des interpellations sur la cause de la

décomposition et la recomposition du cabinet. C'est le fond même de la

politique qui devient l'objet du débat.

Je suis tout prêt aussi à traiter cette question, mais il faut que la

Chambre sache que ce n'est pas celle que nous avons débattue jusqu'à

présent.

L'honorable préopinant pense que la crise ministérielle ne peut pas

finir tant qu'il y aura sur ces bancs un ministère qui ne voudra pas

l'amnistie. Pour moi, messieurs, je pense que le jour où il y aurait sur

ces bancs, dans les circonstances actuelles, un ministère qui voudrait

l'amnistie, ce jour-là commencerait pour le pays une nouvelle crise bien

plus générale et bien plus dangereuse. (_Interruption._)

_Voix diverses_.--Non! non! Oui! oui!

_M. le ministre de l'instruction publique_.--Ne vous étonnez pas,

messieurs, que je le dise, car c'est là l'opinion qui nous divise; c'est

cette question que nous débattons, et vous ne pouvez en conscience me

l'imputer à tort; ce n'est pas moi qui l'ai élevée le premier.

_Voix nombreuses_.--C'est vrai!

_M. le ministre de l'instruction publique_.--J'y entre donc et je vais

rappeler l'histoire de la question de l'amnistie.

_Plusieurs voix_.--A lundi!

_Autres voix_.--Continuez!

_M. le ministre de l'instruction publique_.--Je préfère continuer.....

_Voix confuses_.--Parlez! parlez!

_Autres voix_.--A lundi!

_M. le ministre de l'intérieur_.--Aujourd'hui!

_M. le président_.--Écoutez l'orateur, vous déciderez ensuite si vous

voulez continuer ou clore la séance.

_M. le ministre de l'instruction publique_.--Quand je suis monté à cette

tribune, au commencement de la séance, j'ai eu l'honneur de dire à la

Chambre que, l'été dernier, l'opinion du cabinet avait été plutôt

favorable que contraire à l'amnistie; l'honorable M. Sauzet n'a donc

rien appris à la Chambre à ce sujet.

Lorsque la question s'est développée sous nos yeux, lorsque nous avons

vu l'amnistie prendre un caractère et entraîner des conséquences qui

nous ont paru tout à fait contraires à ce que nous en espérions,

contraires à la politique que nous voulions maintenir, notre opinion

s'est modifiée; je ne ferai pas à l'honorable préopinant et à ses amis

l'injure de croire que, s'il leur arrivait la même chose, ils ne

feraient pas ce que nous avons fait. Certainement, si après avoir adopté

une opinion sur telle ou telle question, il survenait des faits, des

circonstances qui leur fissent croire qu'ils s'étaient trompés, ils

modifieraient aussi leur opinion. Je ne pense pas qu'ils soient

invariablement fixés à une idée, quand une fois ils l'ont conçue. C'est

là la situation dans laquelle nous nous sommes trouvés.

L'honorable M. Sauzet a dit que nous avions attaché trop d'importance au

point de vue sous lequel une portion de la presse périodique avait

présenté l'amnistie, et aux conséquences qu'elle en avait voulu tirer.

Messieurs, ce n'est point parce que telle ou telle portion de la presse

a parlé tel ou tel langage, parce que telles paroles ont été écrites

dans tel journal, que notre opinion a été modifiée. Notre opinion ne se

forme pas sur les journaux. Nous ne contestons pas à la presse la plus

entière latitude; il n'est jamais entré dans notre pensée de la

restreindre en aucune façon. Et, de même que je ne me plains pas des

vivacités et des âpretés de la tribune, je ne me plains pas des

vivacités, des âpretés, ni même des emportements de la presse. Il est

dans l'essence de la presse d'exagérer toutes les opinions, d'aller fort

au delà de la vérité; il est de son essence d'être fort souvent

injurieuse et licencieuse; il ne faut pas s'en étonner; il ne faut pas

même lui en vouloir. Mais il ne faut pas non plus lui accorder, sur les

mesures du gouvernement, sur la marche de l'administration, une

influence, une autorité qui ne lui appartiennent pas. Il ne faut pas

craindre de venir ici combattre une mesure parce qu'elle est recommandée

par des journaux; il ne faut pas craindre de résister à tel

entraînement, à telle idée du jour, parce que la presse s'y abandonne.

Sachez que, tout en respectant beaucoup la liberté de la presse, et sans

lui porter la moindre apparence de haine ou d'humeur, je crois que le

premier devoir, la première condition du gouvernement est d'être

parfaitement indépendant à son égard, de se régler sur le fond des

choses, sur la vérité des faits, et non sur l'opinion ou sur les voeux

exprimés par tel ou tel journal. (_Très-bien!_)

Dans l'état d'esprit où nous étions sur la question d'amnistie, ce fut

cette question qui amena en novembre la dissolution du cabinet, et nous

sépara ainsi d'un chef illustre que nous honorions tous, et auquel

plusieurs de nous étaient et sont encore attachés par les liens d'une

estime et d'une amitié sincères.

Après que nous nous fûmes séparés sur cette question, survinrent, vous

le savez, les difficultés de composition du cabinet, et, par suite, les

anxiétés du pays et de la couronne. Au milieu de cette anxiété, pressés

par la difficulté, beaucoup disaient par l'impossibilité de former un

cabinet nouveau, nous fûmes nous-mêmes amenés à nous demander s'il ne

serait pas possible de sortir, par une transaction, d'un si cruel

embarras, s'il ne nous serait pas possible, non pas de faire l'amnistie

immédiatement et par ordonnance, comme l'avait demandé l'honorable chef

du cabinet à cette époque, mais de reconstituer un cabinet qui soumît

cette question (je me sers à dessein de ces termes) à l'arbitrage des

Chambres.

Ce fut, je le répète, sous l'empire de l'anxiété générale qui pressait

la recomposition du cabinet que nous nous trouvâmes ainsi entraînés, non

point à faire le sacrifice de notre opinion primitive, non point à

proposer une amnistie faite par nous-mêmes, immédiatement et par

ordonnance, mais à admettre la possibilité que cette grande question fût

soumise à l'arbitrage des Chambres. En même temps, M. le duc de Broglie

devait entrer dans le cabinet. Telle était la combinaison qui fut un

moment proposée, par le désir sincère de mettre un terme aux anxiétés de

la couronne et du pays. Nous étions sortis des affaires, nous touchions

encore aux origines, pour ainsi dire, de la question, à ces premiers

moments où notre propre disposition lui avait été favorable; le désir de

ne pas tomber dans le reproche d'entêtement, d'attachement absolu à nos

idées, à nos résolutions, nous porta seul à rechercher s'il ne serait

pas possible d'entrer dans cette voie de transaction.

C'était une grande marque de facilité que nous voulions donner.

L'honorable maréchal se refusa à cette combinaison. Rentrés alors dans

la pleine liberté de nos pensées et de nos actions, le cabinet se

reconstitua, en se déterminant à ne pas faire et à ne pas proposer

l'amnistie. (_Mouvement._)

Voilà l'exacte vérité, messieurs; nous n'avons certes pas donné là,

permettez-moi de le dire, une preuve de cette inflexibilité, de cet

entêtement absolu, qu'on a coutume de nous reprocher; et ces détails

justifient complètement, je crois, la conduite du cabinet à cet égard.

L'honorable préopinant a adressé au cabinet un second reproche, relatif

à une ordonnance de grâce pour vingt-sept ou vingt-huit condamnés; je ne

suis pas sûr du nombre. Si je me trompe, M. le garde des sceaux aura la

bonté de me dire le nombre exact.

_M. le garde des sceaux_.--C'est vingt-neuf.

_Voix à droite_.--Le nombre n'y fait rien.

_M. le ministre de l'instruction publique_.--Je dirai que, pour mon

compte, j'ai regretté que cette ordonnance parût la veille de la

discussion du projet de loi sur le crédit extraordinaire de 360,000 fr.

Il y avait longtemps que la mesure était arrêtée, il y avait longtemps

qu'il avait été adopté en principe qu'on ferait grâce aux condamnés qui

s'étaient bien conduits à l'incendie du Mont-Saint-Michel. Les

correspondances que cette affaire avait nécessitées avaient entraîné des

retards. C'est l'explication de la coïncidence dont on s'est étonné.

J'arrive au fond de la question, et je serai très-court. C'est bien là

le point qui nous divise. Nous ne croyons pas l'amnistie bonne,

praticable aujourd'hui dans l'intérêt du pays. L'honorable préopinant et

ses amis croient le contraire; ils rappellent les amnisties du Consulat;

nous repoussons la comparaison. J'ai déjà eu l'honneur de le dire à

cette tribune, il n'y a pas de proscrits en France, il n'y a pas eu de

proscrits depuis 1830. On ne peut pas invoquer le principe de ces

grandes mesures politiques qui ont pour objet de faire cesser les

proscriptions dans un pays, de rétablir l'ordre social troublé. Il n'y a

rien de pareil pour nous, il n'y a pas d'ordre social à rétablir, pas de

proscriptions à faire cesser; l'amnistie, je le répète, n'est nullement

commandée comme une grande mesure politique.

L'honorable préopinant ne croit pas que la Chambre doive prendre

l'initiative de l'amnistie; il pense que c'est à la couronne et au

gouvernement seul à savoir dans quel moment une telle mesure doit être

proposée; cependant il vous dit que la crise ministérielle ne sera finie

que lorsqu'il y aura sur ces bancs un ministère qui donnera l'amnistie.

Mais quelle est donc, de la part de la Chambre, la route à suivre pour

arriver à une mesure qu'elle veut, sinon de faire changer un ministère

qui ne la veut pas? Si ce n'est pas faire soi-même l'amnistie, c'est

certainement en prendre l'initiative, l'initiative la plus efficace. Le

jour où la Chambre se séparera du cabinet sur la question de l'amnistie,

le jour où, en refusant son concours à la politique du cabinet parce

qu'il ne pense pas comme elle sur cette question, la Chambre amènera la

nécessité d'un autre cabinet, ce jour-là la Chambre aura pris

l'initiative de l'amnistie; elle en aura la responsabilité avec

l'initiative. A Dieu ne plaise qu'il entre dans ma pensée de lui

contester ce droit! Si la Chambre pense que l'amnistie doit avoir lieu,

elle a parfaitement le droit de refuser son concours aux ministres qui

ne partagent pas cette pensée, et d'amener un changement de cabinet.

Mais il ne faut pas qu'on vienne dire qu'on ne prend pas l'initiative de

l'amnistie quand on marche dans une pareille voie; il ne faut pas avoir

la prétention d'imposer aux conseillers de la couronne et à eux seuls la

responsabilité de l'amnistie, et dire, en même temps, que la crise

ministérielle à laquelle se rattache l'avenir du pays ne sera finie que

lorsqu'il y aura sur ces bancs un ministère qui voudra l'amnistie. Il

faut être plus sincère, plus hardi dans sa politique et dans ses

propositions.

Voulez-vous l'amnistie? la croyez-vous bonne, salutaire pour le pays?

Croyez-vous que ce soit le seul moyen de finir réellement la crise

ministérielle et la crise du pays? Refusez votre concours au cabinet qui

ne pense pas comme vous; amenez un ministère qui fasse l'amnistie, mais

ne dites pas que vous n'en prenez pas l'initiative et que vous n'en

voulez pas la responsabilité. (_Marques d'adhésion au centre._)

Histoire parlementaire de France, Volume 2. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 88 / 119 题